Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 480-481 mars-avril 2003

ÉTATS-UNIS

Mouvement syndical et lutte contre la guerre vus des États-Unis

Cf. aussi : [Etats-Unis]

Chris Kutalik et William Johnson

Chris Kutalik et William Johnson sont respectivement rédacteur responsable et rédacteur adjoint du mensuel Labor Notes. Paraissant depuis 1979, Labour Notes se présente comme « aspirant à être la voix des militants syndicaux qui veulent “remettre le mouvement ouvrier en mouvement” en promouvant son caractère démocratique. Nous reproduisons ici l'article publié par Labor Notes n° 289 d'avril 2003, écrit avant le déclenchement de la guerre.

Jusqu'à l'automne 2002 l'opposition syndicale contre la guerre aux États-Unis était isolée au sein de petits comités dans quelques villes, tels le New York City Labor Against War (Travailleurs de New York contre la guerre) ou le Committee for Peace and Justice in the San Francisco Bay Area (Comité pour la paix et la Justice dans l'aire de la baie de San Francisco). Depuis quelques mois — devant l'imminence de la guerre — on a observé un dynamisme croissant, bien qu'inégal, des mobilisations syndicales contre la guerre. Au cours de l'automne un nombre croissant de résolutions anti-guerre est venu de l'intérieur du mouvement syndical américain. Au commencement œuvre de comités syndicaux de base relativement dispersés, ce mouvement a rapidement atteint des structures plus larges. Les premières résolutions d'organisations syndicales plus importantes — telles la Fédération californienne des enseignants ou le comité 705 des Teamsters (syndicat des camionneurs) — ont ouvert la voie à d'autres. Le 11 janvier 2003 une centaine de représentants syndicaux ont créé une structure nationale, U.S. Labor Against the War (USLAW, Travailleurs états-uniens contre la guerre). En mars 2003, près de 130 syndicats locaux, 45 conseils syndicaux centraux, 26 structures régionales, 11 fédérations nationales/internationales et le Conseil exécutif de l'AFL-CIO (principale confédération syndicales des États-Unis) ont adopté des résolutions critiquant de manière plus ou moins radicale l'activité irakienne de l'administration Bush.

L'opposition contre la guerre mettait en avant son prix énorme — aussi bien en termes de victimes qu'en termes budgétaires — et reflétait la crainte de voir l'administration Bush se servir de la guerre pour limiter encore les droits des travailleurs. Les syndicats du secteur public ont en particulier sonné l'alarme au sujet d'inévitables réductions budgétaires qui viseraient les salariés de ce secteur et conduiraient à la réduction des services fournis au public.

Cette marée de résolutions, bien qu'efficace pour créer un espace politique pour les travailleurs et les syndicats opposés à la guerre, ne s'est pas traduite pour autant par la mobilisations des bases syndicales. Ron Lare, ancien représentant du syndicat local 600 à Dearborn (Michigan) de l'United Auto Workers (UAW, syndicat uni des travailleurs de l'automobile), mentionne ainsi les difficultés rencontrées au sein de son syndicat après l'adoption de la résolution : « Dans certains syndicats, dont le mien, il n'y a pas eu de débats ni même de présentation de la résolution, que ce soit avant ou après qu'elle ait été adoptée. Peut-on dire qu'un syndicat est “contre la guerre” si ses membres ne sont pas au courant ? » Dans certains syndicats il y a eu des oppositions à la suite de l'adoption des résolutions anti-guerre, certains membres mettant en cause un tel engagement syndical sur un sujet qui divise, d'autres n'hésitant pas à proclamer que « puisque la guerre est sur le point d'être déclarée, le pays devrait s'unir derrière ses soldats » ou encore que « le président a raison de vouloir chasser Saddam Hussein ».

Certains dirigeants locaux des syndicats ont affirmé que leurs organisations ne devaient pas s'engager contre la guerre par respect des comités locaux de vétérans, bien qu'il ne soit nullement manifeste que ces derniers se soient impliqués dans le soutien à la guerre. Ainsi lorsque dans la région de Detroit le responsable régional de l'UAW a organisé un meeting de vétérans en présence de David Bonior, ancien membre du Congrès, vétéran lui-même et opposé à la guerre, ses arguments ont eu un grand écho parmi ceux-ci.

Lorsque à la mi-mars la menace d'une guerre imminente s'est affirmée, plusieurs syndicats sont allés au-delà des résolutions, exprimant leur refus de la guerre d'une manière plus organisée.

A l'échelle internationale

L'action syndicale contre la guerre a été plus militante en dehors des États-Unis.

Le 11 mars, par exemple, les dockers italiens ont fait une heure de grève pour protester contre l'utilisation des ports par l'armée américaine. Près de Livorno les dockers et les cheminots italiens ont refusé (avec le soutien de leurs syndicats) de décharger et de transporter du matériel pour l'armée US. La CGIL, principale confédérations syndicale italienne, a appelé à une heure de grève dès le début des hostilités.

En Écosse les cheminots ont refusé d'embarquer l'approvisionnement pour une base militaire de la Côte Ouest du pays ainsi que de mettre en marche une locomotive. Le syndicat britannique des conducteurs de trains et des pompiers (Associated Society of Locomotive Engineers and Firemen) a soutenu cette action et a annoncé d'autres initiatives similaires. Les cinq syndicats britanniques les plus importants ont annoncé des actions en cas de déclenchement de la guerre.

En Allemagne le puissant syndicat des métallurgistes, IG Metall, a demandé à ses 2,6 millions de membres d'interrompre le travail durant dix minutes le 14 mars pour protester contre la guerre. Cet appel a été secondé par la Confédération européenne des syndicats (CES) qui a autorisé ses membres à recourir à des arrêts de travail le 14 mars sur tout le continent.

Le syndicat australien Construction Forestry Mining and Energy Union a averti que 10 000 de ses membres travaillant sur des chantiers de construction arrêteront le travail le jour même du commencement de la guerre.

Au Pakistan, la All-Pakistan Trade Union Federation, qui regroupe cinq millions de membres, a pris position contre la guerre. Son président, Rubina Jamil, a appelé à des actions allant des rassemblements jusqu'aux grèves de la faim devant les locaux diplomatiques des États-Unis.

Aux États-Unis

Le passage des résolutions à l'action des dirigeants syndicaux états-uniens a été plus modeste. Dans un effort de dernière minute pour construire l'opposition syndicale contre la guerre, l'USLAW a appelé le 12 mars à une « journée syndicale pour la paix ». Il devait s'agir de protestations locales, de campagnes d'information, de distribution de tracts, badges et autocollants sur les lieux de travail, de réunions et de prises de parole au cours des pauses dans les cantines et dans les locaux syndicaux. Les activités de cette journée devaient servir de tremplin pour les manifestations convoquées à Washington et à San Francisco le 15 mars. Selon les organisateurs de l'USLAW, l'idée d'une journée syndicale contre la guerre est née durant la réunion internationale de coordination du 19 février 2003.

Joe Fahey, président du syndicat local 916 des Teamsters et vice-président de la tendance Teamsters for a Democratic Union (Camionneurs pour un syndicat démocratique), qui a participé à la journée d'action à Monterey (Californie), explique que les permanents syndicaux ont fait le tour des lieux de travail et des écoles et se sont rendus au Conseil municipal pour appeler les salariés et les dirigeants politiques à s'opposer à la guerre. En se rendant au local du syndicat des enseignants ils ont eu la surprise d'y voir les syndicalistes préparer des tracts informant sur les dangers de la guerre. « Les initiatives individuelles sont bien plus nombreuses que nous n'espérions — explique-t-il — C'est un grand moment pour les syndicalistes que de sortir pour débattre avec les travailleurs. »

Si les activités du 12 mars ont été pour l'essentiel limitées à des événements locaux dans les lieux du travail, le niveau de coordination nationale a été plus élevé qu'au cours des mois précédents. Une semaine avant le 12 mars les représentants des conseils syndicaux centraux se sont réunis pour préparer la journée. Certains syndicats internationaux, comme American Postal Workers Union et l'UNITE, ont soutenu l'appel et encouragé leurs membres à prendre part aux actions de la journée.

Les manifestations du 15 mars devaient regrouper des contingents syndicaux significatifs. Ainsi les membres du syndicat d'enseignants de Washington, affilié à la Fédération américaine de l'enseignement (AFT) , avaient décidé de manifester sous la banderole syndicale. Liz Davis, une des organisatrices, explique que « les enseignants ne veulent pas cette guerre, car elle signifiera des milliers de morts et des milliards de dollars de crédits seront enlevés à l'éducation publique ».

Le 16 mars l'USLAW a appuyé un rassemblement à Chicago sous le mot d'ordre : «NON à la guerre en Irak, OUI aux dépenses pour les familles travailleuses américaines ! ». Le week-end suivant South Bay Labour for Peace and Justice ont prévu une session de formation des salariés au sujet de l'impact de la guerre sur la situation des travailleurs aux États-Unis. Les activités d'information — depuis les sessions de formation et les débats au sein des syndicats jusqu'aux campagnes de tracts — pourraient être la clé pour la mobilisation du monde du travail contre la guerre. Car, comme Ron Lare l'a formulé : « Il y aura des responsables qui n'aiment pas les débats animés. Il y aura des motions de soutien à la guerre. Il y aura des responsables qui ne seront pas réélus du fait de leur engagement… Mais sans la démocratie, les résolutions ne se transformeront pas en mouvements et ne survivront pas aux premiers coups de feu. »

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