Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 599-600 novembre-décembre 2013 *

ÉQUATEUR

Yasuní-ITT, une question de morale et de principes

Cf. aussi : [Equateur]

Andrés Rosero *

En octobre, le Parlement a approuvé l'exploitation pétrolière dans la réserve naturelle de Yasuni, projet contesté par les habitants indigènes de la région et les écologistes.

Le parc Yasuni. © Inprecor/JR

Le parc Yasuni. © Inprecor/JR

Quito, septembre 2013

Quand le Président Correa s’est adressé au pays pour annoncer la fin de l’Initiative Yasuní-ITT (1) il fit montre de son talent médiatique, mais à son grand dam cette présentation fut une radiographie de son gouvernement. En effet une décision de cette envergure met en lumière les conceptions et les intérêts majeurs en jeu.

Synthèse Inprecor

Le discours officiel vise principalement les jeunes… car le pouvoir sait que c’est le secteur le plus sensible avec une évidente capacité de mobilisation.

Plus encore, en leur recommandant de « ne pas se laisser tromper » il avance que le Président est le seul à dire la vérité, que sa parole est « La vérité » et qu’il est le seul à ne pas chercher à « tromper ». Il avance que, étant le représentant de l’État équatorien, il défend automatiquement l’intérêt général de la société. Mais il faut dire au minimum que, comme n’importe quel État, l’État équatorien est un État de classe, parce que ses représentants sont ceux de l’intérêt général de la classe qui domine cette société. De plus, concrètement, la décision qui a été prise favorise manifestement certains secteurs de ladite classe qui, bien sûr, l’ont défendue. Ces secteurs comprennent des personnes liées à l’industrie pétrolière, et plus particulièrement aux transnationales, comme l’ancien ministre René Ortiz (du gouvernement de Manuhad, lequel a signé le coûteux contrat avec Oxy qui garantit à l’État à peine 15 % des bénéfices), Fernando Santos (de la « grande nuit noire néolibérale »), qui fait sans cesse pression en faveur de la privatisation) ou Wilson Pastor (membre de ce gouvernement mais également de la « nuit néolibérale »).

Pire encore, soutenir sur un ton larmoyant qu’il a été obligé, en tant que Président, de prendre à contrecœur une telle décision, c’est passer sous silence le fait qu’il a depuis longtemps autorisé Petroecuador à en faire l’étude.

Le mythe du progrès

Il n’hésite pas à nous promettre non seulement de supprimer la pauvreté (dès aujourd’hui) mais également de financer le développement et d’atteindre le « bien vivre » général grâce à l’argent du pétrole du Yasuní.

C’est une promesse qui revient périodiquement à l’attention des Équatoriens. Elle est apparue il y a maintenant 40 ans, au moment où commençait l’exploitation des ressources pétrolières. La promesse du progrès et du développement. Aujourd’hui, 40 ans plus tard, la situation est claire : nous sommes toujours à la périphérie du capitalisme, peut-être avec de meilleures routes, au prix d’un impact énorme sur l’environnement naturel et social du Nord-Est (comme on peut le voir dans le procès contre Chevron), marqué par l’ethnocide des Tetes et des Sanshuaris, mais au final sans le moindre progrès dans notre situation de base. Ce même gouvernement de Rafael Correa a lancé il y a quelques années le mythe du progrès dans le but de faire accepter sa volonté de transmettre l’exploitation minière au capitalisme transnational. En vérité l’Équateur n’a jamais cessé d’être un pays exportateur de matières premières et toutes ces arguties gouvernementales (renégociations pétrolières, extraction à grande échelle, nouveau cycle de négociations sur le pétrole du Sud-Est, exploitation du Yasuní-ITT) ne font rien d’autre qu’approfondir cet état de fait. Au-delà des déclarations sur le « bien vivre », sur le « changement de la matrice productive » ou sur la progression jusqu’à devenir des « exportateurs tertiaires », ce qui se fait en réalité se limite à réaffirmer notre soumission fondamentale à la division internationale du travail.

Ceux qui élaborent le mythe du progrès pour le vendre à la population, omettent de mentionner notre situation de pays périphérique et exportateur de matières premières qui sont les fruits de notre insertion dans le marché mondial et de notre soumission à la division internationale du travail, qui à son tour est la conséquence de notre histoire, de notre structure et de notre présent. Ils oublient d’admettre que le développement n’est pas seulement un acte volontaire, ni le résultat d’une culture déterminée, ni même de la possession de richesses, mais un phénomène historique mondial soumis à des conditions qui le rendent possible : les pays qui se spécialisent dans la production industrielle pour le marché mondial sur la base de transformations révolutionnaires (la révolution anglaise, la révolution française, la guerre d’indépendance et la guerre de sécession aux États-Unis, la réforme Meiji et la réindustrialisation du Japon d’après-guerre) et les rapports de forces qui le permettent (à l’intérieur et dans son expansion vers l’extérieur), les pays disposant d’énormes ressources avec un grand afflux de capitaux et une importante force de travail qui ont construit un système semi-colonial (les États-Unis par exemple) (2). Mais fondamentalement, au-delà des conditions objectives, les secteurs dominants s’appuient sur un projet. Exactement ce qui a manqué à l’Équateur et qui lui manquera encore plus en ces temps de mondialisation (3).

De plus, le mythe présuppose qu'il vaut mieux suivre les pas des pays aujourd’hui « développés ». Cette voie est une impasse, non seulement parce que les conditions historiques ne sont pas réunies, mais aussi parce qu’il n’existe aucune manière de généraliser le modèle d’industrialisation et le mode de consommation associé qui les caractérise, déconnectés de la satisfaction des besoins majoritaires et du respect minimal de l’environnement naturel. Il faudrait plusieurs planètes Terre pour que nous disposions chacun du niveau de vie médian d’un Étatsunien. Mais plus encore, le « mode de vie américain » est loin d’être l’idéal à imiter car il se base sur le capitalisme sauvage, prédateur et impérialiste, sur le capitalisme de l’exploitation et de l’exclusion, qui répand l’inégalité et la pauvreté, qui dévaste la nature, qui recourt à l’agression pour s’approprier les ressources naturelles et les épuiser, qui s’accomplit dans la surconsommation hédoniste et individualiste.

Il est en conséquence indispensable d’imaginer un paradigme alternatif. C’est-à-dire qu’il est exclu de copier ce qui est en train de mettre la planète en danger et condamne la majorité à la pauvreté et à l’exploitation. À ce constat s’ajoute le problème de la viabilité réelle d’un tel parcours, d’autant plus qu’il y manque un projet démocratique et inclusif pour le pays (4).

Mais qui plus est, la promesse du progrès élude royalement la crise profonde de la civilisation du capital dans laquelle nous sommes plongés, une civilisation qui offre un idéal impossible à imiter et à concrétiser. La crise de surproduction a éclaté à travers la crise économico-financière, elle imprime également sa marque sur la crise énergétique. C’est au final la crise de la pauvreté et de l’inégalité, de la prolétarisation planétaire. Mais elle s’étend bien au-delà, jusqu’à l’ensemble des relations sociales sous l’influence du capital : de la sphère politique avec la crise de l’hégémonie nord-américaine mondiale, la crise politico-militaire de l’empire ou la crise des formes « démocratiques » de la domination politique, la crise des conceptions hégémoniques représentées par la faillite de l’idéologie néolibérale et sa matrice néoclassique, jusqu’à la crise paradigmatique qui, traversant tout ce qui précède, se synthétise avec beaucoup de clarté dans la crise du changement climatique. C’est pourquoi, dans la perspective du système international pris dans sa globalité, il est évident que tout indique la crise de la civilisation du capital.

La promesse implicite du mythe du progrès est donc non seulement peu réaliste (40 années d’exploitation pétrolière le démontrent) mais également irréalisable (le développement est un phénomène historico-universel) et met au centre une question de principe : il est indispensable de construire un autre paradigme, non seulement d’industrialisation et de consommation, mais également de civilisation. Le paradigme actuel est en crise.

Le mythe de la redistribution

La classe dominante devait rétablir son hégémonie après la crise profonde de la période antérieure, crise marquée par le renversement de trois gouvernements par des mouvements de masse semi-insurrectionnels. La « révolution citoyenne » consiste précisément dans la mise en place du régime nécessaire au rétablissement du « consensus actif » des opprimés dans un processus complexe, auquel il faut intégrer quelques revendications démocratiques et populaires, redéfinies en fonction du nouvel horizon historico-culturel de la domination. Ce processus s’étend de l’appropriation de discours et de symboles aux « bons de pauvreté » et autres moyens de réaffirmation de la domination de classe. Si la classe dominante s’est vue dans l’obligation de faire des concessions, elle ne les a faites que pour éviter les transformations structurelles. Elle a cherché à modifier le modèle pour maintenir le système. C’est-à-dire changer quelque chose pour que rien ne change dans le fond. C’est qu’une période de prospérité (en raison du cours élevé des matières premières) profite à tout le monde, même pour embobiner-subordonner les secteurs populaires avec des bons et des allocations.

Le rapport gouvernemental qui prétend justifier l’exploitation au Yasuní est centré sur l’idée de la nécessité d’exploiter les ressources pour éradiquer la pauvreté. Ce qui ressort en premier lieu du discours présidentiel c’est que la pauvreté n’a pas disparu et que c’est un problème important (à l’inverse de la précédente propagande officielle qui, à tout le moins, la minimisait). Cependant, si la pauvreté n’a pas été éliminée avec plus de 60 milliards de dollars de rente pétrolière en 6 ans, comment vont-ils y arriver avec 18 milliards venant d’ITT répartis au minimum sur 20 ans à partir du démarrage de la production ? De plus, alors que cela n’a jamais été le cas auparavant, quelle est la garantie que cette manne profitera aux pauvres ?

Les dépenses sociales font partie des concessions accordées au camp populaire pour rétablir l’hégémonie. Mais ces concessions prennent un sens nouveau dans le nouveau contexte. Elles ne suppriment pas « l’assistanat » clientéliste ni l’horizon de classe. Elles ont également servi à diviser et à coopter, à subordonner. Elles n’ont existé que pour légitimer le nouveau projet de domination en cours, pour changer quelque chose sans que rien ne change sur le fond. Il est certain que les nouveaux gouvernements néolibéraux ont augmenté le niveau des dépenses sociales, mais elles restent cependant inférieures à ce qu’elles étaient au début des années 1980. Il ne fait aucun doute que le niveau de pauvreté a diminué bien qu’à un rythme moins rapide que celui de périodes antérieures similaires et sur la base des gigantesques ressources pétrolières (un prix historique). Il en résulte que pour une large part, même les avancées sociales existantes ne sont pas durables. Mais depuis trois ans aucune réforme n’a été entreprise dans les domaines de la santé comme de l’éducation. Aujourd’hui, tout ce qui est mis en place va dans le sens des intérêts du capital, en particulier transnational. Les obligations ne dépassent pas les transferts conditionnels ordonnés par la Banque mondiale.

Dans le domaine de la Santé, il n’existe pas de modèle alternatif, qui viserait la plénitude de la vie, la prévention. On favorise l’investissement dans les infrastructures et les équipements, mais sans les spécialistes, on favorise des formes de néo-privatisation (par exemple, les accords avec l’Institut équatorien de Sécurité sociale) sans donner la priorité aux soins élémentaires. La volonté d’accumulation financière l’emporte sur l’objectif de santé publique.

Dans l’Education, la contre-réforme imposée répond aux impératifs du capital, en particulier monopolistique, et non à la formation globale de l’être humain. Défini par un fondamentalisme basé sur le darwinisme social (seuls les plus forts survivent) et emballé dans une vision technocratique qui sert de référence universelle (surveiller et punir), le rôle de l’éducation se résume finalement à former une force de travail endoctrinée soumise à un marché segmenté : bacheliers sans qualification sous-payés, professionnels uniquement qualifiés à l’utilisation de technologies, recherche sous le contrôle absolu de ceux qui la financent.

D’un autre côté, il est certain que les aides profitent en majorité aux populations amazoniennes (ceux qui ont subi la situation paradoxale de vivre à côté du pétrole tout en restant la population la plus pauvre du pays) et améliorent leurs conditions de vie malgré le gaspillage et la démagogie, mais ces allocations restent insuffisantes pour éradiquer la pauvreté. Cependant, cet argent provient de la réforme de la Loi sur les hydrocarbures impulsée par le gouvernement actuel qui, au lien d’affecter les revenus du pétrole, a redistribué 15 % des profits revenant aux travailleurs : 12 % pour les collectivitéset 3 % pour les travailleurs. Ce qui revient à redistribuer ce que les Équatoriens ont déjà reçu. Dans tous les cas, si on voulait augmenter les aides perçues par les populations il ne faudrait pas hésiter à augmenter les prélèvements sur les revenus pétroliers, une solution éludée par le gouvernement.

Mais si le gouvernement se sentait si concerné par le combat contre la pauvreté, il refuserait de céder les principales richesses nationales. De même il se garderait de s’endetter auprès de la Chine en donnant le pétrole en gage. Et pire encore, de réactiver des contrats de concession arrivés à leur terme légal (comme ce fut le cas de Porta/Claro) au plus grand bénéfice des transnationales (5). Une bonne partie des richesses nationales de l’Équateur est (directement ou indirectement) entre les mains du capital transnational. Le pétrole dépend de contrats renégociés en faveur des entreprises transnationales, avec sa commercialisation réalisée à travers celles-ci, et pour couronner le tout, sa mise en gage pour garantir les prêts chinois. Les ressources minières, le téléphone, en concession. On voit par là que le futur qui nous est promis est largement le même : approfondir le retour à une économie primaire à travers l’ensemble de l’exploitation minière et exploiter le pétrole du Yasuní.

Au-delà des discours, les grands bénéficiaires de l’exploitation pétrolière ont été les sociétés transnationales et le capital intérieur (surtout monopolistique) grâce à des contrats, subventions, encaissement d’intérêts, ventes de biens et de services, etc. (6)

Correa dit qu’il est contre les banquiers. Cependant, le secteur bancaire a dégagé 393 millions de dollars de profit en 2011 (El Comercio, 26/01/2012), un sommet jamais atteint auparavant, et 314 millions en 2012 (El Comercio, 25/01/2013). Et ce phénomène ne fait que pérenniser ce qui se passe depuis quelques années. Ce qui veut dire qu’avec le gouvernement, contrairement aux déclarations, la banque a indubitablement largement amélioré sa rentabilité. De plus, au-delà de la banque, le reste des grands groupes affiche une prospérité insolente. Selon le Servicio de rentas internas (SRI), en 2006, les 42 groupes économiques ont réalisé un chiffre d’affaires de 12,6 milliards de dollars, soit 30,2 % du PIB. En 2010 il y avait déjà 75 groupes économiques, qui avaient réalisé un chiffre d’affaires de 12,6 milliards de dollars, soit 43,7 % du PIB. En 2012, avec 40,049 milliards de chiffre d’affaires, les 110 groupes économiques ont représenté 47,3 % du PIB.

Autrement dit, le grand capital reste aujourd’hui, au moment du second choc pétrolier, le grand bénéficiaire de l’exploitation minière et du retour à une économie primaire. Pas les familles qui reçoivent le « bon de la pauvreté » de 50 dollars US par mois, qu’on utilise en plus comme mécanisme clientéliste d’assujettissement politique.

Le mythe de la technologie

On affirme que l’emploi de technologies de pointe réduira l’impact. Les techno-bureaucrates tentent, en tant que tributaires de la rationalité instrumentale, avec la plus grande efficacité de moyens, d’éluder les objectifs. Comme intermédiaires de la logique du capital contemporain ils brandissent la rationalité financière pour justifier l’intervention, et la rationalité technique afin d’en justifier la parfaite innocuité. En tant que prêtres de la nouvelle foi ils s’abritent derrière « la croyance en l’omnipotence de la technologie » qui est la forme spécifique de l’idéologie dominante dans le capitalisme tardif (7).

Il faut commencer par dire qu’il n’existe pas de technologies parfaites. Toute intervention humaine est accompagnée d’impacts et de contingences. Encore plus dans l’industrie pétrolière soumise, à tous les niveaux, à un nombre incalculable de facteurs impondérables et de risques. Il faut se souvenir des déclarations de BP (British Petroleum), deuxième compagnie pétrolière au monde, qui affirmait, il y a trois ans, que la technologie d’exploitation des gisements de pétrole en eau profonde était parfaitement sûre et maîtrisée. Si cela n’a pas été le cas c’est parce qu’ils n’ont pas mis en œuvre toutes les mesures de sécurité requises. La logique financière du capitalisme a imposé la réduction des coûts et l’accélération de la production. La plateforme « Deepwater Horizon » a pris feu et a coulé, créant ainsi la plus grande marée noire de l’histoire des États-Unis (quelque 4,9 millions de barils déversés dans le Golfe du Mexique) à laquelle s’est ajouté l’usage massif de produits chimiques dispersants (8).

Un autre type de problèmes apparaît dans la pratique. Ainsi, dans le cas d’ITT il faut terminer la phase d’exploration plus fine en utilisant la méthode sismique 3D qui consiste à placer des explosifs aux points d’intersection d’un quadrillage délimitant le gisement. Mais tout ceci au milieu d’un gigantesque paradis de la biodiversité… Ensuite il est prévu de transporter les machines et le personnel par hélicoptère et/ou voie fluviale. Selon les techniciens, le forage horizontal implique l’extraction d’énormes volumes de matériaux résiduels. Le mélange de pétrole brut, d’eau et de gaz sera transporté vers les installations du camp Edén-Yuturi pour y être traité.

Le procédé sismique implique donc des explosions. Cette opération s’accompagne de mouvements, bruits, coupes forestières, construction de voies, établissement de campements qui ne seront pas sans impact sur la faune et la flore et qui vont augmenter la pression sur les populations volontairement isolées dans la forêt. De plus, l’arrivée des travailleurs du pétrole est inévitablement accompagnée d’un cortège de « services » (prostitution, alimentation, bars, et aussi drogue, violence, etc.). Le transport implique l’implantation ou l’usage de conduites, pompes, camions, etc. Le traitement à Edén-Yuturi nécessitera l’extension des installations. De plus comme le pétrole extrait est lourd, il est nécessaire de le mélanger ou de le chauffer et on extrait en plus des millions de barils d’eaux souterraines. Il est donc nécessaire de ne pas minimiser les impacts que cette exploitation va produire.

Mais, même en considérant que tout ce qui a été énoncé ci-dessus puisse rester sous contrôle, l’exploitation pétrolière implique des risques inévitables. Dans le Nord-Est, à cause de la corrosion des conduites (car l’État finance l’entreprise publique au moindre coût), des mauvaises pratiques, des accidents (impossibles à exclure dans le cadre de toute activité humaine), des séismes, des éruptions, etc., des déversements accidentels, pour quelques-uns inévitables, se produisent continuellement. Quelles seront les conséquences d’un tel déversement à l’intérieur du parc de méga-biodiversité ? De plus, les impacts sont cumulatifs et sont présents dès l’exploitation dans les zones proches, les bois, etc. La pression sur les groupements de population volontairement isolés peut conduire à l’ethnocide en raison de l’invasion de leurs territoires et de la limitation de leurs ressources alimentaires ce qui peut mener à des confrontations violentes entre différents groupes indigènes. Les choses ne sont donc pas aussi simples qu’on veut bien le dire…

Bien sûr certaines technologies sont meilleures ou pires que d’autres. Mais leur utilisation passe par le filtre de la rationalité du capital (qui est l’intérêt à court terme), par le taux de rentabilité exigé par la société transnationale, comme le démontre le cas de BP ou les pratiques de Texaco et d’autres compagnies pétrolières en Équateur. Les entreprises d’État quant à elles, sont traversées par les jeux d’intérêts capitalistes qui se positionnent politiquement : si auparavant, dans la « nuit néolibérale », elles étaient boycottées dans le but de favoriser la privatisation, aujourd’hui les alliances par exemple avec la Chine ou le Venezuela sont clairement favorisées. Mais les intérêts du capital ne se positionnent pas uniquement directement. Ils apparaissent également sous forme indirecte en se convertissant en entreprises intermédiaires, de services, qui ont une influence sur leurs homologues étatiques. Ces influences se concrétisent sous diverses formes dans la législation, dans l’allégement des contrôles, dans les garanties de rentabilité, dans les « associations », et de plus en utilisant des méthodes qui peuvent aller de l’intimidation à la corruption. Pour toutes ces raisons, les entreprises et les entités de contrôle de l’État finissent par rejoindre l’orbite de la rationalité du capital. Et les technologies sont adoptées en fonction des besoins du capital. Il est illusoire de prétendre qu’avec la rationalité technique (partielle) il est possible d’affronter l’irrationalité (générale) du capitalisme tardif. (9).

Seul le contrôle de la société, de l’ensemble de la population et des personnes directement impliquées, exercé de manière organisée conjointement à celui des travailleurs, peut servir de garantie contre la soif inextinguible de profit du capital.

Pourquoi le Yasuní-ITT ? Les méandres des mythes officiels

"Quand la rhétorique s’abaisse au niveau des faits, on voit qui est qui"

Rafael Correa (Phrase qui achève la campagne de propagande gouvernementale)

La lutte sociale marquée par presque trente années de résistance au néolibéralisme, des grèves nationales aux soulèvements indigènes, en passant par d’innombrables formes de résistances sectorielles, locales, régionales, etc., a empêché la mise en application sauvage des recettes néolibérales et les dérives autoritaires, a créé une certaine combativité populaire et une ambiance relativement démocratique. Le processus actuel est un des produits de cette histoire de lutte populaire, bien que conjugué aux intérêts dominants et déformé par ceux-ci. Ce résultat se situe dans le contexte historique spécifique. Comme mentionné précédemment, la classe dominante sortait d’une profonde crise d’hégémonie. Elle devait la dépasser. En conséquence, le rôle historique de ce qu’il est convenu d’appeler la « révolution citoyenne » est de contribuer à reconstruire l’hégémonie de la classe dominante : changer le modèle pour maintenir le système. Les concessions faites au camp populaire (des droits mais aussi des promesses) ont été utiles pour donner une légitimité au projet rénové de domination.

Une partie de ces concessions a été le discours « écologiste », dont le point culminant fut la proclamation des droits de la nature dans la Constitution. Et l’impulsion de l’Initiative qui feignait de laisser le pétrole brut sous la terre et qui a donné une continuité à l’idée du « moratoire pétrolier » que certains groupes écologistes réclamaient depuis une décennie. Ce qui veut dire que personne ne peut se prétendre propriétaire du moratoire. De plus, la Constitution, dont le rôle est de garantir des droits, est depuis longtemps critiquée par le gouvernement, qui exige cependant plus de droits et de pouvoirs pour lui-même et moins pour les citoyens, oubliant l’élémentaire pour consacrer l’hyper-présidentialisme et la conversion des « mesures d’exception » en lois permanentes. Dans cette ambiance, le discours officiel commet une autre erreur de base : personne (ni la Constitution) n’a défini les droits de la nature en opposition aux droits de la personne. Bien au contraire, il a toujours été question d’élargir les droits jusqu’à en reconnaître à la nature sans pour autant porter atteinte à ceux des personnes. Mais dans toute cette dérive (et avec les raccourcis faciles que le gouvernement utilise) le réformisme et son fétichisme légaliste semeur d’espérances illusoires, a également une influence, laissant de côté le fait que les lois sont l’expression d’une corrélation de forces sociales. Il faut donc modifier la réalité pour changer les lois et ne pas attendre d’un changement des lois (y compris constitutionnelles) qu’il modifie la réalité (10).

L’Initiative Yasuní-ITT a connu des problèmes dès le début. Au nom du capitalisme « vert », Correa a mis Roque Sevilla, entrepreneur touristique, sur le devant de la scène. Dans le même temps il maintenait en place le plan B d’exploitation pétrolière aux dépens de la crédibilité de l’Initiative. Le discours officiel tournait autour d’une vision « économiciste » qui soumettait la décision de l’Initiative aux versements de liquidité du reste du monde. Comme si on ignorait que les principaux responsables du changement climatique (États-Unis, Chine, Union européenne) s’en soucient peu. Plus encore, en éludant la crise mondiale (et particulièrement européenne) comme s’il restait des possibilités favorables, surtout avec un plan B régulièrement annoncé (en réalité il semble que c’était toujours le plan A). En bref, avec la contrainte financière, l’Initiative n’a jamais vraiment eu d’options.

Pire encore, étant donné que la technocratie est esclave du positivisme, l’accent était toujours mis sur le taux de profit (bien que jamais les fondamentaux de l’existant ne fussent modifiés), les résultats, l’argent. Dans sa perspective empirique, il favorise le pragmatisme profondément ancré dans le monde de la pseudo-précision, de la fausse conscience qui systématise l’apparence. Ainsi, la rupture de l’harmonie homme-nature a été traduite en termes mercantiles. De même, les perturbations à craindre dans le parc de méga-biodiversité et l’aggravation du risque pour les populations en isolement volontaire ont été décidées en termes de rapport coûts/profits à court terme mais, bien sûr, tout n’est pas affaire d’argent…

Enfin, il a été mis un terme à l’Initiative (par liquidation) par la nomination comme responsable, de la « jet-setteuse » Yvonne Baki (ex-ministre de Lucio, ex-organisatrice de l’élection de Miss Univers, une activité sans doute très rentable comme pour son associé Donald Trump). Le capital transnational ne pouvait pas être mieux représenté. Ainsi (s’il en fallait plus de preuves) la volonté politique réelle apparaissait en pleine lumière.

Les limites du modèle de la « révolution citoyenne » ou les mythes couleur vert… citron

Ce qui est arrivé ensuite n’était qu’une question de temps. Pendant le mandat de Correa : attendre la réélection, voir ce qui se passe avec l’exploitation minière à grande échelle. Le report du démarrage de l’exploitation minière en raison de la chute des cours mondiaux, malgré les réformes législatives négociées avec les Chinois en faveur du capital multinational, a établi de nouvelles urgences.

Sur la base de l’insertion subordonnée au marché international résultant de la spécialisation en tant qu’exportateur de matières premières (surtout avec la « dollarisation »), le gouvernement a maintenu intacte la structure de l’économie équatorienne, la matrice productive héritée, et n’a pas plus modifié la politique minière. Il continue à exporter le pétrole et à importer les produits raffinés, sans industrialisation locale de notre matière première. Plus encore, l’accent a été porté avec insistance sur l’intervention de l’État mais dans un contexte dominé par l’hégémonie reconstruite du capital monopolistique. Dans une économie pétrolière, l’État est le principal acteur économique. C’est de plus la structure que Correa contrôle effectivement et dont il détient sa légitimité, le levier pour l’accumulation de la fraction émergente dans un processus de modernisation capitaliste. Dans le modèle mis en place se combinent des éléments de néo-développement et de capitalisme d’État (qui favorisent l’émergence de nouveaux secteurs dans la bourgeoisie), avec des continuités libérales et des modifications institutionnelles, pour étayer la modernisation capitaliste et la confirmation d’un nouveau bloc au pouvoir. Sous l’hégémonie du capital transnational (chinois, européen, brésilien,...), en accord (de subordination) avec le capital monopolistique intérieur traditionnel, la fraction émergente élabore son accumulation à travers le pouvoir politique.

Tandis que les ressources naturelles majeures sont concédées ou exploitées en association avec le capital monopolistique (en général transnational) qui tient les commandes fondamentales de l’économie, les demandes de la majorité de la population sont intégrées (en les redéfinissant) à la logique du capital : contrats (d’infrastructure, services, conseils, etc.), concessions (routes, ports, aéroports, etc.), privatisations (téléphones, internet, etc.), subventions (sous conditions ou sans conditions), salaires, dépenses publiques, qui alimentent la demande, facilitent la circulation, soutiennent la production, etc. C’est-à-dire que sans un changement structurel qui affecte le capital monopolistique, qui instaure le contrôle social de la production et de la distribution, qui construise le gouvernement autogéré des travailleurs et des travailleuses, l’expansion de la dépense publique, le capitalisme d’État, la réactivation de l’économie y compris sa croissance, se terminent toujours inévitablement au profit du capital. Par ailleurs, quand l’essor s’essouffle, quand l’économie stagne, le capital répartit les charges le plus inégalement possible. Et les premiers à en être affectés seront la grande majorité. C’est une erreur profonde que d’affirmer qu’avec des allocations et/ou des dépenses publiques et/ou une amélioration de la répartition (qui est déterminée par le mode de production) (11), etc., les inégalités vont diminuer de manière permanente et à un rythme soutenu, tout simplement parce que le capital génère et reproduit l’inégalité. De plus, l’État (de classe) intervient pour réactiver l’économie capitaliste, c’est-à-dire que l’État « doit remplir deux fonctions de base : accumulation et légitimation » (12) et la dépense publique assure l’accomplissement de ces fonctions. C’est pourquoi le réformisme se révèle comme une forme de pouvoir destiné à gérer l’intérêt dominant et à le cacher (13).

Mais il y a plus. Un tel modèle qui combine rupture et continuité par rapport au néolibéralisme (avec plus de continuité que de rupture), est l’expression de l’hégémonie du capital monopolistique (et plus particulièrement transnational) face aux nouvelles conditions (14). Ce modèle est mis en œuvre par un régime « bonapartiste sui generis » précisément par manque de projet national, qui « naît comme solution de compromis à l’intérieur du capital monopolistique et du contrôle social sur les secteurs populaires… [qui] feint de s’élever au-dessus des confrontations pour les arbitrer et qui finit par être enchevêtré dans celles-ci » (15). Ce qui veut dire qu’un tel modèle renonce à construire le capitalisme national (et même à le prendre en compte), étant lui-même le porteur des intérêts transnationaux. Pour autant, la différence fondamentale entre le gouvernement « nationaliste-révolutionnaire » du général Rodriguez Lara au début des années 1970 (premier choc pétrolier) et le gouvernement actuel est que le premier portait un projet nationaliste, principalement concrétisé par la défense des 200 milles marins d’eaux territoriales (aujourd’hui enterré avec la signature de la Convemar !) et par la récupération de la richesse pétrolière contre les intérêts impérialistes (il a entre autres, nationalisé le pétrole, créé une industrie pétrolière équatorienne, relevé l’entreprise d’État, etc.), bien que sans en prévoir les impacts. Au contraire, le gouvernement actuel est l’expression de l’hégémonie (reconstruite) du capital transnational (particulièrement chinois) en association (subordination) avec le capital monopolistique interne et avec la fraction émergente (à laquelle les secteurs de la techno-bureaucratie tentent de s’intégrer) qui met en place sa capacité d’accumulation via le pouvoir de l’État. En bref, une affirmation nationale anti-impérialiste, mais qui s’arrête à la rhétorique.

Synthèse Inprecor

En outre, la modernisation capitaliste qui met au pouvoir un nouveau bloc de classes et qui rend possible l’accumulation originaire de la fraction émergente, requiert de la contrepartie administrative de le rendre viable. C’est que l’exercice de l’hégémonie est toujours une combinaison de consensus et coercition, cette dernière étant encore accentuée dans un régime bonapartiste. Et le gouvernement actuel l’entend ainsi depuis le début, depuis Dayuma. Il a criminalisé la contestation sociale, poursuivi plus de 200 dirigeants du mouvement social pour « sabotage » et « terrorisme », s’est acharné contre des étudiants pour avoir manifesté (jusqu’à les mettre en cause pénalement), est allé au-delà de la garantie de la « sécurité » avec le projet Libertador qui, comme législation d’après le 11 septembre, a pour objectif d’espionner les citoyens, etc. Le gouvernement essaie de discipliner la société pour imposer son modèle avec une pédagogie de peur et de répression. Aujourd’hui le pouvoir réprime les manifestations contre l’abandon de l’Initiative Yasuní-ITT, dans une violation flagrante de leurs droits humains, il menace d’exclure de leur établissement les étudiants qui osent s’exprimer, il empêche l’obtention de rapports sur le parc (permis, garanties, contrôles, etc.), il agresse un chanteur irrévérencieux et ment à son propos… Tout cela en plus de la logorrhée propagandiste.

Le modèle économique dont le moteur principal est le financement étatique (dans une structure non modifiée et dans un État capitaliste) n’est pas viable sur le long terme. Malgré l’énorme rente pétrolière qui a pulvérisé les records historiques, les bénéfices et les dépenses ne peuvent pas perdurer. De même que le partage entre tous (avec les asymétries propres à une société de classes), les emplois dérivés, les prestations et indemnités, etc. La médiatisation des revendications populaires, qui s’est déplacée de la concession à la propagande, ne peut pas non plus durer indéfiniment. Au final, le modèle (et le gouvernement) atteint ses limites.

Sans aucun doute, le gouvernement s’est vu dans l’obligation de prendre la décision d’exploiter le pétrole brut (d’une des dernières régions encore intactes) pour satisfaire la boulimie vorace de ressources qui le caractérise. Les dépenses incontrôlées, base de sa gestion économique et de sa pérennité politique, indispensables pour soutenir l’accumulation du capital et les mécanismes clientélistes, exigent des ressources financières de plus en plus importantes. Pour défendre sa décision, le gouvernement et ses porte-voix affirment que tout ceci est fait dans le souci de « l’intérêt national », pour éradiquer la pauvreté et pour faire face au changement de la matrice productive. Concernant les deux premiers points, nous savons à quoi nous attendre. Quant au dernier, c’est l’aveu qu’en six ans, peu, voire rien, n’a avancé, comme le président lui-même le reconnaît. En maintenant la structure intacte, la politique économique a uniquement réussi à maintenir et amplifier la concentration des richesses et à renforcer le caractère d’exportateur de matières premières.

Mais la nécessité de ressources pour soutenir la dépense a non seulement soldé l’Initiative Yasuní-ITT, mais a obligé le gouvernement à envisager d’autres moyens : baisse de la dépense de fonctionnement (repas, frais de mission et autres), augmentation des cotisations à l’IESS (Institut équatorien de Sécurité sociale), remise en cause des conquêtes sociales, focalisation sur le produit de substitution de l’essence ou élimination du gaz au profit de la cuisson par induction (une nouvelle occasion d’accumulation de profits). De plus, le pétrole du Yasuní peut servir de garanties pour de nouveaux emprunts auprès de la Chine.

Le contraire de l’Initiative est aujourd’hui préconisé avec autant de facilité qu’elle a été défendue. La propagande fait une volte-face impossible, elle nie les arguments qui furent naguère les piliers centraux de soutien de l’Initiative : les populations en isolement volontaire n’existent pas dans la zone, elles sont escamotées pour justifier l’exploitation, les impacts environnementaux seront sous contrôle et, de plus, grâce au pétrole il sera possible de mieux protéger la biodiversité. Ce qui était mauvais auparavant est maintenant désirable. Et pas seulement ça. Aujourd’hui le pétrole du Yasuní est indispensable, c’est ce qui manquait pour progresser, pour construire les routes, les écoles, les hôpitaux. La propagande ajuste la réalité en fonction de ses besoins. Des fonds sont offerts aux municipalités, aux préfectures, aux paroisses, comme si l’argent était disponible ou se créait spontanément. Ou, à l’inverse, l’apocalypse est annoncée au cas où le pétrole ne serait pas exploité… La classe dominante utilise le discours de « l’intérêt national » pour couvrir les intérêts privés.

Un point de vue démystificateur

"Ou révolution socialiste, ou caricature de révolution"

Ernesto Che Guevara (16)

Dans le capitalisme dépendant, le « socialisme du XXIe siècle » s’est soumis au contexte de la mondialisation et de la crise internationale du capital. Autrement dit, le gouvernement actuel est uniquement au service de la reconstruction hégémonique, ce qui n’implique aucun changement structurel. Il n’y a pas de révolution, même pas « citoyenne ». Dans ces conditions, l’exploitation du pétrole du Yasuní s’inscrit dans le droit fil de la logique gouvernementale. C’est la conséquence des mythes et des prémices de cette « révolution » sans révolution ; ou comme le disait le Che, de cette « caricature de révolution ».

Synthèse Inprecor

La notion de « bien-vivre » ou « sumak kawsay » (17) définit une autre manière d’appréhender le monde, un autre mode de vie, une autre civilisation. Le « bien-vivre » transcende le « bien-être » néoclassique individualiste auquel le discours officiel tente de le réduire. Il va au-delà de du développementisme économiste et du retour à une économie de production de matières premières. Il pose une autre épistème, incompréhensible par la techno-bureaucratie engluée dans les limites de sa conscience fétichisée (colonisée par le fétichisme de la marchandise régi par la logique de réification), prisonnière du monde de la pseudo-précision. Le « sumak kawsay » revendique la primauté de la logique de vie (des personnes et de la nature) sur la logique de mort (du profit et des choses, du capital).

Le gouvernement nous incite à poursuivre le développement d’un modèle néo-développementiste, basé sur les matières premières (extractiviste), sous la domination hégémonique du capital monopolistique (en particulier transnational) jamais remis en cause au terme de six ans de pouvoir, avec la pérennisation du néolibéralisme et avec tout juste les réformes constitutionnelles qui l’ont rendu faisable. C’est-à-dire, ne changer presque rien. Par ailleurs, pourquoi impacter le paradis de la méga diversité et mettre en danger les populations en isolement volontaire ? Pour réaffirmer notre situation périphérique d’exportateur de matières premières et de capitalisme dépendant ? À un coût si démesuré ? Dans ces conditions il est de loin préférable que le pétrole reste sous la terre.

En plus, au-delà de tout ce qui a été dit jusqu’ici, pourquoi tous ces sacrifices (humain, environnemental), tous ces risques qu’implique l’exploitation pétrolière dans le Yasuní ? Pour que le capitalisme (particulièrement transnational) gagne plus (directememt ou indirectement) comme toujours ? Pour que certains obtiennent le trophée du pillage ou la prime à la corruption (comme c’est si souvent arrivé) ? Pour que la politique soit dévoyée en clientélisme ? Pour favoriser le capital chinois ? Dans ces conditions, il est de loin préférable que le pétrole reste sous la terre.

Dans une société capitaliste où aucun changement structurel ne s’est produit, où la domination de classe n’a pas été affectée de manière fondamentale, comme c’est le cas de la société équatorienne actuelle, c’est la logique du profit qui régit la vie (économique, politique, sociale, environnementale...). L’exploitation pétrolière au Yasuní ne peut pas faire exception. Face à la voracité du capital, il est préférable que le pétrole reste sous la terre. Pas pour que d’autres secteurs (du capitalisme « vert ») en profitent pour marchandiser la nature ou les populations. Mais pour nous donner la possibilité de bâtir un paradigme alternatif pour, dans un processus de transformation structurelle, un autre type de société.

La décision d’exploiter le pétrole du Yasuní doit être prise par l’ensemble du peuple équatorien, malgré les risques connus de démagogie, d’instrumentalisation des besoins non satisfaits et de manipulation propagandiste. Ce n’est pas l’idéal, mais face au contrôle total de tous les pouvoirs par Correa (et l’aplatissement général qui en découle), la consultation ouvre à tout le moins un espace de débat et d’éducation politique et environnementale. L’opposition éthique et l’action de témoignage ne sont pas suffisantes face au pouvoir absolutiste, mais sont nécessaires et peuvent être complémentaires des autres efforts. Mais il faudrait aller plus loin. De plus, il faudrait que la population directement affectée ait le droit de participer à une consultation préliminaire décisionnelle quant à la réalisation (ou non) du projet, qui s’affranchisse des limites de la légalité actuelle. Le résultat d’une éventuelle consultation ne décharge pas les promoteurs de l’exploitation pétrolière au Yasuní de leur responsabilité historique , d’autant plus qu’ils se sont livrés à la facilité du clientélisme et à la propagande qui laissent voir les intérêts financiers et politiciens qui les animent. Sans écarter le risque du pire des scénarios dans lequel ils « vaincront sans convaincre » (18), parce que « le mensonge à les jambes courtes » et se dévoile plutôt rapidement que tardivement. La propagande ne peut pas se substituer à la perspective historique. Son efficacité est à très court terme. Elle se dilue à mesure que les jours passent, à l’inverse de la vision historique et culturelle qui gagne en profondeur avec le temps. Les formes ont changé et sont maintenant différentes (ce qui est important). Aujourd’hui prédominent les formes et méthodes de la « démocratie » médiatique, de la manipulation héritée de Goebbels, mais l’affrontement fondamental demeure l’affrontement contre le capitalisme. « L’histoire est nôtre et ce sont les peuples qui la font », proclamait Allende face à l’assaut fasciste.

Dans un autre type de société (dans lequel prédominerait la logique de la vie, de satisfaction des besoins de base dans le respect de l’environnement naturel), on emploierait tous les processus démocratiques pour décider de l’exploitation des ressources naturelles, obligatoirement réalisée par une entreprise publique et sous contrôle social indépendant (sur l’entreprise et les procédés) avec la participation des organisations populaires et des travailleurs, du peuple dans son ensemble agissant de manière organisée, c’est-à-dire en exerçant son auto-gouvernement. En prenant les mesures de sécurité nécessaires, ces conditions permettraient d’éviter une exploitation mettant en danger les populations en isolement volontaire et la méga-biodiversité. Bien sûr, pour garantir l’efficacité d’une telle perspective dans tous les sens du terme, il faut une transformation réellement révolutionnaire qui dépasse les besoins et les horizons du capital. ■

* Andrés Rosero, économiste, est professeur à l’École nationale polytechnique (Quito, Équateur) et militant de l’organisation Democracia Socialista. Cet article a d’abord été publié par le Boletín solidario de información Correspondencia de Prensa (du 16 octobre 2013) de Montevideo (Uruguay). (Traduit de l’espagnol par Antoine Dequidt).

Notes

1. Environs un cinquième des ressources pétrolières supposées de l’Équateur reposent dans le sous-sol du parc national Yasuní. dans l’Amazonie, reconnu pour sa très grande biodiversité (on y dénombre 696 variétés d’oiseaux, 2 274 d’arbres, 382 de poissons, 169 de mammifères, 121 de reptiles, ainsi que des dizaines de milliers d’espèces d’insectes). Il s’agit des champs pétroliers d’Ishpingo, de Tambococha et de Tiputini, dits ITT. En 2007, le président Correa à lancé une sorte d’ultimatum écologique à la tribune de l’ONU : en échange de la non-exploitation de ces champs pétroliers, donc de la préservation de la fôret amazonienne, il demandait aux plus gros consommateurs de pétrole sur la planète la somme de 3,6 milliards de dollars pendant une douzaine d’années, soit la moitié de ce que l’exploitation de ce pétrole était supposée apporter à l’État équatorien. C’était l’« Initiative Yasuní.-ITT ». En 2010 le gouvernement équatorien a signé un accord dans ce sens avec le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD). Mais les riches ne sont pas donneurs : seulement 13 millions de dollars ont été versés et 116 millions promis… Le 15 août 2013 le président Correa a annoncé qu’il signait le décret mettant un terme à l’Initiative Yasuní-ITT : l’exploration et la construction des infrastructures de forage pourra donc commencer. Bien que la Constitution équatorienne interdise l’extraction des ressources non renouvelables dans les zones protégées, elle prévoit des exceptions…

2. L’histoire démontre la nécessité d’un processus de développement autocentré accompagné par une relative déconnexion du marché mondial et soutenu par la réforme agraire, le protectionnisme, le contrôle du pouvoir politique, la libre l’intervention de l’État. Le tout joint au contrôle du savoir et des procédés technologiques et la maturation d’une culture bourgeoise d’entreprenariat. De plus, la réussite du processus peut largement tarder et même nécessiter des stimulations extérieures, à coups de génocides et de barbarie. Il a fallu plusieurs siècles en Europe et le concours de l’Amérique et des autres colonies pour aboutir. Aux USA, le processus a été accéléré par la migration des personnes et des capitaux et la conquête de territoires offrant d’énormes richesses naturelles, le massacre des populations indigènes et l’exploitation des esclaves. Au Japon, le facteur décisif a été la révolution Meiji (avec l’abolition du féodalisme et l’expansionnisme en Asie) qui a bouleversé la société japonaise en instaurant un processus de modernisation combinant de manière originale imitation et innovation, traditions culturelles et espionnage industriel, le militarisme (jusqu’à la IIe guerre mondiale), les exportations et les investissements de capitaux.

3. Les processus contemporains ont créé une complexité nouvelle. Ainsi, les expériences de développement capitaliste dans le Sud-Est Asiatique ont été possibles en bonne partie grâce aux conditions de la guerre froide, des conditions qui n’existent pas dans la mondialisation néolibérale sous le monopole hégémonique de l’Amérique du Nord, de plus de nombreux système ont été mis en place sous des régimes dictatoriaux pour composer le projet hégémonique soumis au capital international. De même, nous ne pouvons pas plus revendiquer un quelconque triomphe révolutionnaire comme celui qui en Chine a ouvert un processus de déconnexion et de construction d’un marché interne qui, avec sa dégénérescence bureaucratique, a conduit au rétablissement du capitalisme avec un certain degré d’autonomie mais au prix d’énormes coûts sociaux et environnementaux.

4. Pour une discussion plus approfondie sur le caractère du gouvernement actuel et de son projet, voir Andrés Rosero, « “Revolución Ciudadana” y reconstrucción de hegemonía », Minutes du 7e Séminaire international Marx Vive, Universidad Nacional de Colombia, octubre 2010, http://www.espaciocritico.com/sites/all/files/libros/mrxvv7/Marx_vive-AL_en_disputa-12.pdf

5. Pour avoir une idée de ce que cela signifie, il faut se rappeler le profit dégagé par la téléphonie mobile qui s’est élevé à 2,9 milliards de dollars US (2009) (La Hora 07/03/2010, B-1). Le duopole constitué par Claro et Movistar contrôle 97 % du marché, avec des contrats à long terme d’une durée de 15 ans, en expansion grâce aux nouvelles fréquences ouvertes pour mettre en œuvre les nouvelles technologies. Le contraste avec le profit promis pour le pétrole du Yasuní saute aux yeux, 18 millions : un pactole qui serait récupéré en quelques années si le marché n’avait pas été offert au duopole indiqué ci-dessus.

6. Sans le pétrole, il aurait été impossible de couvrir les méga subventions données au capital monopolistique. La monétisation de la dette (sucretización de la deuda) extérieure privée des années 1980 (1,3 milliard uniquement pour le différentiel de change, voir : Alberto Acosta, La deuda eterna, 4e édition, Quito, Libresa, 1994, p. 245) ou le sauvetage des banques de la fin des années 1990 (8,075 milliards, voir : Comisión Investigadora de la Crisis Económica Financiera, Síntesis de los resultados de la Investigación, juillet 2007, p. 46).

7. Voir Ernest Mandel, El capitalismo tardío, México, Ediciones Era, 1987, p. 485. Bien que « la technologie ne soit ni bonne ni mauvaise, ni neutre » (Melvi Kranzberg), les spécialistes, dépourvus d’une vision contextuelle globale, abordent les problèmes du système social sous un angle fonctionnel, ce qui est la contrepartie philosophique du néopositivisme (Mandel, op. cit. p. 493).

8. VVAA, “Derrame de petróleo en el Golfo”, National Geographic, vol. 27 - n° 4, octobre 2010.

9. Voir Ernest Mandel, El capitalismo tardío, México, Ediciones Era, 1987, p. 495. (en français : Ernest Mandel, Le troisième âge du capitalisme, Éditions de la Passion, Paris 1997)

10. Voir Andrés Rosero, « La Asamblea Nacional Constituyente en la perspectiva de construcción contra-hegemónica », Quito, Ecuador Decide – Democracia Socialista, août 2007

11. Karl Marx, Líneas Fundamentales de la crítica de la economía política (Grundrisse), Barcelona, Editorial Crítica, 1977, tome I, p. 19. (en français : Karl Marx, Manuscrits de 1857-1858, dits Grundrisse, Éditions sociales, Paris 2011)

12. James O’Connor, La crisis fiscal del Estado, Barcelona, Ediciones Península, 1981, p. 26. (paru d’abord en anglais, aux éditions Saint Martin Press, New York 1973, sous le titre : The Fiscal Crisis of the State).

13. Comment le président Correa a renoncé : « Nous n’avons pas pu changer drastiquement le modèle d’accumulation. En définitive nous améliorons les choses en appliquant le même modèle d’accumulation, avant de les changer, parce que même si nous n’avons pas le désir de nuire aux riches, notre intention est d’arriver à une société plus juste et plus équitable ». (http://www.rebelion.org/noticia.php?id=143188)

14. Pendant ce temps, le colonel Licio Guiterrez (autoproclamé « meilleur ami des États-Unis »), s’est déclaré admirateur de Taïwan et a tenté d’entamer les négociations avec la Chine, Rafael Correa, malgré la rhétorique souverainiste nous a placés dans l’orbite de la Chine et regarde Guiterrez comme un paradigme. Tout ceci sans parler de l’hégémonie transnationale, de l’offensive contre les travailleurs, du retour à une économie primaire, des privatisations, contrats et concessions (pétrole, ressources minières, téléphone, assurances, EQ2, santé, éducation, universités) etc.), de criminalisation de la contestation sociale, du discours mensonger sur la "sécurité", de l’aliénation revisitée avec le Plan Colombia, etc.

15. Rosero, Andrés, « “Revolución Ciudadana” y reconstrucción de hegemonía », op. cit., p. 231.

16. Ernesto Che Guevara, « Mensaje a los pueblos del mundo a través de la Tricontinental », Escritos y Discursos, Ed. de Ciencias Sociales, La Habana, 1977, t. 9, p. 361. (en français : http://www.marxists.org/francais/guevara/works/1967/00/tricontinentale.htm)

17. Terme quechua désignant un concept philosophique contemporain qui signifie substituer à la croissance économique à marche forcée, la recherche de l’harmonie des êtres humains entre eux et avec leur environnement.

18. Phrase de Miguel Unamuno face aux soldats franquistes.

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