Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 518 juin 2006 *

ÉTATS-UNIS

Immigration : La Gran Marcha et au-delà

Cf. aussi : [Immigration] [Etats-Unis]

Against The Current *

Mars 2006 fut marqué par une éruption qui a envahi les rues, montré sa force et a pris tout le monde, y compris ses participants, par surprise.

Éditorial du numéro de mai-juin 2006 de la revue Against the current dont la première version fut écrite par Susan Weissman avec la collaboration de Gustavo Arrellano.

1er mai 2006, San Francisco. Un jour sans immigrés. © Adam Engelhart

1er mai 2006, San Francisco. Un jour sans immigrés. © Adam Engelhart

Ce sont des millions qui ont occupé les rues : 300 000 à Chicago, 50 000 à Denver, 10 000 à Detroit et Milwaukee, 10 000 à 20 000 à New York, 20 000 à Phoenix et entre 500 000 et 1 000 000 dans la Gran Marcha à Los Angeles le 25 mars. Alors que le Congrès et le Sénat des États-Unis tiennent leurs discussions misérables sur la « réforme de l'immigration », les communautés affectées ont montré qu'elles ne seront pas des objets passifs mais, au contraire, des sujets actifs durant ce débat. Ces grandes marches se sont poursuivies alors que le Congrès pour sa part s'est engouffré dans l'impasse.

Le jour de la Gran Marcha la gauche libérale blanche semblait avoir manqué la mobilisation et n'a pas su se réunir au centre ville, sur les avenues Olympic et Broadway à 10 heures du matin. Pourquoi ? Comme l'a rapporté Daniel Hernandez dans le Los Angeles Weekly, si vous n'écoutiez pas tout le temps les principaux médias hispanophones (mais aussi coréens…) et que vous ne lisiez pas La Opinion, ou que vous n'étiez pas branché sans cesse sur la radio Pacifica KPFK, alors, probablement, vous n'aviez pas eu accès à l'information.

Les médias non anglophones et l'Église catholique ont joué un rôle majeur en mobilisant pour ces marches. Les médias hispanophones appelaient à la marche en continu durant dix jours. Le cardinal Mahony, qui dirige le plus grand archidiocèse du pays, s'est prononcé contre la loi Sensenbrenner, la qualifiant de violation des principes chrétiens et affirmant que la mission de l'Église était d'aider les pauvres.

Au cours des années 1980 et 1990 Mahony s'était opposé à Luis Olivares, le prêtre qui fournissait refuge et sanctuaire aux pauvres et aux sans-papiers. Les sermons d'Olivares citaient régulièrement Leviticus 19:33-34 : « Et si un étranger s'installe sur ta terre tu ne dois pas le chasser. Car l'étranger qui vient chez toi doit être traité comme s'il était né parmi les tiens et tu dois l'aimer comme les tiens ; les tiens aussi furent des étrangers sur la terre d'Égypte. » Il a fallu quinze ans au cardinal Mahony pour qu'il se rende compte que les Latinos étaient le présent et le futur de l'Église catholique en Californie (75 % des cinq millions de catholiques de l'archidiocèse de la Californie du Sud sont des Latinos).

Grève lycéenne surprise

Le 28 mars ce fut le tour des jeunes. 40 000 lycéens de Los Angeles ont quitté leurs classes et marché dans les rues, poursuivant la vague de protestation contre les mesures visant à transformer leurs familles en criminels. Si les médias hispanophones ont contribué à la gigantesque manifestation du 25 mars, ce sont les messages SMS et internet qui furent à l'origine de la grève surprise — qui a dépassé par son ampleur la grève surprise des Chicanos en 1968 aussi bien que les grèves de 1994 — et permirent de faire face à la violence policière et aux arrestations.

Les autorités scolaires du district de Los Angeles ont fermé les écoles dès l'après-midi, mais les manifestations ont continué toute la semaine. Le maire Antonio Villaraigosa — qui a soutenu la Gran Marcha — a déçu les étudiants en les pressant de reprendre leurs cours. La radio KPFK a laissé la parole aux lycéens de la ville le 31 mars, leur permettant d'expliquer leurs actions de manière passionnée et articulée.

La répression contre les lycéens a tourné à la tragédie lorsque Anthony Soltero, lycéen de 14 ans qui avait été exclu par le directeur adjoint du collège Da Anza, interdit de passer les examens de fin de huitième année et menacé de prison pour avoir organisé la grève surprise du 28 mars, s'est suicidé.

Les réalités de l'immigration

A propos de « l'immigration illégale » de nombreux et persistants mythes sont sans cesse répandus :

► Les médias parlent surtout des immigrants mexicains, mais en réalité seulement la moitié des travailleurs sans-papiers viennent du Mexique. Environ 10 % à 15 % proviennent d'autres pays de l'Amérique latine. On estime qu'il y a 500 000 Chinois vivant sans-papiers aux États-Unis, qui se manifestent moins à cause de la crainte des conséquences de la déportation. La Gran Marcha fut pour l'essentiel une manifestation Latino, mais il y avait aussi d'autres cortèges. Un Coréen sur cinq est sans-papiers et ils avaient leur cortège ; il y avait des manifestants philippins tout comme des Irlandais.

► On nous dit que les organisations ouvrières ne vont pas soutenir les sans-papiers qui — les Républicains le répètent sans arrêt — minent le niveau de vie des classes moyennes américaines et leur accès aux emplois. Et il est vrai que historiquement le mouvement ouvrier états-unien n'a pas toujours fait ce qu'il aurait dû faire. Mais aujourd'hui parmi les principaux soutiens institutionnels de la Gran Marcha on ne peut éviter de mentionner les syndicat des employés des services (SEIU), dont la croissance spectaculaire au cours de la dernière décennie tient à l'organisation des travailleurs des services mal payés, pour l'essentiel sans-papiers, ainsi que Unite-Here (Unis-Ici), qui organise les travailleurs des hôtels et restaurants.

► Les immigrés sans-papiers sont accusés de profiter des services publics sans contribuer beaucoup à l'économie et aux impôts. Les pires de ces mythes nous parlent des femmes enceintes qui passent la frontière dans le seul but de faire naître leurs enfants aux États-Unis, d'autres racontent que c'est pour bénéficier des allocations. Non seulement tout cela est faux, mais les gens le savent parfaitement : en réalité la majorité des États-uniens identifient les travailleurs sans-papiers comme exerçant des travaux durs (80 % selon le rapport de recherche du PEW Hispanic Research Center) et seulement 4 % de la population pense que l'immigration « illégale » constitue un problème pressant. La même étude indique que la population est sérieusement divisée sur les mesures à prendre : fournir les green cards (cartes de séjour) aux immigrés (40 %) ou les déporter (53 %). Selon un sondage de la CNN du 3 avril, 70 % des personnes interrogées déclaraient ressentir de la sympathie pour les sans-papiers.

Amnistie, légalisation, ouverture des frontières

La Loi Sensenbrenner (HR 4437) est presque aussi injuste qu'elle est vicieuse. C'est un outil pour organiser l'extrême-droite. Elle n'a qu'un seul but, c'est de pousser les sans-papiers dans la clandestinité et de les marginaliser. Les Californiens ne sont pas les seuls qui dépendent des compétences et du travail de ces travailleurs indispensables. La tentative du Sénat de « modérer » cette loi en créant un programme de travailleurs « invités » (McCain-Kennedy), soutenue par Bush, semble n'être que la carotte du bâton de Sensenbrenner.

Ce débat législatif pourrait s'avérer être difficile pour les Républicains, dont quatre — les sénateurs Sam Brownback, Mike DeWine, Lindsay Graham et le Président de la commission de justice Arlen Specter — ont rejoint les Démocrates sur cette question. Le sénateur Frist force ce débat car il recherche les faveurs de l'extrême-droite de son parti en vue de sa candidature à la présidence.

Le président Bush reste au-dessus de la mêlée car il sait que le vote de l'infâme proposition 187 anti-immigrés en Californie y a dopé le Parti républicain et a mis fin à la carrière politique du gouverneur Pete Wilson. Pour Bush, qui a des immigrants dans sa propre famille, vient d'un État frontalier et veut des Latinos dans le Parti républicain, le programme des « travailleurs invités » est parfait car il répond à la demande des employeurs voulant disposer d'un contingent de force de travail à bas prix qui sera renvoyée dehors avant d'avoir eu le temps de s'organiser.

Comme on le voit ce projet prétendument progressiste n'est en rien une solution. Ce dont nous avons besoin immédiatement c'est d'un statut légal des travailleurs immigrés et d'un accès évident, non compliqué et peu coûteux à la citoyenneté des États-Unis pour ceux qui le désirent.

La campagne raciste contre les immigrés fut construite de toutes pièces. Il y a un an les Vigiles Minutemen ont commencé leur surveillance des frontières en Californie et en Arizona. Comme l'a rapporté Marc Cooper dans le Los Angeles Weekly et dans The Nation, les Vigiles Minutemen furent sur les frontières moins nombreux que les reporters, photographes et cameramen qui les ont valorisés aux yeux du public. Il y a eu plus de quatre cent reportages présentant le « blocage des frontières » qui a été réalisé par seulement trente à deux cents Minutemens.

Le gouverneur Arnold Schwarzenegger, le premier des immigrants en Californie, a pris part au débat par un éditorial dans le Los Angeles Times du 28 mars, en se positionnant à la droite de Bush mais toujours au centre dans ce débat-là. Il écrivait que « la criminalisation des immigrés pour leur venue ici est un slogan, pas une solution », tout en ajoutant immédiatement que « l'octroi de la citoyenneté à ceux qui sont ici illégalement ce n'est pas seulement une amnistie… c'est l'anarchie ». Les dirigeants républicains tels le président du Comité national Ken Mahlman, la congressiste Dana Rohrabacher et d'autres ont soudainement découvert la disparition de la classe moyenne, les emplois mal payés et la perte des avantages — et ils accusèrent les sans-papiers d'avoir pris « leurs » emplois. Pour mémoire rappelons que Rohrabacher pense que les prisonniers devraient être mis au travail dans les champs.

Les Démocrates ne furent pas tellement supérieurs, car ils avaient peur que s'ils prononcent le mot « amnistie » ils perdront toutes les élections futures. Le programme du travailleur invité dans le projet de loi « modéré » de McCain-Kennedy n'est en rien une solution. Il institutionnalise l'exclusion permanente d'une partie de la force de travail et accumule d'énormes fardeaux bureaucratiques et financiers sur le chemin de la légalisation.

Mais les défenseurs des droits des immigrés ont été tous en deça et ne se sont pas mis d'accord sur le type de législation. Le seul projet décent a été introduit par la congressiste afro-américaine Sheila Jackson Lee (Texas, Démocrate). Il garantissait le statut légal à quiconque qui habitait aux États-Unis depuis cinq ans à la date du vote de la loi. Il s'intégrait dans une politique de réunification des familles, de renforcement de la protection des travailleurs immigrés et exigeait que les honoraires payés par ceux qui demandent le statut légal soient employés pour financer la formation dans les communautés souffrant d'un chômage élevé.

Trop de silences

Au début les dirigeants du mouvement pour les droits civiques et le Comité Noir du Congrès (comme l'a dit Earl Ofari Hutchinson au New American Media le 27 mars 2006) furent hors jeu. Un des secrets infâmes concernant la Proposition 187 adoptée en Californie en 1994 c'est que 55 % d'entre eux l'ont votée, alors que les sondages montraient que les Noirs étaient contre cette mesure. Hutchinson note que les dirigeants du mouvement des droits civiques « sont peu disposés à comparer le mouvement pour les droits des immigrants aux combats pour les droits civiques des années 1960 ». Pourtant on a pu noter une présence croissante dans les marches lors de leur second tour, après le 10 avril.

Il y a un danger que les Afro-Américains mal payés soient opposés aux sans-papiers. Pour tous ceux qui luttent pour les droits humains et les droits civiques, il est particulièrement important d'unifier la lutte pour les augmentations des salaires, des allocations et des emplois décents. Aujourd'hui les immigrés se voient accusés de « voler les emplois américains » pendant que les Noirs pauvres sont toujours présentés comme « paresseux et improductifs » et opposés aux « immigrés qui travaillent durement ». Toutes ces étiquettes racistes ne créent pas d'emplois. Au contraire elles ne servent qu'à détourner la critique des patrons et du gouvernement.

La proposition de négociation faite par le syndicat local n° 2 d'Unite-Here est un exemple de ce qui est possible. Le syndicat propose aux hôteliers d'inclure une clause de langage dans le contrat de manière à protéger les droits des immigrés et d'accroître la diversité de la main-d'œuvre, en particulier en employant des Afro-Américains. Le syndicat met l'accent sur les statistiques qui indiquent que l'emploi des Noirs dans les hôtels est descendu en dessous de 6 %.

Pauvreté mondialisé

Les politiques économiques néolibérales ont provoqué l'accroissement de la pauvreté dans l'ensemble de l'Amérique latine. L'Accord nord-américain du libre commerce (NAFTA) n'a nullement bénéficié aux travailleurs mexicains appauvris. Il a diminué leurs revenus — en particulier en détruisant la paysannerie mexicaine en inondant le marché par le production de l'agrobusiness états-unien largement subventionné — et accéléré la vague d'immigration. L'écart de salaires entre les États-Unis et le Mexique est de 11 à 1, et de 20 à 1 dans le secteur agricole (cf. Marc Cooper, The Great Immigration Debate : Getting Beyond Denial, Truthdig.com, 14 mars 2006).

L'historien David Kennedy de Stanford note que l'écart des salaires entre les États-Unis et le Mexique est le plus grand qui existe entre deux quelconques pays voisins de par le monde. Cet écart conduit à une demande massive de main-d'œuvre aux États-Unis, assortie d'une offre massive venant du Mexique et de l'Amérique centrale. Cité par le Washington Post, Kennedy explique qu'aucune tentative des gouvernements visant à arrêter l'action de ces deux forces en renforçant les barrières ne pourra être efficace — tout comme elle ne l'a pas été en ce qui concerne la drogue.

La réponse des socialistes à cette question est claire : nous sommes en faveur de l'amnistie, de la légalisation et de l'ouverture des frontières ainsi que d'un accès efficace et transparent à la citoyenneté. Actuellement les frontières sont pour l'essentiel ouvertes au trafic illégal, mais elles sont dangereuses. Depuis l'entrée en vigueur de NAFTA en 1994 les voyages vers le nord se sont accrus. Les Mexicains, suivis par les ouvriers et les paysans de l'Amérique centrale, doivent affronter le dangereux voyage à travers le Mexique suivi par la périlleuse journée à travers les brûlants déserts de l'Arizona ou de la Californie. Les Gardes frontière états-uniens rapportent que 1 954 personnes sont mortes entre 1998 et 2004 en tentant de passer la frontière du sud — plus que durant toute l'histoire du Mur de Berlin.

Les mesures visant à la fermeture des frontières — plus de police ou un mur — proposées dans les deux projets de lois, rendront seulement le passage de la frontière plus mortel, ils ne l'arrêteront pas. Dans l'ère de la mondialisation le capital passe librement et instantanément les frontières. Mais le travail doit affronter les gardes-frontière, la police, la surexploitation et la crainte de la déportation. La recherche de profits sans cesse plus élevés conduit à toujours plus d'exploitation de l'ouvrier américain et à l'emploi de la main- d'œuvre immigrée sans protection — toujours plus de surexploitation des ouvriers à travers le monde.

Les réalités de l'exploitation aux États-Unis créent pourtant des conditions pour renforcer les syndicats. Ces derniers devraient suivre l'exemple du SEIU et de Unite-Here, organiser les sans-papiers et les mal payés et lutter pour des réformes favorables à l'ensemble des travailleurs quel que soit leur statut. ■

* Against The Current est la revue bimestrielle de l'Organisation socialiste Solidarity des États-Unis, au sein de laquelle militent les partisans de la IVe Internationale.

Traduction : J.M. (de l'anglais)

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