Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 509 septembre 2005 *

ÉTATS-UNIS

L’ouragan, le capital et les exploités…

Cf. aussi : [Etats-Unis] [Malewski Jan]

Jan Malewski, rédacteur d’Inprecor et membre du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Si l’ouragan Katrina fut une catastrophe naturelle, l’inondation de la Nouvelle-Orléans et ses milliers de victimes sont le résultat de l’action et de l’inaction humaines. Les images apocalyptiques du désastre ont fait le tour du monde. Tout le monde a pu remarquer que les autorités furent incapables d’assurer aux survivants l’approvisionnement en eau et en nourriture. L’image des survivants, réfugiés sur les toits avec des pancartes « Nous voulons de l’aide !» à fait le tour du monde… plus vite que les secours n’ont atteint ceux qui les réclamaient.

Par contre, la ville fut rapidement envahie par des policiers et militaires surarmés pour protéger la propriété privée. Ces bandes armées ont laissé libre cours à leur racisme : « Si une famille Noire se ravitaillait dans un magasin, ses membres étaient traités de pillards… » notait le chanteur Kanye West sur la chaîne NBC. L’état d’urgence proclamé à la Nouvelle-Orléans n’avait pas pour but de prendre en charge les survivants, mais bien celui de les expulser, de les empêcher de tenter de prendre collectivement en main leur survie, de renforcer l’atomisation sociale et de déblayer le terrain pour garantir que la reconstruction sera une source de profit.

A l’annonce de l’ouragan, la population fut, certes, sommée d’évacuer la ville. Par ses propres moyens. Personne ne s’est préoccupé de ceux qui n’en disposaient pas et n’avaient pas où aller. « Nous avions le chemin de fer qui aurait pu emmener tout le monde hors de la ville. Il y avait assez de bus scolaires pour évacuer plus de 20 000 personnes supplémentaires, mais ils les ont laissé se faire inonder », écrit Malik Rahim, vétéran du Black Panther Party et candidat des Verts lors de la dernière élection municipale (1). « L’Agence fédérale de gestion des états d’urgence (FEMA) avait mis en garde sur le fait qu’un ouragan s’abattant sur la Nouvelle-Orléans provoquerait un des trois plus graves désastres menaçant les États-Unis, mais le sachant l’administration Bush a réduit de 44 % le budget d’entretien des digues de la ville pour financer la guerre en Irak. (…) A l’heure de l’ouragan près de la moitié de la garde nationale de Louisiane était déployée hors du pays. Certains, tels les 3000 membres de la 256e Brigade d’Infanterie, équipée de matériel amphibie sophistiqué, avaient été envoyés dans le désert irakien », rapporte Robert Caldwell, militant de l’organisation socialiste Solidarity de la Nouvelle-Orléans (2).

On peut multiplier de tels exemples. Ni l’administration centrale, ni celle de Louisiane, ni la mairie de la Nouvelle-Orléans — dont le maire est un démocrate Noir — n’ont fait le minimum pour prévenir la catastrophe ni pour en atténuer les effets. Il ne s’agit pas là d’incompétence. La catastrophe a mis à jour les rapports sociaux qui régissent la société. Rapports fondés sur la priorité absolue au profit, sur le « marché libre » qui écrase les besoins sociaux démonétisés, sur un individualisme marchand qui nie l’individualité des pauvres, sur la violence et le racisme des appareils d’un État réduit à sa fonction première de bande armée du Capital.

Un ouragan d’une puissance similaire avait l’an dernier atteint Cuba. Les autorités de ce pays — pauvre et soumis depuis des décennies au blocus économique par l’impérialisme — ont organisé l’évacuation de 1,3 million de personnes menacées, soit plus de 10 % de la population. Il n’y a pas eu de victimes… Face au déchaînement de la nature, la comparaison entre cette société collectiviste, certes imparfaite, et la première puissance impérialiste, n’est pas favorable au règne du capital.

Massacre de classe

Katrina a été un massacre de classe. Des centaines de milliers de personnes ont tout perdu, des milliers — saura-t-on jamais combien ? — ont perdu la vie. Ceux qui ont tout perdu appartenaient presque tous à une seule classe, celle des exploités. Et étaient pour l’écrasante majorité d’une seule couleur : des Afro-Américains.

Comme dans tout conflit de classes, il y a aussi des vainqueurs : l’entreprise Halliburton, dont est issu le vice-président Dick Cheney, a vu le cours de ses actions grimper de 10 % à la bourse de New York au cours de la semaine qui a suivi le désastre. Des rumeurs insistantes insinuent qu’elle pourrait rafler le gros des contrats de reconstruction, soit au moins un milliard de dollars… Les projets de la bourgeoisie ne s’arrêtent pas là. Dans une récent article le Wall Street Journal indique que cette dernière veut profiter de la catastrophe pour transformer la ville : « L’élite du pouvoir de la Nouvelle-Orléans (…) insiste pour que la reconstruction de la ville ne vise pas à restaurer simplement l’ordre ancien. La Nouvelle-Orléans avant l’inondation était surchargée par le pullulement des déclassés, par des mauvaises écoles et un taux élevé de criminalité. La ville n’avait que peu de quartiers d’affaires. La nouvelle ville doit être quelque chose de différent, dit M. Reiss, avec des meilleurs services et moins de pauvres. “Ceux qui veulent voir cette cité reconstruite veulent la voir très différente, du point de vue démographique, géographique et politique”, poursuit-il. » (3) Autrement dit, ceux qui ont survécu à l’ouragan et à l’absence des secours, déportés de force par l’armée, ne doivent pas revenir. Sous d’autres cieux on appellerait cela un « nettoyage ethnique ».

Si le grand capital états-unien et ses clients qui occupent la Maison-Blanche ont saisi l’occasion de l’ouragan comme une nouvelle arme dans la guerre de classe qu’ils mènent à l’échelle mondiale, il n’est pas certain que cette fois-ci ils ne soient pas atteints par les « dégâts collatéraux ». Déjà déconsidérée par les difficultés des occupations de l’Irak et de l’Afghanistan, la direction impérialiste est en effet apparue incapable. Au contraire, les premières mesures d’aide sont venues de la solidarité populaire spontanée, des associations altermondialistes et du mouvement antiguerre. Le choc de découvrir que la première puissance mondiale était si vulnérable et que son État ne se souciait pas de la population a ouvert les yeux de nombreux citoyens. En témoignent les sondages réalisés depuis la catastrophe : ainsi le 11 septembre 54 % des personnes interrogées n’approuvaient pas l’attitude du président Bush face à Katrina (le 2 septembre ils n’avait été que 47 %). 54 % déclaraient ne pas faire confiance au gouvernement en ce qui concerne le contrôle de l’usage des fonds destinés à la reconstruction. 62 % désapprouvent la politique de Bush en Irak. Fait plus significatif encore, si 71 % considèrent que le but de l’enquête sur la préparation gouvernementale face à l’ouragan, décidée par le Congrès (à majorité républicaine), était de l’enliser dans une politique partisane et non de dévoiler les faits, ils sont 60 % à considérer que les critiques formulées par les démocrates sont également de nature partisane (4). Comme un début de prise de distance vis-à-vis des deux partis bourgeois dominants…

1. Malik Rahim, “They died for no reason but lack of organization”, Socialist Worker du 9 septembre 2005. http://socialistworker.org/2005-2/556/556_07_MalikRahim.shtml

2. Robert Caldwell Jr, “New Orleans — Urban Catastrophe”, http://www.internationalviewpoint.org/article.php3?id_article=859

3. Christopher Cooper, “Old-Line Families Escape Worst of Flood And Plot the Future”, Wall Street Journal du 8 septembre 2005.

4. Sondage ABC-Washington Post réalisé entre le 8 et le 11 septembre, Washington Post du 13 septembre 2005. http://www.washingtonpost.com/wp-srv/politics/polls/postpoll091205.pdf

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