Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 556-557 janvier 2010 *

ÉTATS-UNIS

La chute libre est finie… mais la crise continue

Cf. aussi : [Etats-Unis] [Crise Mondiale]

Joel Geier *

Nous assistons à une nouvelle phase de la crise systémique du capitalisme international. La récession, qui a commencé en décembre 2007, est la crise mondiale la plus longue, la plus profonde et de plus grande portée depuis les années 1930.

La Bourse de New York. © luisvilla

La Bourse de New York. © luisvilla

Sa phase la plus grave a suivi la décision de Henry Paulson, Ben Bernanke et Timothy Geithner  (1) visant à permettre la faillite de la banque Lehman Brothers, en septembre 2008. Le capitalisme mondial est entré en chute libre durant six mois. Le système bancaire virtuel s’est effondré et les banques commerciales ont perdu des centaines de milliards de dollars. Il était effectivement en faillite et les marchés des capitaux ont dû fermer — une situation qui a imposé une intervention à grande échelle des gouvernements de par le monde.

Le Produit Intérieur Brut (PIB) mondial a baissé entre 4 % et 6 %, la production industrielle a reculé entre 15 % et 25 %, les exportations se sont effondrées et le commerce mondial s’est réduit de plus d’un cinquième. Il s’agit là de chiffres sans précédent depuis la Grande Dépression. En avril, la chute libre a pris fin. Le déclin se poursuit mais à un rythme bien plus réduit. Certains indicateurs économiques en montrent la fin, mais pas celle de la crise. Toutes les récessions finissent par atteindre un fond et l’économie se stabilise à nouveau à un niveau inférieur, à partir duquel la reprise commence. Mais il ne s’agit pas d’une récession classique et la reprise, lorsqu’elle aura lieu, ne sera pas une reprise habituelle.

Une reprise faible

La remontée boursière de ces derniers mois est fondée sur des projections optimistes, selon lesquelles la croissance sera rapidement de retour. Mais la reprise attendue est anormalement faible : on espère une croissance de 0,5 % à 1 % pour le second semestre 2009 et de 1 % à 2 % pour l’année 2010. Un ralentissement sévère est habituellement suivi par une croissance forte (la chute très forte de 1929-1932 a été suivie d’une forte croissance en 1933-1936, de 8,5 % par an, mais même cela n’avait pas mis fin à la crise). La fin de la chute libre n’est pas due à la correction autonome du marché libre, mais provient d’une intervention fiscale et monétaire étatique, la plus forte que l’économie mondiale ait jamais connue. Le sauvetage du marché financier fut la pièce maîtresse du programme économique de Barack Obama. Les subventions, les prêts, les crédits et les garanties gouvernementales aux banques ont atteint 13 000 milliards de dollars. Cette intervention pour sauver les porteurs d’obligations bancaires sera payée durant des années par la réduction du niveau de vie des travailleurs américains.

La crise bancaire n’est pas terminée, mais la crainte de l’effondrement bancaire a disparu. En outre l’administration Obama a été capable d’écarter les demandes de nationalisation des banques — demandes soutenues même par Alan Greenspan (2). Le récent « stress test » — dernière pièce du plan de sauvetage économique du gouvernement — a été conçu pour restaurer la confiance en garantissant qu’aucune des dix-neuf grandes banques ne pourra faire faillite. La pléthore de fonds publics accordés aux banques a déverrouillé les marchés monétaires et a mis fin au blocage du crédit. Les prêts interbancaires, qui s’étaient taris, ont repris.

Les primes de risque élevées et le marché des actions ont redémarré. Le système du crédit est à nouveau opérationnel, même si nombre d’individus et d’entreprises ont toujours du mal à obtenir des crédits.

Les programmes de relance monétaire des gouvernements états-unien et chinois sont la deuxième cause de la reprise. Celui des États-Unis a été financé par un déficit budgétaire de 1 840 milliards de dollars cette année, soit 13 % du PIB, un montant qui n’a été dépassé que durant les deux guerres mondiales, ce qui a suffit pour maintenir en vie une économie par ailleurs dans un état comateux. Les petits allégements fiscaux, les faibles taux de crédit hypothécaire et la baisse du prix de pétrole ont dopé la consommation déclinante. Les dépenses d’infrastructure devraient remplacer au cours des prochains mois les investissements privés en tant que moteur de la modeste croissance prévue pour la fin de l’année. Le programme chinois d’infrastructures, de 584 milliards de dollars, est supposé relancer le boom des prix des matières premières industrielles et du pétrole, qui a atteint même les céréales, aidant ainsi les producteurs de marchandises.

Pourtant une faible reprise, ainsi que l’incapacité de stabiliser les secteurs clé de l’économie, indiquent plutôt une stagnation prolongée ou un cycle économique abrégé, sans une période de forte croissance. Le logement est toujours en crise. Les prix ont chuté de 32 % et vingt-sept millions de personnes — alors qu’elles étaient seize millions il y a quelques mois — ont un prêt hypothécaire supérieur à ce que vaut leur logement. Il s’agit de 29 % de l’ensemble des propriétaires et beaucoup d’entre eux peuvent être forcés à l’abandonner. On observe également une nouvelle vague de saisies, touchant ceux qui ont perdu leur emploi et ne peuvent plus payer leurs emprunts.

Plus de cinq millions de personnes sont en retard de plus de trois mois sur leur remboursement ou sont en voie d’être saisis. La plupart d’entre eux ne rentrent pas dans le cadre du programme de modification des hypothèques d’Obama, qui exclut les biens immobiliers dont l’hypothèque dépasse les 105 % de leur valeur actuelle. Ce programme, annoncé comme devant sauver de la saisie quatre millions de personnes, n’avait en réalité d’autre but que de faire passer le renflouement des banques. C’est un échec lamentable : seulement 10 000 à 50 000 logements ont pu à ce jour obtenir la qualification pour en bénéficier. La folle logique capitaliste continue : de plus en plus de gens perdent leur travail et risquent la saisie ; les prix ont recommencé à monter, éliminant ainsi l’épargne, réduisant le nombre de bénéficiaires potentiels d’un allégement et étouffant la reprise attendue. En dépit du coût du programme bancaire des administrations Bush et Obama, la crise financière va se poursuivre avec les pertes bancaires qui vont croître au cours des deux prochaines années. Deux millions de logements seront saisis en 2010, impliquant une perte moyenne de 50 000 dollars par logement — une perte de 100 milliards pour les banques.

Crise de l’immobilier commercial

Le marché de l’immobilier commercial entre maintenant dans une crise semblable à celle qui a frappé le logement. Ses prix ont chuté de 30 % à 40 %. La multiplication des bureaux et des installations disponibles et la baisse des loyers ont provoqué une vague de faillites dans le secteur immobilier. Le Wall Street Journal écrit : « Au cours de la décennie passée la Bourse de Wall Street a émis une vague de dettes “titrisées” (“sécurisées”) de l’immobilier commercial, tout comme elle l’a fait pour l’immobilier résidentiel. Environs 700 milliards de ces prêts hypothécaires commerciaux ont été coupés en tranches, emballés dans des titres et vendus à un large éventail d’investisseurs, ce qui signifie que cette fois la douleur sera ressentie par des acteurs beaucoup plus nombreux, bien au-delà des banques et des caisses d’épargne ».

Les banques ont gardé ces prêts dans leur comptabilité à leur valeur nominale, alors même que la FDIC (Corporation fédérale de garantie des dépôts) les liquidait à 59 cents pour un dollar. L’effondrement de l’immobilier commercial devrait faire perdre aux banques plus de 200 milliards de dollars. Quatre cents à cinq cents banques, essentiellement régionales, devraient faire faillite.

La qualité des emprunts consentis aux entreprises est également en baisse. Au cours des années de la bulle financière, les entreprises se sont endettées largement à des faibles taux de crédit. Lorsque les profits ont dégringolé, les difficultés de payement des intérêts ont vu le jour. Au cours des trois derniers mois, Standard & Poor a réduit le crédit de plus de 500 sociétés. Elles ne pourront donc pas refinancer leurs prêts à des taux bas et on s’attend à ce que 14 % des obligations de sociétés ne soient pas payés en 2010. Le « test stress » des dix-neuf plus grandes banques a conclu qu’elles vont perdre 599 milliards de dollars au cours des deux prochaines années, dont 424 milliards de pertes seront concentrés dans les quatre plus grandes banques : Chase, Bank of America, Citicorp et Wells Fargo.

Les banques européennes sont dans une situation encore pire, avec les pertes attendues de 1 000 milliards de dollars, voire plus si la spirale de la crise des banques est-européennes échappe à tout contrôle. L’impact que cela pourrait avoir sur le système bancaire américain est noyé dans le brouillard du secret bancaire. Le Fonds monétaire international (FMI) estime que le système bancaire perdra 4 000 milliards de dollars : 2 200 milliards aux États-Unis, 1 000 milliards en Europe et 800 milliards dans le reste du monde. Nouriel Roubini évalue les seules pertes des banques des États-Unis à 3 600 milliards de dollars. Étant donné qu’elles ont eu droit à engager dix fois leur capital dans les opérations de crédit, c’est au moins 40 000 milliards de dollars qui disparaîtront du système de crédit dans le cadre d’un désendettement qui n’a pas encore vraiment commencé. C’est la raison essentielle expliquant pourquoi cette crise va être si longue et la reprise si anémique.

Crise de surproduction

La crise met en évidence l’énormité de la surproduction dans le monde et le caractère insoutenable du commerce mondial fondé sur un déficit annuel de la balance des payements des États-Unis autour de 700 à 800 milliards de dollars. Un retour à ce régime d’avant la crise est impossible. Les États-Unis ne peuvent plus financer un tel déficit commercial en empruntant à l’étranger. En conséquence le système du commerce mondial doit être restructuré. Le modèle chinois de surexploitation, où seulement 35 % de la production est destiné à la consommation intérieure et tout le reste à l’exportation et aux investissements, va se heurter à un système mondial peu disposé à tolérer une stratégie chinoise de croissance tirée par les exportations.

La gravité de la crise de surproduction est à l’origine de l’effondrement de la production industrielle — de 15 % aux États-Unis, de 20 % dans la zone euro et de 34 % au Japon. En conséquence les investissements en immobilisation ont chuté aux États-Unis à un taux de 40 % au premier trimestre 2009. Depuis que l’industrie fonctionne à 69 % de ses capacités, son plus bas niveau depuis les années 1930, il n’y a pas de raisons — en dehors des restructurations — pour des investissements dans des usines nouvelles au cours des années à venir.

Les réductions d’effectifs de General Motors et de Chrysler sont un des aspects de la surcapacité de l’industrie automobile mondiale, estimée à vingt ou trente millions de voitures. Un grand nombre d’emplois vont disparaître dans cette restructuration, probablement au moins un tiers des emplois restant dans les usines automobiles. Cela aura pour effet des licenciements, des réductions d’emplois, des restructurations et des faillites dans l’ensemble des secteurs dépendant de l’industrie automobile : les sous-traitants, les concessionnaires, les transporteurs, le marketing, la fiscalité et les services locaux, etc. L’automobile est un modèle pour l’avenir. Parmi les autres secteurs industriels qui devront être restructurés du fait de la surcapacité, il faut relever les lignes aériennes, la presse, les centres commerciaux, la restauration. Les restructurations, avec des licenciements, des réductions de salaire et l’aggravation des conditions de travail, vont se poursuivre même au cours de la reprise, durant de longues années. Une étude récente indique que 16 % des sociétés ont réduit les salaires alors que 20 % ont réduit le nombre d’heures de travail rémunérées. Le nombre d’heures travaillées a été réduit de 9 % au premier trimestre 2009. Une forte reprise tirée par la consommation relève dans cette situation de la fantaisie.

La bulle de l’endettement — au cœur de la crise — persiste. Avec la faillite du marché libre et du capital privé, l’État est devenu la seule institution capable de garantir les liquidités, le crédit et la demande des consommateurs. Il a transféré les dettes des banques et des entreprises à son bilan, soulevant la crainte de la monétarisation de cette dette, ce qui produirait une forte inflation dans le futur. La profondeur de la crise a propulsé les dépenses déficitaires à un niveau sans précédent. Le déficit public atteindra cette année 1 840 milliards de dollars, 1 260 milliards en 2010 et encore environ 1 000 milliards en 2011. Ce nouveau niveau de déficit et de l’accumulation de l’endettement public menace la capacité créditrice des États-Unis — la position du dollar comme monnaie mondiale de réserve — et le statut de la Réserve Fédérale comme banque centrale du monde. Au cours des derniers mois les gouvernements de l’Irlande et de l’Espagne ont perdu leur notation souveraine AAA (3). Récemment, Standard & Poor a envisagé de déclasser le gouvernement britannique, donc de lui faire perdre la notation AAA, en raison de la rapidité d’accroissement de sa dette publique.

La Grande-Bretagne n’a pas manqué aux remboursements de sa dette depuis 1693, un dossier créditeur imbattable. L’annonce des hésitations de Standard & Poor a provoqué une forte chute du marché obligataire des États-Unis, car le gouvernement américain suit la même voie que le gouvernement britannique, seulement un peu plus lentement. Cela a fait croître les taux d’intérêt à long terme, y compris ceux des prêts hypothécaires et des obligations des entreprises, restreignant encore l’éventuelle relance de la croissance.

Le déficit remet en question la position des États-Unis en tant que refuge pour les capitaux en temps de crise. L’Office du Budget du Congrès estime que les intérêts de la dette vont croître, passant de 172 milliards de dollars cette année à plus de 800 milliards par an au cours de la décennie à venir. Ainsi ils vont dépasser à eux seuls le niveau atteint par le déficit budgétaire avant cette année. Cela va créer un piège de la dette, forçant le gouvernement à emprunter pour pouvoir seulement payer les intérêts, accroissant encore l’endettement de cette manière.

En attendant, le gouvernement chinois, ainsi que d’autres gouvernements, commence à changer ses prêts à long terme contre des bons du Trésor à court terme ou d’autres placements, craignant une baisse brutale du dollar en raison de la montée de la dette publique états-unienne. Cela risque en retour de provoquer une forte hausse des taux d’intérêts en vue de protéger le dollar et la dette nationale, ce qui déclencherait à nouveau un fort ralentissement économique.

Faire payer les travailleurs

Reprise économique ou pas, la misère de la classe ouvrière américaine va s’aggraver. Le chômage va croître même en cas d’une faible reprise. Le création des emplois prendra d’ailleurs des années. La réduction des salaires, des primes, des retraites et des soins de santé vont s’accélérer.

Du fait de la stagnation des salaires réels au cours des quarante années passés et de la baisse du revenu familial durant la dernière décennie, la consommation des travailleurs a été financée par la croissance des prêts hypothécaires et d’autres formes d’endettement. Cette option a pris fin. Il n’y aura plus de crédits pour les ouvriers américains dont les revenus déclinent et dont l’épargne a été décimée. Avant la crise les dépenses de consommation représentaient 70 % du PIB. Selon le consensus capitaliste la consommation doit être réduite dans le but de reconstruire l’économie états-unienne sur des bases plus saines, c’est-à-dire sur l’épargne et non l’endettement et les capitaux étrangers. La classe capitaliste et ses laquais intellectuels nous racontent que ce sont les ouvriers et non les patrons qui vivaient au-dessus de leurs moyens, en dépit du fait que les salaires ont pour l’essentiel stagné ou décliné au cours des trois dernières décennies. Aussi longtemps que l’endettement servait à sauver le capitalisme américain, et en particulier le système bancaire, il était porté aux nues par le capital, en particulier du fait qu’il était payé par la classe ouvrière et non par l’imposition des riches. Maintenant que l’endettement devient une menace pour la solvabilité du capitalisme états-unien, celui-ci utilisera tous les moyens politiques pour s’opposer au déficit budgétaire. Pour réduire l’endettement la classe dominante proposera des coupes dans les dépenses gouvernementales, en particulier dans les « acquis sociaux » telles la sécurité sociale et l’assurance-maladie (4). Sans augmenter les impôts des plus riches les États vont tenter de résoudre leur crise budgétaire croissante en augmentant les taxes sur la consommation qui pèsent en premier lieu sur la classe ouvrière (la Californie, par exemple, a un déficit budgétaire dépassant les 20 milliards de dollars). Ces taxes vont s’ajouter aux énormes réductions dans les prestations sociales dont les travailleurs dépendent : l’éducation, les cantines scolaires, l’aide médicale (5) et d’autres programmes sociaux.

Bush et Obama ont trouvé 170 milliards de dollars pour renflouer AIG (6) incapable de rembourser ses engagements auprès des banques et des fonds à risque (hedge funds). Mais chaque dollar donné aux banques sera réduit du niveau de vie des travailleurs et la crise servira de prétexte à d’autres attaques. Le Secrétaire à l’Éducation de l’administration Obama, Arne Duncan, emploie ainsi la crise en Californie pour promouvoir des écoles sous contrat et les salaires au mérite. Ainsi, alors que les Républicains et la droite veulent briser les syndicats enseignants, les Démocrates emploient la crise pour réduire les acquis du syndicalisme enseignant.

Solutions

Nous sommes encore très loin d’une issue à cette crise. Au cours de l’année dernière les États-Unis ont connu le début d’une crise idéologique du néolibéralisme du fait de la faillite du marché libre et de son incapacité de générer une correction sans la perspective d’un effondrement total. L’intervention de l’État a empêché un écroulement bancaire dans le style des années 1930, mais n’a pas résolu la crise. Tant du point de vue économique que du point de vue idéologique les États-Unis peuvent se heurter aux limites de ce qu’un État capitaliste est prêt à envisager, c’est-à-dire aux limites de la politique keynésienne. Face à la récession, le keynésianisme propose l’argent facile et le crédit à taux d’intérêt peu élevé, un budget déficitaire pour compenser le manque de capitaux pour l’investissement et la création d’une demande effective des consommateurs. Le gouvernement a abaissé le taux d’intérêt à court terme pratiquement à 0 % et son déficit budgétaire a dépassé ce qu’on a connu au cours des années 1930. Mais les effets sur la demande effective ont été négligeables en raison du coût du sauvetage des banques, et l’augmentation de l’endettement signifie que la demande n’est pas susceptible de croître de manière significative. Aucune variante de la politique capitaliste — ni le marché libre néolibéral, ni l’étatisme capitaliste keynésien — ne peut résoudre la crise.

Les soi-disant signes de reprise ne pourront pas nous tirer de la crise. Une reprise faible peut s’embourber et devenir une nouvelle récession ou ouvrir une décennie de stagnation. L’économie ne s’effondre plus mais cela ne signifie nullement que la crise est derrière nous.

Beaucoup de gens ont perdu leur foi dans le marché libre. Un nombre croissant n’a plus confiance dans la compétence, l’intelligence, l’honnêteté, l’intégrité et l’équité du système capitaliste. L’idée que les riches méritent l’argent qu’ils gagnent et que l’inégalité est le prix nécessaire pour que la société soit efficace et prospère a reçu un coup très dur. A la place, on observe un grand espoir que l’État tentera de résoudre la crise et, en particulier, commencera à appliquer des politiques qui vont bénéficier à « Main Street », c’est-à-dire aux Américains ordinaires, et en premier lieu aux classes moyennes et démunies, plutôt qu’à « Wall Street », c’est-à-dire à la Bourse.

Le soutien pour Obama — et les illusions sur lui — va se poursuivre si l’administration stabilise l’économie. Mais s’il n’y a pas d’amélioration spectaculaire, si la situation continue à s’aggraver pour les travailleurs, il y aura une nouvelle radicalisation. Elle ira alors au-delà du dégoût envers le marché libre, les banquiers et les dirigeants de l’automobile et conduira à remettre en question le gouvernement : qui il sert et pourquoi il donne aux riches qui nous ont mis dans le pétrin et pas à nous autres… Ceci peut alimenter aussi bien une radicalisation en s’orientant à gauche mais aussi favoriser une extrême droite et un racisme populiste. Par conséquent le rôle des socialistes, et d’autres radicaux qui tentent de reconstruire un mouvement ouvrier combatif, sera crucial.

Ce dernier a été écrasé et marginalisé par le triomphe du néolibéralisme au cours des dernières décennies. La renaissance d’une politique et des organisations de la classe ouvrière, celle de la lutte des classes sera donc un processus long, avec des hauts et des bas. Comme la crise et la reprise, elle passera par de nombreuses étapes. Un nombre croissant de travailleurs vont perdre leurs illusions sur le libéralisme d’État en tant qu’alternative au néolibéralisme au fur et à mesure que leurs conditions de vie vont s’aggraver. Avec le temps, l’ouverture idéologique que la crise impose va créer les conditions pour les luttes pratiques des travailleurs en réponse à la crise.

Obama a été élu parce que des millions aspiraient à mettre fin aux années réactionnaires de Bush. Ce sera une expérience difficile pour les travailleurs que d’apprendre que le changement ne vient pas d’en haut, de l’État capitaliste, mais qu’il ne peut que venir d’en bas, de la lutte contre les capitalistes et leur État. ■

* Joel Geier, militant de l’International Socialist Organisation (ISO, Organisation socialiste internationale) des États-Unis, est rédacteur en chef adjoint du bimestriel International Socialist Review (ISR), spécialisé sur les questions économiques.

Nous reproduisons cet article de l’ISR n° 66 de juillet-août 2009

Traduction : J.M

Notes

1. Henry Paulson, homme d’affaires états-unien, ancien président de la banque Goldman Sachs, a été Secrétaire au Trésor du 3 juillet 2006 au 20 janvier 2009. Ben Bernanke est président de la Réserve Fédérale (FED, la banque centrale des États-Unis) depuis le 1er février 2006. Timothy Geithner est Secrétaire au Trésor des Etats-Unis depuis le 26 janvier 2009. Il a été auparavant président de la Federal Reserve Bank de New York et a participé à ce titre à l’élaboration du plan Paulson.

2. Alan Greenspan a été le président de la Réserve Fédérale du 11 août 1987 au 31 janvier 2006.

3. La notation AAA, généralement réservée aux États les plus solides financièrement, indique que les emprunts émis par ces États sont sans risques. La perte d’une telle notation impose donc aux États de garantir un taux d’intérêt incluant une prime de risque, donc plus élevé, pour ses bons de trésor ou ses emprunts.

4. Medicare est un système d’assurance de santé géré par le gouvernement des États-Unis, financé par un impôt de 2,9 % du salaire (payé pour moitié par le salarié et pour moitié par l’employeur). En général, les individus peuvent avoir accès aux aides de Medicare s’ils ont cotisé au moins durant 10 ans, sont âgés de plus de 65 ans et habitent de manière permanente aux États-Unis. Pour les moins de 65 ans, il est accessible sous certaines conditions aux handicapés et aux personnes atteintes du stade final d’une maladie rénale.

5. Medicaid, un programme créé en 1965, a pour but de fournir une assurance-maladie aux familles et individus à faible revenu. Géré par les États, l’accès (revenu minimum) à ce programme varie considérablement.

6. American International Group, Inc. (AIG) est une compagnie d’assurances et de produits financiers, basée à New York, qui s’étend à plus de 130 pays, comptant 74 millions de clients et employant plus de 100 000 personnes de par le monde. En faillite virtuelle depuis le 15 septembre 2008, elle a été renflouée depuis, à plusieurs reprises, par le gouvernement américain, ce qui ne l’a pas empêché d’accorder des centaines de millions de dollars de primes à ses cadres supérieurs.

Vous appréciez ce site ?
Aidez-nous à en maintenir sa gratuité
Abonnez-vous ou faites un don
Qui sommes-nous ? |  Contact | Abonnement | Design et codage © Orta