Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 642-643 août-septembre 2017

ÉTATS-UNIS

Une convention réussie fait glisser à gauche les Socialistes démocrates

Cf. aussi : [Dan La Botz] [Etats-Unis]

Dan La Botz*

Le mouvement socialiste aux États-Unis a fait un grand pas en avant le week-end des 5-6 août 2017, lorsque près de 700 délégués représentant plus de 25 000 membres des Socialistes démocrates d’Amérique (DSA) se sont réunis lors de sa convention nationale à Chicago, qui a lieu tous les deux ans.

5-6 août 2017, convention nationale à Chicago de DSA.

5-6 août 2017, convention nationale à Chicago de DSA.

Cette convention, la première depuis que le nombre de ses adhérents a plus que triplé à la suite des élections de 2016, a réuni les délégués de toutes les principales villes du pays et de beaucoup d’autres, grandes et petites.

La plupart étaient de nouveaux membres qui s’étaient engagés dans la campagne de Bernie Sanders ou qui ont adhéré en réagissant à l’effrayante perspective de la présidence de Donald Trump. Cette convention a permis d’intégrer des centaines de nouveaux membres dans une organisation nationale lors de ce qui a virtuellement été une refondation de DSA. Ce fut pour eux une expérience pour commencer à diriger leur propre organisation et les délégués ont adopté des changements statutaires et des résolutions politiques qui font glisser l’organisation plus à gauche.

Synthèse et articles Inprecor

DSA a été fondé en 1982 par la fusion entre des militants de la vieille gauche – le Comité d’organisation socialiste démocratique (DSOC), dirigé par Michael Harrington – et ceux de la nouvelle gauche des années 1970, qui avaient créé le Nouveau mouvement américain (NAM). Inspirés par la « stratégie de réalignement » de Harrington, selon laquelle il serait possible de réformer le Parti démocrate en éliminant à la fois les machineries politiques des grandes villes et les politiciens racistes blancs du Sud, DSOC et DSA se sont orientés, depuis les années 1970 jusqu’au début des années 2000, vers les directions syndicales progressistes, les dirigeants de la campagne pour les droits civiques et l’aile libérale (au sens politique) du Parti démocrate. DSA était affilié à l’Internationale socialiste et s’identifiait aux partis sociaux-démocrates scandinaves qui avaient réussi à construire des États-providence avec des programmes de santé, d’éducation et de logement impressionnants. Au cours des années 1990 il était déjà clair que la stratégie de Harrington avait échoué et c’est sans perspective alternative claire que DSA, réduit et affaibli, est entré dans le XXIe siècle.

Nouveau DSA

La campagne de Bernie Sanders avec son appel à une « révolution politique » et à la lutte contre « la classe des milliardaires » – et tout particulièrement le fait que Sanders se définissait lui-même en tant que « socialiste démocrate » – ont créé un formidable regain politique, en particulier dans la jeunesse, et ont relancé DSA. Les dirigeants de longue date de DSA, le staff réduit de l’organisation, ainsi que les dirigeants de l’organisation de jeunes de DSA, les Jeunes socialistes démocrates (YDS, qui au cours de la convention ont décidé de changer leur nom pour Jeunes socialistes démocrates d’Amérique – YDSA), ont saisi l’opportunité et ont recruté des milliers de membres du mouvement de Sanders. Lorsque Trump a remporté l’élection présidentielle et a pris son poste en janvier, des milliers d’autres ont rejoint DSA. Ce sont surtout ces jeunes militants, déterminés à se transformer en socialistes et à s’approprier l’organisation, qui ont été délégués – un cinquième « de couleur » et deux cinquièmes de femmes. Naturellement dans une telle organisation les niveaux d’engagement militant, d’éducation socialiste et d’expérience politique sont très inégaux. Mais la convention, grâce à ses ateliers du style « socialisme 101 » (1), a largement contribué à fournir une base commune à ce qui est en pratique une organisation nouvelle.

Vers la gauche

Comme la plupart de conventions, celle de DSA a eu des séances plénières avec des intervenants, des ateliers de formation et des possibilités pour faire des regroupements internes, des caucus. Mais les délégués ont décidé d’avoir plus de temps pour discuter et débattre les résolutions. Avec tant de nouveaux membres, découvrant à la fois la politique et la procédure de débats, la réunion était parfois fastidieuse, frustrante et même tendue, mais avec une présidence expérimentée, combinant patience et fermeté, c’était une formidable expérience d’apprentissage pour tout le monde. Au cours des longues heures de débats avec des points d’information et d’innombrables motions, la convention a adopté un document de priorités nationales qui fait de la lutte pour le programme de santé à payeur unique un objectif national.

La convention a également adopté plusieurs amendements aux statuts ainsi que des résolutions qui font évoluer l’organisation vers la gauche de manière significative. Les délégués ont décidé par vote :

• De rompre avec l’Internationale socialiste en considérant que les sociaux-démocrates européens sont devenus des hommes de main du néolibéralisme et de l’austérité, que les autres partis membres dans le monde entier participent à de nombreux gouvernements autoritaires et que, finalement, l’IS se désintégrait.

• De soutenir le mouvement BDS (Boycott Désinvestissement Sanctions) et de s’opposer aux tentatives de le criminaliser.

• D’installer un caucus des gens de couleur.

• De former une commission syndicale.

• D’établir un forum pour les débats politiques au sein de l’organisation.

Parti démocrate et syndicats

Les membres de DSA s’opposent globalement à la fois à Trump et aux Démocrates néolibéraux. Comme je l’ai soutenu avant la convention, à mon avis l’aile progressiste du Parti démocrate constitue un problème central. Deux motions différentes – j’étais engagé dans les deux – ont tenté de faire adopter par DSA une attitude plus critique vis-à-vis du Parti démocrate et en particulier envers les Démocrates progressistes au sein des regroupements tels que Indivisible, MoveOn.org et Notre Révolution. Les motions n’ont pas été adoptées, mais elles ont reçu environ deux cinquièmes des voix – un autre signe de la radicalisation croissante des militants de DSA. Une troisième résolution qui proposait que DSA commence à se transformer en parti politique a été reportée, car cela pose des questions légales concernant les candidatures aux élections. Enfin, une motion demandant à Bernie Sanders de prendre la tête d’un Parti du peuple a été également défaite par un vote accablant.

Les syndicalistes membres de DSA ont fait pression pour la création d’une commission syndicale. Cette commission commence avec 350 syndicalistes alors que, selon l’un des organisateurs, dans DSA il y a environ 1 440 militants syndicaux de base, soit environ 6 % de l’effectif total, selon l’extrapolation d’un sondage réalisé auprès de 5 000 membres. Au cours de la convention il y a eu une réunion des syndicalistes, et près d’une vingtaine d’enseignants se sont également rencontrés pour discuter des perspectives des syndicalistes de base.

L’ordre du jour de la convention, établi à la suite d’enquêtes antérieures auprès des membres et des délégués, des recommandations du comité organisateur et finalement par les délégués eux-mêmes, était centré sur les questions de la santé et sur les questions politiques. De ce fait, comme l’ont souligné des délégués au cours de la dernière session, la question cruciale du changement climatique manquait dans l’ordre du jour. De même, comme un militant l’a mis en avant, il n’y avait pas de motion sur les questions LGBT. Bien sûr, des membres de DSA militent déjà sur ces deux questions et vont continuer à les faire progresser comme d’en saisir le nouveau Comité politique national (NPC).

Lorsqu’à un moment la présidence a voulu mettre de côté une résolution imprévue sur l’invalidité, une courte protestation d’un groupe de membres handicapés qui ont chanté « Rien sur nous sans nous » a conduit à une motion visant à changer la présidence, à une autre pour modifier les règles et finalement à l’adoption d’une motion visant à ajouter à la résolution sur les priorités la question du vocabulaire acceptable par le caucus des handicapés pour qualifier les invalidités.

Il y a eu également des moments d’enthousiasme. Non seulement DSA a rompu avec l’Internationale socialiste mais il a également fait des pas symboliques pour s’identifier aux partis larges de gauche en Europe et en Amérique latine. Lors du repas commun organisé le samedi soir, les délégués ont acclamé les porte-parole du Parti Socialisme et Liberté (PSOL) du Brésil, de France insoumise, de Podemos d’Espagne, du Bloc de gauche du Portugal et du Parti travailliste britannique. Le représentant du Parti travailliste ne pouvait même pas se faire entendre alors que retentissait « Oh Jeremy Corbyn ».

Élection d’une nouvelle direction

Il y avait 42 candidatures pour le Comité politique national de 16 membres. Le statut de DSA spécifie : « Au moins 8 membres élus doivent être des femmes et au moins 4 doivent faire partie des minorités raciales ou nationales. » (Une motion visant à élargir à 24 membres le NPC a échoué le vendredi).

Tout au long de la majeure partie de son histoire, DSA n’avait pas connu de regroupements internes (caucus), mais lors de cette convention il n’en fut pas de même. Dans le cadre de la convention il y a eu une déclaration intitulée « Unité et diversité », signée par pas mal de membres de DSA, qui sans être exactement une tendance, représentait la tentative de certains membres de longue date de se regrouper avec des membres plus jeunes pour réaffirmer la conception de DSA en tant que « grande tente ». Un groupe de jeunes militants – dont plusieurs avaient été ensemble dans YDS depuis plusieurs années – ont créé le regroupement « Momentum » qui met l’accent sur les perspectives de syndicalisme de base et la campagne Medicare pour tous. Il y a eu également le regroupement « Praxis », favorable à une formation du type ONG combinée avec l’insistance sur le localisme. Mais la plupart des candidats se présentaient en tant qu’individus, certains avec peu ou pas de plateforme politique. J’ai été candidat au nom d’une attitude plus critique envers les Démocrates progressistes, ce que j’ai qualifié de problème central auquel DSA est confronté.

Finalement, la convention a élu six délégués de « Momentum », un indépendant très proche d’eux, cinq délégués de « Praxis » et quatre anciens membres de la direction historique. Je n’ai pas été élu.

Synthèse et articles Inprecor

La nouvelle équipe va diriger la plus grande organisation socialiste aux États-Unis depuis le Parti communiste des années 1940 et le Parti socialiste du début du XXe siècle. Elle devra faire face à de nombreux défis, en premier lieu à l’administration Trump et aux Démocrates néolibéraux, mais aura aussi d’excellentes opportunités. Les futurs développements – les élections de 2018, un possible ralentissement économique, un virage vers un gouvernement plus autoritaire – seront un test pour DSA. S’il parvient à relever ces défis, DSA jettera les bases du premier parti socialiste de masse dans l’Amérique du XXIe siècle.

La convention s’est terminée en chantant l’Internationale. J’étais ravi d’être un des meneurs de cet hymne ouvrier. La camarade du Bloc de gauche portugais s’est tournée vers moi et m’a dit : « C’est passionnant, vous leur apprenez l’Internationale ! » Et nous savons tous les deux ce qu’elle voulait dire, nous aidons une nouvelle génération de socialistes aux États-Unis à devenir eux-mêmes. ■

8 août 2017

* Dan La Botz, co-rédacteur en chef de la revue New Politics, a été délégué de la ville de New York à la convention de DSA et candidat au Comité politique national (NPC). Il a obtenu 2 631 voix (le dernier homme élu a obtenu 2 946 voix). Cet article a d’abord été publié sur le site web de New Politics : http://newpol.org/content/successful-convention-moves-dsa-left (Traduit de l’anglais par JM).

Notes

1. Socialism101 est un site internet qui se présente ainsi : « La plupart des gens conviennent que le capitalisme est un système injuste, mais peu soutiennent que le socialisme est une alternative viable. Ce site Web a pour but de fournir aux gens curieux de bonnes explications sur le pourquoi, le comment et la situation du socialisme et de l’anticapitalisme, ainsi que de répondre à des questions fréquemment posées et aux arguments communs ».

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