Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Notes de lectures

N° 534-535 janvier-février 2008 *

Heat (Chaleur), un livre de George Monbiot

Cf. aussi : [Climat]

Roy Wilkes

George Monbiot, Heat, éd. Allen Lane, 2006. Cette critique du livre a été publiée dans Socialist Outlook, organe de la section britannique de la IVe Internationale, en janvier 2007.

L’importance du dernier livre de George Monbiot et la raison pour laquelle tous ceux qui luttent pour le socialisme devraient le lire, c’est qu’il relève le niveau du débat sur les politiques du changement climatique aussi bien que sur la science et la technologie. Mais il manque dans ce livre une analyse de classe de la question. Monbiot, « columnist » environnementaliste au quotidien Guardian, regarde le monde à travers les lunettes de la classe moyenne anglaise, suppose que tous nous apprécions le luxe et le confort sans précédent qui nous sont garantis par « notre » exploitation des énergies fossiles, et que nous sommes par conséquent tous également responsables de la crise environnementale, puisque nous serions tous des « émetteurs de gaz carbonique ». En réalité c’est bien la classe dominante qui a réalisé un pacte faustien avec le diable, nous laissant quand à nous regarder les flammes de l’enfer, car c’est nous qui payons le prix de ses choix.

Monbiot a calculé que les émissions mondiales de gaz carbonique devront être réduites d’au moins 60 % d’ici 2030. Cela signifie que dans les pays riches, qui sont de loin les principaux pollueurs, une moyenne de 90 % environ sera nécessaire. Si nous ne réalisons pas ce but, les températures pourraient dépasser le seuil critique d’une augmentation de 2°C. Au delà de ce « seuil critique » des rétroactions positives entrent en jeu, tirant vers le haut la température de manière irréversible. Les calottes glaciaires des pôles fondent, les courants océaniques se modifient, des quantités énormes de méthane sont libérées du permafrost et des fonds océaniques, les forêts tropicales se dessèchent et brûlent. Nous pénétrerions alors dans le territoire inexploré du changement chaotique et cataclysmique tant du climat que des écosystèmes dont nous dépendons, au même titre que toutes les autres espèces. Une extinction de masse s’en suivrait, probablement à une échelle sans précédent depuis le Permien.

Mais Monbiot reste optimiste. Au contraire de certains apocalypticiens du climat, il ne proclame pas qu’il est déjà trop tard. Et il explique quelles pourraient être les étapes pratiques permettant de réduire de 90 % les émissions.

Peu de ce qu’il est neuf. Il y a de nombreuses années que les climatologues mettent en garde contre les menaces liées à la concentration atmosphérique en carbone. Alors pourquoi avons-nous — ou plutôt : nos gouvernement ont-ils — été si lents à réagir ? Monbiot décrit ici le rôle des entreprises pétrolières dans la promotion d’une industrie ne tenant aucun compte du climat. En réalité il y parmi les scientifiques sérieux un consensus remarquable en ce qui concerne les changements climatiques. Ceux qui pratiquent le déni n’ont d’autre objectif que de mettre ce consensus en doute.

Monbiot préconise le rationnement du carbone en tant que principal mécanisme pour aboutir à la réduction des émissions de 90 %. Il ne préconise pas les taxes « écologiques », qu’il juge inefficaces et qui ne seraient de plus nullement équitables. En guise d’alternative, il propose d’allouer à chaque individu des unités de carbone — qu’il préfère appeler « des parts de calottes glaciaires ». Il croit qu’une telle mesure stimulerait automatiquement un marché des technologies économes en carbone, telles que les transports en commun et l’énergie renouvelable.

Un bon début vers l’objectif d’une réduction de 90 % serait de commencer par traquer les gaspillages d’énergie. Monbiot explique que nos habitations sont en réalités des « tunnels d’air chaud, qui ne nous procurent de la chaleur que de manière accidentelle, car l’essentiel de la chaleur réchauffe les rues environnantes ». Les normes de construction sont très tolérantes et même, là où elles sont plus sérieuses, elles ne sont pas appliquées ni sérieusement imposées. On pourrait facilement construire des maisons isolées au point qu’elles n’exigent aucun système de chauffage actif, tels la « Passivhaus » (maison passive) développée en Allemagne dès les années 1980. Les supermarchés sont un autre exemple de perte d’énergie énorme : structures immenses et mal isolées, où des ventilateurs d’air chaud concurrencent sans fin les réfrigérateurs et les congélateurs ouverts. Monbiot suggère de remplacer les supermarchés par des entrepôts livrant directement les marchandises aux ménages.

Naturellement il faudra toujours produire de l’énergie, même si nous l’employons le plus efficacement possible. Monbiot discute la question de l’énergie nucléaire — que certains tentent de relégitimer aujourd’hui car elle n’émet presque pas de gaz à effet de serre — puis l’écarte en fin de compte vu ses risques trop grands à long terme. La capture et le stockage du carbone - une technique qui permettrait de continuer à utiliser le gaz naturel sans relâcher le gaz carbonique dans l’atmosphère - est jugée plus prometteuse. Les énergies du vent, du soleil, des vagues et des marées sont soumises à une évaluation rigoureuse. La mise au point d’un moyen de transport efficace de l’électricité à haut voltage rendrait par exemple viable la production d’énergie en pleine mer, employant l’énergie des vagues, ainsi que celle des fermes éoliennes offshore ; cela permettrait également de transformer les déserts en vastes fermes solaires dont l’énergie pourrait être fournie à grande distance.

Le transport constitue le second plus grand producteur de gaz à effet de serre, suivant de près le logement. Selon Monbiot, ce problème peut être résolu plus facilement. L’auteur se livre à une merveilleuse critique de l’automobile et de l’image fallacieuse de la « liberté de la route ». L’économiste Alan Storkey a développé une solution innovante basée sur l’extension des réseaux de bus et le transfert des stations de bus hors des centre-villes. Des bus fréquents et de bonne qualité assureraient des transports bien plus rapides et moins fatigants, permettant en même temps de désengorger les autoroutes encombrées par les voitures. Les voyages en avion, par contre, reçoivent le coup de grâce : Monbiot ne parvient pas à trouver un quelconque moyen permettant de rendre cette forme de voyage compatible avec la réduction des émissions de CO2. Les voyages en avion à réaction relèvent donc d’un de ces plaisirs faustiens auquel nous devrons simplement renoncer.

Monbiot essaie de démontrer que toutes ces mesures peuvent être réalisées dans le cadre du marché. Il évite donc la conclusion la plus évidente, à savoir que le marché constitue en tout cas l’obstacle le plus important à la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Car le capital essaiera toujours de contourner toute mesure qui menacerait sa rentabilité, même si elle est bonne pour l’environnement. Les buts que Monbiot propose seront réalisés non pas en s’adaptant au capital, mais en se confrontant à lui. Au lieu de tenter par exemple de réguler les compagnies privées de bus et de trains, il serait bien plus simple et plus efficace de faire du transport une activité publique et de permettre à ses salariés de le gérer en tant que service public, au lieu de le voir comme un moyen de faire du profit. Seul un système public, gratuit et plus important qu’aujourd’hui permettrait de décongestionner les routes presque immédiatement.

La même logique s’applique à tous les secteurs industriels. Le contrôle ouvrier sur la production serait plus efficace pour réduire les émissions que tous les décrets qu’un gouvernement tenterait d’imposer aux entrepreneurs privés. La planification démocratique permettrait de transformer également les rapports sociaux en dehors des lieux du travail. En socialisant le travail domestique, par exemple, nous pourrions réduire la consommation d’énergie de manière importante, tout en améliorant en même temps notre qualité de vie. Les seuls perdants seraient les capitalistes qui vendent machines à laver, micro-ondes et autocuiseurs...

Monbiot conclue son livre en appelant les lecteurs à rejoindre le mouvement contre le changement climatique. Je ne peux que faire écho à cet appel. Lisez ce livre et rejoignez la campagne. Des centaines de milliers de jeunes à travers le monde l’ont déjà fait, se mettant en lutte pour leur propre avenir. Mais le mouvement a besoin d’une orientation plus claire. Il doit notamment construire une alliance stratégique avec la classe ouvrière organisée et en particulier avec les travailleurs engagés dans les secteurs de l’énergie, des moteurs, des transports publics, de la construction… Sans une telle alliance la bureaucratie syndicale se mettra en travers de la lutte pour le climat, au nom de la protection de l’emploi. Avec une telle alliance on se mettra en position d’avoir une chance sérieuse de sauver la planète et de transformer les rapports sociaux.

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