Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Notes de lectures

N° 525 février-mars 2007 *

Un gouffre entre les paroles et les actes

Cf. aussi : [Ecologie] [Tanuro Daniel]

Daniel Tanuro

En dépit des déclarations lénifiantes et ronflantes des hommes politiques, un véritable gouffre sépare actuellement les mesures objectivement nécessaires — telles qu’elles découlent des constats de la communauté scientifique — de la politique climatique mise en œuvre par les gouvernements.

Le « scénario de référence » de l’Agence Internationale de l’Énergie (AIE) montre de façon éloquente que les objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre ne sont toujours pas considérés comme des impératifs incontournables. D’ici 2030, l’AIE mise sur une hausse de 50 % de la demande énergétique mondiale, table sur le fait que cette hausse sera couverte très majoritairement par les combustibles polluants… et prévoit par conséquent un accroissement de près de 50 % des émissions (Fig. 3 et 4) (1).

Rien de sérieux n’est entrepris pour empêcher l’explosion des transports routiers, maritimes et aériens. Et pour cause : cette explosion est la pierre angulaire de la mondialisation néolibérale, de la flexibilité et de la production « just in time ». « Les projections à 2050 suggèrent que la demande internationale de transport de marchandises pourrait tripler, et croître de 131 % pour les passagers. Dans le même temps, les émissions de gaz à effet de serre (du secteur) augmenteront de 125 % », rapportait récemment Le Monde (2). Dans le secteur routier européen, par exemple, les volumes transportés augmentent plus vite que l’efficience énergétique des moteurs, de sorte que l’Agence Européenne de l’Environnement prévoit une hausse des émissions de CO2 de 10,3 % entre 2005 et 2015. Actuellement, les transports sont responsables de 21 % des émissions de gaz à effet de serre et cette part explose littéralement : 23 % d’augmentation depuis 1990 (avions et bateaux non compris !). Aucune amélioration n’est en vue. La part du transport dans la consommation finale d’énergie est de 31 % aujourd’hui et devrait augmenter de 20 % dans les dix prochaines années. Les profits sont pour les employeurs, les dégâts sont à charge de la collectivité. Pour L’Europe des 15 (plus la Suisse et la Norvège), ces dégâts — les « coûts totaux externes du transport », comme disent les économistes — sont évalués à 650 milliards d’euros (3).

Les plans d’équipement électrique de nombreux pays sont une autre indication de la force des tendances au « business as usual » : alors qu’il s’imposerait de réduire la consommation, ces plans continuent à miser sur l’augmentation annuelle (+ 1,5 % à + 2,5 %) d’une production électrique assurée essentiellement par les sources fossiles (et nucléaire dans certains pays). L’inauguration des parcs éoliens se prête bien aux effets d’annonce, mais les renouvelables et la lutte contre le gaspillage, en réalité, ne jouent pour le moment qu’un rôle d’appoint dans la politique énergétique (4)…

Le même constat de décalage entre discours et réalité s’impose par rapport au deuxième plus important levier de la lutte contre le changement climatique : l’utilisation rationnelle des sols. Le fait que le stockage du carbone dans les arbres en croissance ne constitue pas une réponse vraiment structurelle à la hausse de l’effet de serre n’implique évidemment pas que le recul absolu des superficies forestières serait neutre du point de vue du changement climatique. Deux facteurs doivent en effet être pris en considération :

— la libération dans l’atmosphère du carbone contenu dans les arbres abattus et non remplacés (cette libération peut être retardée par une utilisation durable du bois mais n’en est pas moins inéluctable à terme) ;

— l’inévitable diminution de la teneur en carbone organique des sols lorsque l’on passe d’une forêt (ou d’une prairie) à une terre cultivée (libération sous forme de CO2 ou de méthane, plus ou moins importante en fonction des pratiques culturales).

Or, le rythme de la déforestation ne faiblit guère : selon la FAO, les pertes nettes de superficies boisées enregistrées entre 2000 et 2005 se sont élevées à 7,3 millions d’hectares/an, soit une superficie équivalant à la Sierra Leone ou à Panama. Ce chiffre est en recul par rapport aux 8,9 millions ha/an estimés entre 1990 et 2000, (perte annuelle de 0,18 % des forêts du monde) mais il reste très important, et il est tempéré par l’augmentation des surfaces boisées dans les pays développés. De plus, le réchauffement aggrave la situation, en provoquant le dépérissement de certaines forêts et en favorisant les incendies : ce n’est pas par hasard que 1997 et 1998 ont été des années particulièrement néfastes en matières d’incendies de forêt, touchant tous les types de formations forestières (5). A elle seule, l’Amazonie stocke 90 milliards de tonnes de carbone, soit de quoi multiplier par deux le réchauffement de la planète. Quant à l’érosion et à la dégradation dues à une exploitation trop intensive ou à de mauvaises pratiques, elles se poursuivent sous toutes les latitudes. Les Nations Unies estiment que 23 % de l’ensemble des terres utilisables (ce qui exclut les montagnes et les déserts) souffrent de dégradation à un point tel que leur productivité s’en trouve réduite (6). Actuellement, le gigantesque « puits de carbone » des sols et des forêts tend à être vidé rapidement et inconsidérément. Les multinationales du bois et de l’agro-business sont la cause principale de ce massacre, même s’il faut aussi prendre en compte toute une série de facteurs sociaux complexes, qui découlent d’ailleurs en général de la crise sociale provoquée par le capitalisme néolibéral.

1. Energy Outlook 2004, scénario de base

2. Le Monde du 22 novembre 2006

3. « Transport and Environment : Facing a Dilemma », EEA Report N° 3/2006

4. Le Monde du 5 juillet 2006

5. FAO, FRA 2005

6. United Nations Environment Programme, Global Environment Outlook.

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