Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 648 février-mars 2018

1917

Après la prise du pouvoir, construire le socialisme ?

Cf. aussi : [Révolution Russe]

Henri Wilno *

Après octobre 1917, les bolcheviks sont confrontés à une situation à laquelle ils n’étaient guère préparés : la transformation et la gestion économiques d’un pays de 150 millions d’habitants. Mencheviks et bolcheviks s’étaient séparés sur les tâches politiques et les forces motrices de la future révolution : pour les mencheviks, du fait du retard politique et économique de la Russie, la bourgeoisie libérale doit y jouer un rôle majeur.

Néanmoins, les deux rameaux de la social-démocratie russe s’inscrivent dans un cadre commun : le socialisme n’est pas à l’ordre du jour dans une Russie arriérée par rapport aux grands pays capitalistes (environ 80 % de la population vit à la campagne). Seul Trotski s’en démarque et envisage dans Bilan et perspectives (1906) la possibilité d’un pouvoir prolétarien prenant des mesures radicales allant dans le sens du socialisme mais il précise dans le même mouvement que ce pouvoir ne pourra se maintenir sans le soutien d’une révolution en Europe : « Jusqu’à quel point la politique socialiste de la classe ouvrière peut-elle être appliquée dans les conditions économiques de la Russie ? Il y a une chose que l’on peut dire avec certitude : elle se heurtera à des obstacles politiques bien avant de buter sur l’arriération technique du pays. Sans le soutien étatique direct du prolétariat européen, la classe ouvrière russe ne pourra rester au pouvoir et transformer sa domination temporaire en dictature socialiste durable. A ce sujet, aucun doute n’est permis. » (1)

La réalité du processus révolutionnaire depuis Février avait tranché le débat en faveur des bolcheviks. Mais, une fois le pouvoir conquis, se posent, dans une réalité difficile, des questions dont les réponses doivent être élaborées dans l’urgence.

Contrairement aux socialistes utopiques, Marx et Engels se sont toujours refusé à fournir un modèle de socialisme « clefs en main », à se projeter dans les « marmites de l’histoire ». On trouve cependant dans leurs œuvres un certain nombre de « poteaux indicateurs » pour reprendre l’expression de Rosa Luxemburg qui ajoutait : « Nous savons à peu près ce que nous aurons à supprimer tout d’abord pour rendre la voie libre à l’économie socialiste. Par contre, de quelle sorte seront les mille grandes et petites mesures concrètes en vue d’introduire les principes socialistes dans l’économie, dans le droit, dans tous les rapports sociaux, là, aucun programme de parti, aucun manuel de socialisme ne peut fournir de renseignement. Ce n’est pas une infériorité, mais précisément une supériorité du socialisme scientifique sur le socialisme utopique, que le socialisme ne doit et ne peut être qu’un produit historique, né de l’école même de l’expérience...» (2).

Les « poteaux indicateurs » chez Marx et Engels consistent essentiellement en une conception générale de l’économie et des éléments partiels répandus dans divers textes. Sur le premier point, il s’agit d’une analyse de l’anarchie capitaliste où, aiguillonné par la concurrence et la recherche du profit maximum, chaque capitaliste prend des décisions d’investissement et de production qui seront validées ou pas sur le marché et conduiront à des crises périodiques. À cette forme de régulation ex post, Marx oppose une régulation consciente ex ante : il évoque ainsi une « réunion d’hommes libres travaillant avec des moyens de production communs et dépensant, d’après un plan concerté, leurs nombreuses forces de travail individuelles comme une seule et même force de travail social » (3). Mais comment se fera, dans le cadre du plan, la répartition des facteurs de production et de la production elle-même ? Les textes de Marx et d’Engels vont dans le sens d’une répartition en nature non subordonnée à la loi de la valeur et d’une comptabilité en unités physiques. Cette vision d’une économie sans prix ni monnaie inspire tous les partis socialistes avant la Première Guerre mondiale, seul Kautsky, dans son texte Au lendemain de la révolution sociale, admet le recours à la monnaie comme instrument technique (4).

Par ailleurs, le Manifeste communiste et d’autres textes mettent en avant des mesures comme l’expropriation de la propriété foncière, la centralisation du crédit dans une banque publique, la multiplication des manufactures nationales.

Lénine en 1917

Avant 1917, Lénine s’était saisi de sujets économiques (comme le développement du capitalisme en Russie) mais n’avait rien écrit de particulier sur la façon de faire fonctionner l’économie. Il commence à aborder la question après son retour en Russie en avril 1917. Dans les Thèses d’avril, on trouve les mesures suivantes : « Confiscation de toutes les terres des grands propriétaires fonciers. Nationalisation de toutes les terres dans le pays et leur mise à la disposition des soviets locaux de députés des salariés agricoles et des paysans. Formation de soviets de députés des paysans pauvres. (…) Fusion immédiate de toutes les banques du pays en une banque nationale unique placée sous le contrôle des soviets des députés ouvriers. Notre tâche immédiate est non pas d’“introduire” le socialisme, mais uniquement de passer tout de suite au contrôle de la production sociale et de la répartition des produits par les Soviets des députés ouvriers ».

Durant cette période, Lénine martèle sans cesse la nécessité du « contrôle » des travailleurs. À ce propos, l’économiste anglais Alec Nove note que le terme russe utilisé par Lénine renvoie plus à des inspections et des vérifications qu’à une prise de contrôle du capital (5). Un développement plus systématique des mesures à prendre se trouve dans La catastrophe imminente et les moyens de la conjurer (octobre 1917) où sont énumérées les mesures suivantes :

• Fusion de toutes les banques en une seule dont les opérations seraient contrôlées par l’État, ou nationalisation des banques, ainsi que des assurances.

• Nationalisation des syndicats capitalistes, c’est-à-dire des groupements monopolistes capitalistes les plus importants (syndicats du sucre, du pétrole, de la houille, de la métallurgie, etc.).

• Suppression du secret commercial.

• Cartellisation forcée, c’est-à-dire l’obligation pour tous les industriels, commerçants, patrons en général, de se grouper en cartels ou syndicats.

• Groupement obligatoire ou encouragement au groupement de la population en sociétés de consommation (et un contrôle exercé sur ce groupement).

Lénine insiste sur le fait que ces mesures ne présentent pas de difficultés techniques pour peu que la volonté politique en existe et, pour ce qui est de la « nationalisation » des groupements monopolistes, il explique qu’elle peut être réalisée par « simples décrets convoquant un congrès des employés, des ingénieurs, des directeurs, des actionnaires, établissant une comptabilité uniforme, le contrôle par les syndicats ouvriers, etc. » Il est impressionné par le mode d’organisation de l’économie de guerre allemande : une forme de capitalisme d’État où les capitalistes privés doivent se mettre au service de la mobilisation de l’appareil productif.

Dans Les bolcheviks garderont-ils le pouvoir ? écrit en septembre-octobre 1917. Lénine va jusqu’à écrire : « Ce n’est pas dans la confiscation des biens des capitalistes que sera en effet le “nœud” de l’affaire, mais ce sera précisément dans le contrôle national, universel, exercé par les ouvriers sur les capitalistes et sur leurs partisans éventuels. La seule confiscation ne servira à rien, car elle ne comporte aucun élément d’organisation, rien qui contrôle la justesse de la répartition. Nous remplacerons facilement la confiscation par la levée d’un impôt équitable… ». Lénine insiste également sur l’importance de la comptabilité comme instrument d’une transformation socialiste de l’économie.

Durant la discussion qui se déroule en octobre 1917 juste avant la prise du pouvoir, sur la révision du programme du parti, face à Boukharine qui soutient qu’il faut mettre en avant tout de suite un ensemble de mesures préparant le passage au socialisme, Lénine rétorque que, certes, l’objectif est de marcher vers le socialisme « fermement, hardiment, sans hésitations » (ses formulations antérieures étaient beaucoup plus prudentes) mais que « parmi les premiers pas à faire dans cette voie, les mesures essentielles doivent être des mesures telles que la nationalisation des banques et des cartels. Commençons par prendre ces mesures et d’autres semblables, et nous verrons. Nous y verrons mieux, car l’expérience pratique, mille fois plus précieuse que les meilleurs programmes, aura infiniment élargi notre horizon. » (Pour une révision du programme du parti).

Sur un point cependant, Lénine a un point de vue arrêté (et tous les dirigeants bolcheviks le partagent) : le retard économique de la Russie impose d’importer les innovations des pays capitalistes avancés. Celles-ci sont seulement technologiques mais, pour Lénine, concernent aussi l’organisation du travail. C’est sous cet angle qu’il s’intéresse au système mis au point à partir de 1890 par Frederic Taylor. Après avoir, dans un premier temps, critiqué sans nuance le taylorisme comme instrument d’intensification de l’exploitation, il modifie son point de vue dès 1914 et l’apprécie comme étant aussi une rationalisation de l’organisation du travail industriel qui pourra avoir des effets positifs lorsque le prolétariat prendra en mains la société. Et cette orientation se renforcera après la révolution d’octobre du fait des impératifs de maintien puis de reconstruction de l’industrie (6).

Pour en terminer avec ces rappels de la pensée de Lénine sur les mesures économiques que devrait prendre un pouvoir prolétarien, notons une conception du contrôle ouvrier affirmée en juin 1917 (La débâcle économique et la façon prolétarienne de la combattre) : « Nous ne préconisons pas le moins du monde le passage humoristique des chemins de fer aux mains des cheminots et des tanneries aux mains des tanneurs. Mais nous affirmons le principe du contrôle des ouvriers, contrôle appelé à se transformer en une réglementation complète de la production et de la répartition par les ouvriers, en une “organisation à l’échelle de l’État” ». Lénine insiste donc sur la nécessité d’un contrôle ouvrier au niveau de l’État, c’est-à-dire s’opérant au moyen d’une représentation ouvrière dans les organes de régulation économique nationaux et locaux du futur pouvoir soviétique. Tout en mettant l’accent dans le même temps sur l’importance des initiatives des comités d’usine (7).

Ces derniers aspects mis à part, la pensée économique de Lénine est essentiellement empirique : il s’agit d’abord d’arracher le pouvoir aux capitalistes… ensuite « nous verrons » (pour reprendre la formule précitée utilisée dans la discussion d’octobre 1917 sur le programme du parti).

À l’épreuve du pouvoir

Le 7 novembre 1917, Lénine proclame devant le congrès des soviets : « Nous devons aujourd’hui nous consacrer en Russie à l’édification d’un État prolétarien socialiste ». Outre cette perspective générale, après la prise du pouvoir, plusieurs éléments vont se combiner pour modeler la politique économique désormais entreprise. Aux quelques points précédemment exposés, s’ajoutent quatre facteurs résultant de la situation : la révolution sociale impétueuse qui secoue la Russie (les paysans veulent la terre et les ouvriers ne veulent plus du pouvoir patronal), l’impact de la guerre mondiale puis de la guerre civile, la désorganisation liée à la chute du pouvoir de la bourgeoisie et, enfin, l’isolement de la révolution russe.

Les premières mesures sont le décret sur la terre (8 novembre) et le décret sur le contrôle ouvrier (27 novembre). Le 15 décembre, un Conseil supérieur de l’économie nationale est institué. Le 27 décembre, les banques privées sont nationalisées et amalgamées avec la banque centrale (dont le gouvernement avait pris de contrôle le 27 novembre) en une banque du peuple de la république russe. Début janvier 1918, le gouvernement soviétique suspend le paiement de la dette étrangère et début février 1918, il décrète la répudiation de toutes les dettes tsaristes ainsi que les dettes contractées par le gouvernement provisoire afin de poursuivre la guerre entre février et novembre 1917. En même temps, il décide d’exproprier tous les avoirs des capitalistes étrangers en Russie (l’annulation des dettes contractées par le tsarisme avait été avancée dès 1905 par le soviet de Saint-Pétersbourg) (8).

Le décret sur le contrôle ouvrier donne aux comités d’usine de larges pouvoirs dans l’entreprise dont les décisions s’imposent aux propriétaires, le secret des affaires était aboli (9). La nationalisation des entreprises est une perspective affirmée. La « déclaration des droits du peuple travailleur et exploité » de janvier 1918 précise ainsi : « La loi soviétique sur le contrôle ouvrier et le Conseil supérieur de l’économie nationale est confirmée, en vue d’assurer le pouvoir du peuple travailleur sur les exploiteurs et en tant que première mesure préparant la remise complète des fabriques, usines, mines, chemins de fer et autres moyens de production et de transport, en propriété à l’État ouvrier et paysan. » Mais cette formule ne précise pas de calendrier.

Dès avant la révolution, le débat s’était engagé entre deux conceptions du contrôle ouvrier : le contrôle « passif » et le contrôle « actif » (pouvoir d’intervention dans la gestion et les prises de décision s’imposant aux directions d’entreprise). Après la révolution, le décret sur le contrôle ouvrier (10) s’inscrit dans la logique du contrôle « actif » tout en donnant aux directions d’entreprise la possibilité de faire appel des décisions des comités d’usine devant les conseils économiques régionaux. Le débat sur les modalités du contrôle continue cependant. Se pose également la question des relations entre les comités d’usine et les syndicats (qui dénigraient les comités comme localistes) : au début de 1918, après des débats difficiles, les comités sont subordonnés aux syndicats et en deviennent les organes de base. Cependant, les situations locales ne correspondent pas toujours avec ce schéma.

Indépendamment des rapports entre les différentes instances présentes dans les entreprises et les branches d’activité, deux réalités s’imposent : le refus de coopération des capitalistes et chefs d’entreprise et l’effondrement de l’économie. Dans le même temps, commencent les nationalisations d’entreprises. Mis à part les chemins de fer et les industries d’armement, elles sont d’abord surtout le résultat d’initiatives locales (en réponse souvent au sabotage patronal et à la nécessité de maintenir les entreprises en activité) : selon Alec Nove, ce fut le cas de plus des 2/3 des nationalisations intervenues jusqu’en juin 1918. En mars encore, des négociations eurent lieu entre le Conseil supérieur de l’économie nationale et d’importants groupes capitalistes russes sur la participation de ces derniers à la réorganisation de la métallurgie (11) : elles échouèrent et avaient suscité l’opposition de Boukharine et des « communistes de gauche ». Selon des données historiques soviétiques, seules 30 % des entreprises industrielles étaient nationalisées ou municipalisées fin mars 1918 mais c’était déjà le cas de 80 % des entreprises de plus de 5 000 salariés (12). Les autorités centrales s’alarment des nationalisations incontrôlées et en janvier puis en avril 1918, des directives rappellent qu’aucune expropriation ne doit avoir lieu sans accord du Conseil supérieur de l’économie nationale.

En mai-juin 1918, la situation change avec la guerre civile et les interventions impérialistes qui donnent une nouvelle impulsion au sabotage des capitalistes (vente des stocks de matière première ou d’énergie, transferts des avoirs à l’étranger, menaces de fermeture des usines etc.). Le double pouvoir dans les entreprises devient impraticable, que ce soit sous la forme d’un contrôle « actif » ou « passif. Le premier secteur à être complètement nationalisé est l’industrie du sucre en mai 1918, suivie en juin par l’industrie pétrolière, puis par la métallurgie. En juin 1918, un décret nationalisa les grandes et moyennes entreprises. David Mandel (13) souligne « … la nationalisation n’a pas été entreprise en premier lieu comme un pas vers la réalisation du socialisme. Il s’agissait avant tout d’une mesure pratique pour sauver la révolution » et il cite une brochure bolchevique de 1918 « Du contrôle ouvrier à la gestion ouvrière dans l’industrie », dont l’auteur écrit : Il [le prolétariat] a dû faire ce que dans la situation donnée, il était impossible de ne pas faire » (14).

Une question reste pendante : celle de la coordination entre les entreprises. Ce problème avait été débattu lors des réunions des comités d’usine dès avant Octobre. Une minorité anarchiste mettait en garde contre une centralisation qui se transformerait en « une sorte d’autocratie », les bolcheviks étaient en faveur d’une centralisation mais n’étaient pas unifiés sur l’articulation entre initiatives à la base et impulsions centrales. Les directives sur le contrôle ouvrier adoptées par la conférence des comités d’usine de Petrograd en janvier 1918 (citées par David Mandel) précisent que les instructions émanant d’autorités supérieures doivent être suivies par les comités d’usine.

La coordination entre unités économiques est cruciale pour relancer l’économie ; les obstacles sont nombreux : tendances localistes de certains comités d’usine, recul de la production industrielle, problèmes d’approvisionnement, incapacité des organes de supervision nouvellement créés à s’acquitter de leurs tâches, désorganisation héritée de la guerre mondiale et approfondie par la guerre civile. À propos des tendances localistes, comme le souligne aussi David Mandel : « Même dans les meilleures conditions, on n’aurait pu éviter des tensions entre les intérêts de la classe ouvrière dans son ensemble et ceux de groupes particuliers d’ouvriers. Mais dans les conditions d’effondrement économique, alors que le nouvel État ne parvenait même pas à subvenir aux nécessités de base des ouvriers, cette tension devint extrême » (15). Trotski décrira ainsi la situation : « Après la suppression du marché libre et du système de crédit, chaque usine ressemblait à un appareil téléphonique dont les fils auraient été coupés. Le communisme de guerre créa un succédané bureaucratique d´unification économique. » (16)

Au final, les nationalisations ne se sont pas traduites par l’autogestion ouvrière (aspiration qui était plus ou moins clairement présente dans les comités d’usine), mais par une structure centralisée (au moins dans son principe) de gestion industrielle (et également – voir ci-dessous – par le rétablissement d’une hiérarchie interne aux entreprises).

Du communisme de guerre à la NEP

Il fallait gagner la guerre civile, faire face à l’intervention armée des impérialistes : ce fut donc ce qui fut plus tard qualifié de « communisme de guerre ». La désorganisation s’amplifie, le ravitaillement des villes n’est plus assuré, le rouble s’effondre. Se met en place une économie dans laquelle les échanges entre entreprises d’État se faisaient sans paiement. Selon une résolution du second congrès des Conseils économiques de toutes les Russies, citée par Alec Nove, « les entreprises d’État devaient livrer leurs produits aux autres entreprises d’État et institutions sans paiement et de la même façon obtenir les fournitures nécessaires. » Le but étant d’« aboutir à l’élimination finale de toute influence de l’argent sur les relations des unités économiques ». Le champ de la gratuité couvre aussi les transports, le logement, l’éclairage. La rémunération en nature représente une part de plus en plus importante par rapport à ce qui est versé sous forme monétaire.

D’autres aspects du communisme de guerre visent à faire face à l’urgence au prix de conséquences sociales et politiques plus que problématiques pour la base sociale de la révolution : notamment les réquisitions dans l’agriculture et, dans les usines, le rétablissement d’une hiérarchie et l’instauration d’une discipline stricte. Outre la tentative de réagir contre l’effondrement économique, ces dernières mesures découlent aussi de la logique du taylorisme que Lénine considère, on l’a vu, comme un progrès. Par ailleurs, pour Lénine, la restauration d’une logique hiérarchique dans les entreprises ne met pas en cause la démocratie soviétique : ce qui est essentiel, c’est la nature de l’État désormais dirigé par le prolétariat et non le degré de pouvoir exercé par les travailleurs dans leurs entreprises. En 1920, Trotski aura cette formule synthétique : « La dictature du prolétariat se traduit par l’abolition de la propriété privée des moyens de production, par la domination de la volonté collective des travailleurs sur tout le mécanisme soviétique, et nullement par la forme de direction des diverses entreprises. » (17) Sur ce point aussi, parmi les « communistes de gauche » s’exprimèrent dès 1918 des désaccords (ils publient le périodique Kommunist) (18).

Au-delà des divers débats du parti et des instances économiques, il apparaît qu’aux yeux de certains bolcheviks, ce qui est nécessité et gestion d’une économie rétrécie commence en fait à ouvrir la voie à l’établissement d’une vraie économie socialiste où le marché, voire la monnaie, auraient disparu (surtout si la révolution s’étend à l’Occident industrialisé). Victor Serge, alors à Moscou, a ainsi résumé certaines des illusions qui ont cours : « Le régime de ce temps a été appelé le “communisme de guerre”. On l’appelait alors le “communisme” tout court et celui qui, comme moi, se permettait de le considérer comme provisoire s’attirait des regards réprobateurs » (19).

D’ailleurs, les mesures du communisme de guerre n’ont pas réellement les moyens d’être cohérentes et coordonnées sur l’ensemble du pays. Du fait de la guerre civile et des mauvais moyens de communication, même les régions fidèles au pouvoir soviétique agissent souvent de leur propre chef, sans aucun ordre ni coordination centrale. Les pénuries alimentaires sont accrues par les effets de sept ans de guerre et la sécheresse au point que la famine règne ou menace dans certaines régions. La population de Petrograd et Moscou recule fortement. La classe ouvrière est désagrégée (elle a reculé numériquement et l’unité entre ses différentes composantes est fissurée) et l’alliance avec les paysans rompue. Comités d’usine et soviets sont dévitalisés.

Le mécontentement se généralise. Dans son rapport de mars 1921 au Xe congrès du Parti communiste russe, Lénine reconnaît : « nous nous sommes trop avancés dans la nationalisation du commerce et de l’industrie, dans le blocage des échanges locaux. Était-ce une erreur ? C’est certain. (…) Toutefois nous avons cédé à une nécessité impérieuse : nous avons vécu jusqu’à présent aux prises avec une guerre si acharnée, si terriblement dure, que nous n’avions d’autre solution que d’agir aussi militairement dans le domaine économique (…). Mais, en même temps, il est incontestable, et on ne doit pas le dissimuler dans notre agitation et notre propagande, que nous sommes allés plus loin qu’il ne le fallait du point de vue théorique et politique. Nous pouvons admettre dans une mesure notable les libre-échanges locaux, sans détruire le pouvoir politique du prolétariat, mais au contraire en le consolidant ». Le 16 mars 1921, les congressistes adoptèrent le rapport de Lénine : la Nouvelle politique économique (NEP) était lancée.

Des questions pour l’avenir

Des questions économiques fondamentales ont donc été posées durant cette période de la Révolution, des questions qui, d’une façon ou d’une autre, seront vraisemblablement à l’ordre du jour par tout processus de révolutionnarisation de la société : quelles sont les limites du contrôle ouvrier ? Nationalisations, socialisations, autogestion : quelles entreprises et comment ? Quelle coordination des entreprises socialisées ? Quelle articulation entre autogestion et plan ? Quel doit être le rôle de la monnaie ? Par ailleurs, cet article n’a fait qu’évoquer, voire pas du tout traité, d’autres questions économiques que les évènements ont posées : les rapports avec le monde extérieur, le mode de gestion des entreprises et la reconversion des productions, l’élaboration du plan… Il faut également tenir compte qu’après la prise du pouvoir apparaissent une multitude de questions concrètes à résoudre de manière non bureaucratique : « Nous ne savons pas gérer l’économie », souligne Lénine dans son rapport au XIe congrès du parti communiste en 1922. Il poursuit : « La vérité, c’est que le temps n’est plus où il fallait développer un programme et appeler le peuple à exécuter ce programme grandiose. Cette époque est révolue. Aujourd’hui il vous faut prouver que dans la pénible situation actuelle, vous savez pratiquement améliorer les conditions économiques de l’ouvrier et du moujik. » Pour illustrer le fonctionnement défectueux, il raconte une histoire d’importation de boîtes de conserve de viande : « pourquoi, après trois ans de révolution, dans la capitale de la République soviétique, a-t-il fallu deux enquêtes, l’intervention de Kamenev et de Krassine ainsi que des directives du Bureau politique, pour acheter des conserves ? Qu’est-ce qui manquait ? Le pouvoir politique ? Non. L’argent, on en a trouvé. »

Certains se plaisent à présenter Lénine comme un démiurge sachant à chaque moment où il allait et où la révolution devait aller. Ce fut le cas parmi les staliniens. Stephen Smith signale ainsi que les historiens soviétiques expliquaient en général que les bolcheviks avaient prévu de nationaliser à grande échelle et qu’en 1956 un historien fut réprimandé pour l’avoir nié (20). C’est aussi le cas du côté opposé : ainsi, le journal financier les Echos écrit-il le 7 novembre 2017 à propos du 100e anniversaire d’Octobre : « Quand Lénine s’empare du pouvoir avec les bolcheviques, son plan est clair “Nous allons maintenant procéder à la construction de l’ordre socialiste”. Abolition de la grande propriété foncière, nationalisation des entreprises, répudiation de la dette publique, planche à billets, contrôle ouvrier dans les usines. Les résultats sont catastrophiques… ».

Oubliés, non seulement ce qu’a écrit Lénine lui-même sur le contenu de la révolution (21) (et les divergences au sein du parti bolchevique encore après la prise du pouvoir), mais la guerre civile et l’agression extérieure. L’historien Lars Lih, spécialiste de Lénine, souligne au contraire que beaucoup d’historiens ont écrit des bêtises sur le communisme de guerre, présentant les bolcheviks comme aveugles sur la situation du pays. À l’inverse, il dit à propos de ses recherches sur la période du communisme de guerre : « Pour l’essentiel, j’ai montré que ses responsables n’étaient ni fous ni idiots. On peut être d’accord ou non avec ce qu’ils ont fait, mais il faut admettre qu’ils s’occupaient de problèmes réels et cherchaient à faire de leur mieux. » (22)

Dans la conclusion de Pétrograd rouge - La Révolution dans les usines (1917-18), Stephen Smith, pour sa part, cite les travaux de Charles Bettelheim (23) et met en cause le « cadre idéologique à l’intérieur duquel ils [les bolcheviks] concevaient les problèmes de la construction du socialisme. Ce cadre – que, pour une bonne part, ils avaient hérité de la IIe Internationale – interprétait les forces productives d’une façon étroite et techniciste ; et concevait la productivité et l’organisation du travail engendrées par la société capitaliste comme intrinsèquement progressistes. De plus, à l’intérieur de ce cadre conceptuel, il n’y avait pas de notion d’activité autonome ouvrière dans la sphère de production comme élément constitutif de la transition au socialisme. » (24) L’impact de ce cadre idéologique dans le devenir de l’expérience soviétique mérite débat : Charles Bettelheim lui donne un rôle central, Stephen Smith lui-même le relativise.

Il ne s’agit pas de nier les improvisations, les erreurs aux conséquences lourdes, les illusions, la diffusion de comportements autoritaires dans certains secteurs du parti. Mais comme cela a déjà été souligné ci-dessus à plusieurs reprises, on ne peut faire abstraction du fait que les bolcheviks étaient contraints de s’avancer en terrain inconnu sauf à laisser triompher, non pas une démocratie bourgeoise « civilisée » mais une contre-révolution pogromiste conjuguée avec les armées étrangères.

* Henri Wilno économiste, est militant du Nouveau parti anticapitaliste (NPA, France) et de la IVe Internationale.

Notes

1. https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/bilanp/bilan_persp_8.html

2. Rosa Luxemburg, la Révolution russe (1918) : https://www.marxists.org/francais/luxembur/revo-rus/rrus.htm

3. Karl Marx, le Capital, livre I, tome 1, page 90.

4. Wlodzimierz Brus, Problèmes généraux de fonctionnement de l’économie socialiste, François Maspero, 1968. Dans un texte publié en 1902 intitulé Au lendemain de la Révolution sociale (qui constitue la deuxième partie de la Révolution sociale), Karl Kautsky (qui n’est pas encore aux yeux de Lénine le « renégat » dénoncé après 1914) examine un certain nombre de problèmes auquel se heurterait la transformation socialiste de l’économie : le nombre des entreprises, la question des biens de consommation. Voir : https://www.marxists.org/archive/kautsky/1902/socrev/pt2-2.htm

5. Alec Nove, An economic history of the USSR, Pelican Book, 1992.

6. Robert Linhart, Lénine, les paysans, Taylor, Seuil, 1976 puis 2010.

7. Stephen A. Smith, Pétrograd rouge – La Révolution dans les usines (1917-18), Éd. les Nuits rouges, 2017, Chapitre 6.

8. Éric Toussaint, « Centenaire de la révolution russe et de la répudiation des dettes », sur le site du CADTM : http://www.cadtm.org/Centenaire-de-la-revolution-russe

9. https://www.marxists.org/francais/urss/works/1917/11/controleouvrier.htm

10. https://www.marxists.org/francais/urss/works/1917/11/controleouvrier.htm

11. Edward H. Carr, The bolshevik revolution, 1917-1923, Vol II, MacMillan, 1952 : https://archive.org/stream/bolshevikrevolut006132mbp#page/n99/mode/2up

12. Données citées par Jacques Sapir, « L’économie soviétique : origine, développement, fonctionnement », décembre 1995 : http://cemi.ehess.fr/docannexe/file/2746/sapir1995_2.pdf

13. David Mandel, Les soviets de Petrograd – Les travailleurs de Petrograd dans la révolution russe (février 1917-juin 1918), Syllepse & Page 2 & M éditeur, 2017.

14. David Mandel, op. cit., page 479.

15. David Mandel, op. cit., page 517.

16. Léon Trotski, « La nouvelle politique économique des Soviets et la révolution mondiale » (Izvestia, n° 259 du 16 novembre 1922) : https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1922/11/lt19221114.htm

17. Léon Trotski, Terrorisme et communisme, 1920, chapitre IX Les questions d’organisation du travail : https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/t_c/t_c.htm

18. Sur les « communistes de gauche » et le contrôle ouvrier, une synthèse réalisée par le libertaire Maurice Brinton : https://bataillesocialiste.wordpress.com/2009/06/10/la-revue-kommounist-et-les-communistes-de-gauche-en-1918-brinton-1970/ Les textes des « communistes de gauche » ont été réédités en France en 2011 par les éditions Smolny : La revue Kommunist – les thèses des communistes de gauche contre le capitalisme d’État.

19. Victor Serge, Mémoires d’un révolutionnaire et autres écrits politiques, Robert Laffont 2001.

20. Stephen A. Smith, op. cit., page 419.

21. Sur ce point, on peut se reporter utilement à l’article d’Éric Blanc « Débats des bolcheviks en 2017 : une révolution socialiste ? », Inprecor n°644-645-646, octobre-novembre-décembre 2017.

22. « Lire Lénine », entretien avec Lars Lih, revue Période, http://revueperiode.net/lire-lenine-entretien-avec-lars-lih/

23. Dans son ouvrage, les Luttes de classe en URSS (Seuil/Maspero, 1974) Charles Bettelheim insiste sur « l’économisme » hérité de la IIe Internationale. Il soulève une vraie question et montre aussi que des rapports sociaux capitalistes peuvent se maintenir à l’intérieur du secteur étatique. Mais son raisonnement est vicié par une idéalisation de l’expérience maoïste et une vision des divergences parmi les bolcheviks comme largement réduites à des oppositions entre « économistes » de droite et de gauche. Dans ce cadre aussi, les « erreurs » de Staline sont présentées par Bettelheim comme « sans doute historiquement inévitables ». Staline est également considéré comme « le continuateur de Lénine » dans sa proclamation de faire avancer l’Union soviétique isolée vers le socialisme (avant-propos du tome 1).

24. Stephen A. Smith, op. cit.

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