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Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Dernières nouvelles 2011

26-27 MARS 2011 POLOGNE

La lutte des classes au quotidien à l'usine Fiat de Tychy

Cf. aussi : [Pologne] [Automobile]

Izabela Kacprzak *

Cadences inhumaines, police interne, simulacres : c’est ainsi que les salariés parlent des coulisses de leur travail dans l’usine modèle de la Fiat, à Tychy, en Silésie.

Le jour de la fête de l’indépendance, au château royal à Varsovie, Zdzislaw Arlet, membre du directoire de Fiat Auto Poland et directeur de l’usine de Tychy, recevait des mains du vice-premier ministre Waldemar Pawlak le titre d’Excellent dirigeant. Au même moment, un groupe d’hommes portant des cagoules scandait « Tyran ! Dictateur ! Vas-t-en en Corée du Nord ! ». L’un d’eux tenait une pancarte disant : « Le directeur est choyé, mais l’usine est un camp de travail ».

Ce n’était pas un happening politique, mais une manifestation des travailleurs des usines Fiat Auto Poland à Tychy. Pourquoi ont-ils revêtu des cagoules ? « Car j’aurais été licencié sur le champ », dit un des manifestants.

Quatre mois plus tard, le 10 février, quelqu’un a détruit des dizaines de véhicules neufs, pendant les équipes de nuit et du matin. Les carrosseries ont été rayées avec quelque chose comme un clou et les toits enfoncés comme par des coups de poing. « Chez Fiat, les gens deviennent fous à cause de cette “qualité“ », dit un travailleur qui a beaucoup d’ancienneté. Les syndicalistes d’Août 80 en informent les journalistes. La direction de la Fiat nie qu’il y ait eu sabotage — elle craint un scandale pour son image. Pourtant, les courriels que s’échangent les chefs des équipes en sont la preuve.

L’usine de Tychy est l’établissement de Fiat le mieux noté dans le monde, et la plus grande usine de ce groupe en Europe.

 Tychy

© Inprecor/JR

Une guerre éclate entre les syndicalistes et la direction. « Ils nous attribuent ce sabotage », dit Franciszek Gierot, dirigeant d’Août 80 dans l’usine.

Toujours plus vite

Le directeur Arlet est devenu un « excellent dirigeant » car c’est « un passionné des problèmes liés aux processus basés sur le management par la qualité ». « Demain je travaillerai mieux qu’aujourd’hui » est son leitmotiv. L’usine travaille sur la base de quatre modèles de gestion de la qualité : ISO, TPM, TQM et WCM. « Voulez-vous savoir de quoi ça a l’air dans la réalité ? », soupire un travailleur. Aucun ne veut que je mentionne son nom.

« Nous avons une minute et demi pour une opération sur une voiture. Les cadences sont infernales, donc on contourne certaines procédures ; et même comme ça on travaille plus vite que ce que prévoient les normes », raconte le travailleur n° 1. L’année dernière, deux contrôles de l’Inspection nationale du travail (en mars et en octobre) ont confirmé l’accélération de la vitesse de défilement des chaînes de fabrication. « Une vitesse trop élevée de la chaîne peut créer des risques d’accident », écrit Andrzej Kamela, inspecteur du travail, dans ses remarques pour le directoire de la société.

La pression chez Fiat est au maximum lors des visites d’un conseiller du Japon (plusieurs fois par an). Les travailleurs l’appellent Jeannot-la-Machine (de son nom Yamachina). Il vérifie la qualité et les rendements. « Là le simulacre y va à fond », rient les travailleurs, bien que tout cela ne les fasse pas rire.

Le conseiller japonais vérifie le fonctionnement du WCM, World Class Manufacturing, c’est-à-dire Fabrication de classe mondiale. Les travailleurs disent que le WCM vient des usines Toyota.

Avec la norme WCM il ne peut pas y avoir d’accidents de travail. Les salariés pensent que simplement on ne les déclare pas. Le travailleur n° 2 : « Quand un collègue a eu un malaise sur la chaîne, ils ne l’ont même pas arrêtée. Le chef est arrivé, a déclaré que la chaîne doit avancer, et ils ont déplacé le collègue à côté ».

Gierot confirme : « Bien que l’usine a sa propre unité de soins de santé, il s’avère étrangement que de nombreux ouvriers sont victimes d’accidents sur le chemin au travail ou du retour ».

L’inspection du travail est en train de vérifier les informations des travailleurs. Leur situation est examinée également par le procureur, alerté par les syndicalistes.

Les vêtements de l’ouvrier doivent être propres et repassés. S’il porte une chemise à boutons, celle-ci doit être boutonnée jusqu’au cou. Le travailleur n° 2 : « Même quand il a fait 36°C dans l’atelier, les collègues avaient cette obligation ».

Il ne doit y avoir aucune vis parterre, on ne peut pas non plus poser un verre d’eau, bien qu’en été il fasse parfois jusqu’à 40°C. « Jeannot-la-Machine » a décidé qu’au cours de l’année chacun doit proposer 25 idées visant à améliorer la qualité du travail. « Pour y faire face, les idées consistent par exemple à repeindre les tiroirs bleus en vert », se marre le travailleur n° 1.

A la fin de l’année, on évalue le travailleur. Les chefs et les leaders ont reçu des instructions par courriel, envoyées dès le début de l’année, disant que 15 % de salariés doivent avoir des notes de 1 à 2 (sur une échelle de 4). « Ce sont des candidats potentiels au licenciement, bien que les notations soient pourtant subjectives. Ils ne tiennent pas dans les statistiques, donc ils doivent sauter », explique Gierot.

« Cet arrangement te convient ? »

Pour la maîtrise, ce n’est pas le paradis non plus. Pendant les briefings, on met un micro dans la main d’un chef, lequel doit s’expliquer devant une centaine de gens sur son « cadeau ». Le « cadeau », c’est un défaut sur la voiture. « Ces briefings, nous les appelons des karaoké », rigolent les salariés. Le n° 3 ajoute : « C’est du lavage des cerveaux ».

Le chef doit répondre cinq fois sur les raisons de ce qui est arrivé. C’est la règle dite « 5 fois pourquoi ».

Aujourd’hui, il n’est plus nécessaire de se faufiler dans l’usine pour savoir ce qui s’y passe. Les salariés enregistrent leurs supérieurs avec les dictaphones de leurs téléphones portables.

Mais la maîtrise est en alerte ces derniers temps. On en est arrivé à ce que les gens de la cellule « Repo », qui fait le lien entre la direction et les salariés (appelée par les salariés “ubecja“ [la police politique stalinienne]), « discutent » avec les travailleurs par écrit.

Dans l’entreprise (et désormais aussi chez le procureur) circule ainsi un papier accompagné de l’enregistrement de la réunion du 18 février (quelques jours après le sabotage des voitures).

Le « Repo » demande au salarié convoqué : « Cet arrangement te convient ? » et lui passe le papier avec une phrase : « Noms-sabotage-contrat à durée indéterminée ! ». Et le “Repo“ propose au salarié de fournir un dictaphone pour qu’il enregistre les dirigeants du syndicat Août 80. Le salarié répond : « Il n’est pas possible de le faire comme ça ».

Gierot explique : « Le Repo présente un tel papier aux salariés employés ayant des contrats à durée déterminée. Si le salarié indique qui était derrière le sabotage, il peut compter sur un contrat à durée indéterminée. »

A Fiat Pologne, il y a 6 300 salariés, dont 800 avec des contrats à durée déterminée. Les syndicalistes affirment qu’ils sont sur écoute.

Journées de congé collectif

Le conflit avec les syndicalistes — surtout avec Août 80, qui a dévoilé le sabotage aux journalistes — a commencé il y a un an, quand le temps de boom économique s’est terminé. En 2009, l’usine Fiat de Tychy a battu son record, produisant 605 797 voitures. Lorsque les autres usines automobiles s’effondraient, l’usine a augmenté la production et l’emploi. En 2009, les ventes ont apporté près de 19,5 milliards de zlotys (4,88 milliards d’euros). « Tout le monde parlait de nous, nous étions l’exemple » dit le travailleur n° 1.

L’an dernier les ventes ont baissé de 65 000. Bien qu’il n’y a eu que 9 jours de chômage technique et 17 journées de travail supplémentaire, Fiat Auto Poland a noté un déficit de 81,6 millions de zlotys (20,45 millions d’euros). Bien que le plan ait été réalisé, les travailleurs ont entendu qu’ils travaillent très mal.

En décembre, ils devaient recevoir une prime de 600 zlotys (150 euros), mais ils ne l’ont pas reçue — en 2009 c’était 1 700 zlotys (425 euro). La direction expliquait que le marché des voitures est en baisse. De l’avis des travailleurs, la raison est différente : un mois et demi d’arrêt de la nouvelle chaîne de montage de la Ford Ka, car Ford n’a pas trouvé d’accord avec Fiat concernant le nouveau moteur « Euro 5 », et la production a été arrêtée.

La direction a alors proposé que les travailleurs rattrapent ce temps lors des congés ou bien acceptent un congé sans solde (ce qui est contraire à l’accord collectif en cours chez Fiat), pour « flexibiliser le temps du travail ». Les travailleurs ont appris que c’est le point de vue du président italien. « Nous avons refusé, et c’est alors que ça s’est gâté », dit Franciszek Gierot.

En octobre, la direction a annoncée par la radio intérieure que comme les syndicalistes n’ont pas donné leur accord, la production allait être arrêtée durant quelques jours et les travailleurs devaient en premier lieu prendre leurs congés. Les syndicalistes ont appelé l’inspection du travail, laquelle a mis en cause cette invention de la direction.

« On retire les gens »

Parmi les salariés circule le dernier « tube » : un enregistrement effectué avec un téléphone portable par une personne convoquée par un des chefs du secteur technologique. « Je vais aller droit au but, tu est membre d’Août 80. Il y a une guerre de la direction avec Août 80. Je vais te le dire honnêtement, brutalement : on retire les gens d’Août 80. Et toi ? » Le salarié répond : « Moi, j’y reste ». « Ah bon ? N’oublie pas que cette conversation n’a pas eu lieu ».

Gierot : « Ils nous ont déjà ainsi retiré 300 membres. Les gens ont peur de perdre le travail, alors ils se désinscrivent. »

Le 10 mars, après une nouvelle paye très basse, les gens de l’équipe du matin disaient qu’il y aura la grève. Que la chaine va s’arrêter. « Et quelque chose de bizarre a commencé, la chaine se mettait en marche, puis s’arrêtait », raconte un salarié de l’équipe du matin. A 6 heures 15, sur la chaine D arrive le chef d’équipe. Il montre du doigt un jeune travailleur et crie : « Veux-tu être la première victime ? »

Le lendemain ce jeune fut licencié pour faute. Accusé « de refus de fournir le travail ». Gierot : « Ce devait être un exemple. Le salarié est membre du syndicat. »

Nous avons demandé à Boguslaw Cieslar, porte-parole de Fiat Auto Poland, d’où vient cette guerre de la direction de Fiat de Tychy contre Août 80.

« Il n’y a aucune “guerre“ de la direction de Tychy avec aucun des huit syndicats présents à Fiat Auto Poland », répond Cieslar.

Selon Cieslar, le rapport de l’Inspection du travail, établi après le contrôle, ne mentionnait pas « le dépassement du temps des chaines de production ».

Alors qui a ordonné aux chefs de l’entreprise de « retirer les gens du syndicat Août 80 ? », demandons-nous. Cieslar assure : « Il n’a aucun ordre de “retirer les gens d’Août 80“. La décision de faire partie d’une des organisations syndicales à Fiat Auto Poland, ou de la quitter, est prise par le salarié lui-même. Aucun directeur ne suggère quoi que ce soit, et encore moins ne force quiconque dans ce domaine. »

* Traduction du polonais d’un article de la journaliste Izabela Kacprzak publié dans le quotidien polonais Rzeczpospolita du 26-27 mars 2011 sous le titre « Tyskie karaoke i japoński Jaś Maszyna » (« Le karaoké à la mode de Tychy et Jeannot-la-Machine du Japon »).

Synthèse sur la Pologne

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