Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 581-582 mars 2012

ALLEMAGNE

Une élection régionale cruciale pour Die Linke en Rhénanie du Nord-Westphalie

Cf. aussi : [Allemagne]

Manuel Kellner *

Manifestation de Die Linke à Berlin contre l'énergie nucléaire. © Die Linke.

Manifestation de Die Linke à Berlin contre l'énergie nucléaire. © Die Linke.

En mai 2010, Die Linke (La Gauche) de Rhénanie du Nord-Westphalie avait franchi la barrière des 5 % et, avec 5,6 % des voix et est entrée dans le parlement du Land à l’ouest de l’Allemagne le plus peuplé du pays. Ce parlement a été dissous et il y aura de nouvelles élections le 13 mai 2012. En 2010, c’était un succès important pour plusieurs raisons. D’abord, pour Die Linke au niveau fédéral c’était un acquis de taille pour surmonter sa faiblesse relative à l’ouest du pays. Et puis, Die Linke de Rhénanie du Nord-Westphalie, avec des forts courants anticapitalistes et réformistes de gauche et avec une influence importante de groupes à identité révolutionnaire, se situe à gauche dans Die Linke et représente une orientation alternative au co-gouvernementalisme prévalent à l’est du pays.

Rgénanie
Lande de Rhénanie du Nord-Westphalie. © Inprecor/JR

Après l’entrée au Landtag, Die Linke en Rhénanie du Nord-Westphalie a été confrontée à une situation particulière. Avec 11 députés (dont six camarades femmes) sur 181, la fraction de Die Linke se retrouvait en opposition face à un gouvernement SPD/Verts minoritaire, appuyé seulement par 90 députés, les chrétiens-conservateurs du CDU et le FDP libéral se retrouvant également dans l’opposition.

Ceci signifiait un défi permanent, car chaque décision, chaque « oui » ou « non » et chaque abstention pouvait trancher, si une motion — et même un budget — des fractions gouvernementales passait ou ne passait pas. D’une part, cela rendait le parlement intéressant — on était assez loin des routines normales, où tout est en fait prémédité par les directions des fractions gouvernementales sous tutelle du gouvernement, et où les débats ont un caractère rituel. D’autre part, cette situation incitait la fraction de Die Linke à se concentrer plus que prévu sur les débats et les élaborations de positions aux différents niveaux de l’activité parlementaire — bien que cela se soit fait en collaboration étroite avec les syndicats du DGB et les autres mouvements sociaux extra-parlementaires, et que le parti et sa fraction s’efforçaient de participer aux mobilisations, notamment aux mobilisations antinucléaires et de protestation sociale.

Le SPD et les Verts avaient amorcé un tournant à gauche prudent et relatif, mais réel, pour se démarquer de l’image de la politique antisociale féroce de Schröder/Fischer et de « L’Agenda 2010 », qui avait précipité le SPD dans une crise électorale importante. C’est pourquoi, en 2010 et en 2011, le SPD et les Verts ont été sensibles à la pression revendicative de Die Linke. Ils étaient prêts à réaliser quelques progrès sociaux et démocratiques au nom d’une politique « de prévention sociale », et ils ne présentaient pas de budgets néolibéraux de choc, sachant que Die Linke n’accepterait ni des mesures de démantèlement social, ni des réductions du personnel des services publics, ni de nouvelles orgies de privatisations.

La fraction de Die Linke a donc fait passer l’élection de Hannelore Kraft (SPD) comme ministre-présidente (chef de gouvernement) ainsi que l’adoption des budgets 2010 et 2011 en s’abstenant, et a pu voter pour un certain nombre de décisions positives, même si souvent insuffisantes, qui apportaient des progrès non négligeables. Il suffira ici de donner quelques exemples : abrogation des cotisations pour les études universitaires ; abrogation des notes pour le comportement (Kopfnoten) dans les écoles ; réintroduction de plus de participation des représentants du personnel aux décisions dans le secteur public (Mitbestimmung) ; introduction d’une loi fixant des critères sociaux et écologiques et de fidélité aux tarifs collectifs pour l’accès d’entreprises aux commandes publiques (Tariftreue- und Vergabegesetz) ; abrogation de la contrainte de résidence pour les réfugiés demandeurs de droit d’asile (Residenzpflicht für Flüchtlinge) ; introduction de la possibilité de forcer des bourgmestres à l’abdication par vote populaire et de meilleures conditions pour les initiatives citoyennes dans les communes ; projet d’approvisionnement des bâtiments du Land par de l’énergie renouvelable.

Mais le SPD et les Verts préparaient un nouveau tournant. Ensemble avec la CDU et contre les voix de Die Linke, ils votaient un milliard d’euro supplémentaire pour la banque du Land, WestLB, en faillite à cause de sa participation au casino des marchés financiers, et ceci sans perspectives pour le personnel et sans participation des créanciers privés, tout en faisant la sourde oreille aux revendication de Die Linke qui demandait, entre autres, un audit sur les dettes de WestLB et du Land se portant garant pour la banque.

Pour les écoles, le SPD et les Verts concluaient un accord bidon avec la CDU, tout en trahissant leurs promesses d’avant les élections de mai 2010. Seule Die Linke continue à militer pour une école unique permettant l’instruction commune de tous les élèves jusqu’à la dixième classe. Et pour les communes, le SPD et les Verts, cette fois-ci avec les voix des libéraux du FDP, ont décidé d’un mécanisme « à la grecque », forçant les communes déficitaires à des mesures d’austérité brutale pour pouvoir toucher des aides financières supplémentaires du Land (Stärkungspakt).

Très tardivement, en mars 2012, les fractions gouvernementales présentaient un budget 2012 qui, entre autres, réduisait les moyens pour les repas des élèves et des enfants dans les garderies. Idéologiquement, le débat tournait autour du « frein à l’endettement » et de la discipline budgétaire. La fraction et le parti de Die Linke (qui, en Rhénanie du Nord-Westphalie, prennent toutes les décisions importantes ensemble, et en sont fiers) avaient fixé des critères minimums pour l’abstention qui aurait fait passer le budget du gouvernement minoritaire, et avaient indiqué clairement qu’ils voteraient « contre », si le SPD et les Verts n’étaient pas prêts à des concessions substantielles dans le sens de quatre revendications centrales de Die Linke :

1) Un « ticket social » de 15 euros par mois pour l’accès aux transports publics dans le Land (Landesweites Sozialticket für 15 Euro) ;

2) Un financement suffisant des communes (392 communes sur 400 sont déficitaires en Rhénanie du Nord-Westphalie) ;

3)) Un nouvel effort pour rendre accessible aux familles et individus aux bas revenus des logements décents (Sozialer Wohnungsbau) ;

4) Assurer enfin des bonnes places de garderie pour les enfants en-dessous de 3 ans (il en manque plus que 100 000 en Rhénanie du Nord-Westphalie).

Synthèses sur l'Europe

Le SPD et les Verts n’étaient prêts à aucune concession sur ces revendications de Die Linke, même s’il aurait été possible d’en reprendre l’essentiel, sans dépasser les limites constitutionnellement fixées pour l’endettement du Land. Le FDP libéral, lui, s’apprêtait à faire passer le budget en dernière minute, au troisième et dernier vote, mais avait annoncé son non pour le deuxième vote. A ce moment-là, une expertise juridique douteuse de l’administration du Landtag stipulait que déjà le rejet au deuxième vote signifierait l’échec du projet de budget des fractions gouvernementales (douteux, car la loi veut donner au gouvernement la possibilité d’autocorrection jusqu’au troisième vote). Le FDP ne pouvant plus changer de cap aussi vite, et Die Linke restant ferme, le projet de budget à été rejeté avec 90 voix pour (SPD et Verts) et 91 voix contre (CDU, FDP et Die Linke) : Hannelore Kraft a tout de suite présenté la motion de dissolution du parlement et de nouvelles élections dans le délai prévu de huit semaines. La motion fut adopté avec 100 % des voix — il était clair qu’aucune fraction n’avait envie de pousser le grand public à avoir peur de nouvelles élections.

Pour rendre le bilan de presque deux ans de gouvernement minoritaire un peu plus complet, il faut ajouter l’aspect central du tournant énergétique. La Constitution de Rhénanie du Nord-Westphalie impose la socialisation des entreprises jouissant d’une position monopolistique ou abusant de leur pouvoir économique (article 27). C’est une des lois constitutionnelle dont le motif, après la seconde guerre mondiale, était d’empêcher des processus qui avaient largement contribué à porter Hitler et les nazis au pouvoir. Bien entendu, la politique officielle établie fait semblant de ne pas connaître ces articles-là, bien que l’article 27 de la Constitution du Land de Rhénanie du Nord-Westphalie semble très bien coller au cas des grands monopoles énergétiques RWE et E.ON, qui freinent le tournant énergétique vers 100 % d’énergie renouvelable et qui alimentent leurs surprofits monopolistes avec une politique de prix antisociale et anti-écologique.

Die Linke de Rhénanie du Nord-Westpahlie avait fait campagne pour socialiser, recommunaliser, décentraliser et démocratiser l’économie énergétique et pour un plan conséquent de restructuration écologique et sociale de la société industrielle. Et elle mettait en avant la revendication de mettre le réseau de transport électrique haute tension en propriété publique du Land.

Mais le SPD et les Verts avaient rejeté même la proposition modeste de la fraction de Die Linke au parlement du Land d’élaborer une offre pour l’achat du réseau de RWE — Amprion — que le conglomérat avait dû rendre formellement indépendant. C’est donc une « sauterelle » privée qui, finalement, devint le propriétaire de ce réseau.

Pour les prix du courant énergétique, Die Linke a dénoncé et continue à dénoncer le fait que ceux qui en consomment le plus (à commencer par l’industrie) paient le moins, que ce sont les foyers privés aux revenus modestes qui paient le gros de la facture du tournant énergétique, et que des centaines de milliers au revenus les plus bas sont victimes ou menacés de coupures de courant et donc exclus d’un aspect important de participation élémentaire à la vie sociale d’aujourd’hui.

C’est pourquoi Die Linke demande la consommation gratuite d’un stock de base de courant électrique, financé par des tarifs progressifs liés aux revenus et par l’abrogation des cadeaux faits aux grandes entreprises.

Maintenant, Die Linke de Rhénanie du Nord-Westphalie, a entamé la lutte électorale. Elle a actualisé son programme électoral de 2010 et en a élaboré une version abrégée (Kurzwahlprogramm) publiée en tract.

Le parti a réélu comme candidats de sa liste présentée pour le 13 mai les 12 têtes de liste (et donc les 11 députés sortant) de 2010, à une exception près : en tête de liste il y a maintenant Katharina Schwabedissen, infirmière de 39 ans, qui avait été une des deux porte-paroles du parti jusqu’ici. Elle remplace Rüdiger Sagel, camarade ex-Vert, qui ne voulait plus se présenter après 12 ans de vie comme mandataire au Landtag. Ainsi, sur les 11 premières candidates et candidats sur la liste, il y a 7 camarades femmes.

Il n’est pas certain que Die Linke en Rhénanie du Nord-Westphalie parviendra à franchir l’obstacle des 5 %. Dans les sondages au niveau fédéral, le parti a baissé de quelques points en pourcentage, et au niveau du Land, pour le moment, Die Linke oscille autour des 4 %. Une des raisons en est l’ascension électorale spectaculaire du Parti des Pirates qui demande « la liberté dans l’internet » et reste flou pour les questions économiques et sociales, mais qui réussit à se présenter comme force nouvelle, promettant de rendre plus transparents les processus politiques, et qui capte beaucoup de voix de protestation.

Pour Die Linke, c’est une bataille décisive. Le 6 mai en Schleswig Holstein, et le 13 mai en Rhénanie du Nord-Westphalie il va se décider si le parti parviendra à défendre sa présence sur l’échiquier politique de l’ouest ou pas. De plus, si le parti échoue dans le Land de Rhénanie du Nord-Westphalie, ce seraient de mauvais auspices pour les élections fédérales de juin 2012, et un affaiblissement considérable des courants de gauche au sein du parti. ■

* Manuel Kellner, membre de la direction de la internationale sozialistische linke (isl), un des deux courants organisés de la section allemande de la IVe Internationale, est collaborateur scientifique de Michael Aggelidis, qui était député de Die Linke au Landtag de Rhénanie du Nord-Westphalie, et qui a été réélu comme dixième candidat sur la liste présentée par le parti pour les élections du 13 mai 2012.

Synthèse sur l'Allemagne
Inprecor)

Vous appréciez ce site ?
Aidez-nous à en maintenir sa gratuité
Abonnez-vous ou faites un don
Qui sommes-nous ? |  Contact | Abonnement | Design et codage © Orta