Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 635-636 janvier-février 2017

ALGÉRIE

La question sociale s’invite au débat sur le nouveau modèle économique du gouvernement Sellal

Cf. aussi : [Algérie]

Mahdi Sâad-Eddine*

Un ancien dignitaire du régime (1) estime que, depuis la mort de Boumediene, le régime tente de se créer une base sociale en développant « la corruption et une large consommation ».

Un pouvoir rentier et populiste

Il y a, dit-il, « un dédoublement du système économique, par une logique de corruption et d’accaparement institutionnalisés ». Le tout sera aggravé par « des réformes improvisées ». Il décrit le processus d’émergence d’une mafia officielle, « qui va dominer le marché parallèle avec les trabendistes (2) ». L’atrophie des institutions « va favoriser le piège de la transition permanente » qui mène vers la misère permanente ».

La spirale de l’appauvrissement est mise en place par la logique du système : à moins de 70 dollars le baril, il ne reste pas un dinar pour financer le budget d’équipement. Et pendant ce temps, « l’avidité suscitée par les rentes massives s’accompagne de la violence terroriste, des rapts, des gangs et des vols ». En 2011, la fiscalité ordinaire ne couvre que 35,9 % des dépenses de fonctionnement.

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L’abondance des ressources exprime la nature du pouvoir en place et les mécanismes qui président à son accession, et détermine les réseaux clientélistes. Notre auteur économiste libéral bourgeois a inscrit sa réflexion dans une perspective d’amenuisement de la rente. L’hypothèque sur l’avenir est posée. Tout cela fait que « le système n’est plus à réformer, mais à changer complètement ». Il ne s’agit plus de se suffire du « leurre électoral », mais de lancer une transition conséquente.

L’ouvrage a pour avantage d’introduire dans les arcanes d’un pouvoir qui s’est progressivement dépouillé de ses attributs de souveraineté et de liberté d’action. Il est passé sous les fourches caudines des institutions financières internationales, avec le honteux rééchelonnement de la dette des années 1990 du FMI, qui a parachevé le démantèlement de l’économie nationale. Aujourd’hui, il fait appel à ces mêmes institutions et à ses consultants pour apprendre d’eux comment appliquer les dispositions de la loi de finances, les mesures d’austérité et les règles du libéralisme sauvage aux classes populaires.

Cette politique, instaurée dans les années 1980-1990, a été caractérisée par la remise en cause de la politique gazière du pays. Elle a coûté d’abord un rééchelonnement catastrophique et a hypothéqué l’avenir de générations en procédant à des coupes dans les projets de développement, dans les domaines de la pétrochimie et ceux des produits raffinés.

Dans un récent ouvrage (3), l’ancien ministre de l’Industrie et de l’Énergie de Boumediene, Belaïd Abdessalem, a chiffré le manque à gagner des contrats gaziers et surtout de gaz naturel liquéfié (GNL), dénoncés par le régime Chadli (contrats El Paso et Rhurgas), à des dizaines de milliards de dollars de recettes perdues, pour les années 1980-1990. Ces recettes auraient évité non seulement ce rééchelonnement, mais auraient permis de développer l’industrie pétrochimique et celle du raffinage du pétrole, dans des conditions autrement plus avantageuses que celles d’aujourd’hui. Les projets dans le domaine de l’énergie et du secteur des produits pétroliers raffinés devaient faire de l’Algérie un pays exportateur pas seulement de matières premières brutes. Aujourd’hui, les produits pétroliers raffinés sont importés et sont au cœur de la problématique de réduction des dépenses publiques du régime.

Depuis les années 1980, le secteur public a été démantelé et, pour aider les « barons de l’import-import » (4), un système de consommation a été mis en place et a remplacé le système de production qui a caractérisé le projet de développement des années 1970.

Le serpent de mer que constitue le volume des transferts sociaux aujourd’hui, devient un enjeu important des politiques budgétaires du régime. Il intéresse bien sûr les subventions de soutien des produits de base. Pour les classes défavorisées, cela concerne, en plus de la baguette de pain et du lait, le droit à l’accès au logement, le soutien des prix des transports, des carburants, de l’éducation et de la santé. La protection sociale, historiquement incontournable, a dérivé vers le populisme et les transferts mal ciblés n’atteignent plus les plus pauvres et sont devenus des rentes distribuées vers des clientèles politiques plutôt que vers les nécessiteux.

Les classes défavorisées bénéficient du soutien des prix proportionnellement à leur consommation par tête, bien inférieure à celles des couches plus aisées. La spéculation dans le logement soutenu par l’État atteint des niveaux inimaginables. L’économie informelle a phagocyté toute la sphère de l’économie et l’absence d’impôts – sur le patrimoine souvent constitué à partir des situations de rente ou sur les revenus financiers – aggrave la croissance des inégalités.

Le marché informel représenterait selon les chiffres officiels 60 % de l’ensemble de l’activité et près de 50 % des emplois. Compte tenu de ces aspects, la fiscalité ordinaire n’étant pas en mesure de couvrir toutes les charges du budget de fonctionnement, elle couvre à peine la masse salariale soit 58 % des dépenses. C’est la fiscalité pétrolière, qui représente les 2/3 des recettes de l’État, qui prend en charge les dépenses de fonctionnement et les transferts sociaux. Aux transferts et subventions, directs ou indirects en provenance du budget de l’État, s’ajoutent les subventions implicites, versées aux entreprises, à l’administration et aux citoyens, à travers les prix de l’eau, des carburants, de l’électricité et du gaz.

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Selon une étude récente du PNUD (5), le volume des subventions des produits énergétiques représenterait 11 milliards de dollars par an, soit 6 % du PIB, alors que la part du budget pour l’éducation et la formation ne représenterait que 8 %, et la santé 5 %, du PIB.

De fait, le total général des subventions pour 2013 a été de 26,4 % du PIB, soit 4 473 milliards de dinars – plus de 120 % de la fiscalité pétrolière recouvrée en 2013, qui était de 3 618 milliards de dinars (6). La rente pétrolière a été largement consommée au lieu d’être investie. On est ainsi à mille lieues de la vision de développement des premières années de l’indépendance. Les transferts implicites, aussi importants que ceux budgétisés, illustrent parfaitement la crise du modèle algérien d’accumulation. L’argent du pétrole qui devait servir au développement du pays et à la croissance de l’emploi, sert à augmenter la consommation massive qui est au-dessus des capacités de celui-ci. Cette croissance de la consommation, boostée par le modèle social algérien, cache avec beaucoup d’opacité les disparités sociales.

L’économiste Abdellatif Benachenhou, ancien ministre des Finances et ancien conseiller économique au niveau de la présidence, cite dans son dernier ouvrage les résultats d’une enquête nationale de l’Office national des statistiques (ONS) qui montrent que « les ménages algériens consacrent 41,8 % de leurs dépenses à l’alimentation, 20 % au logement et 8 % à l’habillement » (7). L’enquête montre que « les ménages les plus pauvres consacrent eux 54,1 % de leurs revenus à l’alimentation et les plus riches consacrent 24 % de leurs dépenses aux transports et communications ». L’auteur montre judicieusement qu’à « l’exception des aides frontales du logement rural, les transferts budgétaires (enseignement supérieur et aides frontales au logement notamment) et la plupart des subventions implicites (eau, électricité, carburants, infrastructures et sociétés de transport), profitent massivement aux couches aisées urbaines en raison de la nouvelle répartition des revenus et de la structure de la demande sociale dans les villes ». Par exemple, à Oran et à Alger, les deux plus grandes villes du pays, on mesure que plus de 45 % de l’eau est consommée par 10 % des abonnés. 40 % des véhicules particuliers circulent dans ou autour du grand Alger. Alors que le débat public tend à se focaliser injustement sur les ménages, en ce qui concerne les subventions de la consommation de gaz et d’électricité, l’enquête montre que « la subvention globale de 2 129 milliards de dinars, soit 13,4 % du PIB de 2013, va pour moitié aux ménages et pour moitié aux entreprises et aux administrations ». La subvention allouée aux ménages pour la consommation de gaz « va aux ménages pauvres à proportion de 9 % et celle de l’électricité de 5 % de la subvention globale aux ménages ». Cette dernière « va pour 15 % aux ménages les plus pauvres et pour 85 % à ceux aux revenus et dépenses plus importants ». La subvention imputable à « la distribution d’eau va aux ménages pauvres à proportion de 19 % de la subvention globale aux ménages. C’est la subvention qui leur profite le plus en raison d’une tarification très basse pour le premier palier de consommation : 8,5 dinars/m³ pour une valeur économique qui dépasse la centaine de dinars ».

Dans sa conclusion, l’auteur considère que « si on la rapporte au total des subventions implicites, la subvention aux ménages les plus pauvres ne représenterait que 8 %, soit un peu moins de 1 % du PIB. Son hypothèse la plus vraisemblable est que la moitié la plus riche de la population profite de 80 % des subventions aux ménages. Comme toujours en matière de subventions, « les couches les plus aisées se cachent derrière les plus pauvres ». Parmi les couches aisées, « les titulaires des revenus tirés de l’informel sont nombreux. L’injustice est par conséquent sans limite. » D’une certaine manière, l’ouvrage met le doigt sur un engrenage infernal qui inverse complètement la finalité de la redistribution. Ce sont ceux qui ne paient pas d’impôt et qui échappent aux cotisations sociales, qui profitent le plus des transferts publics. Telle est la réalité du modèle social algérien.

Loi de finances 2017 : un nouveau modèle économique ?

Ce début de l’année 2017 est marqué du sceau de la révolte sociale contre les dispositions de la loi de finances 2017, qui inaugurent pour les manchettes de plusieurs quotidiens « une véritable guerre contre le peuple ». Dans un papier acerbe et critique, illustré par la photo d’un bus calciné, Abed Charef du Quotidien d’Oran (8) écrit : « Le gouvernement tétanisé par la peur de l’émeute. Face à la crise, le gouvernement se trompe d’époque, de méthode, de moyens et d’objectifs. » Il considère sur un ton sarcastique que « le pouvoir en place est si fragile, si incertain, si désorienté qu’il est contraint à un immobilisme destructeur ». Le journaliste reprend sur un ton désappointé, comme surpris par l’ampleur du mouvement, l’énumération des questions qui ont caractérisé la montée de la mobilisation sociale, habitué à l’instar de tous les médias et de la classe politique, d’être plus à l’écoute du pouvoir que de la société : « Qui a appelé à la grève ? Personne ne le sait. Le gouvernement lui-même est dans l’incapacité d’identifier cette source de déstabilisation potentielle. Et que dit M. Sellal ? Il n’assume pas les décisions prises. À peine évoque-t-il leur caractère limité, ce en quoi il a raison. Sur le reste, il parle de travers. Il nie la crise, il occulte les problèmes du pays, fait du populisme et s’arrête aux limites qui lui sont fixées ». Le journaliste, représentatif des médias qui informent et animent le gratin d’Alger et les milieux du libéralisme bon chic bon genre, a vite fait d’épouser l’explication officielle sur la thèse « du complot et de la main étrangère ».

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Toute la classe politique ou presque, les partis d’opposition, reprennent en boucle cette explication bornée et primaire, indissociable de la nature du pouvoir algérien. Tous – porte-voix d’une frange importante des classes moyennes – font une lecture de la dynamique sociale à travers le prisme de l’interprétation officielle.

Et pourtant… Faut-il rappeler que le 27 septembre 2016, à Bejaia, une grève de plusieurs secteurs, suivie d’une marche importante dans les grandes artères de la ville, s’est déroulée avec slogans, banderoles et mots d’ordre contre la vie chère et l’austérité et l’esprit du projet de lois de finances 2017 ? Les mots d’ordre dénonçaient « la fuite en avant du gouvernement face à la misère des classes laborieuses et notamment les travailleurs communaux qui se trouvent au bas de l’échelle ». Cette marche encadrée de loin par les forces de l’ordre, n’a pas été réprimée et a fait la une de plusieurs quotidiens. Le quotidien arabophone El Khabar a titré sa une : « Les Bougiotes se mobilisent contre la vie chère ! » La marche a mobilisé, selon ce quotidien, des centaines de travailleurs communaux, de la santé et de l’éducation nationale sous l’égide du syndicat autonome de la fonction publique (SNAPAP).

La marche s’est symboliquement arrêtée devant le tribunal administratif pour dénoncer le nouveau code du travail qui consacre à jamais l’emploi précaire et prive des millions de travailleurs de la fonction publique de leurs droits les plus élémentaires. Les manifestants ont réclamé la révision du statut général qui a scindé les travailleurs en catégories marquées par les inégalités et l’injustice sociale. Ils ont en outre réclamé l’abrogation des statuts particuliers de tous les secteurs de la fonction publique, qui remettent en cause beaucoup des droits élémentaires acquis à force de luttes par les générations précédentes des travailleurs. Ils ont fortement dénoncé la suppression par le gouvernement du droit à la retraite anticipée et ont exigé sa généralisation à tous les travailleurs sans condition. Ils ont considéré qu’en s’en prenant ainsi aux droits acquis des travailleurs, le gouvernement pratique une politique discriminatoire à leur égard. Ils ont en même temps exigé la réduction de l’impôt sur les bas salaires et l’actualisation de la prime de la femme au foyer et une augmentation des salaires indexée sur le coût de la vie. Le porte-parole du SNAPAP a estimé à l’issue de cette imposante marche des travailleurs que sa réussite est l’expression d’une plateforme revendicative unitaire qui a rassemblé les travailleurs de plusieurs secteurs. Des secteurs entiers dans les sièges des communes et dans le secteur de la santé ont été paralysés par ce mouvement social, qui était un véritable appel de détresse contre « la misère et la hogra (9) ».

À Tizi Ouzou, le 31 octobre 2016, plusieurs centaines de travailleurs affiliés au syndicat autonome des personnels de l’administration publique (SNAPAP), dont des représentants des fédérations d’autres wilayates (Bouira, Alger, Oran, Batna), ont pris part à une marche de protestation pour exiger l’amélioration de leurs conditions socioprofessionnelles. Ils réclament un salaire décent, le maintien du régime de retraite sans condition d’âge, la révision du statut particulier des corps communs et du code du travail, ainsi que l’intégration des contractuels. Ils se disent préoccupés par les mesures d’austérité, contenues dans la loi de finances 2017. Le mot d’ordre de la marche est : « Non à la loi de finances 2017 ! » Le porte-parole a dénoncé « la précarité de l’emploi des vacataires, les atteintes aux libertés syndicales et la dégradation du pouvoir d’achat ». Des syndicalistes des fédérations de la santé, de l’éducation et des travaux publics ont abondé dans le même sens, rapporte le quotidien francophone El Watan du 1er novembre 2016.

Ces marches de Tizi Ouzou et Bejaia sont passées presque inaperçues dans un contexte plombé par le projet de loi de finances 2017, marqué par la montée de la protestation contre le système de retraite qui a vu le gouvernement abroger le droit à la retraite proportionnelle et à la retraite anticipée, la baisse du pouvoir d’achat et la multiplication des émeutes citoyennes autour du logement et de problèmes sociaux multiples.

On assiste alors à une véritable recomposition du mouvement social, qui est caractérisée par le redémarrage des luttes ouvrières, d’abord dans les secteurs traditionnels du prolétariat algérois, ensuite dans des secteurs périphériques qui ont mené des luttes dures et symboliques qui portent en elles les ingrédients d’une montée de la combativité ouvrière.

En novembre, les ouvriers de toutes les filiales du complexe véhicules industriels (SNVI), ont déclenché une grève générale pour réclamer leur salaire du mois d’octobre, la relance de la production et le maintien de la retraite anticipée. Ce fleuron de l’industrie mécanique algérienne est situé à Rouïba, à 20 km à l’est d’Alger. Il emploie 7 000 travailleurs. Le complexe a fait l’objet d’un plan de sauvetage qui n’a pas remis à niveau l’outil de production. Les travailleurs accusent le gouvernement de vouloir « favoriser les partenaires étrangers du groupe », à savoir l’émirati Aabar et l’allemand Daimler/Mercedes-Benz, pour procéder à la privatisation du complexe. Le mouvement de grève se durcit au fil des jours et les travailleurs demandent alors le départ du groupe dirigeant. Le mouvement qui n’a pas trouvé d’interlocuteur, le PDG du groupe s’étant débiné, a failli déborder les cadres syndicaux pour sortir dans la rue. À l’issue de cette bataille, les travailleurs qui ont mis au pied du mur la centrale syndicale de l’UGTA – qui, dépassée par le mouvement a joué le rôle de pompier – ont eu gain de cause pour toutes leurs revendications.

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Plus près, un mouvement de grève de la faim massive a mobilisé, depuis le 11 décembre 2016, plus de 10 000 agents de sécurité intérieure de la société pétrolière Sonatrach, dans plusieurs sites de production (surveillance des installations industrielles). Ce mouvement, doté d’une coordination nationale autonome et d’une plateforme revendicative, exige l’amélioration des salaires, des conditions de travail et la reconnaissance de l’exercice du droit syndical. La grève de la faim s’est poursuivie pendant plusieurs jours et elle s’est développée par l’organisation de sit-in au niveau des directions régionales du groupe Sonatrach, dans plusieurs villes. Elle s’est clôturée par un important rassemblement à Hassi Messaoud, où des milliers de travailleurs ont dénoncé l’attitude du PDG du groupe qui a ignoré leurs revendications socioprofessionnelles depuis 2011. Ils ont également condamné le black-out exercé par tous les médias sur leurs longues luttes.

Un contexte social, marqué par une telle radicalisation ne peut être réductible à la manipulation et à la thèse du complot.

La tripartite gouvernement-UGTA-FCE (10), s’est inscrite le 18 septembre 2016 « dans la quête de la caution censée préserver l’exécutif d’une mauvaise rentrée politique et sociale », notait l’éditorial du quotidien francophone Liberté du 19 septembre 2016. Lors de cette tripartite, l’éditorialiste reprochait au responsable de la centrale syndicale « de se soucier beaucoup plus des problèmes d’investissements que du code du travail qui ajoute à la précarité du travail » et au chef du gouvernement « de voiler d’un trop-plein d’optimisme, des réalités gravement pessimistes » (11).

Dans l’élaboration du projet de loi de finances 2017, mêmes les experts acquis aux thèses du gouvernement Sellal, lui reprochent l’opacité dans les décisions et l’absence de pédagogie dans la manière avec laquelle le projet de loi a été élaboré : « L’absence de transparence, de débats économiques sur les questions sensibles, l’insuffisante concertation » sont autant de traits pour caractériser l’actuel gouvernement ; la mise à l’écart du « Conseil économique et social, qui est une instance de concertation ». Ces économistes bourgeois libéraux, avaient lancé leurs mises en garde : « cet autisme nous coûtera très cher. Il annonce de graves turbulences économiques et sociales dont la première alerte est le contenu de l’avant-projet de loi de finances qui donne un avant-goût de la cure d’austérité qui sera mise en œuvre à partir de janvier prochain. À moins d’une prompte remise en cause de ce mode de gouvernance » (12). Ces experts économistes ont dénoncé l’opacité et le manque de concertation qui a entouré l’élaboration du projet de loi de finances. La tripartite (gouvernement-UGTA-FCE) qui devait en discuter, s’est déroulée en catimini. La loi de finances est désormais censée incarner un nouveau modèle économique mais le contenu du document n’a pas été rendu public.

À travers ses déclarations et le recoupement de la presse, l’opinion et les partis apprennent que le chef du gouvernement veut s’appuyer sur l’engagement du patronat et des syndicats pour mettre en œuvre le nouveau modèle économique de croissance. C’est d’abord et avant tout, écrivent les journaux, « un modèle qui veut rompre avec la rente pétrolière ».

C’est dans un tel climat de scepticisme, alors que tous les clignotants sont au rouge (déficit de la balance de paiement, énorme déficit du budget, baisse importante des réserves de change, hausse de l’inflation), que le projet de loi de finances a été passé avec force au Parlement, puis a été signé le 31 décembre de l’année 2016. Il va soumettre la population à une sévère cure d’austérité et le pouvoir d’achat de la majorité des ménages sera sérieusement atteint.

Dès janvier 2017 les prix de tous les produits ont commencé à monter. Selon les premiers indicateurs, les citoyens ont payé plus cher y compris des produits subventionnés, comme la semoule (+10 %) et la farine (+15 %). Les observateurs affirment que « la loi aura un impact sensible sur le pouvoir d’achat des classes laborieuses ». Les barons du marché informel ont stocké des volumes importants de produits achetés en 2016, pour les revendre en 2017. Tous les prix au détail de la majorité des produits alimentaires sont en train de connaître des hausses. Derrière la hausse des prix de large consommation de ce mois de janvier, il y a l’effet boule de neige provoqué par la hausse de la TVA et les pratiques spéculatives du marché informel dominant. L’autre effet qui gonfle les prix, c’est l’anticipation évidente sur une dévaluation de la monnaie nationale (le dinar) en 2017 et les restrictions opérées sur les importations qui poussent simultanément à l’augmentation des produits de large consommation. La baisse du prix des céréales sur le marché mondial n’a pas empêché l’augmentation des produits comme la semoule, la farine ou les pâtes. Cette flambée des prix, couplée à une crise financière majeure, une aggravation des déficits budgétaires et une dégringolade de la valeur du dinar, est en train d’alimenter une inflation qui n’est pas loin de deux chiffres (9 %).

Contre la crise, la société doit s’organiser

Depuis les années 1980, la bourgeoisie algérienne essaie par tous les moyens de stabiliser un projet capitaliste cohérent. Elle n’y arrive pas d’abord à cause du rapport de force radical, hérité de la guerre de libération et d’autre part à cause de sa faiblesse structurelle qui bouche son horizon politique borné par une tradition populiste fortement marquée. Le honteux rééchelonnement de la dette des années 1990 avec le FMI, a permis de démanteler le gros de l’économie nationale et de liquider ce qui restait du projet de développement national, en épousant les thèses néolibérales. L’économie informelle prospère et le refus d’imposer les grandes fortunes au lieu d’imposer l’austérité aux plus faibles favorise la croissance rapide des inégalités. Il y a dans toute la société un recul du collectif qui marque un repli sur soi et qui mine la solidarité sociale.

Le mouvement de masse continue de tracer son sillon dans l’humus social. Ces dernières années, depuis la vague de révoltes de 2011, contre la vie chère et le pouvoir d’achat des travailleurs et des couches les plus fragilisées, les luttes et les revendications sociales n’ont jamais cessé. Les sources autorisées, les médias privés très proches du pouvoir, déclarent chaque année plus de 11 000 conflits sociaux. Le redémarrage des luttes des travailleurs, autour des noyaux stables du prolétariat algérois, préfigure ce processus de recomposition de la combativité ouvrière.

Devant l’échec évident des réformes économiques et la faillite des entreprises publiques qui avaient bénéficié de leur autonomie de gestion en 1988, les travailleurs doivent organiser leurs mobilisations pour la construction d’une UGTA indépendante et démocratique, par sa transformation en syndicat revendicatif, instrument indispensable de l’autodéfense des travailleurs, contre les projets antisociaux du pouvoir.

Une lame de fond de mécontentement est en train de proche en proche de gagner des secteurs qui, jusque-là, n’étaient pas caractérisés par leur rejet de la politique antisociale du gouvernement. Celui-ci a commandé à un groupe d’experts l’élaboration d’un plan anticrise qu’il intitule bizarrement « nouveau modèle économique ». Il fait beaucoup de mystère sur ce modèle, qui correspond à un plan de restrictions pour faire face à la crise financière, procède à des coupes dans les dépenses d’équipement, au gel des salaires des fonctionnaires et des recrutements dans la fonction publique, et qui met en place les conditions pour la suppression progressive des subventions.

À Tizi-Ouzou, à Bouira, à Batna, les commerçants ont déclenché une grève générale contre la répression des contrôleurs des prix et les pressions des services de l’administration (impôts, caisse d’assurance).

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Le débat politique est en train de s’articuler autour des prélèvements et de l’imposition et la mobilisation sociale contre les dispositions restrictives de la loi de finances 2017, contre la vie chère et contre l’austérité, a déjà marqué le climat social dans le pays.

La société, les couches sociales, apprennent à s’organiser, à défendre leur droit à une vie décente. Les citoyens apprennent à se mobiliser pour combattre la spéculation qui dans le domaine du logement entretient une bulle immobilière qui va éclater un jour. L’économie informelle prospère et l’absence d’impôt sur le patrimoine ou les revenus financiers favorise la croissance rapide des inégalités. Il y a dans toute la société un recul du collectif qui marque un repli sur soi. La mobilisation du mouvement des contractuels de l’éducation nationale, a montré la voie.

Le Parti socialiste des travailleurs a participé à soutenir et à populariser cette action importante, pour marquer sa solidarité active avec ce mouvement de l’avenir. Il faut bien entendu relancer la croissance par l’investissement productif et ce choix doit s’imposer aux lobbys de l’import-import qui ont mis à bas le système productif et bénéficient d’exonérations qui n’ont aucun impact sur l’économie nationale et qui, au contraire, enrichissent les producteurs étrangers (plus de 14 milliards de dollars, en 2011). Le PST lutte pour exiger de relancer l’emploi, mobiliser les compétences nationales et mener un combat conséquent contre la corruption en imposant plus de transparence dans la gestion, donc plus de démocratie. Le rapport de la Cour des comptes, pour 2011, signale que 7 937 milliards de dinars n’ont pas été recouvrés et l’évasion fiscale s’élève à 300 milliards de dinars.

Le PST travaille, aussi, pour imposer un contrôle démocratique à la distribution des fonds publics et pour mettre fin au pillage du patrimoine national. Le parti lutte pour donner un contenu rénové au concept de gauche, à la lutte anticapitaliste. Ces références, qui avaient un ancrage historique dans notre histoire récente, sont devenues opaques pour la société, soumises au matraquage médiatique sur le consumérisme et la libre consommation qui se sont substitués à la notion d’égalité et de citoyen.

Le PST travaille inlassablement à renouer la trame de la rupture générationnelle qui est en train de ghettoïser les courants de gauche. Il travaille aussi à mettre en place des passerelles avec les forces dynamiques du changement, pour construire ensemble une dialectique qui aide à la mise en place d’une alternative à l’impasse actuelle. Il le fait, convaincu de la spécificité de la dynamique historique qui a pesé sur le mouvement social de ce pays et au fait que question nationale et question sociale ont évolué à des rythmes différents et que, toujours, l’oppression nationale a pris le pas sur l’oppression sociale et a obscurci la conscience sociale du prolétariat algérien. De là, découlent toutes les dérives de l’histoire récente, dont il faut faire un inventaire critique, pour se relever et avancer…  ■

Le 16 janvier 2017

* Mahdi Sâad-Eddine est membre de la direction du Parti socialiste des travailleurs (PST) d’Algérie.

Notes

1. Ahmed Benbitour a été ministre dans cinq gouvernements successifs et chef du gouvernement, expert en économie et ancien consultant auprès de la Banque mondiale et du FMI. Il a préféré rejoindre l’opposition libérale au système rentier en place, après avoir participé à diriger et à animer la politique de privatisation des entreprises publiques. Cf. Ahmed Benbitour, L’Algérie de l’espoir, Éditions Dar El Khaldounia, 2015.

2. Agents du marché informel.

3. Belaïd Abdesselam, Le pétrole et le gaz naturel en Algérie – Comment les Algériens ont gagné la bataille de la récupération du pétrole et du gaz, Éditons ANEP, 2012.

4. En Algérie, l’« import-import » désigne de manière grinçante (en référence à la notion d’« import/export ») la nature des échanges commerciaux extérieurs du pays, entièrement fondés sur l’importation, l’exportation étant essentiellement constituée de pétrole. Ceux qui profitent de ce déséquilibre sont appelés « barons de l’import-import ». Du fait de leur poids financier, les « barons de l'import-import » ont une influence importante sur le pouvoir algérien afin de protéger leurs activités, y compris lorsqu’elles sont illégales, et ils ont une grande influence sur la monnaie, notamment en transférant leurs bénéfices en devises étrangères.

5. Cité par Abdellatif Benachenhou, l’Algérie – Sortir de la crise, Éditions Ed-Diwan, novembre 2015.

6. Op. cit., note 5.

7. Op. cit., note 5.

8. Le Quotidien d’Oran du 12 janvier 2017.

9. Hogra : humiliation en arabe dialectal.

10. UGTA : Union générale des travailleurs algériens. FCE : Forum des chefs d’entreprise (patronat).

11. Liberté du 19 septembre 2016.

12. Liberté du 25 septembre 2016.

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