Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 528-529 juin-juillet 2007 *

ALLEMAGNE

" Die Linke ", un nouveau parti entre espérance et adaptation

Cf. aussi : [Allemagne] [Kellner Manuel]

Manuel Kellner

Par Manuel Kellner.

Manuel Kellner est membre de la coordination de la isl (gauche socialiste internationale), une des deux fractions publiques de la IVe Internationale en Allemagne, et membre du nouveau parti Die Linke (La Gauche) à Cologne. Il est aussi directeur pédagogique de l’association de formation SALZ e.V. opérant au niveau fédéral, reconnue comme " proche du WASG " en Rhénanie du Nord-Westphalie, qui demande actuellement la reconnaissance officielle par le nouveau parti Die Linke.

Depuis le 16 juin 2007 à 16.36h, la Linkspartei.PDS (Parti de Gauche. Parti du Socialisme Démocratique) et la WASG (Alternative Électorale pour l’Emploi et la Justice Sociale) n’existent plus. Après deux années de préparatifs, ils ont fusionné formellement pour créer le nouveau parti Die Linke (La Gauche). Le jour précédent avaient lieu les derniers congrès séparés, se prononçant à une large majorité pour l’unification des deux partis.

La Linkspartei.PDS, implanté surtout à l’est du pays, apporte 60 000 membres et la WASG à peu près 11 500. Avant le congrès de fusion, les membres des deux partis avaient été appelés à se prononcer pour ou contre la fusion. Dans la Linkspartei.PDS, une large majorité s’était prononcée pour. Dans la WASG, c’était bien moins clair : seulement un peu moins de 50 % de ses membres ont participé au vote par correspondance écrite, et même avec une large majorité au sein cette moitié des membres du parti, ce n’est en fait qu’une minorité de ses membres qui s’est activement prononcée pour la fusion.

Cela traduit le fait que l’enthousiasme fondateur de 2004 dans les rangs du WASG a perdu son souffle, et il est assez probable qu’une partie des membres du WASG ne seront pas membres du nouveau parti Die Linke. Il ne faut pas oublier l’identité et les racines propres de ce jeune parti, et une partie de ses membres ressent la fusion comme une colonisation par un parti plus fort en nombre, disposant d’un appareil dominant largement, ensemble avec la fraction commune au Bundestag et le personnel plutôt gestionnaire en ex-RDA, le parti fusionné.

Succès électoral régional à Bremen

Mais depuis les élections régionales dans le petit Land de Bremen et depuis que la fusion est ressentie comme donnée établie, il y a un nouvel essor de l’influence et de la dynamique de cette nouvelle Gauche. Revenons d’abord sur les résultats du 13 mai 2007 à Bremen.

Les partis gouvernant y perdaient respectivement 4,1 % (CDU) et 5,5 % (SPD), et les partis d’opposition gagnent : les libéraux du FDP un peu, les Verts 3,6 % pour arriver à 16,4 % (ce qui est beaucoup), et La Gauche (candidature commune de la Linkspartei.PDS et du WASG) gagne spectaculairement 6,7 % pour arriver à 8,4 %. Dans les sondages du jour avant ces élections, on ne lui avait prédit que 5 % des voix !

Ce résultat de La Gauche est significatif à plusieurs égards. Il faut se rappeler que, vers la fin des années 1970, un succès électoral du parti des Verts précisément à Bremen avait annoncé sa percée au niveau fédéral. Et si La Gauche, depuis les deux années d’existence de sa fraction au Bundestag, dans les sondages, était toujours taxée entre 8 % et 10 %, tout le monde savait que l’implantation électorale à l’est y était pour beaucoup, tandis qu’à l’ouest dans beaucoup de régions, La Gauche (c’est-à-dire le Linkspartei.PDS et la WASG ensemble) restait largement en dessous de la barrière des 5 %. Avec des résultats largement au-dessus de cette barrière à l’ouest on peut donc effectivement s’attendre à un nouvel essor électoral.

Le résultat de Bremen est aussi significatif quant au contenu de la campagne électorale qui était clairement oppositionnel, tandis que le Linkspartei.PDS co-gouvernant avec le SPD dans le Land de Berlin, avait perdu presque la moitié des son électorat dans les élections régionales (mais continue à co-gouverner !). Les résultats de Bremen ont donc tendance à encourager celles et ceux qui combattent le millérandisme (1) dans le nouveau parti.

Les sondages récents suivant le congrès de fondation confirment la tendance électorale ascendante de La Gauche. Selon l’institut Forsa, le SPD perd 2 points pour tomber à 25 %, CDU/CSU perdent un point pour tomber à 37 %, et La Gauche gagne un point pour arriver à 12 %, devenant le parti d’opposition le plus fort, dépassant les libéraux (10 %) et les Verts (10 %). Selon l’institut Emnid du 19 juin 2007, qui donne 36 % au CDU/CSU et 28 % au SPD, La Gauche aurait même 13 % et donc 3 points en pourcentage de plus que respectivement le FDP libéral et le parti des Verts.

Perspectives de croissance

Un autre sondage indique de façon beaucoup plus spectaculaire que 25 % de l’électorat allemand " pourrait s’imaginer " d’opter pour La Gauche ! Mais il n’y a pas seulement l’aspect électoral. D’après encore un autre sondage, 10 % des membres du SPD (il ne lui reste plus qu’un peu plus d’un demi-million) " pourraient s’imaginer " de quitter leur parti pour rejoindre " La Gauche ". Et si le SPD est soumis à une érosion de son influence dans le monde syndical, c’est bien Die Linke qui en profite. Un nombre considérable de militants syndicaux, mais aussi une partie des responsables et même des permanents commence à se tourner vers La Gauche. Même une partie des directions syndicales au niveau fédéral commence à traiter La Gauche, aux moins, comme un deuxième interlocuteur au niveau politique. Tout cela n’est pas acquis, mais c’est une tendance réelle confirmée par l’expérience de nos militants syndicaux à nous, surtout dans la métallurgie (IG Metall) et dans le syndicat les services (Ver.di).

Si donc une partie des membres de l’ex-WASG (2000 ? 3000 ?) ne se retrouvera probablement pas au sein du nouveau parti unifié, on peut en même temps s’attendre à un certain afflux de nouveaux membres, en majorité d’origine social-démocrate. Qu’est-ce que cela signifie pour l’évolution du parti et plus précisément pour les tendances clairement anticapitalistes dans le parti ? C’est une question ouverte, car il y a des éléments contradictoires à prendre en compte. Certainement il y aura des gens attirés par la perspective de carrières, surtout au niveau des mandats communaux et régionaux. La routine parlementaire à ses niveaux risque de renforcer les tendances à l’adaptation du parti. D’autre part, cet afflux de membres traduira une avancée de conscience politique vers la gauche, et donc " le combat pour les têtes " de ces nouveaux membres n’est pas perdu d’avance pour les tendances anticapitalistes conséquentes. Et il n’est donc pas perdu d’avance pour nous, qui opposons une stratégie des revendications transitoires à la perspective néokeynésienne dominante dans le parti mais irréaliste dans le cadre du capitalisme contemporain.

Remobilisations

Beaucoup dépendra, comme toujours, du climat social, des mobilisations et du développement de la lutte de classe. La mobilisation contre le sommet des G8 a été un succès indéniable, et avec cela il y a probablement — toute proportion gardée — une partie des nouvelles générations jeunes attirées par des perspectives anticapitalistes radicales. Mais il y a aussi un renouveau de la lutte défensive des salariés, comme le montrent symboliquement plusieurs semaines de grève de celles et ceux de Telekom, menacés doublement par un abaissement nominal drastique de leur salaire et une augmentation des heures de travail non payées. Pour la première fois depuis longtemps, les jours de grève par an montent en flèche en Allemagne. S’ajoute à cela qu’une majorité de la population allemande (tout au moins dans les sondages) se prononce contre l’engagement " en dehors des frontières " de la Bundeswehr (armée allemande) qui, au moins d’après le Grundgesetz (la Constitution de l’Allemagne), n’a d’autre mission que celle de la défense du pays contre d’éventuels assaillants.

L’écoeurement à cause des politiques néolibérales dures, des offensives patronales insolentes, des mesures d’austérité antisociales féroces et des orgies de privatisations déchaînées pourrait en partie s’articuler de façon positive, en se référant à la fois au nouveau parti La Gauche et en créant aussi des ouvertures aux pensées politiques radicales, incluant le marxisme ainsi que les idées stratégiques socialistes allant d’un réformisme radical à un " réalisme révolutionnaire " à la Rosa Luxemburg.

En même temps, il y a toujours un grand risque de voir retomber les participants aux mouvements de protestation et aux mouvements défensifs dans la résignation. Car ils ne peuvent pas gagner. Soit ils perdent, soit ils sont assujettis à de mauvais compromis qui contribuent à affaiblir encore le salariat et ses alliés proches. Aujourd’hui, une vraie lutte de classe, une mobilisation de millions incluant des grèves de masse et une auto-organisation active et démocratique au sein d’une telle mobilisation serait nécessaire pour inverser les rapports de force et pour imposer à la fois la fin des offensives néolibérales et patronales et la réalisation de nouveaux acquis. En même temps, un tel mouvement remettrait à l’ordre du jour des perspectives de transgression du système capitaliste. Personne ne peut prédire s’il y aura une telle mobilisation les prochaines années.

Discours radical et ses limites

Au niveau politique partidaire, de toute façon, pour le moment, une attitude radicale paye. Et c’est surtout Oskar Lafontaine avec son instinct de politicien bien développé qui l’a compris et qui, mieux que tous les dirigeants au sommet du nouveau parti La Gauche, se sert donc d’une rhétorique fortement rebelle et radicale, le situant à l’extrême gauche et peut-être même au delà de ce qu’on pourrait appeler le cadre accepté officiellement par le monde politique établi en Allemagne.

C’est pourquoi Oskar Lafontaine, vers la fin de son discours au congrès fondateur de La Gauche à Berlin, insiste sur la nécessité d’être — ou de devenir ! — " crédible ". C’est une manière diplomatique de dire qu’il n’est pas d’accord avec la politique de co-gouvernance dans le Land de Berlin, où le PDS — et aujourd’hui Die Linke — participe en position subalterne à la gestion néolibérale du SPD. Il comprend bien que cette politique pourrait porter atteinte à l’essor électoral de La Gauche. Mais il faut dire aussi que cela n’empêche pas ce même Oskar Lafontaine de se prononcer pour une éventuelle coalition future avec le SPD (et peut-être les Verts) au niveau fédéral, peut-être même dès 2009 ! Bien entendu, il ajoute toujours que pour cela, le SPD aurait " à changer ". Ce serait son triomphe personnel contre la génération actuelle des dirigeants du SPD qui le traitent en paria depuis sa démission en tant que ministre et chef du parti, et qui, maintenant, sont très nerveux et ne trouvent pas d’issue entre leur rôle inconfortable de partenaire junior des chrétiens conservateurs et la pression croissante à leur gauche. Mais en quoi le SPD changerait-il ? Et qui, le cas échéant d’une majorité arithmétique à la gauche des conservateurs chrétiens et des libéraux en 2009, aura le pouvoir de fixer le diagnostic et de proclamer " suffisant " son changement ? Probablement Oskar Lafontaine, habile politicien et communicateur brillant.

Le combat d’ISL

Nous en tant qu’isl (gauche socialiste internationale — une des deux organisations de la IVe Internationale en Allemagne) participons à la construction du nouveau parti de La Gauche. Un de nos membres, Thies Gleiss, a été élu à la direction fédérale au congrès de fondation. Un autre, Wolfgang Zimmermann, est porte-parole du parti en Rhénanie-Westphalie. Il y en a quelques autres qui ont des fonctions responsables au niveau régional ou local, notamment Hermann Dierkes qui dirige la fraction de La Gauche au parlement communal de Duisburg. Nous sommes décidés de participer à la construction de ce parti sans abandonner nos convictions marxistes-révolutionnaires.

Cela signifie que nous nous battons pour une majorité anti-millérandiste, et en même temps que nous participons à la tendance " Antikapitalistische Linke " au sein du parti. Nous nous efforçons en même temps à encourager un débat stratégique à long terme pour faire comprendre la nécessité de mettre en question le système, ne serait-ce que pour pouvoir défendre de façon conséquente les intérêts des salariés et des laissés pour compte. A cette fin, nous soutenons SALZ e.V., une association pour la formation politique proche du WASG, et, à un autre niveau, nous participons au " Dialogue Marxiste " qui, à la deuxième Conférence Marxiste, du 20 au 22 avril 2007, réunissait 700 personnes à Berlin, qui a créé une coordination plurielle stable pour continuer ce dialogue et qui appelle à une première rencontre après le congrès à Berlin le 13 octobre 2007 à l’occasion du 90e anniversaire de la révolution d’octobre ainsi que du livre sur " L’État et la Révolution " de Lénine.

Certes, les milieux de la gauche révolutionnaire et radicale ressentent pour le moment un effet d’émiettement et de décomposition, lié d’une certaine manière au succès de la Gauche qui risque à sa façon de les marginaliser encore davantage. Une partie de ces milieux était toujours ou se retrouve maintenant en dehors du parti. A Berlin, la BASG — succession à la WASG rebelle de Berlin, qui s’est présentée aux élection régionales contre le PDS et contre l’avis de la majorité de la direction nationale — ne participe pas à La Gauche et continue à lutter sous de nouvelle formes contre sa politique de co-gouvernance. Tout comme notre camarade Angela Klein, à Berlin, nous soutenons cette démarche.

Ensemble avec d’autres, nous appelons à une rencontre de courants et d’individus à sensibilité anticapitaliste conséquente " au sein et en dehors " du nouveau parti le 14 octobre 2007 à Berlin. C’est pour discuter d’un premier bilan de la fusion ainsi que d’activités communes au niveau d’actions extraparlementaires, du travail de formation et de la création éventuelle d’une coordination durable des forces et des individus qui, en Allemagne, veulent, au lieu du système capitaliste, une économie solidaire, une démocratie socialiste.

1. Du nom d’Alexandre Millerand (1859-1943), avocat et journaliste, élu député socialiste de la Seine en 1885. Son entrée au gouvernement de Pierre Waldeck-Rousseau en 1899 suscite la désapprobation de Rosa Luxemburg et de Jules Guesde. Il évoluera de plus en plus à droite et, en 1914, crée la Ligue républicaine nationale qui soutient la guerre impérialiste. Il remplacera Georges Clemenceau à la présidence du Conseil en janvier 1920 puis sera élu président de la République (septembre 1920).

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