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Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Dernières nouvelles décembre 2013 *

ALLEMAGNE

La « Grande Coalition » CDU SPD et les perspectives d’une politique de gauche

Cf. aussi : [Allemagne] [Kellner Manuel]

Manuel Kellner *

La CDU et la CSU (son parti sœur en Bavière) ont conclu un accord avec le SPD pour former une coalition gouvernementale. En matière d’écologie, le texte projette un frein au développement des énergies alternatives. Le salaire minimum serait une avancée s'il n'était pas si faible et lointain. Les concessions sur les retraites sont minimes.

Le bureau régional du SPD en Rhénanie-Palatinat. © Jivee Blau

Le bureau régional du SPD en Rhénanie-Palatinat. © Jivee Blau

L'accord a été approuvé par la CDU dans un « Kleiner Parteitag » (« petit congrès », en fait une sorte de direction élargie). Le SPD a soumis la décision à ses 475.000 membres — ce qui passe pour un bon exemple de démocratie.

Le 14 décembre 2013, le résultat de ce plébiscite de parti va être connu et il est clair, les sondages d’opinion le disent, qu’il y aura une large majorité pour approuver les résultats. Au début, il y avait beaucoup de protestations de sections locales, des jeunesses socialistes, mêmes de sections régionales. Nombre de membres du SPD craignaient de se retrouver encore une fois responsables d’une politique trop droitière, et peut-être surtout que leur parti soit encore plus affaibli électoralement en étant une nouvelle fois le partenaire junior des chrétiens conservateurs sous le commandement de la chancelière Angela Merkel.

Synthèse actualisée Inprecor sur l'Allemagne

La ministre-présidente social-démocrate de Rhénanie du Nord-Westphalie, Hannelore Kraft, considérée comme personnage ascendant dans la hiérarchie fédérale, s’était même faite la porte-parole des mécontents dans le parti. Mais elle a fini par faire volte-face en appelant à se prononcer pour la grande coalition, même si, au cours de la campagne électorale, son parti avait toujours souligné qu’il n’en voulait pas. Ce n’est pas par hasard qu’elle, ainsi que les autres leaders du parti, avaient été mal élus à la direction du parti lors du récent congrès du SPD.

Le caractère « démocratique » du vote de la base du parti doit être fortement relativisé. Quel est le choix, auquel les membres du SPD étaient confrontés ? En fait, ce n’est pas l’accord ou le désaccord avec les quelques 180 pages de l’accord gouvernemental. Tous les leaders du SPD l’avaient déjà signé et ont exprimé leur accord publiquement, avant toute consultation de la « base » du parti. La vraie question, à laquelle les membres avaient à répondre, était en fait la suivante : « Voulez-vous éviter une crise d’agonie de votre parti en ne désavouant pas complètement sa direction et quasiment tous ses leaders connus au niveau fédéral et international ? » Vu sous cet angle-là, le « oui » de la grande majorité des membres du SPD n’est pas vraiment surprenant…

Continuité

Pour l’essentiel, la politique esquissée par cette lettre d’intention, c’est la continuité des grands choix qui avaient déjà caractérisé l’orientation du gouvernement sortant de la chancelière Angela Merkel. Car c’était déjà non seulement un gouvernement de la CDU/CSU avec les libéraux du FDP, mais aussi un gouvernement de « grande coalition » informelle avec le SPD.

En effet, la politique du « frein à l’endettement », c’est-à-dire des cadeaux fiscaux aux grandes entreprises et des « ombrelles » tendus aux banques, au détriment des budgets publics, était conduite au consensus avec la social-démocratie, tout comme la transformation de la Bundeswehr (l’armée allemande qui, d’après le « Grundgesetz », la Constitution allemande, est vouée exclusivement à défendre le pays contre des agresseurs), en une armée d’intervention jouant un rôle de gendarme planétaire en collaboration avec les États-Unis, l’OTAN et les autres alliés de l’Ouest.

En matière d’écologie, le texte de coalition projette une politique absolument rétrograde. C’est le frein au développement des énergies alternatives, et c’est l’ouverture de la boite de Pandore pour la production d’énergie par le charbon. C’est une politique réactionnaire.

Ceci vaut à plus forte raison pour la politique européenne. Le SPD soutient la politique des mémorandums, des programmes d’austérité cruels, imposé à la Grèce, aux pays de l’Union Européenne économiquement plus faibles, victimes des déséquilibres marchands, qui projette des millions dans la misère et le désarroi. Qui plus est, les catastrophes des réfugiés de la Méditerranée, trouvent une réponse unanime des coalitionnaires chrétiens et sociaux-démocrates : renforcer Frontex, renforcer la forteresse européenne, envoyer des drones, et renforcer la propagande dans les pays d’où viennent les gens qui fuient la misère, l’oppression ou la guerre, pour leur dire qu’il ne vaut pas la peine de venir en bateau, parce qu’on meurt ou parce qu’on n’a pas d’avenir et de place dans le paradis européen.

Il est vrai qu’il y a des déclarations d’intention dans le texte d’accord qui pourraient générer des progrès partiels dans le domaine du social. Citons par exemple la Mütterrente, c’est-à-dire l’extension des avantages existants de la rémunération en matière des retraites pour les parents qui ont consacré une partie de leur vie à l’éducation de leurs enfants. Ces avantages n’existaient jusqu’ici que pour l’éducation des enfants nés à partir de 1992. Maintenant, ils doivent aussi s’appliquer aux parents d’enfants nés avant 1992 (l’auteur du présent article pourrait en profiter et en est fort aise...).

Mais il y a d’autres détails de l’accord bien moins réconfortants. La CSU bavaroise, très conservatrice, avait déjà obtenu par vote au Bundestag une sorte de « prime » pour les parents qui s’abstiennent à mettre leurs enfants dans les crèches et jardins d’enfant publics. Cette « prime » sera financée en réduisant les fonds publics destinés à améliorer l’offre publique d’accueil des enfants dans des garderies, toujours et encore notoirement médiocres et arriérés en Allemagne. La grande coalition ne va pas corriger cette situation.

Bien que le FDP libéral n’ait pas obtenu les 5 % des voix nécessaires pour disposer d’élus au Bundestag, les privilèges fiscaux pour les hôteliers introduits sous sa pression par le gouvernement sortant d’Angela Merkel, restent en vigueur. Et la CSU bavaroise a pu imposer son symbole électoral : l’introduction du péage autoroutier uniquement pour les automobilistes « étrangers » (en contradiction avec le droit européen).

Salaire minimum légal

Le salaire minimum brut légal (donc fixé par une loi) de 8,50 € par heure était une des revendications principales du SPD au cour de la campagne électorale. Pendant les négociations, les leaders du SPD ne cessaient de répéter publiquement, qu’ils n’allaient pas céder sur ce point, qu’il n’était pas question d’accepter un salaire minimum en deçà ni la fixation d’un « salaire minimum » par des accords entre les « partenaires sociaux » (organisations patronales et syndicats). Comme le SPD n’a littéralement rien obtenu dans le domaine de son autre revendication principale — le réajustement des impôts sur les gros revenus et la réintroduction d’impôt sur les fortunes — il fallait bien que le résultat des négociations soit présenté de manière voyante avec le « salaire minimum à 8,50 € » (1).

Avant de passer aux ovations, les formulations dans l’accord méritent une analyse précise.

Tout d’abord, il y a en Allemagne 6,9 millions de salariés qui gagnent moins que 8,50 € brut par heure, dont 2,7 millions qui travaillent à temps plein. Un tiers d’entre eux travaille pour des firmes soumises au régime des tarifs fixés par conventions collectives.

Il faut se rendre compte également que, pour une semaine de travail de 40 heures, les 8,50 par heure donnent au maximum 1450 euro par mois. C’est juste la limite légale pour les saisies. Le temps de travail hebdomadaire considéré comme normal étant de 38 heures par semaine, les concernés obtiennent une rémunération au niveau du minimum social. Si leur revenu doit faire vivre une famille, ils auront à le faire compléter par les organes distribuant de l’argent à titre de l’allocation au chômage de deuxième ordre (Arbeitslosengeld II). Un tel revenu, bien entendu, ne génère pas de rémunération de retraite au-dessus du seuil de pauvreté officiel.

Mais seulement une partie des salariés concernés vont jouir du nouveau salaire minimum les prochaines années. Jusqu’à la fin 2016, les tarifs conclus par conventions collectives avec des salaires minimum en deçà de 8,50 € (il y en a notamment dans les services de sécurité, les blanchisseries et dans le secteur gonflé systématiquement du travail intérimaire exploitant les esclaves modernes) restent en vigueur. C’est seulement à partir du 1er janvier 2017 que le salaire minimum sera généralisé. Avant, les syndicats des secteurs concernés pourraient éventuellement résilier une partie des conventions collectives pour obtenir le salaire minimum plus tôt, entrant automatiquement en vigueur dans ces cas-là (mais des « syndicats » jaunes, comme les syndicats chrétiens du CGB, auraient alors le droit de conclure des tarifs avec des salaires en deçà de 8,50 € de l’heure…).

Pour les autres secteurs, les 8,50 € entreront en vigueur à partir du 1er janvier 2015. Si l’on prend en compte un taux d’inflation de 2 % (que la BCE projette), ces 8,50 € n’auront plus qu’un pouvoir d’achat de 7,85 €. Si on ajoute la croissance de la productivité en fait, en 2017 il faudrait un salaire minimum de 9,70 € pour la compenser ainsi que la montée de l’inflation selon des pronostics optimistes…

Mais ce n’est pas tout. D’après l’accord, une commission composée de représentants des organisations patronales et des syndicats ainsi que de « spécialistes » en économie aura à juger en juin 2017 du niveau atteint du salaire minimum pour l’adapter aux circonstances générales. Et l’accord ne fixe pas si cette adaptation va se faire vers le haut ou vers le bas ! La décision de cette commission serait appliquée en pratique dès le 1er janvier 2018.

Tout n’est donc pas si clair dans le domaine de « la grande victoire » du SPD dans les négociations pour l’accord de coalition. Reste qu’il est possible que dans cinq ans, plus personne ne parlera des « nuances » mises en lumière ici, car l’introduction d’un salaire minimum en Allemagne est quand même la principale nouveauté. Les directions syndicales avaient par ailleurs appelé leurs membres dans le SPD à voter pour l’accord de coalition, en insistant particulièrement sur le gain obtenu en matière du salaire minimum.

Si l’on accepte que l’introduction du salaire minimum de 8,50 € n’est pas partiellement fictive, mais réelle, dans le cadre des 22 pays européens qui disposent d’un salaire minimum légal, l’Allemagne se trouve en sixième place, après le Luxembourg (11,10 €), la France (9,43 €), la Belgique (9,10 €), les Pays Bas (9,07 €), l’Irlande (8,65 €), et juste devant la Grande Bretagne (7,78 €). A partir de la 8e place, c’est la vallée des larmes, allant de la Slovénie (4,53 €) en passant par la Pologne (2,92 €) pour arriver à la Bulgarie (0,95 € !).

Dans les statistiques prenant en compte le pouvoir d’achat réel, l’image ne change pas beaucoup. L’Allemagne reste en sixième place après les mêmes pays, mais avec seulement 7,40 €, la Pologne est un peu mieux placée avec 3,78 €, la Bulgarie grimpe à l’avant-dernière place avec 1,90 € et c’est la Roumanie qui est la dernière, avec 1,85 € (1).

Âge de départ à la retraite

La deuxième « grande victoire » du SPD, serait de pouvoir partir à la retraite sans déductions à partir de 63 ans. C’est ainsi que c’est présenté pour le grand public.

Le SPD, qui a été aux côtés d’Angela Merkel un des architectes de l’introduction de la retraite à partir de 67 ans, avait voulu regagner des sympathies en matière de la politique sociale, en disant que des salariés qui auront travaillé durant 45 ans en bénéficiant de l’assurance sociale, devraient quand même avoir le droit à une retraite pleine… Les conservateurs chrétiens du CDU et du CSU devaient donc à « céder » quelque chose dans ce domaine…

D’abord, ceux qui ont pu travailler en continu durant 45 années en bénéficiant de l’assurance sociale deviennent de plus en plus rarissimes. Il s’agit donc d’une réforme dont seule peu de salariés pourraient profiter et leur nombre va aller en décroissant …

Mais le texte de l’accord conclu emploie une formule plus restrictive : il n’est plus question de 45 années d’assurance sociale, mais de 45 années de paiement de cotisations. Il n’est pas clair si ceux qui ont été au chômage et ont touché Arbeitslosenhilfe [allocation de chômage] II » (ne payant pas de cotisations), verrons leurs années de chômage comptabilisées ou pas. Il en va de même pour les années d’éducation, s’il y en a plus que trois, et pour les années de formation professionnelle.

Il faut ajouter qu’à partir de 2015, les retraités jouissant du nouveau règlement, n’auront pas vraiment leur retraite « à 63 ans » sans déductions. Car l’âge minimum du début de la retraite monte peu à peu aussi pour celles et ceux qui ont cotisé pendant 45 ans : en janvier 2015, ce sera déjà 63 ans plus un mois et en 2030 on arrive à 65 ans !

Il y a aussi la Lebensleistungsrente, une sorte de retraite minimum. Il était question d’un montant de 850 €, mais ce chiffre ne figure pas dans le texte de l’accord.

« En principe » l’accord stipule l’introduction de cette nouvelle forme de pension. Mais peut-être sera-t-elle introduite avec un montant minimum inférieur.

Il y a aussi un problème systémique, violemment dénoncé par Norbert Blüm (2), ancien ministre du Travail et du Social, faisant partie de l’aile travailliste de la CDU : Bien en harmonie avec la politique néolibérale de démontage de tout ce qu’il y avait en matière de solidarité institutionnalisée, cette réforme approfondit le mélange de l’assurance sociale et de l’assistance sociale. Les retraites sont en principe financées par les cotisations des salariés. Déjà avant les réformes Hartz, la Arbeitslosenhilfe (allocation chômage, maintenant Arbeitslosengeld II ») était à moitié en dehors de ce système. Maintenant, l’assurance travail pour les sans-emplois de moyenne et longue durée, est devenue une allocation sociale et soumet les concernés à une procédure très répressive de contrôle pour voir, s’ils sont ou pas « dans le besoin ».

La retraite minimum signifie que celles et ceux qui ont une retraite plus basse que la somme fixée — admettons 850 € — auront le droit de faire compléter leur pension jusqu’à ce montant. Mais ce complément sera financé en dehors du système de l’assurance sociale par des moyens fiscaux. Entre autres, ce système signifie qu’un salarié au temps plein au salaire bas ayant cotisé toute sa vie active pour arriver à une retraite de 850 € aura le même montant de retraite qu’un salarié ayant travaillé le même nombre d’années, peut-être bien mieux payé, mais à temps partiel. On peut penser que ce genre de règlements sert surtout au discrédit du système d’assurance sociale pour arriver plus vite à la réalisation du modèle libéral : d’une part une assistance sociale au niveau misérable, et d’autre part la généralisation de la responsabilité privéhe de chaque individu de s’assurer contre les inconvénients de la vieillesse, de la santé ou du chômage en enrichissant des sociétés d’assurance privées.

Quelles perspectives pour la gauche ?

À la lumière de la nouvelle situation, la démocratie au sein du parlement fédéral de l’Allemagne semble précaire. Les partis soutenant le gouvernement de la grande coalition disposent de quelque 80 % des députés au Bundestag. De plus, l’accord signé vise à la « discipline » des parlementaires. On peut y lire que les fractions des partis de la coalition gouvernementale « votent toujours de manière unitaire », et que « des majorités changeantes sont exclues » — un « centralisme » assez autoritaire.

Que signifie ce gouvernement de grande coalition pour les syndicats, pour les mouvements sociaux et pour la gauche politique ?

En principe, le parti Die Linke (La Gauche) est bien placé, puisqu’il dispose de la plus forte fraction oppositionnelle au Bundestag. Cela donne la possibilité d’exploiter à fonds les possibilités de mobiliser l’opinion publique, les mécontents, les mouvements sociaux contre cette confrérie de la politique dominante. Car cette dernière, encore plus que le gouvernement sortant d’Angela Merkel, s’efforcera d’intégrer et de pacifier les directions syndicales.

Mais il y a une petite complication. En pleine négociation avec le CDU et le CSU, la direction du SPD avait annoncé un changement de stratégie. Elle a déclaré publiquement qu’elle n’excluait plus la possibilité d’une coalition avec Die Linke dans l’avenir. En attendant les prochaines élections fédérales, prévues en 2017, cette déclaration vise donc à encourager au sein de Die Linke les forces qui n’aspirent qu’à faire partie d’un gouvernement. Et exiger d’elles, qu’elles imposent un cours d’adaptation… en vue de rendre possible la participation à un gouvernement dirigé par le SPD en 2017.

Le prix en serait très élevé. Tout d’abord en matière de la politique extérieure, car il faudrait se consentir à soutenir des guerres d’intervention. Ensuite, en matière de politique économique et sociale, car il faudrait soutenir une politique de « discipline budgétaire » et donc d’austérité, d’abord au détriment des prolétaires dans les pays plus pauvres, et ensuite au détriment des laissés pour compte en l’Allemagne même.

Le débat dans la gauche allemande doit donc être orienté vers des solutions et des pratiques de solidarité combattant la logique infernale de la concurrence : Pour l’action par en bas, transcendant les frontières des localités, des secteurs et des États, pour l’élaboration de revendications et de plans d’action unitaires pour les syndicats et les mouvements sociaux en Europe, pour un renouveau démocratique, social et écologique de l’Europe politique, qui ne peut que naître d’un mouvement internationaliste des exploités et des opprimés de tous les pays. ■

* Manuel Kellner est membre de la direction de l’Internationale sozialistische linke (isl, gauche socialiste internationale, une des deux fractions publiques de la section de la IVe Internationale en Allemagne) et de la rédaction du Sozialistische Zeitung (SoZ), publication proche de l’isl. Il était de mai 2010 à mai 2012 collaborateur scientifique de Michael Aggelidis, camarade de la isl membre de la fraction de Die Linke au parlement de la Rhénanie du Nord-Westphalie.

Notes

1. Voir WSI, Hans Böckler Stiftung, Pressedienst, 6 novembre 2013.

2. Cf. Süddeutsche Zeitung du 2 décembre 2013.

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