Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 598 octobre 2013 *

ALLEMAGNE

Merkel triomphe, le FDP coule… et après ?

Cf. aussi : [Allemagne] [Kellner Manuel]

Manuel Kellner *

Les partis chrétiens-démocrates conservateurs CDU/CSU et la chancelière Angela Merkel sont les gagnants des élections fédérales en Allemagne. Avec 41,5 % des voix, ils ont obtenu 7,7 % de plus que lors des élections fédérales en 2009. Comment l’expliquer ?

<i>Hier ist die linke</i> ("Voici la gauche"). Photothèque Rouge/Franck Houlgatte

Hier ist die linke ("Voici la gauche"). Photothèque Rouge/Franck Houlgatte

Cologne, le 26 septembre 2013

En Allemagne, la politique de Merkel n’est pas perçue comme celle de la confrontation. On parle même d’une « social-démocratisation » des conservateurs sous Merkel en donnant pour exemples la « sortie du nucléaire » après Fukushima, l’abrogation du service militaire obligatoire, l’amélioration du statut des couples de même genre et l’ouverture relative aux thèmes de la justice sociale… Ces gestes accompagnent l’impression populaire de pouvoir échapper aux conséquences de la crise européenne en étant du côté des plus forts, tout en acceptant la ligne dure contre les populations du sud de l’Europe.

Synthèse Inprecor

S’ajoute à cela la faiblesse de l’alternative proposée par le SPD représenté par Peer Steinbrück, candidat à la chancellerie du SPD. Celui-ci, technocrate froid, partisan avoué de l’agenda 2010 et symbole de l’aspiration à la vie aisée des politiciens en bonnes relations avec le monde du business, n’était pas capable de transmettre de façon crédible les messages du SPD visant à se profiler comme champion de la justice sociale. Le SPD gagne quand même 2,7 %, pour arriver à 25,7%.

À peu près 15 % des voix se sont portées sur des partis qui n’ont pas pu dépasser la barrière des 5 % et n’ont donc pas d’élus : le FDP échoue avec 4,8 % des voix, tout comme la toute neuve Alliance pour l’Allemagne (AfD), qui obtient 4,7 % après avoir centré sa campagne sur la sortie de l’euro ; quant aux autres petits partis, leur total dépasse les 5 %.

Des 61,8 millions d’Allemands qui ont le droit de vote, 71,5 % ont voté. En 2009, c’était 70,8 %. Même si la candidature de nouvelles forces a pu relativiser le poids des boudeurs des urnes, l’abstention électorale reste importante et témoigne du degré d’érosion de la crédibilité du système politique en vigueur.

L’échec du FDP est spectaculaire. S’il parvient de justesse à obtenir des élus avec 5 % dans le Land de Hesse (élection régionale parallèle au scrutin fédéral), au niveau fédéral il tombe dans l’abîme avec 4,8 % des suffrages, perdant 9,8 % en comparaison avec 2009 et disparaissant du Bundestag ! L’image bien méritée de parti clientéliste l’a conduit à la catastrophe. Sa perte de 400.000 voix profite majoritairement à l’AfD, qui prend également quelque 300.000 suffrages à Die Linke et un peu moins au CDU/CSU… L’AfD a assez habilement caché ses motifs chauvins en prétendant que la sortie de l’euro serait dans l’intérêt des pays européens économiquement perdants… Die Linke devrait se demander s’il a été capable d’articuler clairement son opposition à la politique de l’UE au sein de la Troïka…

Un autre fait spectaculaire de ces élections, ce sont les 8,4 % des Verts. Ils ne perdent que 2,3 % par rapport aux élections de 2009, mais après Fukushima et les grandes mobilisations du mouvement antinucléaire les sondages les donnaient à plus de 20 %…

Die Linke (la Gauche) devient la troisième force dans le Bundestag avec 8,6 %. En 2009, Die Linke avait obtenu 11,9 % des suffrages exprimés. C’est donc un recul de 3,3 %… on pourrait parler de défaite. Mais en fait, Die Linke s’en sort bien, vu qu’il était tombé au printemps 2012 en dessous de 6 % dans les sondages et qu’il avait depuis perdu toutes les élections dans les Länder de l’ouest. Dans le Land de Hesse (Francfort), Die Linke se maintient en dépassant pour la troisième fois la barrière des 5 %. De plus, dans les Länder de l’Ouest, où il est bien plus faible que dans les Länder de l’Est, Die Linke dépasse en moyenne les 5 %. On peut donc dire que Die Linke consolide sa position et remonte électoralement en présentant un certain nombre de revendications sociales, démocratiques et antimilitaristes, sans pour autant formuler clairement une alternative globale au pouvoir du capital.

Que vont faire maintenant les stratèges (ou plutôt tacticiens) des partis parlementaires ?

Au Bundestag comme dans le Landtag de Hesse, l’ensemble des élus du SPD, des Verts et de Die Linke ont la majorité, ce qui leur permettrait de renverser la CDU/CSU de Mme Merkel et constituer un gouvernement. Mais le SPD et les Verts ne veulent pas de coalition avec Die Linke. Et si ce dernier fait des avances, il souligne en même temps ses divergences profondes. Pour gouverner avec le SPD et les Verts au niveau fédéral, Die Linke devrait accepter la participation de l’armée, la Bundeswehr aux interventions militaires dans le monde. Pour le moment, ce n’est pas imaginable. L’hypothèse la plus réaliste semble donc être celle d’une « grande coalition » du CDU/CSU avec le SPD. La tradition d’une opposition gauche-droite disparaît ainsi de plus en plus en Allemagne.

Difficultés d’une coalition gouvernementale

Quelques jours après les élections, le débat public en Allemagne tourne autour des conséquences des résultats pour les différents partis, et bien entendu, de la coalition gouvernementale à mettre en place.

Pour la CDU/CSU d’Angela Merkel, le succès électoral est relativisé par la perte de son partenaire préféré, le FDP. Dans la dernière phase avant les élections, celui-ci avait misé sur ce qu’on appelle en Allemagne « les voix empruntés » (Leihstimmen) en affichant que ceux qui veulent Merkel comme chancelière doivent voter pour le FDP. La CDU/CSU ne l’a pas accepté, déclarant que chaque parti lutte pour avoir le plus de voix possible. Et maintenant, les chrétiens-conservateurs sont contraints à deux options, de deuxième ou de troisième choix, qui toutes deux lui imposeraient des compromis soit sur le salaire minimum (SPD), soit sur le changement de cap énergétique (Verts). Et la CDU/CSU ne sait toujours pas si une de ces deux options pourra se réaliser ou s’il faudra de nouvelles élections.

La percée de l’AfD, qui a presque réussi à atteindre la barrière des 5 %, est une menace pour les chrétiens-conservateurs. La liste des leaders et des candidats de cette formation comporte des professeurs d’université (dont des économistes), des avocats, des médecins et des cadres dirigeants d’entreprise. L’AfD est accusée d’être une formation d’extrême droite camouflée, et pas seulement à cause de sa position anti-euro. Par exemple, une de ses affiches s’indigne contre « l’immigration dans nos systèmes de protection sociale », ce qui est un thème typique de l’extrême droite populiste fascisante et des néo-nazis. Les leaders de l’AfD y répondent en citant le programme de la CSU bavaroise… où on peut lire le même propos misérable et révoltant ! Les chrétiens-démocrates conservateurs craignent l’hypothèse qu’une nouvelle formation politique pourrait, à moyen terme, cannibaliser des voix de leur droite.

Dans le SPD, le débat fait rage entre ceux qui s’inclinent devant la solution « responsable » de redevenir partenaire junior de la CDU/CSU sous Angela Merkel et ceux qui rejettent cette option. Il faut dire que le candidat, Peer Steinbrück, avait lui-même très clairement annoncé qu’il était contre cette option et que, de toute façon, il ne serait pas encore une fois ministre sous Angela Merkel. Maintenant, un bon nombre de sections de ville et de représentants régionaux prestigieux du SPD (comme Hannelore Kraft, ministre-présidente en Rhénanie du Nord-Westphalie) s’expriment publiquement contre une coalition CDU/CSU-SPD.

Il y a différentes raisons pour cela, et la plus importante dans les têtes des leaders sociaux-démocrates est probablement d’ordre tactique : c’est la peur de n’avoir aucune possibilité de se profiler en tant que parti dans une telle constellation et de vivre encore une fois une sérieuse érosion de l’électorat. C’est la motivation de ceux qui préfèrent le SPD jouant un rôle d’opposition. On peut penser que la direction du SPD tentera de faire monter les prix — déjà, elle ne demande pas seulement d’inclure le salaire minimum et un ajustement des impôts sur les grands revenus dans le programme gouvernemental, mais aussi d’avoir le même nombre de ministres que la CDU/CSU — et va opter pour le chemin « responsable ». Mais ce n’est pas certain.

Dans le parti des Verts, des têtes sont tombées. Leur résultat est ressenti comme une défaite lourde. Sont désignés comme responsables la direction du parti et de la fraction au Bundestag et surtout Jürgen Trittin, qui aurait donné au parti un profil « trop à gauche ». Cela vise surtout les revendications en matière de politique fiscale. En effet, le parti des Verts n’avait pas seulement demandé plus d’impôts sur les très gros revenus et les grosses fortunes, mais aussi pour la partie de la population la plus aisée, au sens large du mot (à peu près un tiers de la population aurait été concerné par ces revendications) qui est une partie importante de son électorat. Des sondages montrent que les Verts ont perdu des voix dans ce milieu.

Le débat au sein des Verts montre donc une tendance à corriger leur ligne vers la droite. Il ne faut pas trop rivaliser avec Die Linke en matière de politique sociale, entend-on. Il faut viser à devenir plus fort « au centre politique de l’électorat » avec des thèmes qui relient écologie et économie. Et il faudrait sortir de la prison de l’alliance à tout prix avec le SPD, dont le caractère non majoritaire avait déjà été très clair avant les élections (puisque l’option d’inclure Die Linke est exclue).

Mais cela ne signifie pas que l’hypothèse d’un gouvernement « noir-vert » (de la CDU/CSU et des Verts) soit une hypothèse très probable. D’abord, les Verts tout comme le SPD avaient exclu cela très clairement pendant la campagne électorale. Deuxièmement, il y a des raisons de dire que ce serait « trop tôt », vu l’aliénation politico-culturelle héréditaire de l’aile la plus conservatrice des partis de l’Union CDU/CSU, et surtout de la CSU bavaroise. Troisièmement, les divergences quant à la politique énergétique restent quand même de taille, surtout concernant le charbon. Cela dit, comme pour le SPD, personne ne peut prévoir l’issue des négociations pour former un gouvernement, qui vont probablement durer plusieurs semaines ou même des mois.

Die Linke avait réajusté son profil avant la campagne électorale. Entre Gregor Gysi et Oskar Lafontaine, c’était le choix entre le profil plus « réaliste », plus flexible de Gysi vis-à-vis du SPD et des Verts et un profil plus de confrontation, incarné par Lafontaine. Au congrès du parti, c’est Gysi qui l’avait emporté. Brandissant le drapeau de la « fin des disputes publiques nocives au parti », il est ressorti comme le seul porte-parole principal du parti au niveau fédéral. Sahra Wagenknecht est le numéro 2 derrière lui. Si elle est populaire et médiatisée, il faut aussi dire qu’elle a mis de l’eau dans le vin de son profil « de gauche » au sein de Die Linke, parlant par exemple de l’héritage de Ludwig Erhard et de l’ordo-libéralisme qu’il faudrait faire revivre pour combattre l’idéologie néolibérale.

Bien entendu, les porte-parole de Die Linke attaquent le SPD et les Verts, dénonçant le fait que ces deux partis préfèrent un gouvernement Merkel à un gouvernement basé sur la majorité SPD, Verts et Die Linke au Bundestag. Janine Wissler de Die Linke dans le Land de Hesse dit la même chose. Elle fait partie de la gauche au sein de Die Linke.

Mais, surtout en ce qui concerne le niveau fédéral, la réalisation du rêve des partisans de la « Realpolitik » au sein de Die Linke semble peu réaliste pour le moment. Non seulement à cause du « non » catégorique du SPD et des Verts, mais aussi parce que les sondages montrent que seule une petite minorité de l’électorat se prononce pour une coalition « rouge-rouge-verte ». Et les dirigeants principaux de Die Linke, même s’ils sont comme Gysi plutôt « à droite » dans le cadre du parti avec ses divers courants organisés, n’hésitent pas à souligner les divergences importantes entre Die Linke d’une part et le SPD et les Verts d’autre part.

La plus importante de ces divergences concernent la politique internationale. Die Linke est contre la participation de la Bundeswehr aux missions militaires « hors de la zone » et cela vaut, jusqu’à nouvel ordre, aussi pour des missions sous couvert des casques bleus de l’ONU. Die Linke est également contre l’exportation d’armes, alors que c’est une marchandise d’exportation importante pour le capitalisme allemand. S’ajoutent à cela les divergences en matière de politique sociale et économique, qui pourraient cependant devenir l’objet de compromis divers. Dans le cas d’un compromis sur la politique internationale, Die Linke devrait sacrifier des positions profondément enracinées dans son électorat et dans son parti. Cela ne vaut pas seulement pour les courants de gauche en son sein, mais aussi par exemple pour sa base à l’est de l’Allemagne : si dans cet électorat la tendance est à la « Realpolitik » des participations gouvernementales, l’hostilité à un rôle guerrier de la Bundeswehr de par le monde y reste dominante. Mais, à moyen et à long terme, la tendance visant à de prendre le chemin de cette « Realpolitik » également au niveau fédéral (et pas seulement au niveau des Länder, où Die Linke co-gouverne à Brandenburg), se renforcera… Seules des mobilisation populaires pour des solutions solidaires, y compris pour les salariés et les sans-emplois dans les pays économiquement plus faibles de l’Europe, pourrait inverser cette tendance. ■

* Manuel Kellner, membre de l’Internationale sozialistische linke (isl), un des deux courants organisés de la section allemande de la IVe Internationale, collaborateur permanent de la Sozialistische Zeitung – SoZ, était collaborateur scientifique de Michael Aggelidis, député de Die Linke au Landtag de Rhénanie du Nord-Westphalie avant les élections régionales du 13 mai 2012.

Résultats des élections fédérales du 22 septembre 2013

Unions chrétiennes (CDU/CSU, tête de liste Angela Merkel) : 41,55 %, 311 sièges sur 630 (+ 72)

Parti social-démocrate d'Allemagne (SPD, tête de liste Peer Steinbrück) : 25,74 % (192 sièges (+ 46)

Die Linke (tête de liste collective) : 8,59 %, 64 sièges (— 12)

Alliance 90-Les Verts (têtes de liste Katrin Göring-Eckhardt et Jürgen Trittin) : 8,44 %, 63 sièges (— 5)

Parti libéral-démocrate (FDP, tête de liste Philipp Rösler) : 4,76 %, 0 siège, le seuil étant à 5 % (— 92)

Alternative pour l'Allemagne (AfD, tête de liste Bernd Lucke) :  4,70 %, 0 siège (± 0)

Parti pirate allemand (tête de liste Bernd Schlömer) : 2,19 %, 0 siège (± 0)

Parti national-démocrate d’Allemagne (NPD, tête de liste Holger Apfel) : 1,28 %, 0 siège (± 0)

Autres : 2,75 %, 0 siège (± 0)

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