Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 518 juin 2006 *

ALLEMAGNE

S'envoler sans aile gauche ?

Cf. aussi : [Allemagne] [Kellner Manuel]

Manuel Kellner

Manuel Kellner est membre de la coordination de l'internationale sozialistische linke (isl, gauche socialiste internationale), une des deux fractions publiques de la IVe Internationale en Allemagne (l'autre étant le Revolutionär Sozialistischer Bund — RSB, Ligue socialiste révolutionnaire).

Le congrès du Parti pour l'emploi et la justice sociale-l'Alternative électorale (WASG) du 29 avril 2006 marque un tournant dans sa courte histoire. La fusion avec le Parti de gauche-PDS (L.PDS) pour créer en commun un parti de gauche large est une chose décidée et se fera très probablement en juillet 2007. Notons, que ce parti de gauche large existe déjà pour bon nombre de gens qui n'ont pas l'habitude d'étudier les données politiques à la loupe, du fait de l'existence d'une fraction parlementaire commune entre le WASG et le L.PDS au Bundestag (54 députés dont 12 du WASG). Mais c'est surtout la question de l'attitude du nouveau parti face à l'orientation sociale-libérale — et donc celle de sa tactique électorale — qui a divisé le congrès.

Deux fédérations — celles de Berlin et de Mecklenburg-Vorpommern — ont en effet décidé de tirer profit des élections régionales pour condamner la politique des gouvernements régionaux du SPD et du L.PDS. Elles avaient annoncé des candidatures autonomes et donc en concurrence avec le L.PDS. Le motif pour les candidatures autonomes est clair : il s'agit d'une révolte contre la politique du L.PDS qui cogouverne en partenaire junior avec le SPD en appliquant une politique néolibérale, une politique des privatisations et de l'austérité antisociale. Surtout à Berlin, cette politique est spectaculairement aggressive. Par exemple le Land de Berlin a quitté l'association patronale du secteur public pour pouvoir imposer plus aisément le recours au travail non payé et la baisse des salaires réels.

Ce qui semble paradoxal, c'est qu'au sein du WASG tout le monde ou presque critique cette politique (c'est le cas d'Oskar Lafontaine lui-même). Mais la majorité le fait tout en dénonçant tel un sacrilège l'idée de candidatures autonomes et en acceptant l'idée de mesures administratives à l'encontre de ceux qui les prônent. Pour leur part, les « rebelles » soulignent qu'ils veulent un grand parti commun, un grand parti de gauche, mais ils veulent que ce soit un parti crédible qui ne s'aligne pas dans la pratique sur la politique du consensus néolibéral établi. D'autres enfin, s'ils considèrent que la présentation des candidatures en concurrence avec le L.PDS relève de l'aventurisme, n'acceptent pas que la direction fédérale (Bundesvorstand — car la République allemande est une fédération) impose son point de vue aux fédérations par les mesures administratives.

Une « normalisation » du parti ?

Au congrès national du 29 avril la motion excluant le recours à toute mesure administrative contre les fédérations du WASG des Länder de Berlin et de Mecklenburg-Vorpommern, entre autres soutenue par notre camarade Thies Gleiss (membre de la direction fédérale du WASG), a été rejetée par une faible majorité de délégués du congrès. Le congrès a donc soutenu la majorité de la direction fédérale dans sa volonté d'entreprendre tout, y compris des mesures administratives, contre les deux fédérations rebelles. Une grande campagne est menée contre les « sectaires » qui osent « mettre en question » la création de ce nouveau parti de gauche souhaité par des millions de gens. Une campagne accompagnée par une chasse aux sorcières trotskistes…

La majorité au congrès a été arrachée de justesse par l'autorité d'Oskar Lafontaine, qui est intervenu trois fois dans le débat sans avoir formellement le droit à la parole (il n'était pas délégué) et par sa menace, lancée peu avant le congrès, de scissionner le WASG si la direction n'obtenait pas de majorité sur ce point. Et les leaders de la L.PDS, surtout les chefs de son appareil comme Ramelow et Bartsch, l'ont dit et répété : Il faut discipliner vos fédérations rebelles !

Quelques jours après le congrès, la direction du WASG a décidé de destituer les directions des fédérations de Berlin et de Mecklenburg-Vorpommern et de les remplacer par des commissaires. Le député au Bundestag Huseyin Aydin joue ce rôle pour Berlin et son premier acte fut de retirer l'annonce de la candidature du WASG de Berlin. A son nez et à sa barbe, les délégués du congrès de la fédération du WASG de Berlin ont réaffirmé leur volonté de se présenter aux élections régionales du Land de Berlin en septembre 2006. Huseyin Aydin a donc déclaré qu'il ne s'agissait pas d'un congrès, mais d'un « forum de discussion ». Le conflit est, bien entendu, politique. Mais il y a aussi les démarches juridiques réciproques et personne ne sait comment les tribunaux vont se prononcer.

La façon d'agir de la direction du WASG, déjà largement dominée par l'appareil du L.PDS, se répercute dans les régions et dans les villes. Un peu partout on essaye d'isoler, de destituer de toute fonction et de marginaliser les « mauvais esprits ». Déjà, la déception joue, et des membres qui ont une forte identité antinéolibérale, anticapitaliste et/ou antibureaucratique se résignent et quittent le parti. D'autres commencent à s'organiser en tendance.

Offensive libérale

Ces querelles courantes au sein de la gauche ont lieu dans un contexte politique et social marqué par l'offensive libérale. Le gouvernement de la grande coalition CDU/CSU-SPD dirigé par la chancelière Angela Merkel poursuit la politique du gouvernement de Gerhard Schröder (SPD-Verts). La loi « Hartz IV » contre les chômeurs — qui avait provoqué de grandes mobilisations — va être aggravée, car elle est déclarée « trop coûteuse ». Les conditions des chômeurs vont encore empirer en conséquence de la nouvelle loi. Qui plus est, la majorité gouvernementale vient de décider d'une augmentation sensible des recettes fiscales qui touche presque exclusivement les salariés et les démunis, bien que le tout soit couronné par une taxation de la richesse (« Reichensteuer ») tout au plus cosmétique. Au cœur de ces mesures il y a l'augmentation de la TVA à 19 % qui représente, et de loin, le gros des nouvelles rentrées fiscales.

Les syndicats ne sont pas prêts à se mobiliser contre ce gouvernement. La majorité des responsables de leurs directions considère encore et toujours, que « leur » parti (le SPD) est resté au gouvernement et qu'il faut donc rester calme, même s'il n'est plus que le partenaire junior des conservateurs. Au niveau social, le mouvement syndical reste sur la défensive.

Le congrès du DGB qui commence le 22 mai aura lieu sous le slogan « La dignité de l'être humain est notre critère ». Et son président, Michael Sommer, évoquant les millions de chômeurs, de précaires, de pauvres exploités au travail, de déclarer juste avant le congrès : « Même si la situation est difficile, pour les militantes et militants syndicaux ce n'est pas une raison de se résigner. Ensemble, nous luttons pour un monde meilleur, un monde plus juste. Pour que les humains puissent vivre et travailler dans la dignité. Que la dignité ne soit pas seulement un mot, mais qu'elle soit vécue. »

Oui, mais... Les syndicats du DGB allemand, connus pour leur légendaire force organisationnelle, se trouvent dans une crise terrible. Après la réunification allemande, c'est-à-dire l'absorption de la RDA par la RFA en 1991, il y avait plus que 11 millions de syndiqués (les 8 millions de la DGB complétés par ceux des syndicats de l'ex-RDA). Dix ans plus tard, fin 2001 il n'en restait plus que 7,9 millions. Actuellement, il n'y a plus que 6,8 millions de membres au sein des syndicats fédérés dans le DGB. Dans ce cadre, les syndicats de loin les plus forts sont l'IG Metall avec 35,1 % des membres au sein du DGB, suivi par Ver.di (grand syndicat des services publics et privés) avec 34,8 %. Tous les deux viennent de sortir d'un conflit social et de conclure des nouvelles conventions collectives. L'IG Metall, s'appuyant sur la mini-relance économique actuelle, a arraché 3 % d'augmentation salariale nominale et défend grosso modo l'acquis des pauses récréatives dites "de Steinkühler". Ver.di, avec des actions souvent plus dynamiques créant des expériences importantes de lutte collective pour un bon nombre des salariés du public, a « obtenu » que le travail non-payé soit moins élargi que ce que voulait le patronat du secteur public. Alors que les mouvement dans les deux secteurs avaient lieu en même temps, rien n'a été fait pour les mettre ensemble. Qui plus est, les directions ont fui la possibilité d'actions communes comme le diable fuit l'eau bénite, car on aurait risqué un mouvement généralisé, voire— horribile dictu ! — « politisé ».

Le 3 juin, à Berlin, il y aura une manifestation contre le gouvernement Merkel et ses « réformes contre nous ». Il s'agit d'une initiative lancée par une partie du mouvement associatif et social, ainsi que par des militants socialistes et révolutionnaires — nos camarades du RSB, notamment, y sont investis. L'initiative a été reprise par ATTAC Allemagne, par la WASG et par le L.PDS ainsi que par la fraction du Linkspartei au Bundestag, qui se sont joints à l'appel.

Dès le début la petite coordination de syndicalistes de combat a appelé à participer à la manifestation. Le chef de Ver.di, Bsirske, a accepté de prendre la parole pour s'adresser aux manifestants. Mais… les directions syndicales n'appellent toujours pas à la démonstration. L'importance de cette manifestation dépendra donc, comme en novembre 2003, de l'écho de l'appel parmi les Berlinois et les gens de la région autour de Berlin et de la capacité des syndicalistes de combat à mobiliser des dizaines de milliers de travailleurs dans leurs entreprises.

Anticapitalistes du LPDS et du WASG

Il est impossible de prédire si le 3 juin dans les rues de Berlin il y aura 30 000, 100 000, ou plus de manifestants. C'est pourtant important pour l'avenir du nouveau parti de gauche. Un climat « à froid » favorise les forces de l'adaptation opportuniste au sein de la gauche politique. Un climat de révolte et de mobilisation favorisera les « rebelles » qui n'acceptent par l'application du néolibéralisme et de l'austérité antisociale dans la pratique, décorée de l'antinéolibéralisme dans les discours du dimanche.

Les années 2004 et 2005 avaient été marquées par une crise du SPD. Les régionales en 2006 ont montré que cette crise ne s'est pas approfondie et que la « nouvelle gauche » WASG-L.PDS n'a pas pu poursuivre sa dynamique électorale dans les Länder de l'ouest et qu'elle risque de retomber dans le « ghetto » d'avant. L'exaspération de l'électorat populaire s'est plutôt traduit par l'abstention que par le vote à gauche du SPD et des Verts. Pour relancer l'espoir il faudra que des centaines de milliers, voire des millions descendent dans la rue. Mais si la nouvelle force de la gauche politique apparaît de plus en plus comme partie prenante de cette couche politicienne minable qui nous gouverne sous le commandement du grand capital, c'est le désespoir qui risque de l'emporter.

Il y a quelques semaines, un « appel anticapitaliste » a vu le jour. Émanant de personnalités et de courants de gauche au sein du L.PDS (Kommunistische Plattform, Marxistisches Forum, Geraer Dialog/Linker Dialog) il a été signé par 500 personnes dont des militants du WASG. Il est diffusé largement par internet et en brochure. Ses initiateurs appellent à se réunir le 10 juin 2006 à Berlin.

Le 20 mai à Kassel, bien au centre géographique de l'Allemagne, a eu lieu la « conférence de l'opposition de gauche au sein du WASG ». 250 personnes y ont participé, dont une cinquantaine mobilisée par la majorité rebelle du WASG de Berlin. La conférence a adopté une déclaration condamnant les mesures administratives contre les fédérations régionales de Berlin et de Mecklenburg-Vorpommern, revendiquant la construction d'un nouveau parti de gauche large et crédible, gouverné démocratiquement par ses membres et lié aux mouvements sociaux ainsi qu'à la lutte au sein des entreprises, des universités, des écoles et des quartiers, privilégiant le travail extraparlementaire et utilisant les mandats parlementaires pour encourager la mobilisation et l'auto-organisation de celles et ceux d'en bas, rejetant le substitutisme et surtout une politique de cogouvernance avec le SPD et expliquant que d'après le programme du WASG, la participation à un gouvernement n'est acceptable que si ce gouvernement réalise de vrais gains substantiels pour les salariés et les exclus.

Ce congrès a lancé les bases d'un réseau de toutes celles et ceux qui veulent s'engager pour une politique antinéolibérale conséquente défendant les intérêts des salariés et des exclus, tout en menant et en popularisant un débat sur une alternative au capitalisme, sur un « socialisme du XXIe siècle ». A cette fin, le congrès soutient l'association SALZ e.V. (Soziales, Arbeits. Leben und Zukunft), proche du WASG mais indépendante, ouverte pour les idées socialistes et marxistes, ainsi que les présences virtuelles www.linkezeitung.de et www.linkspartei-debatte.de et appelle à co-organiser une large conférence commune en automne, ensemble avec les forces de « l'appel anticapitaliste », qui, pour leur part, sont principalement implantées dans l'est de l'Allemagne.

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