Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 670-671 janvier-février 2020

COLOMBIE

Après l’explosion sociale du 21 novembre 2019

Cf. aussi : [Colombie]

Daniel Libreros Caicedo*

Le 21 novembre, la Colombie a connu une explosion sociale sans précédent dans l’histoire du pays depuis le milieu du siècle dernier.

Dehors Duque le paramilitaire

Dehors Duque le paramilitaire

Contexte En novembre 2019, les syndicats appellent à la grève contre la volonté du gouvernement de flexibiliser le marché du travail, d'ouvrir le fonds de pension public au secteur privé et de reculer l'âge de la retraite.
Après une grève générale, les manifestations pacifiques spontanées ou organisées contre la politique du président de droite Ivan Duque sont réprimées.

Ce jour-là, la Direction nationale de la grève (CNP, Comando Nacional de Paro) a appelé à une marche de protestation contre les annonces de contre-réformes économiques régressives. Le CNP est composé par les centrales syndicales (Central Unitaria de Trabajadores - CUT, Confederación General de Trabajadores - CGT, Confederación de Trabajadores de Colombia - CTC) et par des organisations d’étudiants, de paysans, d’Indiens, de retraités et de militants pour l’environnement qui, ces dernières années, avaient conduit la résistance de ces secteurs sociaux face aux politiques de l’État colombien. L’appel aux mobilisations a été lancé par les centrales syndicales, répétant la configuration des années précédentes : des marches routinières de la fin de l’année visant à peser sur la négociation du salaire minimum avec le gouvernement qui, par obligation légale, doit les convoquer dans cette période. Les limites de la capacité des syndicats tiennent au faible taux de syndicalisation. Ils ne représentent que 4 % du nombre total de salarié·e·s. Ce qui trouve son origine, en partie, dans la législation réactionnaire du travail et aussi dans la criminalisation de la résistance syndicale (1).

Synthèse

En termes de structure interne, cette fragilité dans la capacité de « négociation sociale » renvoie à l’isolement résultant d’une forme d’organisation verticale et autoritaire. Ce qui, en termes de fonctionnement, implique des accords « au sommet » entre les directions syndicales bureaucratisées, les partis de gauche et la gauche sociale non partisane. En outre, leurs plateformes d’action se limitent aux revendications les plus immédiates.

Tout laissait présager une manifestation de routine. Cependant, au cours des semaines précédant le 21 novembre, les tensions sociales qui se sont manifestées ces derniers mois dans les quartiers, les universités, le secteur informel et les chômeurs, ont commencé à converger vers cette échéance. L’actualité internationale y a contribué : au même moment, le mouvement indigène équatorien a eu raison de la tentative d’imposer un plan d’ajustement, et au Chili – pays emblématique du néolibéralisme latino-américain, montré en exemple par les technocrates – a éclaté une gigantesque explosion sociale qui tient encore en échec le gouvernement Piñera. Ainsi, « l’effet de contagion » a encouragé les désespérés de l’un des pays les plus inégaux de la région. L’annonce de plus grands sacrifices imposés à une population de plus en plus appauvrie a renforcé le mouvement d’indignation provoqué par la « routine » des assassinats quotidiens de dirigeants sociaux – sans que l’on n’en trouve les responsables – et la corruption pratiquée par les politiciens et les grands magnats complices afin de se partager le patrimoine public. Le tout, dans le contexte d’une justice muselée par les puissants et qui obéit au principe d’impunité pour ceux-ci.

Pour cette raison, le 21 novembre est devenu une mobilisation massive, incorporant de larges couches de la population qui sont descendues dans la rue pour protester contre les multiples formes d’oppression produites par l’ordre établi et le cynisme de ses représentants politiques. Pour la première fois depuis des décennies, les rues des grandes villes du pays ont vu défiler des millions de personnes malgré le chantage du gouvernement, malgré les proclamations de couvre-feu, malgré les perquisitions sélectives avant les manifestations, bref, malgré les menaces classiques du terrorisme d’État.

Les mobilisations du 21 novembre ont eu le soutien nocturne sonore des cacelorazos (concerts de casseroles) dans les quartiers, un bruit complice des déclarations et proclamations lues dans la rue, confirmant ainsi l’énorme légitimité sociale de la grève. Les jours suivants, les marches et les cacelorazos se sont poursuivies dans les rues, les quartiers et sur les places, accompagnées par la présence de groupes musicaux et théâtraux. Un spectacle de joie collective, de combat et d’art de rue.

Le dimanche 8 décembre, quelque 300 000 personnes ont assisté aux « concerts de grève » dans différents endroits du centre de Bogota, auxquels ont participé des orchestres de jeunes qui ont voulu manifester leur solidarité avec les manifestant·e·s. Lorsque les organisateurs ont demandé des autorisations pour réaliser la journée artistique, la mairie leur a proposé le Parc Simón Bolívar, un lieu dans la ville qui permet la concentration de milliers de personnes, conçu pour ce type de spectacles. Dès lors, les organisateurs ont rejeté l’offre en s’emparant des rues de la ville avec des scènes fixes ou installées sur des camions. Il s’agissait de prolonger la joie dans tout l’espace public, disaient-ils. Ils confirmaient de la sorte qu’existe un sentiment populaire de réappropriation de l’espace public, un sentiment accompagné de la conviction que le temps est venu d’abandonner la peur qui nous a condamnés, pendant des décennies, à en être exclus. Un sentiment de réappropriation qui s’exprime dans les conversations quotidiennes par cette formule symbolique : « Ce pays n’est plus le même après le 21 novembre ».

L’échec du gouvernement dans l’application d’une politique de « sécurité intérieure »

Traditionnellement, la principale justification des élites pour rendre illégale la résistance sociale était de présenter les opposants comme des collaborateurs de la guérilla, utilisant ainsi la guerre civile interne, qui a commencé vers le milieu du XXe siècle. Toute protestation de la part d’une partie de la population était considérée comme liée à la guérilla, ce qui servait de prétexte pour appliquer une législation exceptionnelle, pour arrêter et poursuivre les dirigeants devant les tribunaux.

• Les négociations avec les FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie), « conclues » en août 2016, ont empêché d’utiliser cet argument plus longtemps, ouvrant de nouvelles perspectives au mouvement populaire. Ces négociations n’ont pas porté sur la transition vers des réformes démocratiques, qui représentaient les aspirations de partis, d’organisations ou de personnalités démocratiques qui accompagnent depuis plusieurs décennies la proposition de solution politique au conflit. L’accord de paix a été rejeté lors du référendum du 2 octobre 2016 par une alliance politique de droite dirigée par l’uribisme (du nom d' Álvaro Uribe, président de 2002 à 2010, actuellement sénateur), qui rassemblait le parti conservateur, la majorité de l’Église catholique et les prédicateurs des Églises évangéliques. Ce refus a contraint à de nouvelles négociations entre les parties avec la présence de l’uribisme, ce qui a réduit le contenu des accords qui, en passant par le filtre du Congrès, ont subi des restrictions supplémentaires en termes de contenu. La version finale de ces accords envisageait un système de justice, de vérité et de réparation représenté par la Justice spéciale pour la paix (JEP – chargée de l’ensemble de mesures judiciaires et non judiciaires permettant de remédier au lourd héritage des atteintes aux droits humains dans une société sortant d’un conflit armé ou d’un régime dictatorial), et la Commission pour la vérité. Dans le cas de la JEP, le traitement des personnes qui ont financé la guerre (hommes d’affaires et grands propriétaires terriens) était si bienveillant que le fait de se présenter devant cet organe judiciaire était volontaire. De même, le critère de la « chaîne de commandement » c’est-à-dire la responsabilité des donneurs d’ordre des deux parties a été ignoré et, dans le cas des responsabilités concernant les violations des droits humains commises par des membres des forces armées, est apparue la possibilité d’une amnistie au moyen d’un artifice juridique appelé « renonciation à l’action de l’État ».

• L’agenda économique n’indiquait pas non plus de réformes structurelles. Étant donné que les FARC étaient une guérilla de tradition paysanne et qu’elles étaient présentes dans les zones dites de colonato (les paysans travaillent une terre qui ne leur appartient pas mais à laquelle ils sont attachés et pour laquelle ils doivent payer une rente sous diverses formes au propriétaire, et sont imposés fiscalement par l’État), la question de la terre était au cœur de cette négociation. Cependant, l’accord ne comportait pas de mesures remettant effectivement en question la concentration des terres aux mains des grands propriétaires, qui avait été renforcée durant la guerre aussi bien par la dépossession des paysans que par le recyclage et le blanchiment d’argent (2). Cela a abouti à ce que, dans les zones de colonato où les FARC étaient historiquement présentes, la propriété de fait de sept millions d’hectares soit reconnue aux grands propriétaires. Quant à la création d’un fonds foncier composé de trois millions d’hectares censés devoir être distribués aux paysans pauvres du pays, il est jusqu’à présent resté lettre morte.

L’engagement de l’État à investir dans les régions marginalisées et en proie à des conflits constituait un autre point de l’accord, mais le gouvernement l’a également ignoré sous prétexte de la crise budgétaire actuelle. Comme si cela ne suffisait pas, 170 membres démobilisés des FARC ont été tués à l’intérieur des camps dans lesquels ils sont concentrés – comme le prévoient les accords – après avoir rendu leurs armes.

Malgré ces limites dans la conception et la mise en œuvre des accords, l’uribisme a essayé d’en réduire encore plus le contenu. Le parti du Centre démocratique, auquel appartient l’actuel président Iván Duque, a présenté à la JEP une série d’objections à l’accord de paix prévoyant l’attribution de « circonscriptions spéciales pour la paix » à 16 régions particulièrement touchées par le conflit armé et comptant un grand nombre de victimes individuelles ou collectives. Le but : mettre un coup d’arrêt à la procédure de reconnaissance.

Pour ce qui est de « l’ordre public », le gouvernement actuel a mis en œuvre une politique conçue selon les hypothèses obsolètes de « l’ennemi intérieur ». Il a nommé chef des armées le général Nicacio Martínez. Ce dernier avait été reconnu par le bureau du procureur général comme responsable d’exécutions extrajudiciaires (appelées par euphémisme « faux positifs » par la presse) dans la région des Caraïbes (départements de Guajira et Cesar) en 2006, lorsqu’il était le deuxième commandant et chef de l’état-major de la Brigade située dans cette région (3).

Une fois nommé, Martínez a réintroduit dans les protocoles de l’armée les directives qui ont conduit à la généralisation des exécutions extrajudiciaires, ce qui a été dénoncé par le New York Times, qui a obtenu de sources officielles (4) des informations sur les assassinats et arrestations de personnes dites « suspectes ». Dans ce contexte, l’ancien guérillero des FARC, Dimas Torres, a été assassiné dans la municipalité de Convención, région de Catatumbo, située dans le nord-est du pays. Il a été arrêté par des militaires alors qu’il se trouvait sans défense. Cet assassinat a eu comme particularité le fait d’être connu et d’avoir été dénoncé par les habitants de la localité, ce qui a obligé le général Diego Luis Villegas, commandant des forces spéciales de cette région, à demander publiquement pardon et à le repéter devant la Commission de paix du Congrès.

Par la suite, au début du mois de novembre 2019 lors d’un débat parlementaire, l’opinion publique a appris le résultat tragique du bombardement d’un camp des FARC dites « dissidentes », perpétré fin août à San Vicente del Caguán, dans le département du Caquetá, qui a fait 18 morts. Il est apparu clairement que l’armée était informée avant ce bombardement de la présence de d’enfants dans le secteur ciblé : le commandement de la brigade en avait été officiellement informé par le représentant du Ministère public dans cette municipalité. Pendant des mois, l’armée a caché ce qui s’était vraiment passé lors de ce bombardement. Le débat a conduit à la démission du ministre de la Défense de l’époque, Guillermo Botero (5).

Ces tensions au sein de l’armée et entre les fractions parlementaires du régime au pouvoir confirment l’existence d’une fissure au sein des élites entre l’uribisme, qui défend la politique de « sécurité intérieure », et ceux qui ont accompagné l’ancien président Santos dans les négociations politiques avec les FARC à La Havane. Ces derniers estiment que l’armée doit s’adapter au post-conflit et gagner en légitimité. C’est pourquoi ils exigent également la mise en œuvre des accords dans leur version finale et ont formé un bloc politique qualifié de « Défenseurs de la paix ». Un bloc qui mène des campagnes, parcourant le pays et qui a été rejoint par tous les partis non uribistes, y compris la gauche et les mouvements de défense des droits humains. Ils ont joué un rôle actif dans la formation d’alliances lors des dernières élections régionales qui ont eu lieu le 27 octobre et au cours desquelles les candidats du Centre démocratique ont été battus dans les chefs-lieux de provinces.

Au-delà de ces contradictions inter-élites, l’usure du gouvernement qui poursuit l’option belliciste est évidente. Le rejet populaire face à l’assassinat incessant de dirigeants sociaux et environnementaux ainsi que de membres des communautés ethniques dans les régions périphériques trouve de plus en plus de résonance dans les villes. Le cas des enfants tués dans le bombardement du Caquetá a suscité une indignation collective et a trouvé un écho massif lors de la mobilisation du 21 novembre.

En ce jour de mobilisation nationale, la population a dû faire face à une autre forme de terreur d’État, les brigades antiémeutes ESMAD (Escuadron Movil Antidisturbios), une force de police spécialisée dans la répression des manifestations. Créées en 2007 sous le deuxième gouvernement Uribe, ces brigades sont responsables de la mort de plusieurs personnes et de nombreuses arrestations et passages à tabac. Au milieu d’une explosion sociale comme celle que nous connaissons actuellement, ce comportement arbitraire a suscité un rejet encore beaucoup plus grand. Le 23 novembre, au centre-ville de Bogota, un membre de cette brigade anti-émeute a gravement blessé un lycéen de 18 ans, Dilan Cruz, en lui tirant dessus à bout portant. Dilan est mort quelques jours plus tard dans un hôpital de la ville, devenant un symbole de la résistance actuelle. Le 11 décembre, des membres du même escadron, se servant d’une voiture banalisée, ont tenté d’enlever deux étudiants qui participaient à un rassemblement devant les bâtiments de l’Université nationale. Un citoyen, alerté par les cris des jeunes, a commencé à enregistrer la scène, est monté dans son véhicule et a suivi la « voiture fantôme » jusqu’à la forcer à s’arrêter. Il a contraint les occupants à s’identifier. Ce fait a accru la stupeur des citoyens. De nombreux manifestants ont été tabassés et traduits en justice, d’autres, comme au Chili, ont perdu un œil. Face à ces actes méprisables, l’une des revendications centrales et unificatrices de la grève, ainsi que du mouvement démocratique dans son ensemble, est la dissolution de l’ESMAD, qui, cette fois-ci, n’a pas réussi à mettre fin aux mobilisations dans les rues.

Le « paquet » économique, produit de la crise du néolibéralisme périphérique

La crise économique internationale actuelle a mis en évidence la fragilité du modèle financier extractif en Amérique latine. La chute brutale des cours internationaux des produits de base au cours de la période 2013-2017 a entraîné des déficits commerciaux et budgétaires dans les pays de la région, occasionnant l’augmentation de l’endettement public et privé. Dans ces conditions, et comme cela se produit dans les économies périphériques en période de déclin, les investissements directs étrangers (IDE) ont diminué. Ce tassement est directement lié à la baisse des investissements dans les secteurs extractifs qui deviennent moins rentables et dans celui des investissements de portefeuille parce que la « prime de risque » augmente, ce qui provoque la fuite des capitaux. À la manière d’un cercle vicieux qui se referme sur lui-même, la réduction de l’investissement étranger produit une dévaluation monétaire et une augmentation de la dette qui, selon les normes de la macroéconomie de la domination néolibérale, entraîne des plans d’ajustement dont le but est la contraction de la demande. Mais la population fatiguée d’endurer la dégradation constante de ses conditions de vie s'est soulevée pour les rejeter. Les mobilisations d’octobre en Équateur et au Chili en sont une démonstration. Celles de Colombie font partie du même ras-le-bol face aux ajustements néolibéraux.

Quelques semaines avant la grève, le gouvernement Duque a présenté au Congrès une proposition de réforme fiscale conforme à une politique qui, depuis le début de la mise en œuvre du néolibéralisme au début des années 1990, a augmenté les exonérations d’impôts portant sur les grands capitaux, tout en transférant l’essentiel du poids fiscal sur les couches moyennes et pauvres. Cela dans un pays qui depuis l’année 2000 a dû subir 13 réformes fiscales de ce type, une tous les dix-huit mois. Et dans un pays où la concentration des richesses est une des plus fortes de la région.

Le gouvernement a ajouté à cette proposition celle d’une réforme du code du travail qui vise à introduire plus de flexibilité, au point d’établir des contrats et des salaires à l’heure ; une réforme des retraites favorable aux fonds de pension privés, sur recommandation de l’OCDE ; la création d’une holding financière d’État qui centraliserait toutes les ressources du secteur financier public dans le but de se positionner en tant que concurrent sur le marché financier.

Les exigences du capital transnational pour stabiliser l’économie en crise, après la chute du prix du pétrole, principal produit d’exportation, expliquent le « paquet » proposé par le gouvernement. La Colombie a un déficit dépassant les 4 % du PIB, qui s'est considérablement accru à partir de 2013 avec la chute du prix international du pétrole ainsi que la baisse des IDE. Au cours de la période 2013-2017, il y a eu une forte baisse des prix internationaux du pétrole et, en conséquence, les exportations de pétrole ont diminué de 60,4 % et les IDE dans ce secteur se sont réduits de 41,3 % (6). Malgré la reprise partielle des cours mondiaux du pétrole ces dernières années, le déficit continue de croître (7), de même que la réduction des IDE (8), ce qui a précipité la fuite des capitaux à court terme, statistiquement représentée dans la baisse des investissements de portefeuille (9).

Dans ce scénario récessif, la dévaluation de la monnaie a atteint l’un des niveaux les plus élevés de la moyenne internationale (10), entraînant avec elle la croissance de la dette extérieure, particulièrement grave dans le cas de la dette publique qui atteint déjà 51 % du PIB, avec comme circonstance aggravante que le pays est soumis à une législation, imposée par le FMI, selon laquelle le paiement des intérêts est une priorité dans l’établissement et l’exécution des budgets annuels (11).

Selon l’idéologie néolibérale, l’ajustement économique serait ainsi inévitable. Par conséquent, alors que dans les rues les manifestants réclament une société plus juste, le président et la majorité parlementaire continuent de traiter au Congrès les projets de loi exigés par le capital transnational, ce qui met en lumière la fracture entre population et institutions, de même que l’étroitesse d’une « démocratie représentative » basée sur les clientèles politiques, les lobbies des affaires, et les négociations secrètes, à l'image du néolibéralisme. En Colombie et en Amérique du Sud en général, nous n’assistons pas seulement à la crise du néolibéralisme comme modèle économique basé sur la dépossession, mais aussi à la crise de ses formes de représentation politique.

Les défis posés par la nouvelle situation politique

Depuis le 21 novembre, le pays a vu l’émergence d’un mouvement pluraliste impliquant les salarié·e·s, les habitants des quartiers, les classes moyennes écrasées par les impôts et l’usure bancaire dans les villes. Dans cette convergence sociale, il convient de souligner le rôle des mouvements de jeunesse qui se sont affirmés dans l’affrontement, pour revendiquer des droits et expliciter leur distance face à une guerre qui ne les concerne plus. Ces expressions de la jeunesse ont des antécédents dans les mouvements de résistance universitaire d’il y a quelques années. En 2011, le Conseil national des étudiants (Mesa Nacional Estudiantil) a réussi – grâce à une mobilisation très large – à faire échouer un projet de réforme universitaire promu par le gouvernement de Juan Manuel Santos. Et l’année dernière, un autre mouvement de même nature a réussi à obtenir des ressources budgétaires supplémentaires par rapport à celles prévues par le gouvernement actuel. Mais aujourd’hui, l’éventail de la mobilisation des jeunes est beaucoup plus large. Il inclut la présence de jeunes qui n’ont pas accès à l’université, ou alors ceux qui, ayant obtenu un diplôme, ne trouvent pas d’emploi (12). Il comprend aussi les étudiant·e·s des universités privées, contraints de s’endetter. Il en va de même pour ceux qui, dans les lycées techniques et professionnels, ont reçu des propositions de contrats de travail précaires avant la fin de leurs études, ainsi que pour les jeunes qui, en raison de leur pauvreté, ne peuvent pas terminer les études secondaires et n’ont pas accès aux services de santé privatisés ni ne peuvent prétendre à un minimum de confort dans leur vie.

Comme cela s’est produit dans d’autres parties du monde, avec des mouvements sociaux similaires, ce mouvement de jeunes descend spontanément dans la rue pour protester en utilisant les réseaux sociaux, avec l’objectif de dénoncer les conséquences du néolibéralisme mais sans en connaître ses causes (13). Ces jeunes rejettent les institutions et les partis de l’establishment mais ils ne se sentent pas non plus représentés par les partis de gauche ni par les organisations populaires traditionnelles. Ce mouvement des jeunes n’accepte pas les décisions verticales ni les directions autoritaires. Il cherche à démocratiser les décisions, ce qui donne beaucoup de force à ses actions. En même temps, le mouvement exprime un large pluralisme idéologique au milieu de la dépolitisation à laquelle le néolibéralisme les a condamnés, d’où aussi leur faiblesse.

Au sein de cette pluralité idéologique, il convient de souligner deux questions qui mettent en relief la crise de civilisation à laquelle le capitalisme contemporain nous a condamnés : celle de la destruction de la nature et celle de la préservation de la société patriarcale, fortement contestée par les jeunes femmes universitaires et salariées.

Le mouvement social pluriel qui a accompagné les manifestations du 21 novembre n’a pas pu instaurer un rapport de forces lui permettant d’envisager des ruptures institutionnelles, telles la démission du président ou la convocation d’une assemblée constituante, comme au Chili. Cependant, lors de sa courte existence, il a déjà atteint les objectifs suivants :

• Vaincre la terreur d’État qui, pendant des décennies, a considéré illégales les actions des organisations populaires en appliquant l’État d’exception et en assimilant les manifestants à des appendices de la guérilla.

• Recentrer la résistance sociale dans les villes, à la fois par la manière dont elle a éclos et par les thèmes qu’elle propose dans sa plateforme revendicative.

• Renforcer un mouvement de défense des droits humains qui dénonce les assassinats récurrents de dirigeants sociaux et exige une politique démocratique garantissant la fin définitive du conflit armé.

• Placer l’inégalité sociale au centre du débat politique national en tant qu’expression de la crise que traverse le néolibéralisme à l’échelle internationale.

La Direction nationale de la grève, qui a appelé à la manifestation du 21 novembre, maintient le dialogue avec le gouvernement. Mais les secteurs de la population qui agissent spontanément ou qui appartiennent à une diversité énorme d’organisations sociales, ne se soumettent pas à cet organisme. Toutefois, ils sont dispersés et ne disposent pas de la capacité de devenir une option politique différente.

Pour l’instant, la coordination se fait dans des assemblées de quartier, une forme territoriale de démocratie directe qui répond à la dépossession causée par l’urbanisme néolibéral, qualifiée « d’extractivisme urbain » (14). Ces assemblées de quartier peuvent devenir des expressions supérieures de la démocratie si elles parviennent à se centraliser et à s’articuler avec des mouvements existant à l’échelle nationale qui résistent aux politiques gouvernementales. Ce pari dépendra évidemment de la poursuite de la grève dans les premières semaines de 2020, ce qui semble possible dans les circonstances actuelles, et des défis que l’affrontement avec le gouvernement pose au mouvement. La bataille pour une alternative politique se poursuivra, mais dans un contexte nouveau. Il y a un besoin urgent de coordination unitaire entre ceux d’entre nous qui sont convaincus de la nécessité de préserver une stratégie anticapitaliste.

Bogotá, le 15 décembre 2019

* Daniel Libreros Caicedo, enseignant et chercheur à l’Universitré nationale de Bogotá, est membre du Movimiento Ecosocialista (Mouvement écosocialiste) de Colombie. Cet article a d’abord été publié en français par la revue électronique suisse À l’Encontre (http://alencontre.org/ameriques/amelat/colombie/apres-lexplosion-sociale-du-21-novembre-la-colombie-nest-plus-le-meme-pays.html#more-60952). Traduit de l’espagnol par Ruben Navarro.

Notes

1. Le département des droits humains de la Centrale unitaire des travailleurs (CUT) a dénoncé l’assassinat de 3 000 militants syndicaux depuis la création de cette centrale syndicale au milieu des années 1980.

2. Les niveaux de concentration de la terre dans le pays sont très élevés. 1 % des grands propriétaires ruraux monopolisent 60 % des terres cultivables tandis que deux millions et demi de familles paysannes vivent sur le reste des terres.

3. Au cours du second mandat d’Alvaro Uribe, en 2008, le pays a appris que des membres des forces armées avaient tué des civils sans défense en les faisant passer pour des victimes lors de combats (cf. « El jefe del Ejército de Colombia dirigió una brigada acusada de matar a civiles », El País du 5 juin 2019). Le cas des « faux positifs » a été l’un des scandales militaires les plus notoires sous le premier gouvernement d’Álvaro Uribe. Afin d’obtenir des primes salariales ou des jours de repos compensatoires, selon les manuels reconnus par le Ministère de la Défense, repris à leur tour des manuels de l’armée étatsunienne, des membres de l’armée arrêtaient arbitrairement des jeunes gens pauvres à la périphérie des villes, dont certains handicapés. Ensuite, ils les emmenaient dans les zones de conflit, leur enfilaient des uniformes de guérilla et les abattaient dans le but d’obtenir les compensations promises. Le nombre d’exécutions, selon les organisations sociales et de défense des droits humains, pourrait atteindre 10 000.

4. Les officiers contactés par le New York Times disent qu’ils étaient dans l’armée lors des « faux positifs », il y a déjà plus de dix ans. Un document du 19 février 2019, intitulé « Cincuenta órdenes de Comando » (Cinquante ordres de commandement), dont le New York Times a eu connaissance, exigent des attaques opportunes et massives, meurtrières selon le New York Times (« Falsos Positivos, La denuncia de The New York Times », Revista Semana du 18 mai 2019).

5. La démission a été précipitée, avant que le Congrès ne vote une « motion de censure » : « Une semaine avant que la majorité du Congrès ait fait de lui le Premier ministre de l’histoire de la Colombie à quitter ses fonctions sur une motion de censure, Guillermo Botero a dû se retirer. Dans un bref communiqué, le mercredi après-midi, il a annoncé sa démission… » (« Renuncia Ministro de Defensa », El Tiempo, 5 novembre 2019).

6. Ministère des Finances, Marco Fiscal de Mediano Plazo-2018, p. 127 et suivantes.

7. « Le déficit commercial de la Colombie a plus que doublé en août dernier, passant de 691,7 millions de dollars pour le même mois l’an dernier à 1426,6 millions de dollars » (El Tiempo, 18 octobre 2019).

8. Selon les statistiques officielles, les IDE (investissements directs à l’étranger) ont chuté de 14,1 % en 2018 (8 679 millions de dollars alors qu’en 2017 elle avait atteint 10 109 millions de dollars).

9. Ce type d’investissements a connu un effondrement. En 2018, ils ont chuté de 53,4 %, ce qui confirme que le pays connaît effectivement une situation de fuite de capitaux. Le pays est déficitaire lorsque l’on tient compte de l’écart entre les entrées d’investissements étrangers et les sorties de bénéfices et de dividendes des sociétés transnationales sur plusieurs années, ce qui apparaît dans la rubrique dite « revenus des facteurs » de la balance des paiements. Le solde déficitaire a atteint 11,441 millions de dollars en 2018.

10. En 2014, le taux de change du dollar se situait à 1 800 pesos. À la fin de 2017, il atteignait 3 000 et se situe maintenant à 3 500. Cela confirme la fuite des capitaux.

11. C’est ce qu’on appelle « l’excédent primaire » obligatoire, avant paiement du service de la dette, non seulement dans la conception des budgets publics, mais aussi dans l’élaboration des plans de développement et des politiques publiques.

12. Environ 60 000 bacheliers postulent tous les six mois à l’Université nationale, la plus grande université publique du pays. Seulement 7 000 d’entre eux y sont admis. Le chômage des jeunes atteint des niveaux d’environ 22 %, selon les statistiques et les méthodes officielles.

13. Ces mouvements qui tentent de sortir de la marginalité sociale à laquelle ils ont été soumis par le néolibéralisme ont été caractérisés comme des mouvements de « citoyennetés émergentes ».

14. La réorganisation spatiale des villes par le grand capital immobilier et financier à la recherche de rentes conduit à l’expulsion des populations, tout comme dans les territoires où s’opère l’exploitation d’hydrocarbures et des minéraux. C’est pourquoi il a été qualifié « d’extractivisme urbain ».

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