Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 541-542 septembre-octobre 2008

ARGENTINE — TRIBUNE LIBRE

L’étoile du kirchnérisme s’éteint, une nouvelle scène politique apparaît

Cf. aussi : [Argentine]

Guillermo Pacagnini

Nous publions ici une tribune libre du Mouvement socialiste des travailleurs (MST), qui présente l’analyse de la situation politique et sociale argentine de cette organisation. Le MST est l’une des trois principales organisations d’extrême gauche en Argentine, à côté du Parti ouvrier (PO, également trotskiste) et du PCR (Parti communiste révolutionnaire, d’origine maoïste). Il est issu de l’ancien MAS (Mouvement vers le socialisme), parti qui avait éclaté dans les années 1990 en donnant naissance à plus d’une vingtaine d’organisations rivales. A travers l’Espace pour une nouvelle gauche, le MST a initié une politique de convergence de forces anticapitalistes. Au niveau continental, il participe à un regroupement qui publie la revue Revista de América, aux côtés notamment de Marea Socialista du Venezuela et du MES (Mouvement de gauche socialiste) brésilien, l’un des courants internes du Parti socialisme et liberté (PSOL, au sein duquel militent également les militants de la IVe Internationale regroupés dans le courant Enlace).

Inprecor reviendra dans ses prochains numéros sur la situation politique argentine en donnant la parole à d’autres courants de la gauche.

Guillermo Pacagnini est membre de la direction du Mouvement socialiste des travailleurs (MST) d’Argentine.

L’Argentine ne subit pas seulement les secousses de la danse macabre de Wall Street. Elle traverse, comme conséquence de la révolte agraire qui s’est conclue en juillet dernier par une claire victoire populaire, un autre processus de changement dont les racines sont profondes. Le gouvernement Kirchner a reçu un coup décisif et tout un peuple a constaté l’échec de son modèle politique et économique. Née dans les barrages de routes, les rébellions populaires et d’immenses manifestations de rue, la victoire du mouvement paysan marque un avant et un après. Elle a transformé le climat social et politique au sein d’une population qui n’en peut plus de l’autoritarisme et du mensonge institutionnalisé, ni de cette habitude consistant à lui faire subrepticement les poches.

Une nouvelle situation politique dissipe l’illusion collective fabriquée par le kirchnérisme et met en évidence la permanence de l’étape politique ouverte après l’Argentinazo (1) de 2001. Une crise politique au dénouement incertain, mais à l’horizon désormais obscurci par la crise financière internationale, se développe par en haut. Les exigences des travailleurs et du peuple en termes de salaires, de lutte contre l’inflation et face à d’autres problèmes structurels qui dévoilent le double langage du couple présidentiel (2), se font plus pressantes. Dans le cadre d’un grand débat national, la nécessité d’un autre modèle de pays est à l’ordre du jour, de même que l’opportunité de construire une nouvelle alternative politique afin de l’imposer.

Tous les analystes, par-delà leurs parti pris idéologiques et leurs positions vis-à-vis du gouvernement, admettent ouvertement que la crise internationale a commencé à se répercuter dans notre pays. Ce qu’ils discutent, très préoccupés, c’est jusqu’où elle peut aller, ce que seront ses effets économiques, politiques et sociaux, et, surtout, comment agir dans ce cadre. C’est qu’on est très loin d’un coup de tonnerre dans un ciel serein : c’est une tornade qui approche d’un pays dépourvu de toute protection non seulement économique mais aussi, fondamentalement, politique. Un tournant s’est produit dans la réalité argentine, avec pour point nodal la perte accélérée de base sociale d’un gouvernement qui n’est en exercice que depuis quelques mois. La débâcle d’un modèle devient explicite.

Deux facteurs politiques, qui se sont combinés et renforcés l’un l’autre, expliquent le changement de situation. L’élément déterminant a été le conflit agraire, qui a débuté en mars 2008 et duré 120 jours. Il a eu pour cause l’entrée en scène d’un nouvel acteur social, la petite-bourgeoisie paysanne (3), qui s’est soulevé contre une mesure fiscale profondément régressive et est ainsi devenu le facteur dynamique d’un processus massif de mobilisation et de rupture politique. Ce mouvement a aussi agi comme déclencheur et canal d’expression de la grogne accumulée dans d’autres secteurs urbains, parmi des couches de travailleurs ainsi que des secteurs intermédiaires et populaires qui en avaient assez des problèmes structurels non résolus tels que l’inflation et l’autoritarisme de la Maison Rose (4). Cette combinaison est redoutable pour ceux d’en haut. Il y a eu, outre une victoire écrasante de la mobilisation paysanne, une victoire populaire qui a liquéfié le pouvoir politique du gouvernement, le conduisant par moments au bord de la démission, et blessé à mort le modèle politique et économique qui avait dominé le pays ces cinq dernières années et partiellement amorti les phénomènes issus de l’Argentinazo.

Le spectre de l’Argentinazo

Les 19 et 20 décembre 2001 n’ont pas seulement abattu le modèle néolibéral des années 1990 et renversé cinq présidents en quelques jours, ils ont produit une rupture qui a ouvert une nouvelle étape dans le pays. Ils ont écrasé le vieux régime du bipartisme qui avait dominé l’Argentine durant cinq décennies, en désarticulant totalement l’Union civique radicale (UCR) (5) et en provoquant une crise profonde dans le Parti justicialiste (PJ) (6), les deux partis traditionnels qui se relayaient au pouvoir. Ils ont généré une défiance de masse envers les institutions. Le peuple a exigé des changements de fond et tout a été remis en question. Le pays s’est porté à la hauteur des vents révolutionnaires continentaux mais, malgré des conditions plus favorables, une alternative de gauche révolutionnaire disposant d’un poids objectif dans le mouvement de masse n’a pas surgi, et il n’y a pas eu non plus de phénomènes politiques tels que ceux auxquels on assiste en Bolivie, en Équateur ou au Venezuela.

Nestor Kirchner était un homme politique inconnu. Après qu’on soit allé le chercher en Patagonie pour qu’il vienne apaiser les mécontentements et résorber la crise, il a produit une grande illusion collective. En utilisant un double discours, il s’est présenté comme anti-impérialiste et comme l’ambassadeur des changements qui se produisaient en Amérique latine. Il a montré un visage « nouvelle politique », recomposé la confiance à l’égard de la figure présidentielle, et cédé partiellement aux revendications sociales. Pour ce faire, il a bénéficié d’une conjoncture internationale favorable et d’une réactivation des finances publiques. Dans leurs fondamentaux, les postulats néolibéraux n’ont pas été modifiés, mais Kirchner a réussi à éveiller des illusions et a vendu son double discours, en jouant sur les marges dont il disposait pour retarder les mesures antipopulaires, subventionner les services publics privatisés, acheter l’adhésion de gouverneurs et de maires avec « la caisse des excédents », et mettre sous le tapis les problèmes structurels qui s’accumulaient.

Même s’il a ébloui une partie du dit « progressisme » ainsi que des secteurs issus de la gauche, le gouvernement Kirchner a toujours été structurellement faible. A mesure que le mouvement ouvrier entrait en lutte, qu’il trouvait en son sein de nouveaux dirigeants combatifs et démocratiques, et récupérait des conquêtes en termes de salaires et de conditions de travail, la situation économique commençait à se détériorer. Les tentatives de Kirchner de former un gouvernement « transversal » avec les restes des vieux partis ont échoué, et la face obscure du double discours a commencé à devenir visible.

Par en bas, les revendications se sont multipliées. Par en haut et depuis l’extérieur, face aux gros nuages noirs annonciateurs de tempête, s’exprima une préoccupation croissante quant à la précarité d’un modèle aux pieds d’argile. C’est alors que commencèrent les phénomènes d’usure qui obligèrent au remplacement du président par son épouse, l’actuelle présidente Cristina Fernandez de Kirchner. L’impérialisme et l’establishment local exigèrent la mise en place de règles claires correspondant à un pays normal, et un nouvel agenda pour un nouveau gouvernement. Ils exigèrent que l’on calme les revendications, que l’on déloge les dirigeants ouvriers rebelles, que l’on augmente les tarifs, que les hausses salariales qui « produisaient de l’inflation » soient contenues, et que l’on mette de l’ordre dans les indicateurs mensongers de l’INDEC (7) au moyen desquels Kirchner avait caché la véritable situation du pays.

Cristina Kirchner est arrivée pour tenter cette « normalisation », avec un agenda en cinq points :

1) Optimiser les rapports politiques avec l’impérialisme et payer dès à présent le reliquat de la dette extérieure ;

2) Refonder un « nouveau » PJ pour soutenir le gouvernement ;

3) Recomposer la CGT (8) bureaucratique et obtenir un pacte social avec le patronat afin de contenir les salaires et « contrôler » l’inflation ;

4) Faire agir cette alliance en direction des luttes, en éliminant et/ou criminalisant les nouvelles directions syndicales combatives ;

5) Continuer à faire les poches des secteurs ouvriers, intermédiaires et populaires afin d’alimenter la caisse fiscale, destinée à continuer à acheter les soutiens à ses plans politiques ainsi qu’à faire face préventivement aux sombres perspectives découlant de l’éclatement de la bulle immobilière aux États-Unis.

Mais la révolte paysanne a tout changé. Elle a mis en évidence de façon très crue la face obscure du double discours des Kirchner, minant leur crédibilité et leur pouvoir politique. A présent, l’arrivée de la crise mondiale surprend le gouvernement et le régime alors qu’ils ont la garde basse et ajoute un ingrédient qualitatif à la débâcle en cours.

La révolte paysanne et sa victoire ont transformé la situation

A peine la résolution 125 (9) avait-elle été adoptée que s’est engagée la révolte paysanne la plus puissante depuis des décennies. Bien que la Maison Rose ait parlé de « lock-out » de l’oligarchie terrienne, la vérité n’a pas pu être cachée. Les petits producteurs ont été le moteur d’une mobilisation tournée contre un modèle qui leur laissait de moins en moins de quoi vivre, au bénéfice d’une nouvelle oligarchie : les pools semenciers et les multinationales agroexportatrices, maîtres de la valeur créée dans l’agriculture et amis politiques du gouvernement. Les petits paysans se sont autoconvoqués et ont organisé des centaines de blocages de routes, avec le soutien de villes et de villages entiers. Ils ont débordé les dirigeants des entités traditionnelles de la campagne, les ont obligés à soutenir les mobilisations, et sont parvenus à surmonter leur politique de freinage de la lutte à des moments-clés, en poussant alors le gouvernement dans ses derniers retranchements.

Le gouvernement a échoué dans sa campagne destinée à convaincre la population et à isoler les petits paysans, comme dans toutes les politiques dont il s’est doté pour leur faire mettre genou à terre. Quand bien même il a agité le spectre d’un « coup d’État » et celui d’une offensive de droite, organisé des groupes de choc, mis en branle la gendarmerie ainsi que son appareil clientéliste dans des meetings officiels, il n’est pas parvenu à contrecarrer le mécontentement social et la colère populaire, et moins encore à briser la volonté de lutte des petits paysans.

La majorité de la population a sympathisé avec cette lutte et s’est située en opposition aux Kirchner. Des concerts de casseroles, des manifestations de masse et deux meetings monstres (10), contrastant avec les rassemblements rachitiques et d’appareils organisés en soutien au gouvernement, ont instauré un rapport de forces très clair et montré de quel côté se situait la juste cause. Seule une frange du mouvement politique et social a perdu le nord et cru les mensonges du couple gouvernemental.

Le gouvernement a été obligé de soumettre la résolution 125 au Congrès (11), où il a pu vérifier que cette crise avait miné sa majorité. La mobilisation a également influé sur le Congrès et a finalement fait tomber « la 125 ». Dans le même temps, le capital politique que le kirchnérisme avait accumulé pendant cinq ans s’est envolé. Avec seulement 20 % de bonnes opinions, et 75 % de rejet, les indices de popularité sont les plus bas qu’un gouvernement ait récoltés quelques mois seulement après son installation. C’est un secret de polichinelle que la présidente, dans les moments les plus tendus du conflit puis immédiatement après, s’est trouvée à trois reprises sur le point de démissionner.

Le gouvernement n’est pas parvenu à se remettre de cet échec et il reste extrêmement affaibli. Il y a des divisions et des remises en cause au sein du front patronal qui le soutenait. Le chef de cabinet (12) Alberto Fernandez, bras droit des Kirchner, a démissionné. Le vice-président joue à l’opposition, les groupes parlementaires sont fragmentés, le Congrès a commencé à refléter la crise générale et complique les plans du gouvernement. Le projet politique consistant à recomposer le PJ est en crise, avec des secteurs qui se détachent et passent à l’opposition. La CGT est divisée et la crise s’aggrave au sein de la CTA (13). Même les mouvements sociaux et les secteurs du « progressisme » cooptés par le gouvernement à ses heures de gloire, et qui ont été de fervents défenseurs de la politique officielle contre la mobilisation agraire, se sont mis à ébaucher des critiques. Le couple présidentiel est de plus en plus isolé. Les analystes prévoient non seulement son échec aux législatives de 2009, mais estiment — en manifestant beaucoup de préoccupation — que Cristina Kirchner aura du mal à garantir la stabilité de son gouvernement et même à achever son mandat.

Le phénomène le plus important est sans aucun doute la perte par le gouvernement de sa base sociale. Il y a une rupture politique du mouvement de masse, au sein duquel s’est ouvert un large débat sur la nécessité d’une nouvelle perspective et la recherche d’une alternative politique. La seule force relative du gouvernement Kirchner est que l’on ne voit pas encore de solution de rechange. Les différents secteurs de l’establishment, au sein duquel on parle déjà de « post-kirchnérisme », ont pris note de ce problème majeur, stratégique, pour la survie d’un modèle qui doit maintenant faire face aux effets du tsunami parti de Wall Street.

Un débat à la lumière des faits

Pendant le conflit agraire, alors même que la grande majorité du mouvement de masse s’était mobilisé et/ou avait sympathisé avec la mobilisation paysanne, en tournant le dos au gouvernement, un débat s’est ouvert dans une partie du mouvement politique et social.

Un secteur important de la gauche (14) — dont nous-mêmes — a soutenu les petits producteurs, mais un autre secteur s’est positionné contre leurs revendications. Il a ensuite tiré des conclusions erronées quant à la nouvelle situation, en interprétant mal les processus en cours et en ignorant les immenses possibilités que la gauche a d’intervenir et de faire valoir ses positions dans les luttes et sur la scène politique. En dehors de toute réalité, ce secteur a affirmé que « c’est la droite qui a gagné ».

Au-delà de la polémique avec une frange d’intellectuels du dit camp progressiste, qui ont ouvertement soutenu le gouvernement, il y a eu un débat avec des secteurs tels que les signataires du document « Une autre voie pour surmonter la crise » (15) qui, tout en critiquant le gouvernement, ont appelé à « ne pas être neutres » ; de même avec des secteurs de la gauche sectaire tels que le Parti ouvrier (PO), qui ont appelé à « n’être avec aucun des deux » camps en lutte. Tous ces secteurs ont en commun d’avoir analysé de façon erronée la nature du conflit et de reprendre à leur compte les trois arguments fallacieux sur lesquels le gouvernement a basé sa campagne médiatique : qu’il se serait agi d’un lock-out patronal ; que la mobilisation rurale s’opposait à la répartition des richesses et donc nuisait aux secteurs populaires ; et que si les petits paysans l’emportaient, « c’est la droite qui gagnait ». De cette façon, ils sont tombés dans le piège du gouvernement.

L’exigence de dizaines de milliers de paysans indépendants, ainsi que de localités entières de l’intérieur du pays, était une revendication juste visant à défendre leur travail, leurs terres et leur mode de vie. Par conséquent, le point de départ incontournable afin de développer une politique était de les soutenir. C’est seulement à partir de cette base que l’on pouvait proposer, comme nous l’avons fait, un programme global pour la campagne et pour unir les revendications paysannes à celles des travailleurs. Ceux qui, à gauche, ont appelé à « ne pas rester neutres » ou à « n’être avec aucun des deux », ont tourné le dos à une lutte légitime et, dans les faits, aidé le gouvernement qui est le principal responsable de la concentration agraire et de la vente des terres à l’étranger. Ce faisant, ils ont également renoncé à se doter d’une politique capable de disputer les secteurs ruraux intermédiaires aux directions politiques bourgeoises, et de les gagner à une issue de classe aux côtés des travailleurs.

Les mesures d’ajustement ont été approfondies après le conflit. Le paiement de la dette extérieure, la loi sur les retraites, les hausses de tarifs et des impôts à la consommation, la brutale escalade des prix démontrent aujourd’hui que la « distribution des richesses » n’était qu’un mensonge du gouvernement, comme l’étaient les chiffres de l’INDEC.

L’intensification des grèves et luttes ouvrières et enseignantes en défense des salaires, les émeutes populaires provoquées par la faillite du système ferroviaire, les manifestations étudiantes et lycéennes, la réactivation de la mobilisation agraire après sa victoire du mois de juillet montrent que le mouvement des masses s’est renforcé, tandis que le gouvernement demeure très affaibli, dans de bien plus mauvaises conditions politiques pour appliquer les mesures antipopulaires au moyen desquelles il tente de surmonter la crise.

Ces secteurs de la gauche n’ont en fait jamais compris la force et les ressorts de la mobilisation, et c’est pourquoi ils en comprennent encore moins les conséquences. Il leur est malaisé de saisir ce qui constitue chez les travailleurs un reflet de ce mouvement : le fait qu’il existe de meilleures conditions pour la lutte. Notre parti, le MST, sort en revanche renforcé de ce processus, pour avoir mobilisé dans l’unité avec d’autres forces de gauche et populaires ayant appelé à soutenir les paysans, et pour avoir été partie prenante de chaque moment de cette lutte, notamment lors des épreuves de force qui se sont déroulées dans la rue.

De la révolte agraire à « l’effet jazz »

Alors que les échos de cet échec fracassant résonnaient encore au sein du gouvernement, et que les règlements de compte s’y succédaient, les effets domestiques de l’écroulement financier international ont commencé à se faire sentir, non seulement dans le domaine de l’économie, mais aussi au niveau politique et social. Le gouvernement argentin est contraint de prendre des mesures contre les masses alors même que son capital politique est décimé. Cela va engendrer une crise sociale accrue, ainsi qu’une suite de conflits qui accentueront son érosion.

Du point de vue économique, l’« effet jazz » — c’est ainsi que la présidente a nommé cette crise profonde et durable de l’économie impérialiste — agit sur un modèle qui était déjà en train de faire faillite. Les chimères de « la croissance avec distribution » et de « l’excédent qui déborde sur le peuple » sont tombées : il est évident que ce modèle se caractérise par la concentration et non la distribution des richesses. L’inflation, dont le niveau cumulé depuis le début de l’année frôle les 30 %, est devenue le fait le plus notable, le principal problème économique et social. Les niveaux astronomiques de saccage des ressources naturelles montrent que, contrairement à ce que les Kirchner ont voulu faire croire, l’Argentine n’a rien à voir avec le Venezuela bolivarien. Le modèle apparaît comme épuisé, sans avoir rien résolu des problèmes structurels tels que la faiblesse de l’investissement ou la crise énergétique (qui va coûter des milliards au cours des prochains mois). Bâti en s’appuyant sur les prix internationaux élevés, ce modèle avait permis de doser les mesures d’ajustement les plus impopulaires et d’encaisser des recettes fiscales conséquentes. Mais les choses ont changé.

L’impulsion initiale a pris fin, l’économie a ralenti, la Bourse a chuté lors de plusieurs « lundis noirs ». L’axe du plan kirchnérien, à savoir les recettes fiscales, tombe également. Les caisses se vident, tout comme les réserves de la Banque centrale. Le couple Kirchner a choisi d’insister avec son modèle : augmentation de tarifs, sauvetage de la compagnie aérienne privatisée, mesures contre les retraites, freinage des salaires, paiement cash de 6,7 milliards de dollars aux créanciers du Club de Paris. Quand bien même les engagements financiers sont tenus, le risque-pays qui croît à un rythme comparable à celui de 2001 vient de dépasser la barre des 1 000 points, et le crédit n’arrive pas. Ce qui apparaît, ce sont les symptômes des graves crises frappant la population : difficulté d’accès au crédit, annonces de chômage technique et de licenciements et, bien sûr, renchérissement inhabituel des produits de première nécessité.

Le budget que la présidente a envoyé au Congrès national renouvelle les superpouvoirs autorisant une gestion discrétionnaire des fonds publics. Plus de 10 % des recettes sont destinés au paiement de la dette extérieure, tandis que les dépenses sociales et les contributions aux économies régionales sont réduites. D’autres secteurs bourgeois font pression en faveur d’une dévaluation. Les deux solutions sont contraires aux intérêts de la classe ouvrière et du peuple.

Du point de vue politique, l’épuisement du modèle autoritaire et centraliste du kirchnérisme est évident. L’instabilité économique s’explique en partie par l’incertitude que suscite un gouvernement affaibli et réduit à improviser, alors que la bourgeoisie réclame « un pays normal ». Le « style Kirchner », qui avait partiellement et provisoirement recousu les profondes blessures du régime politique ouvertes par l’Argentinazo, ne passe plus. Cela marque le fait que la crise de 2001, masquée par les années de relative bonne situation économique de la gestion Kirchner, n’a non seulement pas été résolue mais s’est aggravée puisque la « nouvelle politique » se réduit en définitive à un bonapartisme présidentiel quasi monarchique. L’autoritarisme, les superpouvoirs, la prétention à gérer le pays à sa guise en extorquant l’argent de l’excédent et en achetant les soutiens politiques, sont de plus en plus remis en cause. La débâcle en cours oblige à faire passer devant le parlement nombre de mesures que la présidence imposait auparavant par décret, et elle a du mal à les faire adopter.

Une autre conséquence de cette situation nouvelle est le développement des revendications ouvrières et populaires. Même des secteurs de la bureaucratie syndicale se trouvent contraints, sous la pression de la base, de demander des augmentations de salaire excédant largement le seuil fixé par les patrons et le gouvernement (par exemple, 65 % dans l’automobile). Les pressions exercées pour obtenir la réouverture des négociations dans le cadre des conventions collectives font que l’on parle maintenant de l’attribution d’une augmentation fixe déterminée par décret, destinée à faire retomber la vapeur. Les paysans indépendants, pris à la gorge par la chute des prix (le soja a déjà baissé de 40 %), par l’inflation et par la sécheresse face à laquelle le gouvernement n’a pris aucune mesure, recommencent à revendiquer. Des grèves et des manifestations de fonctionnaires et d’enseignants contestent la diminution des budgets dans les provinces et dans la capitale. La tendance est au développement des luttes. Dans ce cadre, une nouvelle couche de militants et de dirigeants combatifs continuera à mûrir.

Une possibilité de produire un changement

L’effondrement du kirchnérisme dissipe l’illusion collective selon laquelle les vents de changement soufflant sur l’Amérique latine auraient atteint l’Argentine. Le double langage est terminé, une issue différente s’impose. Il faut un autre modèle de pays, qui aligne l’Argentine sur le processus de changement continental. Il faut récupérer pour le peuple les ressources naturelles et les services publics privatisés, comme cela a été fait en Bolivie avec le gaz ou au Venezuela avec Sidor (16). Rompre avec la dépendance envers les États-Unis et le Club de Paris, et cesser de payer une dette extérieure qui retrouve des niveaux record. Mettre en place des rétentions (17) différenciées, en nationalisant le commerce extérieur et en jetant les bases d’une réforme agraire. Éliminer la TVA, cet impôt honteux sur la consommation populaire. Taxer les riches des villes et des campagnes pour pouvoir améliorer les salaires, l’emploi, les retraites, pour une santé et une éducation dignes. Convoquer une assemblée constituante afin que le peuple puisse débattre et décider librement de comment réorganiser le pays.

Pour pouvoir lutter afin d’imposer un tel modèle, il faut une nouvelle alternative politique qui se porte candidate au pouvoir et se propose dès à présent d’engager la bataille sur tous les terrains. La fin de l’illusion kirchnériste produit un vide politique. Il en résulte d’importantes possibilités pour avancer vers cette alternative, large et unitaire, par la convergence de la gauche politique et sociale, et avec tous les secteurs qui, provenant de diverses traditions politiques (nationalisme populaire, centre-gauche et autres expressions populaires), se montreront disposés à affronter le gouvernement et à rechercher les points d’accord d’un programme de rupture avec le modèle actuel et de construction d’un nouveau modèle de pays au service de ceux d’en bas.

Le MST et l’Espace pour une nouvelle gauche (18) proposent d’ouvrir ce débat et de commencer à faire des pas vers la formation d’un mouvement large où puissent converger, sans fausses hégémonies et en respectant la diversité, tous les secteurs prêts à rejoindre un projet large, tournant le dos au sectarisme comme à l’opportunisme, et capable de peser au sein du mouvement de masse. Ce ne sera certes pas une tâche aisée. Les pressions sont nombreuses pour bloquer l’apparition d’une telle expression politique. On essaiera de recycler des projets qui ont déjà échoué et qui ne proposent pas de véritable rupture avec le modèle actuel. Mais la nouvelle situation politique qui s’est ouverte dans le pays a posé les bases objectives faisant qu’une telle alternative est désormais possible. La construction du MST est au service de cette proposition.

Notes

1. Nom donné au soulèvement populaire de la fin 2001, qui avait renversé le président de l’époque et débouché sur une situation d’instabilité et de luttes, non résorbée jusqu’à l’accession de Nestor Kirchner à la présidence, en 2003.

2. En 2007, Cristina Kirchner a succédé à la présidence du pays à son époux Nestor Kirchner. Le couple présidentiel prétend incarner un péronisme rénové, de centre-gauche.

3. Les « chacareros », ou fermiers indépendants, définis ainsi par opposition aux très grandes propriétés détenues par l’oligarchie agraire argentine ou par des multinationales du secteur agro-alimentaire.

4. La « Casa Rosada », siège du pouvoir exécutif national, à Buenos Aires.

5. Union civique radicale, parti politique bourgeois qui regroupait la petite-bourgeoisie urbaine.

6. Parti justicialiste, parti politique bourgeois fondé par le général Juan Domingo Perón, qui regroupait la classe ouvrière.

7. Institut national de la statistique et de recensement, dont les indicateurs d’inflation et de pauvreté sont scandaleusement faux.

8. Confédération générale du travail, principale centrale syndicale d’origine péroniste

9. Qui augmentait les impôts retenus à la source sur divers produits agricoles dont le soja.

10. Avec 300 000 participants à Rosario et à Buenos Aires, sans doute s’est-il agi des plus gros rassemblements des dernières décennies.

11. Le Congrès comprend la chambre des députés et celle des sénateurs.

12. Poste équivalent à celui de premier ministre.

13. Centrale des travailleurs argentins (l’autre confédération syndicale avec la CGT), dont le secrétaire général actuel soutient le gouvernement Kirchner.

14. En Argentine où il n’y a ni PS ni PC à influence de masse, l’essentiel de « la gauche » est composé de ce que l’on appellerait en France extrême gauche ou gauche radicale : les organisations trotskistes « morénistes », du nom de Nahuel Moreno, dirigeant trotskistes historique argentin, mort en 1987, issues du Mouvement vers le socialisme (MAS), qui a éclaté après 1989, dont le Mouvement socialiste des travailleurs (MST) est la plus importante, ou d’origine « lambertiste » (Parti ouvrier) et organisations d’origine maoïste (Parti communiste révolutionnaire).

15. Signé par le membres du groupe des EDI (Économistes de gauche) et des dirigeants syndicaux.

16. La principale entreprise sidérurgique du pays, propriété d’une multinationale argentine, qui a été nationalisée il y a quelques mois.

17. Les rétentions sont les taxes à taux fixe retenues à la source sur les produits agricoles. Elles touchent beaucoup plus durement les petits producteurs, d’où l’exigence d’un taux différencié et progressif, augmentant en fonction de la taille des exploitations.

18. L’Espace pour une nouvelle gauche est un front politico-électoral au sein duquel le MST collabore avec divers secteurs politiques, venus notamment du PC, du péronisme ou du mouvement qu’avait constitué l’ancien député et ancien dirigeant du MAS, Luis Zamora.

Vous appréciez ce site ?
Aidez-nous à en maintenir sa gratuité
Abonnez-vous ou faites un don
Qui sommes-nous ? |  Contact | Abonnement | Design et codage © Orta