Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 651-652 mai-juin 2018

ARGENTINE

Qui payera la crise, eux ou nous ?

Cf. aussi : [Argentine]

Claudio Katz

On a toujours su que le président Mauricio Macri gouvernait pour les riches et que son modèle économique déboucherait sur une grande crise. La première affirmation fut corroborée par la redistribution régressive du revenu perpétrée durant ces deux dernières années. La seconde a commencé à se vérifier avec la corrida du change survenue la première semaine de mai 2018.

Un modèle économique basé sur d’énormes déséquilibres externes et fiscaux payés par l’endettement externe est en train de trembler. Tous s’imaginaient que le financement allait durer jusqu’en 2019, mais la fin du film s’est avancée d’une manière imprévisible.

En mars 2018, Wall Street annonça qu’il n’accepterait plus les obligations. Le gouvernement a maquillé ce refus par une annonce trompeuse d’un meilleur financement local, mais les capitaux flottants captèrent immédiatement la signification de cet assèchement. Ils donnèrent les ordres de retrait et la montée irrépressible du dollar commença.

Synthèse

Le financement a été coupé en raison de la défiance des créanciers. Ils ont prévu l’insolvabilité future du débiteur argentin. Raison pour laquelle les analystes ont baissé le pouce, le niveau du risque pour le pays a augmenté et la presse spécialisée décrit des scénarios dramatiques.

La fragilité du secteur externe est le point le plus critique du schéma actuel. Les banques ont retiré les crédits, en notant l’absence future des dollars nécessaires pour soutenir l’endettement. Elles observent l’étendue du déficit externe, qui a dépassé 30 milliards de dollars (5 % du produit intérieur brut, PIB) en 2017.

Le fossé central se situe dans la sphère commerciale. Le déficit de 8 milliards de dollars (en 2017) a battu un record historique. Il a été engendré par les fantaisies libre-échangistes du gouvernement ayant ouvert le marché à toutes sortes d’importations.

Alors que dans le monde se mène une dure négociation sur les tarifs douaniers, l’Argentine s’est transformée en un dépôt pour toute sorte d’excédents. Pire, les exportations ont été freinées, du fait de la montée du taux de change génèrée par les capitaux spéculatifs.

Le déséquilibre sur le plan financier est également dramatique. La sortie de devises accompagne Macri depuis le jour même où il imagina la pluie de dollars, qui n’est pas arrivée. La hausse des bénéfices a été aussi soutenue que la fuite du capital. Ce drainage est cohérent avec l’élimination de toutes les régulations de l’activité financière. Les contrôles du circuit bancaire furent supprimés, à la même vitesse que fut annulée l’obligation de changer en pesos les dollars de l’exportation.

C’est sur ce même manque de protection que repose le cycle financier des fonds profitant de la rentabilité très élevée des obligations argentines. Les taux d’intérêt délirants qu’assure ce négoce détruisent toute possibilité d’investissement productif. Le gâchis des devises a aussi inclus le gaspillage dans le tourisme. Cette hémorragie fut même célébrée par plusieurs ministres comme un merveilleux exemple du « retour au monde ».

Le trou fiscal est aussi impressionnant. Il atteint le pourcentage typique du PIB (6 %-7 %), qui a traditionnellement précipité les grands tremblements de terre économiques. Le gouvernement souligne l’envergure de ce déficit et le présente comme un mal étranger qu’il doit administrer. Avec des gestes de compassion, il affirme qu’il a dû le maintenir pour financer le gradualisme et éviter à la population de plus grands sacrifices. Mais il cache le fait que tous les déséquilibres dérivent du modèle en cours et non du rythme de sa mise en œuvre. S’il avait accéléré la mise en œuvre du chantier néolibéral, le désastre aurait été infiniment supérieur.

Quand les fonctionnaires officiels déblatèrent contre la coutume de « dépenser plus qu’on ne reçoit », ils situent tous les malheurs sur la première composante. Ils oublient que la recette a été sérieusement affectée par la réduction des impôts des exportateurs. Ils ne signalent pas non plus que le blanchiment de l’évasion fiscale ne l’a pas réduit. L’Argentine figure au cinquième rang mondial de ce fléau et la mode officielle de protéger les fortunes grâce à des entreprises « off-shore » illustre qui sont les promoteurs de la fraude fiscale.

Le gouvernement oublie aussi d’enregistrer le fait que le paiement des intérêts détériore les comptes publics. Au cours du premier trimestre de cette année ces paiements ont augmenté de 107 % par rapport à 2017.

Le modèle néolibéral génère les effondrements que le gouvernement ne peut pallier. Le désastre en cours ne fut pas déclenché par le nouveau barème de l’impôt affectant les bénéfices sur les titres, mais par la réaction atterrée de la Banque centrale. En peu de jours, elle a enterré plusieurs manuels de politique monétaire. Elle a recouru à tous les instruments connus pour freiner une corrida et elle n’en a trouvé aucun. Elle en a même appelé sans succès au marché judiciarisé du futur dollar.

La crise internationale n’a pas été jusqu’à maintenant déterminante pour le tremblement argentin. La liquidité financière globale persiste et on n’observe pas une répétition de « l’effet tequila » sur les économies latino-américaines. Certainement, l’augmentation des taux d’intérêt aux États-Unis altère tous les investissements mondiaux. Mais ce réaccommodement a pour le moment des effets limités.

Si l’Argentine vit ce refroidissement comme une grave pneumonie, c’est en raison de la panique suscité par son endettement irréfléchi. Au cours des deux dernières années, le pays a pris la tête du classement mondial d’émission des obligations et il est pénalisé pour ce manque de contrôle. Mais la population n’en est pas responsable. Les coupables, ce sont Macri et les ministres de son cabinet, qui ont grossi les richesses de la classe capitaliste. Pour cacher ce délit, les communicants gouvernementaux accusent tous les « Argentins » d’une escroquerie commise par cette minorité de privilégiés.

Les chiffres de mai 2018 indiquent la gravité de la crise : dévaluation de 20 %, taux d’intérêt de 40 %, pertes de 8 milliards de dollars dans les réserves. La crainte d’un dénouement dramatique s’accentue, avec quelques symptômes de transfert de cette tension aux banques.

Le gouvernement se moque de la population en émettant des messages de tranquillité. Il prétend créer l’illusion d’une simple correction dans la fluctuation du taux de change sans aucune conséquence. Toutefois, il répète que le niveau d’endettement est « bas par rapport au PIB », comme si ces pourcentages génériques (et non la capacité effective des débiteurs à payer) déterminaient l’attitude des créanciers.

Pendant que le discours officiel minimise la crise, à l’étranger les financiers ne prennent pas de gants pour inciter « à s’échapper de l’Argentine » (Forbes). La tranquillité gouvernementale est une stratégie grossière pour éviter le réveil collectif face à cette grave situation.

La décision de revenir au Fonds monétaire international (FMI) confirme l’aspect dramatique de la conjoncture. Une mesure désespérée qui a surpris les dirigeants du FMI eux-mêmes. Elle illustre la panique d’un gouvernement cherchant à tout prix des blindages pour freiner la corrida. La décision fut si improvisée que ce retour fut annoncé sans programme, ni changement de ministre.

Les fonctionnaires se rendent en pèlerinage à Washington sans connaître les conditions des prêts qu’ils y mendient. Dans le contexte de bas taux d’intérêt internationaux et d’une certaine récupération de la crise de 2008, très peu de pays recourent aux services du FMI. Ceux qui choisissent cette issue n’ont pas d’autre refuge.

Synthèse

Il est totalement ridicule d’imaginer l’existence d’un « autre FMI ». Cette institution est toujours gérée par les experts en démolition des conquêtes populaires. Les pays soumis à sa tyrannie vivent dans le pire des mondes, comme le montre le cas de la Grèce qui n’a pas pu se débarrasser de l’audit du FMI.

Les Grecs ont déjà subi quatre sauvetages de leurs banques et trois récessions aigües qui ont fait baisser de 25 % le revenu national. Le taux de chômage frise ce même pourcentage, la dette publique a grimpé à 180 % du PIB et les retraites ont été réduites à 14 reprises.

L’Argentine affronte les mêmes perspectives. Le FMI sera très dur avec notre pays. Des trois variantes de crédits dont il dispose, le FMI n’offrira que la version la plus imbuvable. Il a écarté la ligne flexible (accordée à la Colombie et au Mexique) et la modalité de précaution (utilisée par la Macédoine et le Maroc). Ne sera octroyé à l’Argentine que le stand by connu pour un montant encore inconnu.

Les 30 milliards de dollars demandés par le gouvernement dépassent tous les montant alloués aux 13 pays connaissant des plans de stabilisation. La somme finale arrivera également au compte-gouttes pour éviter sa rapide conversion en devises fuyant à l’étranger.

Chaque portion utilisée de ce crédit sera rigoureusement contrôlée par les envoyés du FMI. Cette révision symbolise le retour brutal aux années 1990. Les experts du FMI reviendront chaque trimestre pour constater leur insatisfaction et exiger de plus grands ajustements.

Il n’y a aucun mystère dans les réclamations immédiates de cette délégation. En décembre 2017, ces experts ont élaboré un ultimatum détaillé pour réduire les dépenses sociales, avec une plus grande flexibilité du travail, une réforme du système de prévoyance et les licenciements dans la fonction publique. La privatisation graduelle de la Sécurité sociale (Administración nacional de la seguridad social, ANSES) et la coupe drastique des budgets provinciaux figurent en tête de cet agenda. Dans les négociations actuelles, ils auraient ajouté un nouveau blanchiment des capitaux et surtout une méga-dévaluation avec une récession permettant de rendre effective l’amélioration réelle du taux de change.

Le rythme et l’application de ce paquet dépendront de l’intensité de la crise, qui sera testée le 15 mai. Ce jour, la Banque centrale affronte une énorme échéance de titres de dette. Son volume total équivaut au montant des réserves et au total de l’argent en circulation. Si une partie de leurs détenteurs décident de liquider ces bons pour se réfugier dans le dollar, la corrida peut atteindre un autre pic de tension.

Si au contraire cette urgence est surmontée par la tentation épouvantable de toucher un intérêt de 40 %, les mêmes alternatatives réapparaîtront dans les prochains mois. Comme le montant de toutes les obligations argentines baisse franchement, il est déjà évident que les institutions officielles (en commençant par l’ANSES), qui ont thésaurisé ces titres, souffriront de leur grande dévalorisation.

Dans n’importe quel scénario, le pacte signé avec le diable FMI mène au précipice l’économie argentine. On aperçoit déjà le cercle vicieux des ajustements qui contractent l’activité productive, détériorent la perception des impôts, suscitent le déficit fiscal et débouchent sur de nouveaux ajustements. L’exemple de la Grèce se profile, avec d’éventuels éléments de stagflation.

Les anticipations de ce cadre débouchent sur le nouveau pic d’inflation annuelle de 30 %. Si les taux d’intérêt ne baissent pas rapidement, la récession sera inévitable. Le gouvernement a coupé 30 milliards de pesos dans les travaux publics, mais le FMI exigera une paralysie totale. Dans les prochains mois, personne ne se souviendra de la fiction statistique d’une moindre pauvreté diffusée par le gouvernement. Il suffit d’observer l’expansion épouvantable de la mendicité dans les rues pour voir quel est le panorama social qu’affronte le pays.

La gestion de cette bombe déposée par le gouvernement dépendra de la mémoire et de la capacité de réaction populaire. Le rejet total de l’accord avec le FMI fut anticipé par les enquêtes antérieures à cette négociation. Parmi les 75 % des personnes interrogées qui rejettent cet accord, figure la grande majorité des électeur·es de Cambiemos, le parti de Mauricio Macri.

Le retour au FMI a une signification émotionnelle énorme. Il recrée tout ce qui s’est passé en 2001. Raison pour laquelle se sont déjà diffusées tant d’analogies avec le blindage de De la Rúa (1). Il est indispensable de transformer ce bagage en rejet actif, en mobilisation et en propositions alternatives.

Le point de départ consiste à gagner la rue pour générer un renversement immédiat du cours actuel. Le climat d’acceptation tacite des dérégulations – propagé par les grands médias de communication – démantèle l’économie. Pour éviter l’aggravation de la crise, il faut réintroduire toutes les régulations éliminées par le gouvernement. Ce sont des mesures basiques d’urgence.

Le contrôle des changes est aussi urgent que l’interdiction de la libre entrée et sortie des capitaux. Les dépôts des petits épargnants doivent être protégés, alors que les grandes banques et les détenteurs de titres dévalorisés doivent en assumer les pertes. Il faut éradiquer tous les mythes sur l’adversité d’un « piège du taux de change ». Les dollars ne sont pas un bien privé librement disponible. Sans contrôle sur leur thésaurisation et leur circulation, il n’y a pas de manière de combattre les corridas.

Synthèse

Au lieu de faire revenir le FMI il faut enquêter sur la dette contractée durant ces dernières années et juger les responsables de cette aventure. Caputo (2), Dujovne (3) et Sturzenegger (4) devraient être traduits devant les tribunaux. Pendant que l’on révise l’état réel des comptes publics, il faut freiner l’hémorragie des devises imposée par le paiement des intérêts. La crise actuelle a commencé avec la soumission aux fonds-vautours et elle ne peut se résoudre sans régler les comptes avec les déprédateurs du Trésor national. La gestion étatique du secteur financier est une condition pour sortir de la situation délicate actuelle.

Seul ce cours permettra de faire retomber le coût de la crise sur les responsables de celle-ci et non sur la majorité populaire. Ce chemin exige une bataille d’idées frontale avec tous les économistes de droite qui ont accaparé la télévision. Ils louent l’accord avec le FMI comme une nouvelle justification du méga-ajustement et le présentent comme une nécessité pour « respecter nos engagements à l’égard du monde ». La même arnaque préparée par le gouvernement pour après 2019 sera exposée comme un acte de responsabilité envers les créanciers.

Mais la faisabilité de cette manœuvre s’est réduite drastiquement. Le scénario politique a changé et les résultats des élections sont loin de l’urgence actuelle. Macri tentera de manier la carotte et le bâton. Il prépare le veto à la loi de restriction des tarifs et il cherchera à copier le modèle brésilien de gouvernement para-institutionnel.

Mais il est conscient de sa faiblesse et il recourra aux gouverneurs des États et au Parti justicialiste (péroniste) pour avoir le même aval envers le FMI, le même aval que celui obtenu pour conclure l’accord avec les fonds-vautours. Ses partenaires lui dont déjà tendu la main au Congrès, en refusant de rejeter le retour au FMI et en approuvant une loi de libéralisation du marché des capitaux en pleine tourmente financière.

L’intensité de la mobilisation définira le vainqueur de la partie. En pleine déconcertation populaire face au tremblement de terre financier, cette réaction est pour le moment limitée. On attend la réapparition de la grande force qui a pris les rues en décembre 2017. Ce potentiel de la lutte pourrait être récupéré dans les batailles contre la hausse des tarifs et le plafonnement des conventions collectives (5). Mais le rejet du FMI occupe maintenant la première place de toutes les revendications.

Il est urgent de freiner la plus grande agression contre les conquêtes populaires de ces dernières années. Le tant annoncé méga-ajustement s’approche finalement. Face à l’artillerie préparée par le gouvernement, le FMI et les capitalistes, il faut ériger les défenses populaires à toute vitesse. Comme cela s’est déjà produit par le passé, à nouveau c’est eux ou nous.

Buenos Aires, le 13 mai 2018

Claudio Katz, économiste, chercheur au Centro nacional de investigaciones científicas y técnicas (CONICET), professeur à l’Université de Buenos Aires (UBA), membre de Economistas de Izquierda (EDI). (Traduit du castillan – Argentine – par Hans-Peter Renk).

Notes

1. Fernando De la Rúa était président de l’Argentine au moment de l’éclatement de la crise bancaire de 2001, provoquée par sa politique. Il a déclaré l’état de siège et ordonné une répression féroce contre les mobilisations populaires (plus de 35 morts les 19 et 20 décembre 2001). Ne parvenant pas à arrêter la rébellion populaire qui criait « Que se vayan todos » (Qu’ils s’en aillent tous »), il a dû se démettre le 20 décembre 2001. Une série de présidents intérimaires lui a succédé, incapables de stabiliser la situation, jusqu’à l’élection de Néstor Kirchner en mai 2003.

2. Luis Andrés Caputo est ministre des Finances du gouvernement Macri.

3. Nicolás Dujovne est ministre du Trésor.

4. Federico Sturzenegger est président de la Banque centrale argentine, nommé par Mauricio Macri le 10 décembre 2015.

5. Le gouvernement Macri tente d’imposer un plafond de 15 % aux augmentations de salaires négociées dans le cadre des conventions collectives. Avec peu de succès : pour faire face à l’inflation, les accords salariaux conclus dans les compagnies aériennes stipulent des augmentations de 24,5 % et de 28 %, ceux du secteur pétrolier de 19 %, rétroactifs à partir du 1er janvier, et les négociations et grèves commencent en mai chez enseignants et dans le secteur public.

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