Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 605-606 mai-juillet 2014

BIOSPHÈRE

La survie de notre espèce est devenue une lutte sociale

Cf. aussi : [Climat] [Ecologie]

Yves Dachy*

Un point de vue sur notre destinée collective

1. Des violences de la nature et de la chance

2. Écologie et politique

3. Difficile chez les anticapitalistes ?

© Jackl

© Jackl

19 juin 2014

« Il faut d’emblée poser la question : que voulons-nous ? Un capitalisme qui s’accommode des contraintes écologiques ou une révolution économique, sociale et culturelle qui abolit les contraintes du capitalisme et instaure un nouveau rapport des hommes à la collectivité, à leur environnement et à la nature ? Il vaut mieux tenter de définir, dès le départ, pour quoi on lutte et pas seulement contre quoi. »

André Gorz, Leur écologie et la nôtre. Mars 1974. (1)

1. Des violences de la nature et de la chance

L’installation de l’homme sur Terre ne fut pas un jeu d’enfant !

Limités par des caractères élaborés en coévolution avec les autres espèces, l’environnement solide, les eaux et l’atmosphère, et confrontés à des cataclysmes bouleversant la biosphère à de nombreuses reprises, les mammifères occupent aujourd’hui la seule planète habitable du système solaire (2). Vulnérables mais chanceux, nos ancêtres ont résisté à de nombreuses convulsions de la nature depuis la fin du Cambrien (il y a 545-500 millions d’années), période marquée par l’apparition des Chordés, ancêtres des Vertébrés d’où se sont dégagés les mammifères. Depuis lors, cinq crises environnementales graves se sont déroulées, avec des événements paroxystiques où notre lignée a frôlé la disparition à au moins deux reprises : il y a 245 et 66 millions d’années.

Dans les huit derniers millions d’années, une crise climatique transforma l’Est africain en savane à la suite d’une modification du régime des moussons. Ce changement climatique local réduisit numériquement la population pré-humaine. En plus de la perte d’un couvert arboré, ils étaient confrontés à un mode de vie dangereusement précaire. La recherche d’une nourriture suffisante et la défense contre les prédateurs appelaient de nouvelles adaptations. Étalée sur des milliers d’années, la réponse fut un développement du cerveau, une bipédie adaptée à la marche et à la course, unique chez les Primates et remarquablement économe en énergie, une disposition du système veineux dans les pieds facilitant à chaque pas le reflux du sang vers le cœur, une denture omnivore et une position du buste et du trou occipital favorisant l’observation de l’environnement et le repos des muscles du buste et des cuisses en position debout. Nous, Primates, étions devenus définitivement bipèdes en libérant nos bras pour de nouvelles activités.

À ces transformations biologiques et morphologiques se sont ajoutés l’apprentissage d’armes et d’outils nouveaux ainsi que l’invention d’un langage support de culture, de mémoire et de diffusion des connaissances. Ces événements, où une pression de sélection agissait au quotidien, ont permis de nouveaux progrès qui allaient se diversifier. Citons sommairement : découverte de nouvelles ressources alimentaires et de techniques pour y accéder comme le bâton à fouir pour la recherche des tubercules, invention de techniques de pêche, fabrication de paniers et de sacs, usages techniques et plus seulement alimentaires de matières d’origine animale (peaux, tendons, os), chasse et défense collectives, divers usages du feu qui fut une grande découverte technologique de l’humanité, organisation tribale, et peut-être, déjà, les premières constructions défensives contre les prédateurs et les intempéries. Dans le dernier million d’années, nos ancêtres procédaient à des actions symboliques ou économiques comme enterrer leurs morts, porter des bijoux et se farder, échanger des marchandises.

Au bout de cette évolution sociale, notre espèce avait opéré une rupture majeure avec la prééminence de l’inné sur l’acquis, en accroissant nos capacités cognitives et nos facultés d’apprentissage. Désormais, les grands prédateurs, cauchemars de nos ancêtres, avaient des raisons de se détourner de nous. Mais surtout, nous avons évité le piège de la spécialisation dans une niche écologique.

Cette démarche aurait été une impasse, comme c’est le cas pour les autres hominidés récemment disparus ou actuellement vivants : chimpanzés, bonobos et gorilles, réfugiés dans des forêts qui rétrécissent sous l’action de cet autre hominidé : l’homme !

Il s’en suivit un nouveau choc évolutif qui conduisit à des comportements sociaux annonçant les civilisations à venir. Pour la première fois, des hommes se rassemblaient au-delà des familles et formaient des groupes organisés et armés, occupaient des sites annonçant l’apparition des villes, fabriquaient des armes de jet plus efficaces, inventaient des pièges, disposaient de spécialistes fabricants d’outils et d’une hiérarchie organisant les activités sociales. Ces progrès, qui ont joué sur des milliers d’années, ne sont pas tous clairement datés par les archéologues, mais présentent l’enchaînement des événements qui se sont succédé sur deux millions d’années, avec une nette accélération dans les 100.000 dernières années. Notre espèce est d’apparition très récente. Connue depuis près de 120.000 ans (35.000 ans en Europe), Homo sapiens a émergé d’un buissonnement de variétés (les Néanthropiens) dont certaines ont subsisté jusqu’à nos jours, possibles surgeons pour de nouvelles espèces si sapiens ne s’était pas étalé sur les continents en commençant un brassage des populations dans les derniers millénaires.

Avec désormais des capacités cognitives étendues comparables à celles de l’homme contemporain, nous étions prêts pour une aventure sociale décisive : la conquête de la planète !

Marcher et penser

Quittant leur berceau africain, plusieurs migrations successives sont arrivées au Moyen-Orient, porte ouverte vers l’immensité de l’Europe et de l’Asie. Des groupes devenus sédentaires ont développé il y a environ 12.000 ans la domestication de plantes et d’animaux (blé et mouton notamment) dans la région que les archéologues nomment le « Croissant fertile » aux alentours du Tigre et de l’Euphrate (actuel Irak).

Le sorgho fut probablement la première graminée sauvage exploitée en Afrique de l’Est depuis 100.000 ans, et plus récemment domestiquée. Mais la grande trouvaille fut la domestication du blé (une graminée), qui n’a cessé d’augmenter le rendement de ses récoltes. D’autres groupes humains réussiront en Chine la domestication du riz (une autre graminée), puis du maïs en Amérique centrale (encore une graminée). Aujourd’hui, 75 % de la nourriture repose sur la culture de plantes modifiées par les pratiques culturales, et quatre d’entre elles (blé, riz, maïs, sorgho) sont les principales sources de l’alimentation humaine.

Ingénieux, nous devenions capables d’aborder la diversité des climats, de l’équateur au cercle arctique. La capacité de stocker des ressources alimentaires et de les protéger des parasites permit une sédentarisation favorisant un accroissement de la population, source de nouvelles migrations. En diversifiant nos territoires, nous cessions d’être menacés en tant qu’espèce par une crise locale, comme ce fut le cas pour la civilisation minoenne en Méditerranée, brisée par des séismes, des éruptions volcaniques et des invasions il y a 3 000 ans. De même, les pasteurs du grand Sahara, qui fut verdoyant, chassés par la désertification durent se réfugier près des côtes environ 5.000 ans avant notre époque. Nous venions de gagner un nouveau combat par notre capacité de résister aux crises écologiques, épidémiologiques ou climatiques en nous étendant sur plusieurs continents. Notre espèce était devenue pérenne et résistante à des crises et à des particularités régionales parfois extrêmes (volcanisme, désertification, environnement glacial) qui ne pouvaient plus menacer la totalité de notre espèce. Elle montrait aussi des capacités de modifications physiologiques comme l’adaptation à l’altitude par modification des caractéristiques sanguines des montagnards des Andes et des plateaux himalayens.

Une assurance vie : la sédentarisation

Passé l’état incertain de chasseurs-cueilleurs, les groupes humains n’étaient plus des êtres faibles et mal armés, grappillant leur nourriture et craignant encore les prédateurs aux crocs blancs. Nous devenions capables de développer une activité agricole collectivement planifiée, ce fut la révolution néolithique, premier âge des cultivateurs et puissant facteur de sédentarisation. Cette nouveauté s’est transmise lentement à l’ensemble de l’Europe et du reste du monde avec le même résultat : une augmentation de la productivité du travail et une meilleure garantie de sécurité alimentaire et sociale. Pour la première fois, une répartition des ressources, la constitution de provisions et une protection collective des femmes gestantes, des malades et des blessés étaient possibles. C’est alors qu’apparurent les premières guerres pour s’approprier le produit du travail d’autrui, conflits impossibles quand les chasseurs-cueilleurs consommaient au jour le jour le produit de leurs collectes. Jusqu’au début du XXe siècle, il existait encore des groupes de chasseurs prénéolithiques notamment en Asie, Australie et Amérique du Sud. Avec l’accès à la propriété d’objets et de territoires convoitables, des guerres ont subsisté jusqu’à nos jours. Aux XIXe et XXe siècles, les habitants de la Tasmanie ou de l’extrême Sud argentin, par exemple, qui ne connaissaient pas les métaux, furent méthodiquement décimés jusqu’au dernier par les arrivants d’origine européenne.

Neanderthal

Homme de Neanderthal.

En Europe, notre lignée retrouva son cousin Homo neandertalensis dont nous avions divergé vers 700.000 ans. Avec d’autres hominidés récemment éteints en Europe de l’Est, les archéologues ont trouvé des indices de cohabitation entre néandertaliens et sapiens, dont il subsiste des traces lisibles dans notre ADN. L’homme de Neandertal disparut dans le contexte de la dernière glaciation, sans qu’on sache s’il fut victime du retour d’un climat tempéré ou d’une confrontation avec Homo sapiens !

Aboutissement d’une longue évolution ponctuée de crises dangereuses, notre espèce, survivante et seule, se voyait confier le destin d’une planète luxuriante qui l’avait générée, pour le meilleur et pour le pire.

Une Terre sous influence

La ronde presque circulaire de la Terre (saisons peu marquées) autour de son étoile et la faible inclinaison de son axe (bonne répartition de l’énergie solaire) font de notre planète un astre idéal pour la stabilité des biotopes. Un Soleil régulier à longue durée de vie comme 60 % des étoiles, gravitant loin du trou noir central dans une zone tranquille, à égale distance de deux bras denses et tumultueux de la galaxie, permit que la planète ne subisse pas d’intenses chocs thermiques, électromagnétiques ou gravitationnels.

L’étoile la plus proche du système solaire, Proxima Centauri, est une naine rouge (12 % de la masse du Soleil) située à la distance respectable de 4,22 années-lumière du Soleil. Elle ne deviendra pas une géante rouge, n’explosera pas et s’éloignera du système solaire dans 33.000 ans. Aucun astre observé dans notre environnement galactique ne se dirige vers le système solaire. Aucun nuage de poussière et de gaz ne se trouve à proximité du Soleil. Les astronomes ont beaucoup de garanties qu’aucune influence dangereuse d’origine galactique ne viendra interférer avec le système solaire dans les millénaires à venir. Pour toutes ces raisons exceptionnelles, notre espèce est parvenue à son état actuel. Désormais, des modifications graves affectant la surface de la planète – à l’exception de désastres naturels localement catastrophiques – ne pourront avoir qu’une origine anthropique ! Cela conforte la nécessité d’une organisation sociale internationale et internationaliste en opposition totale aux ravages capitalistes.

La vie en société déclenche des décisions favorables à la majorité

Dans cette deuxième décennie du XXIe siècle, la mince pellicule gazeuse qui nous héberge présente une température moyenne annuelle proche de 15°C au niveau de la mer, température moyenne qui fut brusquement modifiée en hausse au XXe siècle par les émissions carbonées de gaz à effet de serre. Elle garantit une large bande tempérée humide dans chaque hémisphère, où 70 % de la surface continentale de la planète est défrichée, cultivée, urbanisée. Les gaz de l’atmosphère arrêtent la plupart des rayonnements solaires, notamment ultraviolets, ainsi que les rayons cosmiques très énergétiques. Ces émissions dégradent l’ADN, favorisent les mutations des cellules (cancers) et accélèrent le vieillissement des individus. Notre atmosphère assure une météorologie globalement favorable à l’agriculture sur la majorité des terres émergées et cultivables. Elle garantit une espérance de vie compatible avec l’établissement de sociétés humaines capables d’évolutions culturelles et technologiques sur des millénaires.

Nous ne sommes pas la seule espèce animale vivant en société, mais nous seuls pouvons opérer des choix idéologiques ou des modifications comportementales qui s’expriment périodiquement dans des révolutions technologiques et sociales.

Nous sommes aussi la seule espèce capable de mener des guerres intraspécifiques (qui ne concernent que notre propre espèce), avec de terribles ravages pour la biosphère et nous-mêmes ! L’acquisition d’un cerveau pensant nous a offert des possibilités d’agir sur la nature, et sur notre nature. Longtemps soumis passivement aux lois de la nature que nous ne comprenions pas, nous sommes passés, en quelques millénaires, sous le joug de comportements et de directives édictées par des minorités privilégiées, politiques, religieuses ou militaires, généralement alliées pour la défense de leurs privilèges. C’est malheureusement à travers ce filtre que s’est anthropisée la dimension animale de notre espèce. Depuis Hiroshima, Nagasaki et des centaines d’essais nucléaires effectués sur terre, sous terre, dans l’espace ou sous les eaux, notre espèce est contrainte de se défendre contre elle-même, au niveau mondial. Nous avons accumulé un matériel nucléaire suffisant pour supprimer plusieurs fois les Hominidés répartis sur la planète. Le vieil adage latin « Si tu veux la paix, prépare la guerre » ne correspond plus aux libertés acquises par notre espèce encore en proie au nationalisme. Pour supprimer définitivement le danger nucléaire, notre société devra procéder à une révolution supprimant les risques découlant de sa division en classes sociales antagonistes.

Les effets pervers de l’anthropisation

Les agronomes remarquent un recul mondial du potentiel des sols cultivés, dégradé par la réduction ou la disparition de la biodiversité, empoisonné par les pesticides qui n’existent pourtant que depuis 1945, la pollution azotée et l’acidification de l’atmosphère et des eaux en liaison avec l’excès soudain de CO2. Il reste à vérifier que cette dégradation apparente des sols cultivés est une tendance à long terme ou un événement ponctuel encore mal compris (excès d’intrants ?). L’érosion non maîtrisée (non contrôlée) d’une partie des terres emporte les particules fines et les éléments organiques ; les pénuries d’eau et de mauvais choix de cultures ont ouvert la porte à de dures restrictions alimentaires qui ne s’arrêtent pas dans une partie du monde : comme par hasard, celle qui héberge les paysans les plus pauvres, victimes d’échanges Nord-Sud inégaux et connaissant la mort scandaleuse par la faim. Son amplification est prévisible avec la continuation d’une gestion capitaliste de la planète qui ne prévoit aucune action préventive de protection des sols puisque non rentable à court terme.

Certaines options imposées ou choisies relèvent de manipulations égoïstes ou d’une bêtise bureaucratique exemplaire. Elles apparaissent dans des pays où le débat social est inexistant pour cause de dictatures pathologiques, libérales ou religieuses (souvent les trois ensembles). Par exemple la Libye et l’Arabie saoudite puisent dans leurs réserves d’eau fossile (potable !), non renouvelable, pour cultiver du blé dans des déserts torrides, avec forts apports d’intrants puisque les sables sont constitués pour l’essentiel de grains de quartz dépourvus de matière organique, et arrosage dispendieux sous un soleil de plomb, jusqu’à tarissement des nappes (30 ans). L’arrosage excessif délave le sol des intrants et contraint à l’apport de nouveaux intrants. Un autre problème grave, véritable bombe à retardement, est l’usage massif de certains OGM dans l’agriculture. Il a induit rapidement une tolérance au glyphosate, molécule active du principal déherbant systémique (son nom de marque commerciale la plus connue est Roundup) chez des plantes adventices (plante en concurrence avec les plantes cultivées) ou messicoles (plantes habitant dans les moissons), qui justement sont les moins souhaitées dans les cultures. Nous en sommes mondialement à environ 200 espèces végétales reconnues plus ou moins résistantes au glyphosate ! Nous avons introduit dans l’environnement des gènes nuisibles qui se diffusent dans la végétation, sans que nous sachions en prévoir les conséquences.

Sauver la qualité agronomique des terres

La « révolution verte » du XXe siècle, réalisée à coups d’intrants et de pesticides, dont nous étions si fiers, a précipité l’effondrement de la biodiversité dans les zones cultivées par empoisonnement des sols. De nombreux organismes vivent en symbiose ou procèdent à des échanges indispensables avec d’autres organismes souterrains qui peuvent être invisibles à l’œil nu et dont les fructifications sont appelées des « champignons » par les habitants. Le corps de l’être qui a produit ces « champignons », le mycélium, est atteint par les entrants distribués en surface et les plantes auxquelles ils sont liés en pâtissent. D’autre part, un déclin massif de la faune réduit la densité naturelle de la pollinisation. La disparition accélérée depuis les années 1990 des pollinisateurs sauvages prépare de profondes transformations régressives de la flore, avec de nombreuses conséquences graves. Depuis près de 100 millions d’années, les plantes à fleurs et les insectes se sont adaptés mutuellement dans le processus de la pollinisation. Pour un botaniste, une fleur est un terrain d’atterrissage pour les pollinisateurs. La fleur se signale par ses couleurs, sa taille, son parfum et les récompenses nourrissantes qu’elle peut offrir en contrepartie de l’apport de pollen. Les pollinisateurs disparaissant, de nombreuses espèces végétales n’ont pas d’alternatives et connaîtront une crise mondiale avec disparitions d’espèces (certaines plantes très anciennes, comme les résineux, sont pollinisées par le vent).

Des espèces végétales marquent par leur disparition ou leur soudaine abondance, les changements profonds introduits dans la composition des sols. Les européens nés dans les années 1960 ou plus tôt, se souviennent des bleuets, maintenant éradiqués par les nitrates, tandis que les coquelicots (nitrophiles) devenus très abondants, rougissent les campagnes au printemps. Un danger considérable nous menace : si la biodiversité continue à s’effondrer au rythme actuel, nous ne pourrons plus cultiver certaines plantes sans recours à des méthodes de pollinisation artificielle. En Chine, la folie productiviste de la bureaucratie chinoise a suffisamment éradiqué les insectes des campagnes pour que des vergers doivent maintenant être pollinisés manuellement sous peine de ne récolter presque aucun fruit !

Cette démarche insensée ressemble à l’usage qui a été fait des antibiotiques dès leur apparition : un usage massif par le corps médical, les vétérinaires et les éleveurs. La pénicilline du Dr Alexandre Fleming fut reçue comme un miracle. Dans le moindre dispensaire, on faisait appel à « la pénicilline » (il en existe plusieurs molécules différentes). Le résultat de ce comportement est effrayant. En moins de 30 ans sont apparus des bacilles résistants à la pénicilline, puis d’autres polyrésistants à plusieurs antibiotiques de nouvelles générations. Nous arrivons à un tournant où les techniques pasteuriennes semblent marquer le pas ! La multiplication et la diversité de bacilles antibiorésistants favorisent un retour de la tuberculose qui était presque éradiquée et devient un phénomène de masse en Inde, Chine et en Russie, avec retour de foyers en Afrique. Ce phénomène est accentué dans les pays pauvres et surpeuplés. Enfin, la persistance de guerres, la corruption et les pillages détruisent l’accumulation primitive du capital et maintiennent les locaux de soin et les pratiques médicales à un niveau désastreux dans les régions pauvres.

Une nouvelle menace : l’usage massif des intrants et la production des biocarburants

Confrontés à une baisse des rendements qui est faible mais leur fait peur, les agriculteurs augmentent les apports d’engrais dans des proportions telles que la pollution azotée s’accroîtrait de 25 % d’ici à 2050, alors qu’elle pourrait être réduite jusqu’à 50 % sans modifier sensiblement les rendements globaux. Avec une telle croissance de la pollution azotée et phosphatée, l’eutrophisation (prolifération d’algues nitrophiles) jusqu’ici connue des eaux douces polluées commence à gagner les mers, par ailleurs en voie d’acidification par excès de CO2 dissous. Ce phénomène de pollution azotée généralisée progresse dans la mer Baltique et dans la mer Jaune à l’est de la Chine en raison d’un usage excessif dans les pays riverains, sous la houlette des marchands d’engrais libres de leurs trafics. Dans ces mers apparaissent des zones immenses presque dépourvues d’êtres vivants par manque d’oxygène, ce qui arrête l’extraction du CO2 de l’atmosphère dans les régions marines polluées.

Avec la demande croissante de céréales (1,4 % par an), et des méthodes culturales coûteuses en intrants, il faut en théorie augmenter la récolte mondiale de céréales de 1 milliard de tonnes d’ici 2030 à 2050. Avec la consommation grandissante des terres pour d’autres activités que la production de céréales pour l’alimentation, il semble impossible de répondre prochainement à cette demande. Il manque une orientation politique ferme en faveur des productions céréalières. Les principales dérives sont l’artificialisation des terres et la production d’agrocarburants. Le biodiesel (ou biogazole, ou diester en France) est issu de la transformation de végétaux contenant du saccharose ou de l’amidon : betterave, canne à sucre, soja, blé, maïs, etc. Le bioéthanol (ou agroéthanol) est un biocarburant utilisé dans les moteurs à essence. Il est de composition voisine du biodiesel et fabriqué à partir des mêmes plantes cultivées, plus un ajout d’essence d’origine fossile. L’avenir réside probablement dans des élevages à grande échelle de bactéries ou d’algues produisant directement des bioéthanols par exploitation de l’énergie solaire.

Rappelons enfin le développement incessant de l’élevage avec apport de végétaux cultivés parce que les riches occidentaux aiment la viande (100 kg d’alimentation animale à base de soja, maïs, orge, foin cultivé, etc. donnent 1 kg de viande de boucherie !).

tableau

Mtep = Milliards de tonne équivalent pétrole.

Une tonne d’équivalent pétrole correspond au pouvoir calorique d’une tonne de pétrole « moyen » car le pouvoir calorique du pétrole

varie selon son origine.

Le carburant EMHV est un « biodiesel » européen :

l’ester méthylique d’huile végétale, appelé Diester en France, issu de la transformation de colza et de tournesol.

tableau

D’autre part, les superficies cultivées sont réduites par l’urbanisation, les transports et, dans une vision mondiale, la création de lacs de barrage particulièrement destructeurs en plaine. Ces questions centrales, réclamant des mesures préventives, sont étouffées par les revendications immédiates qui motivent le plus les organisations politiques et syndicales. Les bureaucraties syndicales ne se dresseront pas contre leur base en avançant la nécessité de mesures préventives sans intérêt immédiat pour des exploitants pressés par des dettes, des impôts et des récoltes inégales. Peu de paysans, qui utilisent des engrais chimiques et obtiennent de bonnes récoltes, accepteront de réduire la quantité des intrants utilisés, surtout quand des lobbys capitalistes les harcèlent pour qu’ils augmentent la quantité utilisée ! La seule solution efficace de sauvetage consiste à exproprier les industries de fabrication d’intrants agricoles pour réduire à la source la surconsommation de ces poisons.

Quand il fait chaud

Évolution des constituants de l’atmosphère

D’après James Lovelock : « Les âges de Gaïa » (modifié)

tableau

1 bar = mesure actuelle de la pression atmosphérique au niveau de la mer.

Remarquons la forte diminution du taux de CO2 et l’augmentation du taux de dioxygène depuis l’apparition des êtres vivants. Le carbone du CO2 a été transformé en roches calcaires par des organismes marins, qui ont rejeté beaucoup de dioxygène. Les dépôts calcaires terrestres – karst, marbre, travertin, etc. – résultent d’anciens dépôts marins laissés sur les continents.

De 1960 à l’an 2000 (en quarante ans !), le taux moyen annuel de CO2 a augmenté de 37 %. Il est en passe de doubler par rapport au début de l’ère industrielle. Nous sommes en train de doubler le taux atmosphérique de largage naturel de CO2 par les volcans. Le taux de dioxygène O2 dépend de la photosynthèse des végétaux, principaux producteurs d’O2. La destruction des forêts primaires et la surconsommation d’O2 pris dans l’atmosphère par le brûlage d’énergie fossile pose la question de la stabilité du taux atmosphérique de ce gaz vital.

La température moyenne annuelle à la surface de la planète, décroissante à l’échelle des temps géologiques, moyenne mondiale toujours supérieure à 0°C a permis que l’eau se trouve en abondance à l’état liquide. La dernière glaciation est descendue jusqu’aux latitudes de Berlin et New York, pendant environ 70.000 ans. Le retour d’un climat tempéré s’est enclenché voici 11.000 ans. Les forêts et la faune remontèrent vers le Nord en suivant le front du dégel. Les géologues estiment que, sans les interventions anthropiques, nous pourrions être en route pour une nouvelle période froide, ce que confirme la durée des précédents cycles glaciaires. On voit qu’une faible modification des températures moyennes annuelles provoque de grands effets à la surface de la planète. On le constate à notre époque avec une hausse des températures moyennes proche de 2°C, du début de la révolution industrielle à la fin du XXe siècle. Cette hausse moyenne mondiale des températures est en apparence faible et imperceptible par les individus, mais elle accompagne déjà des événements « naturels » géants dont les dégâts ne pourront plus être compensés financièrement par aucun gouvernement dans un proche avenir.

Ouragans et typhons qui se formaient depuis des siècles dans des conditions météorologiques précises ne débordaient jamais du couloir compris entre les tropiques. Ils se déplacent maintenant vers des zones où ils étaient inconnus dans l’hémisphère Nord, en augmentant leurs puissances et leurs fréquences. Selon des communications du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution de climat (GIEC), les experts n’entrevoient pas de solution à court terme pour réduire le dérèglement climatique. Selon leurs prévisions, l’avenir apparaît sombre à l’échelle d’une génération humaine seulement ! Les conclusions du GIEC sont discutables parce qu’il est sous contrôle de gouvernements libéraux : imaginez un instant que le GIEC mette en cause les addictions capitalistes de nos industriels producteurs de CO2 ! Pour des raisons de bonne diplomatie, des prévisions pessimistes ne sont assumées par aucun gouvernement, mais aucun ne rejette plus leur probabilité, ce qui est nouveau. De plus, les prévisions du GIEC deviennent plus alarmistes et plus précises sans recevoir le désaveu d’un seul gouvernement. Mais il n’existe aucune mesure gouvernementale mise en œuvre à la hauteur des projections du GIEC, seulement des promesses de mesures qui sont l’aveu d’un retard considérable et cumulatif. Cela s’appelle « laisser pourrir la branche sur laquelle on est assis ».

L’effet inertiel

Le changement climatique, qui concerne des masses considérables d’eau et de gaz, sera lancé à plein régime, si l’humanité est incapable de réduire ou d’arrêter à temps, c'est-à-dire maintenant, les productions industrielles croissantes de gaz à effet de serre, telle la remise en exploitation dans le monde de carrières géantes de charbon et de lignite. La masse de l’atmosphère ne change pas et donc le taux de gaz à effet de serre présent dans l’atmosphère ne peut qu’aller en croissant à tout apport. Les météorologistes comparent l’effet inertiel qui concerne le climat à un pétrolier à pleine charge voguant en vitesse de croisière. Ce dernier doit impérativement commencer à ralentir 30 km avant son amarrage, et surtout ne pas laisser son moteur continuer à le propulser, sous peine d’être incontrôlable et de se fracasser ! Les pilotes de bateau savent calculer le ralentissement de leur vaisseau en fonction de sa vitesse, de sa masse et de la puissance de son moteur. Ils ne commencent pas à ralentir quand leur bateau est sur l’obstacle, mais ils anticipent. Sans anticipation, et passé un certain seuil du changement dynamique du climat, plus aucun retour en arrière ne sera possible. C’est sur ces points qu’il faut demander des comptes aux partis, aux élus et à ceux qui prétendent nous gouverner, si toutefois l’aphorisme: « Gouverner, c’est prévoir » est vrai ! Pas de programmes, pas de perspectives de progrès sur la question du climat sans réduction conséquente des gaz à effet de serre !

Le changement climatique s’autoentretient par divers processus. Le plus inquiétant et le plus simple à comprendre concerne le dégazage du méthane, élévation des températures océaniques, nouveau dégazage de méthane, nouvelle hausse des températures, etc. À cela s’ajoutent d’autres phénomènes comme : l’augmentation des feux de forêts et de brousse, pollution de l’atmosphère, réduction de l’albédo global de la planète (albédo = réflexion vers l’espace de la chaleur reçue) + pollution des calottes polaires et des glaciers qui captent alors plus de chaleur, augmentation des surfaces marines de faible profondeur qui échauffent le permafrost, nouveau dégazage de méthane, etc. Ces phénomènes une fois embrayés se poursuivent sans intervention humaine. Aucun parti ni aucun gouvernement n’a une conscience claire des précautions qu’impose l’effet inertiel dans la crise climatique en cours. L’effet inertiel implique un principe de précaution. C’est ainsi que sont préparés par anticipation des vaccins contre la grippe, en prenant en compte les mutations virales prévisibles.

Même si l’humanité cessait totalement d’émettre des gaz à effet de serre (on peut rêver), cessait aussi d’empoisonner la biodiversité, de réduire la biomasse végétale en rasant les forêts primaires, le changement climatique continuerait et pourrait s’amplifier pendant un temps très long à l’échelle d’une vie humaine, par simple effet inertiel et parce qu’on ne sait pas retirer la part de gaz à effet de serre excédentaire dans l’atmosphère.

Nous ne pouvons en l’état actuel de nos connaissances – c’est l’avis général des spécialistes – nous engager plus sur cette voie parce qu’elle n’est pas suffisamment étayée. Mais dans une décennie seulement, nous saurons si la catastrophe est évitable par observation croisée des politiques et du changement climatique induit. Cependant, nos hésitations légitimes ne portent plus sur la réalité du changement climatique (les révisionnistes ont disparu), mais sur le rythme de ses avancées et sur l’apparition du moment où l’accélération du changement climatique commencera à détruire l’environnement sans retour et à nos dépens. Nous ne savons pas quand le changement climatique commencera à « s’emballer » parce que nous ne savons pas, par exemple, à partir de quel taux de CO2 dissous dans les océans, ceux-ci seront saturés et cesseront de capturer des gaz à effet de serre qui s’accumuleront plus vite dans l’atmosphère.

Le cauchemar du méthane

Un dégazage massif du méthane, jamais observé depuis que des navires sillonnent les mers, se constate dans certaines régions océaniques par l’abondance des bulles de méthane qui arrivent en surface. Si le méthane qui passe à l’état gazeux se mélange lentement dans les eaux, il se dissout et des bulles ne sont pas visibles en surface. Si des bulles apparaissent pour des observateurs situés hors de l’eau, c’est que le volume de méthane relâché par unité de surface a augmenté. Cela signe une augmentation de la température des eaux ou une modification des courants avec apport d’eau chaude qui dissout le méthane solidifié sur les fonds (on parle d’hydrure ou hydrate de méthane parce que, sous l’eau, le méthane se combine avec l’eau dont il se sépare en passant à l’état gazeux).

En 2008, des chercheurs suédois ont découvert une vaste zone de libération d’hydrure de méthane au nord de la Sibérie, dans l’océan Arctique. « Les émissions, écrivait Orjan Gustafsson, étaient si intenses que le méthane n’avait pas le temps de se dissoudre dans l’eau de mer et atteignait la surface en grosses bulles ». (Francoeur L.-G. – La bombe méthane est amorcée). Depuis ces premières observations, d’autres zones de libération de méthane ont été découvertes dans plusieurs océans. Quant au méthane contenu dans le permafrost terrestre, son dégazage ne se voit pas à l’œil nu, il faut le mesurer dans l’atmosphère au-dessus du sol. Une partie du permafrost est sous-marin et c’est le plus chargé en méthane. Il s’est accumulé pendant la dernière glaciation, puis fut recouvert par la montée des eaux lors de l’installation du dernier interglaciaire, où nous vivons.

Les spécialistes de la crise dite du Permo-Trias (245 millions d’années), la plus violente connue, pensent qu’elle fut accélérée par un dégazage massif de méthane. Les restes du Permo-Trias se retrouvent sur divers continents à l’état de sédiments très fins, ce qui suggère un violent transport aérien à l’issue, peut-être, d’un impact géant. On n’a pas de preuve de l’impact qui reste une hypothèse, mais on sait que 95 % des groupes zoologiques connus sur les terres du Permien disparurent brutalement. C’est assez pour que les spécialistes aient choisis d’arrêter l’ère Primaire à la fin du Permien et d’ouvrir l’ère Secondaire au début du Trias, en conservant entre les deux le Permo-Trias. Car il s’est passé un grand événement à la fin du Permien. S’il s’agit d’un bolide qui a percuté la Terre, sa trace (astroblème) a pu être gommée par la tectonique des plaques si le météore a frappé une zone de subduction (région ou une plaque plonge sous une autre). Les géologues accordent à l’ensemble du Permo-Trias une durée de 5 millions d’années, parce que c’est le temps qu’il fallu pour que se reconstituent des populations d’animaux et de plantes. C’est probablement le temps qui sera nécessaire pour reconstituer une biosphère opulente comme celle que nous voyons dépérir.

Cette vision d’un dégazage massif « terrifie », selon leur propre expression, les spécialistes en charge d’observations sur le méthane. Ils savent que des milliards de tonnes d’hydrate de méthane attendent à faible profondeur dans l’océan Arctique et le permafrost de l’Alaska. L’exploitation industrielle des nodules polymétalliques qui commence au large de la Nouvelle-Zélande attaquera des dépôts d’hydrate de méthane en mélange avec les nodules dans les plaines abyssales du Pacifique.

Il est rare que des capitalistes expriment des craintes quant aux conséquences de leurs activités. Seuls les profits juteux les intéressent, quelles qu’en soient les conséquences. C’est pourquoi il faut tirer un coup de chapeau aux quelques capitalistes japonais qui viennent, pour la première fois, d’exprimer publiquement leurs craintes. Le méthane étant un puissant gaz à effet de serre (20 à 30 fois plus puissant que le CO2 pour séquestrer le rayonnement infrarouge), son exploitation pour compenser l’arrêt des centrales nucléaires au Japon après la catastrophe de Fukushima n’est pas une bonne idée. Enfin, son dégazage involontaire à l’occasion de l’extraction de nodules polymétalliques risque d’être ce que le choléra est à la peste !

La crise du Permo-Trias a connu des hausses de températures provoquant une forte augmentation de la quantité de vapeur d’eau dans l’atmosphère (la vapeur d’eau est aussi un gaz à effet de serre). Cette surchauffe est corrélée dans le temps avec des amas basaltiques géants sur la lithosphère (partie solidifiée de la surface de la terre). Ce sont les trapps, présents sur tous les continents et venant d’époques différentes. Les trapps du Deccan en Inde, qui datent de la rupture Crétacé-Tertiaire (65,5 millions d’années), et qui semblent appartenir à un même contexte d’extermination de masse, couvrent une superficie égale à la France avec une épaisseur de basalte de 2 000 mètres. On ne connaît pas encore clairement le phénomène déclencheur des trapps. Ce pourrait être l’impact de bolides suffisamment massifs pour déstabiliser le manteau ou casser la lithosphère et déclencher des épanchements basaltiques de failles pendant plusieurs milliers d’années. La crise actuelle du climat de la Terre imite les crises non paroxystiques du passé, mais à une vitesse 100 à 1 000 fois supérieure, puisqu’il fallut, à l’occasion de crises passées, 5 000 à 50 000 ans pour que se réalise ce que nous avons déclenché en deux siècles, en brisant plusieurs mécanismes naturels garants de la stabilité de la biosphère et de la composition de l’atmosphère.

Un dégazage massif du méthane sera-t-il supportable ?

Les crises climatiques du Quaternaire se sont réparties sur quatre glaciations suivies de déglaciations également réparties, le tout sur 1,8 million d’années. Ces crises résultaient des modifications périodiques de la position de la Terre par rapport au Soleil, sans apport artificiel de gaz à effet de serre. L’arrivée massive de CO2 anthropique, et d’autres gaz dangereux expliquent l’échauffement des eaux océaniques qui se dilatent et grignotent les rivages. Cette hausse des eaux océaniques ne présente aucun danger pour notre espèce dont une petite partie devra déménager vers des terres plus élevées. La hausse des eaux marines n’est pas une préoccupation majeure des anticapitalistes. Mais elle illustre la réalité du changement climatique et sa croissance car l’élévation du niveau des mers n’est pas régulière, mais va en accélérant avec l’entrée en scène de la fonte des glaces polaires. Pendant le XXIe siècle, le niveau des mers va augmenter de 0,50 à 1 mètre d’ici 2100 (Conférence de l’ONU sur le climat. Doha. 2012). Pour la première fois depuis deux siècles, un habitant du bord d’une mer peut constater ce phénomène sans instruments sur tous les rivages.

Mais la crise qui démarre sera-t-elle lente et sereine comme ce fut le cas pendant la dernière glaciation du Quaternaire où les hominidés continuaient à se diversifier tout en occupant le sud de l’Europe et de l’Asie jusqu’en Australie ? Les spécialistes du climat et aussi des écologistes scientifiques posent ouvertement la question : « l’homme survivra-t-il ? ». Si l’on excepte des publications alimentaires bavardes sur un thème qui se vend bien, c’est depuis 1995 le sujet de publications scientifiquement fondées. C’est la découverte affinée de la crise Crétacé-Tertiaire qui a accéléré la conscience qu’un accident pourrait dévaster la Terre. Les manuels alimentent la question avec une certaine audace puisqu’une telle question était considérée comme hors sujet dans les milieux de la recherche et apparentée à la science-fiction presque jusqu’à la fin du XXe siècle. Les précurseurs lucides de ce débat ne manquent pas. Leur appartenance politique à des organisations qui ont sombré depuis longtemps ne met pas en cause l’intérêt de leurs analyses, souvent pionnières et pertinentes dans le contexte scientifique de l’époque. Il n’est pas nécessaire, en effet, d’agiter le chiffon rouge à tous les paragraphes, même si le discours est porté par une vision anticapitaliste. On pourra se référer à l’un des derniers ouvrages, à bien des égards prémonitoire, de René Dumont : Un monde intolérable : le libéralisme en question, publié en 1988. La prise en compte des chapitres pertinents de ces contributions, parmi les plus compétentes de leur temps, aurait pu éviter un certain retard pris par les anticapitalistes, majoritairement citadins et peu ouverts à des observations naturalistes.

Comme un grain de sable dans l’univers

Les planètes favorables à l’apparition de la vie, semblent rares dans la partie de la Voie lactée où sont observées, depuis la découverte de la première exoplanète en 1959, des centaines et prochainement des milliers de planètes extrasolaires. Les planètes observées sont principalement, pour le moment, des géantes gazeuses comme Jupiter. C’est la nouveauté et la faiblesse de nos capacités d’observations actuelles qui favorisent le repérage des planètes géantes plutôt que des planètes telluriques cousines de la Terre. D’après l’équipe d’exploitation et de suivi du satellite Kepler, premier observatoire spatial spécialisé dans la recherche des exoplanètes, l’analyse statistique des données fait apparaître que notre galaxie compterait environ 5 milliards d’autres Terres (premier résultat des premières observations !). Les petites planètes à surface rocheuse et/ou océanique comme la Terre sont le plus souvent trop éloignées (glacées) ou trop proches de leurs étoiles (surchauffées), pour répondre aux paramètres nécessaires au développement d’organismes tels que nous les connaissons sur Terre. Les observatoires d’exoplanètes étant déjà en construction ou en phase d’essais, c’est à brève échéance qu’il faut nous attendre à des découvertes fondamentales précisant mieux notre place dans l’univers. Mais déjà l’idée perverse que la Terre et l’homme sont au centre de l’univers a vécu. On ne dit pas assez que les échafaudages idéologiques et oppressifs des textes sacrés sont radicalement démentis devant un programme d’enseignement scientifique élémentaire.

Sommes-nous les seuls idiots dans l’univers ?

Nous envoyons des ondes électromagnétiques (radio, TV) dans l’espace à la vitesse de la lumière depuis 100 ans. Ces ondes portent des informations détaillées sur notre arrogance, notre rapacité et notre extrême violence. Posons-nous la question : Pourquoi une civilisation extraterrestre, dite « avancée » par certains auteurs, prendrait-elle langue avec une espèce intelligente émergente, pratiquant sur sa propre planète le pillage à grande échelle (colonialisme), des politiques de domination meurtrières (impérialismes, nationalismes) et des systèmes ignobles d’exploitation du travail (esclavage, exploitation capitaliste), avec en prime la destruction de la biodiversité et le saccage des ressources naturelles ? Et que penser d’une espèce qui s’est autoproclamée Homo sapiens, sachant que ces mots signifient en latin : « homme sage » ou « homme savant » ? Sur une douzaine de films dans lesquels des terriens rencontrent des aliens, seuls Le jour où la Terre s’arrêta dans ses versions différentes de 1951 et 2008, et Rencontres du troisième type ne présentent pas les extraterrestres comme des êtres démoniaques venus nous exterminer ! Cela donne un aperçu des présupposés qui animeraient nos ambassadeurs si d’aventure le contact s’établissait. Serait-ce la guerre des étoiles dont rêvait le Président Ronald Reagan (Projet de défense stratégique ou IDS, appelé aussi Star Wars par l’état-major américain – rien à voir avec le film du même nom) dans un délire de domination impérialiste totale en mars 1983 ? Ou bien serait-ce l’établissement d’une « Nouvelle Frontière » dont parlait le futur Président américain John Fitzgerald Kennedy dans un discours d’investiture le 15 juillet 1960 : « Nous sommes devant une nouvelle frontière. Au-delà de cette frontière s’étendent les domaines inexplorés de la science et de l’espace, des problèmes non résolus de paix et de guerre » ? Le 11 janvier 2007, la Chine a détruit un de ses propres satellites de communication en utilisant un missile antimissile. Il s’agissait pour les dirigeants chinois de montrer leurs muscles alors que les États-Unis multiplient les passages de satellites d’espionnage à base altitude au-dessus de la Chine. C’était la réponse de la Chine aux États-Unis puisqu’un document révélé par Edward Snowden rapporte que les États-Unis auraient déclaré à la Chine – en des termes qui s’apparentent à une diplomatie de guerre – qu’ils « se réservent le droit, conformément à la Charte des Nations unies et du droit international, de défendre et de protéger leurs systèmes spatiaux avec un large éventail d’options, du diplomatique jusqu’aux militaires ». À l’occasion de sa démonstration, le missile chinois a pollué une orbite proche avec 2 500 débris s’ajoutant à près de 100 000 objets déjà abandonnés en orbite dans la banlieue de la Terre, sans égard pour la sécurité des satellites de toutes nationalités, de la Station spatiale internationale et de celles à venir. Il se confirme, d’incidents en déclarations, que les projets de conquête spatiale expriment une vision de domination impériale. Parodiant Elisée Reclus (1830-1905), géographe et communard, qui avait remarqué que les premières cartes de géographie étaient toujours des cartes d’état-major établies par des espions (« La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre »), nous pouvons dire aujourd’hui : « La conquête spatiale, ça sert aussi à faire la guerre ».

La Terre en danger

La possibilité d’une crise naturelle cataclysmique affectant la Terre est unanimement reconnue par les astronomes et les géologues depuis les années 1990, après 23 ans d’une controverse vigoureuse. Un bolide de 10 à 14 km de diamètre a percuté la Terre voici 65,5 millions d’années dans la province du Yucatan (Mexique). Un astroblème (cratère d’impact) de 240 à 300 km de diamètre a suivi, prélude à une extinction massive d’espèces, vraisemblablement étalée sur près de 30 000 ans, avec des causes à la fois climatiques, volcaniques et météoritiques. L’astroblème, en partie immergé dans le golfe du Mexique, a été cartographié, scanné par voie aérienne et étudié sur le terrain. Sa qualité d’astroblème est prouvée.

Ces dangers aléatoires sont difficiles à parer en l’état actuel de notre technologie. Cependant les spécialistes estiment que le pari est tenable à brève échéance par adaptation de la technologie disponible et construction d’observatoires spécialisés pour détecter les bolides en approche de la Terre. Des laboratoires tout récemment créés travaillent sur la perspective d’éviter une catastrophe cosmique selon une procédure encore discutée. Il s’agirait de repérer à temps les bolides géocroiseurs (qui empruntent la route de la Terre autour du soleil au risque de nous rencontrer ; ils sont des milliers de grande taille). Un ou plusieurs missiles exerceraient une pression suffisante et bien positionnée sur un météore fautif pour modifier sa trajectoire et le perdre dans l’espace. Dans la dernière décennie, deux bolides sont passés entre la Terre et la Lune, soit à une distance infime comparativement aux immensités cosmiques ! L’un d’eux était assez massif pour transformer une grande capitale en carrière de pierres. En juillet 1994, le plus gros composant de la comète Shoemaker-Levy, qui s’était scindée sous l’influence gravitationnelle de Jupiter, avait creusé à la surface apparente de la planète géante une dépression qui aurait pu contenir la Terre. À la fin de l’année 2014, un bolide frôlera la planète Mars… La proximité dans l’espace et dans le temps de ces événements ont réveillé quelques politiciens pour réfléchir à une stratégie de défense de la planète contre les astéroïdes errant dans le système solaire. C’est la première fois que la précarité de notre planète est prise en compte dans son ensemble sur la foi d’informations scientifiques, et des budgets accordés pour en étudier les paramètres !

L’évolution des connaissances dans ces domaines a deux conséquences majeures :

1. Pour la première fois, les gouvernements prennent en considération le danger cosmique après la découverte de l’astroblème du Yucatan, l’alerte de 2003 et la fin spectaculaire de la comète géante Shoemaker-Levy enfonçant l’atmosphère épaisse de Jupiter devant les observatoires du monde entier.

2. D’autre part l’idée émerge que notre espèce est prise en étau entre le danger cosmique et le danger anthropique d’autodestruction dont la violence et la rapidité ne semblent pas avoir de précédent naturel (échauffement de la biosphère dans un temps très bref).

Une interrogation inquiète se cristallise – sans opposition – dans les milieux habitués à traiter ces questions. Pouvons-nous commencer à enrayer le désastre d’origine anthropique qui s’exprime sur Terre, modifie le climat, détruit la biodiversité et gaspille les ressources limitées offertes par la planète ? Tel est le vrai problème qui se pose à l’humanité, à l’instant où nous pouvons encore agir, avant que nous soyons comme pieds et poings liés devant la puissance des forces que nous aurons réveillées. Et les populations ? Pourront-elles comprendre les raisons des mesures drastiques préventives qui finiront par être prises, alors même que des organisations anticapitalistes, en sont encore au stade de l’interrogation pour savoir si « l’écologie » est partie prenante de leurs programmes.

* Yves Dachy est entomologiste, président d’une association de naturalistes et militant anticapitaliste.

Notes

1. Cette citation est extraite d’un article d’André Gorz publié en 1974. Il fut repris dans plusieurs revues et souvent cité. C’était un article pionnier, court et sans développement, mais à rebours de tous les courants qui érigeaient, à l’époque, l’écologie en politique autonome en essayant de se dépêtrer entre autogestion, socialisme, communisme et stalinisme. C’était la première fois qu’un article posait la question des rapports entre capitalisme et écologie, Il reste d’actualité 40 ans plus tard avec l’existence de courants et d’organisations qui maintiennent leurs distances par rapport à un horizon politique anticapitaliste. Pour lire l’article complet : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article5273

2. Le présent article rédigé pour Inprecor n’est pas une publication au niveau de la recherche scientifique. Il s’appuie cependant sur des acquis appartenant à des sciences diverses. C’est pourquoi il n’est pas possible de donner des références de publications scientifiques pour un article limité, dense et synthétique, comme le reproche nous en avait été fait lors d’un précédent article. Nous donnons seulement les références de publications facilement accessibles et intéressantes pour les militants, comme peut le faire un conférencier. Le chapitre 1 s’inspire d’ailleurs d’une conférence tenue avec des naturalistes.

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