Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 551-552 juillet-août 2009 *

COMITÉ INTERNATIONAL DE LA IVE INTERNATIONALE / ÉCOLOGIE

Rapport sur le changement climatique (2/3)

Cf. aussi : [Climat] [Seizième Congrès]

Photothèque Rouge/Franck Houlgatte

Photothèque Rouge/Franck Houlgatte

III. LA REPONSE CAPITALISTE

16. Lobbies capitalistes

L’action des lobbies capitalistes a fait perdre 30 ans dans la lutte pour le climat.

Les premiers avertissements scientifiques relatifs au risque d’un réchauffement global remontent à 1957. En 1958 fut fondé l’Observatoire de Mauna Loa (Hawaï) qui, depuis sa création, confirme l’accumulation accélérée des gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Il fallut pourtant attendre plus de 20 ans pour que l’ONU convoque une première Conférence mondiale sur le climat (Genève 1979), et plus de 30 ans pour que soit fondé le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Deux ans après sa fondation, le GIEC adoptait son premier rapport d’évaluation (Genève, 1990), dont les conclusions n’ont fait qu’être confirmées par les trois rapports ultérieurs.

Un premier pas symbolique dans le sens de l’action internationale préconisée par le GIEC fut franchi lors du Sommet de la Terre (Rio 1992), au cours duquel 154 pays signèrent la Convention Cadre des Nations Unies sur le Changement Climatique (CCNUCC). La Convention adopta l’important principe des « responsabilités communes mais différenciées » et fixa pour « objectif ultime » de « stabiliser les concentrations de gaz à effet de serre dans l’atmosphère à un niveau qui empêche toute perturbation anthropique dangereuse du système climatique ». Mais ce niveau n’était pas précisé et le texte se contentait de formuler le vœu que les États diminuent volontairement leurs émissions afin que celles-ci reviennent en 2000 à leur niveau de 1990. Il faudra attendre 1997 — quarante ans après les premiers avertissements des chercheurs — pour que soit conclu à Kyoto le premier traité climatique contraignant.

L’extrême lenteur de la prise de conscience du danger a pu s’expliquer dans un premier temps par l’incertitude et par le caractère très différé des effets du changement climatique. Mais, dans un deuxième temps, un rôle clé a été joué par les lobbies capitalistes. Dès les années 1980, en effet, des représentants des secteurs du capital états-unien les plus liés aux combustibles fossiles ont mis sur pied et financé généreusement des structures de lobbying qui ont littéralement acheté des scientifiques sceptiques, des journalistes et des représentants politiques afin d’éviter que le consensus croissant parmi les climatologues ne gagne les décideurs et l’opinion publique.

Jouant tantôt sur « la Science », tantôt sur la méfiance à l’égard de celle-ci, tantôt sur les sacrifices exigés par le protocole de Kyoto, tantôt sur l’insignifiance de celui-ci, ces lobbies ont tout mis en œuvre pour que la réalité du changement climatique soit ramenée systématiquement au rang d’hypothèse incertaine et contestée, voire de lubie religieuse apocalyptique ou de complot international contre « l’American way of life ».

Par leur action diversifiée, les lobbies ont gagné une influence hégémonique sur les représentants politiques états-uniens à tous les niveaux. Vu le rôle dominant des États-Unis en tant que superpuissance impérialiste, cela leur a permis (i) de peser de façon déterminante à des moments-clés du processus international de négociation climatique (conférence de La Haye, 2000), (ii) d’alimenter en « arguments » de nombreuses forces capitalistes sur la scène internationale. En fin de compte, la « vérité qui dérange » s’est imposée, y compris à la classe dominante américaine. Mais l’action des lobbies a fait gagner 30 ans aux multinationales des énergies fossiles, et perdre 30 ans à l’humanité.

17. Marché du carbone, injustice sociale et climatique

Seul traité international contraignant à ce jour, le Protocole de Kyoto n’est pas seulement totalement insuffisant : le marché du carbone mis en œuvre augmente l’injustice sociale et climatique.

Première tentative des gouvernements de fournir une réponse d’ensemble au changement climatique, le Protocole de Kyoto (1997) enjoint aux pays industrialisés de réduire leurs émissions de 5,2 % par rapport à 1990 au cours de la période 2008-2012. C’est une banalité de dire que ce traité est totalement insuffisant. Les 5,2 % de réduction des émissions ne mettent pas les pays développés sur la voie d’une réduction de 25 % à 40 % en 2020 et de 80 % à 95 % d’ici 2050. La non-ratification états-unienne implique une réduction effective de 1,7 % à peine. Les objectifs sont encore affaiblis par le fait que sont mises sur le même pied les réductions structurelles d’émissions, d’une part, et les augmentations temporaires de l’absorption du carbone par les forêts, d’autre part. De plus, les émissions du transport aérien et maritime (2 % du total) ne sont pas prises en compte.

Les quotas de réduction assignés aux États sont encore assouplis par trois « mécanismes de flexibilité » : le Mécanisme de Développement Propre (MDP), la Mise en Œuvre Conjointe (MOC) et le Commerce des Droits d’Émission (Emission Trading). Le commerce des droits permet aux entreprises des pays développés soumises à des objectifs de réduction, et qui dépassent ceux-ci, de vendre des droits d’émettre les tonnes de carbone correspondantes. Le MDP (et la MOC accessoirement) permettent aux pays développés de remplacer une partie des efforts à réaliser par des investissements réduisant les émissions dans les pays du Sud (et de l’Est). Ces investissements sont générateurs de « crédits d’émission » (ou de droits certifiés) négociables. Tout ce dispositif est présenté comme la preuve que le climat peut être sauvé par des mécanismes capitalistes, en créant un marché du carbone pour échanger les droits et les crédits d’émission. En réalité, une bonne partie des droits et crédits ne correspondent à aucun effort de réduction structurelle et plus de 50 % des crédits du MDP ne correspondent même à aucune réduction réelle d’émissions. Quant à l’échange des droits, l’expérience du système mis en œuvre par l’Union Européenne depuis 2005 (ETS) montre que, en pratique, le « cap and trade » a pour résultat que les objectifs de réduction (cap) sont fixés en fonction des impératifs de rentabilité des groupes, et que les plus grands pollueurs se renforcent en réalisant d’énormes surprofits (qu’ils ne sont même pas tenus d’investir dans des technologies propres).

Par ses mécanismes, le Protocole s’insère dans l’offensive mondiale des classes dominantes contre le monde du travail, dans l’offensive impérialiste vis-à-vis des pays dominés et dans la bataille capitaliste pour l’appropriation et la marchandisation des ressources naturelles :

— les pays impérialistes peuvent acquérir des crédits de carbone à bas prix plutôt que de réduire leurs propres émissions, tout en handicapant la capacité future des pays en développement de réduire les leurs ;

— le MDP et la MOC, liés au commerce de droits, permettent aux multinationales d’ouvrir de nouveaux marchés à leurs investissements dans les pays en développement ou en transition et d’intensifier les chantages en direction des travailleurs ;

— le développement de ce marché du carbone ouvre un champ d’activités supplémentaire au Fonds Monétaire International et à la Banque Mondiale, les bases sont ainsi jetées d’un néocolonialisme du carbone ;

— la répartition entre pays de quotas d’émissions sur base des volumes de gaz à effet de serre dégagés en 1990 entérine l’inégalité de développement Nord-Sud ;

— la privatisation et la marchandisation du droit d’émettre du carbone ainsi que l’appropriation des écosystèmes capables d’en absorber constituent une prise de contrôle capitaliste sur le cycle du carbone terrestre, donc une appropriation potentielle globale de la biosphère, qui régule ce cycle ;

— Kyoto ne prend pas en compte les efforts que de grands pays en développement réaliseraient dès maintenant. Les classes dominantes de ces pays ont ainsi un prétexte commode pour brûler des combustibles fossiles ou pour détruire les forêts le plus longtemps possible, au nom du développement.

En même temps, le Protocole comporte certain nombre de mesures de régulation :

— la réduction d’émissions est chiffrée et liée à des échéances ;

— des sanctions sont prévues en cas de non respect ;

— les mécanismes de flexibilité ne peuvent être utilisés qu’en « complément » des réductions domestiques ;

— les investissements dans l’énergie nucléaire ne sont pas éligibles dans le cadre du MDP ;

— le recours aux crédits provenant d’investissements dans les puits forestiers est limité (banni même par certains États)...

La pression constante que les lobbies capitalistes exercent contre ces mesures indispensables exprime l’antagonisme entre les limites physiques à respecter pour stabiliser le climat, d’une part, et la logique d’accumulation pour le profit, d’autre part :

18. Concurrence inter-capitaliste et contrainte de réponse globale

Tout en aiguisant cette concurrence, la réalité du changement climatique et les défis de l’approvisionnement énergétique contraignent les classes dominantes à envisager une réponse globale au changement climatique.

Face à l’étendue et à la solidité croissantes du consensus scientifique, aux manifestations de plus en plus évidentes du réchauffement et sous la pression des opinions publiques, les classes dominantes ont dû commencer à envisager une stratégie contraignante, plus ambitieuse que le Protocole de Kyoto et à plus long terme.

Le fait que ce tournant ait commencé plus tôt en Europe et au Japon qu’aux États-Unis s’explique par la situation spécifique des trois grands blocs capitalistes. Le Japon et l’UE cherchent à réduire leur forte dépendance énergétique en améliorant l’efficience énergétique et en diversifiant leurs ressources. Ils espèrent en tirer des avantages compétitifs sur le marché du carbone en formation, sur le marché des technologies « vertes » et sur le marché du nucléaire, notamment. Par contre, les secteurs pétrolier et charbonnier pèsent d’un poids fort important dans la structure du capitalisme états-unien, qui a en outre construit une alliance géostratégique avec les monarchies pétrolières du Golfe.

L’Union Européenne est aux premiers rangs. Après le sommet de La Haye (2000) elle a joué un rôle moteur dans la mise en œuvre du Protocole de Kyoto sans les États-Unis par la négociation des accords de Marrakech. En 2005 était lancé le marché européen d’échange de droits, dont l’expérience servira probablement de modèle à un futur marché mondial des droits. La même année, au sommet du G8, Tony Blair avançait pour la première fois la proposition d’une réduction de 50 % des émissions globales d’ici 2050, adoptée au sommet de Toyako (Tokyo ?), en 2008.

Dans ce contexte, la position des États-Unis et de leurs alliés dans le dossier climatique est devenue de plus en plus intenable. Tandis que l’administration Bush continuait de refuser des réductions obligatoires liées à des échéances précises et à contester le traitement différencié des pays impérialistes et des pays dominés, un nombre croissant de secteurs du grand capital des États-Unis commencèrent à plaider pour une politique de contingentement des émissions. Quatre raisons combinées sont intervenues dans ce basculement progressif : (i) la crainte que le coût de l’inaction ne dépasse à terme celui de l’action ; (ii) la conviction qu’une réduction planifiée des émissions étant inévitable, il vaut mieux l’anticiper et l’organiser selon des règles globales ; (iii) la crainte que la politique climatique de l’UE et du Japon donne une avance significative aux concurrents dans le domaine des technologies « vertes » ; (iv) la preuve apportée par l’UE des avantages d’une stratégie de « cap and trade » couplée au système du MDP.

Ce réalignement de la classe dominante états-unienne s’est concrétisé à travers de très nombreuses initiatives au niveau des entreprises, des fédérations d’entreprises, des municipalités et des États. Petit à petit, les sceptiques du changement climatique ont perdu leur emprise, au point que huit propositions de loi en faveur d’un contingentement plus ou moins important des émissions ont été déposées à la Chambre des Représentants. Cette évolution s’est traduite avec des nuances dans le programme des deux candidats à la succession de G.W. Bush.

Une évolution parallèle s’est produite parmi les classes dominantes des grands pays émergents, en particulier la Chine, le Brésil, l’Afrique du Sud, le Mexique et l’Inde (dans une moindre mesure). Dans un premier temps, les bourgeoisies de ces pays se contentaient d’affirmer leur droit au développement et de renvoyer aux pays développés toute la responsabilité de l’action à mener pour sauver le climat. Ce positionnement est devenu intenable du fait de l’accélération du changement climatique et de ses impacts socio-économiques concrets, de la place accrue de la problématique climat/énergie dans la politique générale de l’impérialisme, et de la vive inquiétude des populations dans certains pays… Sans oublier ce double constat incontournable : le réchauffement frappe et frappera le plus durement les pays dominés, or une stabilisation à un niveau non dangereux pour l’humanité est impossible sans une certaine participation de ces pays à l’effort de réduction des émissions. Amenées à accepter le principe d’une collaboration à l’effort mondial, les classes dominantes des grands pays émergents se préparent à en négocier durement les conditions face à l’impérialisme, dans le but de défendre leurs propres intérêts capitalistes. Certains gouvernements (Chine, Mexique) prennent les devants en fixant unilatéralement leurs propres objectifs de réduction des émissions, afin d’éviter au maximum de se faire dicter des conditions trop défavorables par les puissances impérialistes.

D’une manière générale, une évolution est favorisée dans tous les pays par la perspective de tensions croissantes dans le domaine de l’approvisionnement en hydrocarbures, dues à l’appauvrissement des réserves. Au-delà des hauts et des bas dus à la conjoncture et aux mouvements spéculatifs, cette tension aura pour effet de maintenir le prix du pétrole à un niveau élevé, et par conséquent de tirer vers le haut aussi les prix des autres combustibles fossiles ainsi que celui des agrocarburants, et par conséquent des produits agricoles. L’ensemble de ces éléments explique que la ligne de l’administration américaine ait été débordée lors de la conférence de Bali (décembre 2007), et que celle-ci ait débouché sur un déblocage relatif des négociations en vue d’un nouveau traité international censé prendre le relais du protocole de Kyoto.

19. Politiques capitalistes encore plus libérales

Les politiques capitalistes en voie d’élaboration pour la période 2012-2050 sont encore plus libérales que Kyoto et laissent présager une hausse de la température moyenne de surface comprise entre 2,8°C et 4°C, voire plus. C’est un crime majeur contre l’Humanité et contre son environnement naturel.

La « feuille de route » adoptée à Bali se référait de façon précise aux conclusions chiffrées à tirer du rapport 2007 du GIEC (cf. supra, pt. 8). L’encre de ce texte n’était pas encore sèche que le G8 se prononçait en faveur d’une réduction des émissions globales de 50 % en 2050, sans mentionner ni la partie haute de la fourchette de réduction globale avancée par le GIEC (85 %), ni l’objectif de réduction concernant les pays développés (de 80 % à 95 % d’ici 2050), ni les objectifs de réduction intermédiaires pour ces pays (de 25 % à 40 % d’ici 2020), ni la diminution des émissions globales dès 2015.

Début 2008, la Commission Européenne proposait aux États membres et au Parlement un « paquet énergie-climat » (20 % de réduction des émissions, 20 % de gain d’efficience énergétique et 20 % d’énergie renouvelable — dont 10 % d’agrocarburants dans les transports, d’ici 2020). Ce « paquet » est inférieur aux recommandations du GIEC et incompatible avec l’objectif adopté par le Conseil en mars 1996 d’une hausse maximum de 2°C (7). A l’automne 2008, dans le contexte de la « crise financière » déclenchée par l’affaire des subprimes et de la récession capitaliste, plusieurs États membres (Italie, Pologne et République tchèque notamment) et secteurs industriels (automobile, sidérurgie) ont contesté le contenu et surtout les modalités du « paquet ». Le Conseil de décembre 2008 a maintenu la formule symbolique 20-20-20 (10), mais, pour l’essentiel, il ne s’agit plus que d’une façade. Les patrons ont obtenu très largement satisfaction sur deux points clés : la gratuité des droits d’émission pour les secteurs « exposés à la concurrence internationale » et pour les centrales au charbon des nouveaux États membres, ainsi que l’externalisation massive des efforts vers les pays en développement, par le truchement du MDP (près de 70 % des réductions d’émission pourront être délocalisées au Sud).

Une orientation analogue se dessine aux États-Unis. Le programme « énergie climat » de Barack Obama prévoit de réduire les émissions de 80 % d’ici 2050. L’objectif paraît impressionnant mais il correspond à peine au chiffre inférieur de la fourchette de réduction mise en avant par le GIEC pour les pays développés (alors que les États-Unis devraient être dans la partie supérieure de cette fourchette, vu leurs niveaux d’émission). Pour 2020, Obama a promis de ramener les émissions états-uniennes à leur niveau de 1990, ce qui implique une réduction de 20 % par rapport au présent. Encore une fois, l’objectif semble impressionnant. En réalité, il est nettement inférieur aux chiffres du GIEC, et inférieur au but que les États-Unis auraient dû atteindre en 2012, s’ils avaient ratifié le Protocole de Kyoto. Obama a encore annoncé un système « cap-and-trade » avec vente aux enchères de tous les droits d’émissions et utilisation du produit de cette vente pour financer une réforme du système énergétique, d’une part, des programmes d’atténuation des coûts de cette réforme pour les couches sociales les plus défavorisés, d’autre part. Comme en Europe, on peut prévoir que le patronat états-unien exercera une pression maximale sur ce projet et qu’il obtiendra satisfaction, au nom de la compétitivité. Dès lors, la facture sociale de la politique « énergie-climat » ne peut ici aussi que s’alourdir, et son efficacité écologique se réduire, suivant en cela la trajectoire du « paquet » européen. De même, il est probable que, comme en Europe, la possibilité pour les entreprises américaines de remplacer les réductions d’émission par des achats de crédits de carbone du MDP augmentera au fur et à mesure que les objectifs climatiques deviendront plus ambitieux et contraignants. C’est ainsi que la proposition de loi Dingell-Boucher, par exemple, offre la possibilité aux entreprises d’acheter assez de crédits de carbone pour différer toute réduction d’émissions jusqu’en 2029.

La politique climat-énergie présentée par Barack Obama lors de la campagne présidentielle constitue un élément décisif d’une orientation visant à tenter de sauvegarder l’hégémonie déclinante de l’impérialisme US. Le tournant par rapport à l’administration Bush se marque notamment sur les points suivants : (i) volonté d’indépendance énergétique par rapport au pétrole du Moyen-Orient et aux régimes instables de la région ; (ii) développement d’un mix de solutions alternatives dont les axes principaux sont le charbon, les agrocarburants, le nucléaire et l’efficience énergétique ; (iii) acceptation de la nécessité d’objectifs de réduction contraignants et chiffrés des émissions états-unienne en tant que condition indispensable pour reprendre la main dans la négociation d’un accord climatique international impliquant les grands pays émergents ; (iv) recherche d’une alliance avec l’UE face aux pays émergents sur la question de la participation de ceux-ci à l’effort climatique, et avec les pays émergents face à l’UE sur d’autres questions, telles que les filières énergétiques ; (v) soutien massif au capital états-unien dans le domaine des technologies énergétiques dites « bas carbone ».

20. Fuite en avant technologique et extension de la sphère marchande

Les conditions à remplir pour sauver le climat équivalent à la quadrature du cercle pour le capitalisme. Incapable de résoudre la difficulté, il va tenter de la repousser par une fuite en avant technologique, couplée à une nouvelle extension de la sphère marchande.

Commencer à réduire les émissions globales au plus tard en 2015, réduire les émissions des pays développés de 80 % à 95 % en un peu plus de quarante ans, diminuer radicalement les besoins énergétiques de ces pays, transférer massivement des technologies propres vers les pays en développement et y financer l’adaptation indispensable : ces conditions à remplir pour stabiliser le climat au meilleur niveau possible équivalent à la quadrature du cercle pour un système productiviste.

Incapable de résoudre la difficulté, le capitalisme va tenter de la repousser par un fuite en avant. Sur le plan technologique, sa réponse s’appuie principalement sur les éléments suivants :

(i) Exploitation des importantes réserves connues de charbon (200 ans environ au rythme d’extraction actuel) comme source d’énergie de plus en plus importante pour la production d’électricité (avec développement des techniques de capture et de séquestration du carbone), voire pour la production de carburants de substitution au pétrole dans le secteur des transports ;

(ii) Développement massif des agrocarburants de première génération (éthanol à base de sucres, diesel à base d’huiles végétales) et de seconde génération (éthanol à base de cellulose) dans le secteur des transports, impliquant une importante modification dans l’utilisation des terres, en particulier dans les régions tropicales et sub-tropicales, plus productives, ainsi qu’un recours accru aux technologies du « génie génétique » ;

(iii) Développement de l’offshore pétrolier profond et exploitation des ressources pétrolières non conventionnelles (huiles lourdes, sables et schistes bitumineux) ;

(iv) Exploitation du gisement d’économie d’énergie par hausse de l’efficience énergétique, en priorité dans les secteurs de la production électrique et de l’industrie (gros potentiel de réduction des émissions dans les pays émergents et en transition), mais aussi dans les secteurs du bâtiment et des transports (en fonction de la demande solvable). Mais la capacité du capitalisme d’exploiter ce potentiel est limitée par la demande solvable ;

(v) Développement combiné du nucléaire, de l’éolien et du solaire (thermique et photovoltaïque). Assimilation de fait du nucléaire aux renouvelables, augmentation importante du nombre de centrales et développement de nouvelles technologies nucléaires (centrales de 4e génération, surgénérateurs) permettant de faire face aux limites des gisements d’uranium connus (environ 60 ans dans l’état actuel du parc de centrales) ;

(vi) Utilisation maximale des puits de carbone (plantations d’arbres, protection des forêts existantes et des zones humides, pratiques culturales bas carbone…), valorisation des déchets comme source d’énergie. La mise en œuvre de ces réponses technologiques passe par la création d’un marché mondial du carbone avec fixation d’un prix unique, un accord sur l’équivalence entre hausse de l’absorption et réduction des émissions, des accords commerciaux, l’établissement de normes, de quotas (y compris de quotas individuels échangeables, le cas échéant), de taxes et d’incitants ainsi que de mécanismes de mesure et de rapportage, etc. Elle implique aussi et surtout un nouveau traité international encore plus néolibéral que le Protocole de Kyoto, associant les pays impérialistes, les pays émergents et le reste du monde, fixant la contribution de chacun à l’effort global et permettant la délocalisation maximale des réductions d’émissions des pays capitalistes développés vers les pays en développement.

Cette délocalisation constitue un élément clé de la politique climatique capitaliste. Pour l’impérialisme, il s’agit d’atténuer au maximum les coûts de la transition énergétique en utilisant les pays dominés comme exportateurs d’agrocarburants et de crédits de carbone à bon marché. Ceux-ci peuvent être générés soit par la sauvegarde des forêts existantes, soit par de nouvelles plantations d’arbres, soit surtout par des investissements « propres » dans les renouvelables ou dans l’efficience énergétique. Ce projet cadre ainsi avec l’offensive générale de l’impérialisme envers les pays en développement, telle qu’elle est menée à travers le FMI, la BM et l’OMC. Mais sa mise en œuvre est compliquée par le réajustement des rapports de forces mondiaux résultant de la montée en puissance des grands pays émergents.

Tout en concédant du bout des lèvres que le changement climatique est « l’échec le plus large du marché » (N. Stern), la réponse capitaliste basée sur plus de marché, donc plus de marchandises, tend à inverser complètement la priorité : au lieu de servir à réduire la consommation énergétique tout en satisfaisant les besoins humains réels, le développement des renouvelables et les progrès de l’efficience énergétique servent à ouvrir de nouveaux créneaux à l’accumulation capitaliste, donc à la hausse de l’offre énergétique. La réduction des émissions est subordonnée aux impératifs de profit. En pratique, l’objectif de hausse du pourcentage d’énergie d’origine renouvelable se substitue à celui de baisse globale des émissions de gaz à effet de serre.

21. Conséquences écologiques menaçantes

Outre qu’elle est totalement insuffisante pour la stabilisation climatique, la réponse capitaliste est grosse d’autres conséquences écologiques extrêmement menaçantes pour l’humanité.

* L’option nucléaire fait peser une menace majeure sur la survie du genre humain. La question des déchets reste sans solution, le risque de fuite radioactive est impossible à éliminer totalement, et le danger de prolifération de l’armement nucléaire — donc d’emploi effectif de cet armement — est inséparable de la technologie. Il y a lieu d’ajouter que la technologie nucléaire représente un choix techniquement irrationnel, inefficient du point de vue de la protection du climat, incohérent avec la révolution énergétique nécessaire. L’efficience énergétique d’une centrale nucléaire (30 %) est inférieure à celle d’une centrale à gaz ; le bilan carbone, médiocre à l’échelle de l’ensemble de la filière, ne peut que s’alourdir du fait de l’exploitation de gisements d’uranium de moins en moins riches ; les ressources en minerai sont limitées (les réserves connues d’uranium représentent 60 ans de consommation dans l’état actuel du parc) ; une réponse au changement climatique basée sur le nucléaire est totalement impraticable, vu le nombre de centrales qu’il faudrait construire (une par semaine environ pendant 50 ans), le temps de construction et le coût ; le tout-nucléaire est impossible, cette technologie (2,7 % de l’énergie consommée dans le monde, 17 % de l’électricité) ne pourrait jamais couvrir plus qu’une fraction limitée des besoins humains ; enfin, l’axe de l’alternative énergétique ne peut être fondé que sur les renouvelables et l’efficience énergétique, or ceux-ci impliquent une décentralisation radicale du système énergétique, complètement antagonique à l’ultra-centralisation nucléaire. Ceci vaut également pour le coûteux projet de recherche sur la fusion nucléaire (ITER). Un projet complètement inutile, puisque l’humanité a déjà la chance de bénéficier d’une centrale à fusion nucléaire sans danger, gratuite, qui fonctionnera entre 4,5 milliards d’années et qui recycle elle-même ses déchets : le Soleil.

* Bien que les agrocarburants ne couvrent qu’une infime fraction des besoins énergétiques dans le domaine du transport, ils ont déjà amplement démontré leurs effets pervers. Inévitablement, la logique de la production pour le profit conduit en effet à ce que la production d’éthanol et de biodiesel pour la demande solvable passe avant la satisfaction du droit fondamental à l’alimentation, avant les droits des communautés indigènes et avant la protection de l’environnement. Ici aussi, l’irrationalité technique est au rendez-vous, dans la mesure où le bilan énergétique global de la production d’agrocarburants est négatif dans la plupart des cas. Le passage aux agrocarburants de seconde génération, en soi, n’élimine pas les dangers. A supposer même que des règles suffisamment strictes interdisent d’affecter des terres de culture à la production d’éthanol cellulosique, la demande émanant des transports est telle qu’il faudrait consacrer d’énormes superficies d’autres terres — ou de zones marines — à la monoculture productiviste, avec toutes les conséquences qui en découlent en termes de pollution aux pesticides et de destruction de la biodiversité.

* La critique formulée par rapport aux agrocarburants vaut, mutatis mutandis, pour les ressources pétrolières non conventionnelles : l’exploitation des huiles lourdes, des sables et des schistes bitumineux nécessite une énorme dépense d’énergie ainsi qu’un fort gaspillage d’autres ressources (eau notamment) et son impact environnemental est particulièrement lourd. De plus, dans de nombreux cas, les gisements sont situés dans des régions habitées par des communautés indigènes dont les droits sont ainsi menacés.

* Vu l’urgence et pour des raisons sociales, la capture et séquestration du carbone pourrait être acceptable à titre transitoire, dans le cadre d’une stratégie de sortie rapide des combustibles fossiles : elle permettrait notamment de planifier la reconversion des mineurs. Mais ce n’est pas dans cette optique qu’elle est envisagée actuellement. Il s’agit au contraire d’une nouvelle tentative capitaliste de repousser les limites physiques sans se soucier des conséquences. Les gouvernements parlent de « charbon propre », mais c’est un mythe si l’on prend en compte la pénibilité de l’extraction, la pollution par les poussières, les conséquences sur la santé, et l’impact écologique des houillères.

* La lutte contre le changement climatique risque de donner une impulsion majeure au « génie génétique », entraînant une augmentation qualitative des risques inhérents à cette technologie. C’est ainsi que la production d’arbres génétiquement modifiés (OGM à croissance rapide pour accroître la capacité des puits de carbone, OGM à basse teneur en lignine ou à haute teneur en cellulose, etc.) augmente considérablement les risques d’allergies. La menace la plus dangereuse pourrait cependant venir du « génie génétique » dans la production d’agocarburants de deuxième génération, où la mise au point de bactéries et de micro-algues génétiquement modifiées multiplie les menaces en termes de dissémination et d’hybridation.

22. Accentuation des inégalités sociales

La réponse capitaliste implique des attaques redoublées contre les salariés, les paysans pauvres, les femmes, les communautés indigènes et les pauvres en général, ainsi qu’une accentuation des inégalités sociales.

Quel que soit le « mix énergétique » choisi, il impliquera un renchérissement de l’énergie qui frappera doublement le monde du travail : au niveau de ses propres besoins énergétiques, d’une part, au niveau des produits de consommation d’autre part, les patrons répercutant la hausse des prix de l’énergie sur celui des marchandises.

L’énergie étant une composante du capital constant, son renchérissement grèvera le taux de profit, ce qui amènera le patronat à multiplier les attaques contre les salaires, les mécanismes d’indexation, la protection sociale et, d’une manière générale, l’incitera encore plus à tenter d’augmenter le taux d’exploitation par tous les moyens possibles.

Dès maintenant, on constate que le marché mondial du carbone offre aux capitalistes de nouveaux moyens d’exacerber la concurrence entre travailleurs. Ceux-ci sont notamment soumis à une nouvelle forme de chantage à l’emploi et à l’investissement visant soit à les faire plier devant les diktats néolibéraux des multinationales, soit à les manipuler pour tenter d’imposer des mesures protectionnistes ou des cadeaux aux entreprises. Par contre, les divers incitants et autres instruments de marché, visant à ouvrir le marché des énergies renouvelables et à améliorer l’efficience énergétique, favorisent non seulement le patronat mais aussi les classes moyennes aisées, la petite-bourgeoisie salariée ainsi que les couches supérieures du prolétariat, aggravant de ce fait l’inégalité dans la distribution des revenus, dans l’accès à la mobilité, etc.

L’instauration encore hypothétique de quotas de carbone individuels et échangeables intensifierait encore cette tendance inégalitaire, dans la mesure où les plus pauvres seraient amenés à vendre leurs quotas pour acquérir des biens de consommation.

Dans les pays dominés, la politique climatique capitaliste donne une nouvelle impulsion à la séparation entre les producteurs et leurs moyens de production traditionnels — en premier lieu la terre — avec pour résultat soit l’exode rural, soit la transformation en ouvriers (plantations énergétiques, exploitations d’hydrocarbures…), soit le déplacement vers des zones moins favorables ou la reconversion dans « l’industrie touristique ». Tous ces cas de figure entraînent une dégradation de l’autonomie et des conditions d’existence du plus grand nombre — en particulier des femmes, vu leur rôle clé dans la production vivrière — ainsi que des attaques accrues contre les communautés indigènes et leurs droits.

23. Prétexte pour faire accepter l’austérité

Incapables de créer les conditions sociales d’une réduction structurelle des émissions, les gouvernements capitalistes des pays développés utilisent la lutte contre le changement climatique comme prétexte pour faire accepter l’austérité.

Pour la bourgeoisie, la thèse du changement climatique « provoqué par l’Homme » tombe à pic pour tenter de justifier au nom de la science l’austérité et les sacrifices, tandis que la popularisation des menaces du réchauffement crée un terrain propice à la promotion des marchandises du secteur « vert » de l’économie. Mais, en imputant à « l’Homme » ce qui est un produit de la Révolution industrielle capitaliste, la propagande bourgeoise contribue à créer une ambiance mortifère et irrationnelle, combinant misanthropie, fatalisme, cynisme individualiste et nostalgie réactionnaire.

Le résultat le plus dangereux de cette confusion délibérément orchestrée est le regain des thèses malthusiennes ou néo-malthusiennes imputant la « crise écologique » principalement ou exclusivement à la population… donc aux pauvres puisqu’ils font plus d’enfants que les riches… donc aux pays en développement puisque le taux de fécondité des femmes y est généralement plus élevé que dans les pays développés. Jadis parées de considérations religieuses, ces thèses sont aujourd’hui emballées dans une pseudo-science qui détourne des concepts de l’écologie scientifique (tels que la « capacité de charge ») pour naturaliser les relations sociales. Certaines de ces campagnes peuvent compter sur la collaboration de scientifiques dont les travaux dans le domaine de l’écologie ne font en réalité que traduire les a priori bourgeois, comme on le voit clairement dans le cas de la thèse dite de la « tragédie des communs ». Des forces politiques ultra-réactionnaires tentent ainsi d’utiliser la peur du changement climatique pour donner plus d’écho à leurs campagnes de haine contre les immigrés, contre les demandeurs d’asile, contre le droit des femmes à disposer de leur corps, ou contre l’aide aux pays en développement. Des sectes religieuses et des courants religieux réactionnaires intègrent la menace climatique dans un discours eschatologique prêchant la soumission à l’ordre établi.

A terme, on peut craindre que l’échec prévisible de sa politique climatique amène le capitalisme à opter pour des régimes forts menant une politique dirigiste, afin de mobiliser tous les moyens disponibles, comme en période de guerre. Une telle politique impliquerait inévitablement de nouvelles attaques contre les droits sociaux et démocratiques.

24. Risques de guerre pour les ressources

La réponse capitaliste au défi climatique multiplie les risques de guerre pour les ressources.

Dans les pays les plus fragilisés par la mondialisation capitaliste et l’ajustement structurel, les impacts des changements climatiques accroissent la probabilité de crises débouchant sur des situations chaotiques, avec conflits armés entre chefs de guerre. En aggravant la pénurie dans un certain nombre de régions déjà soumises à un stress hydrique intense, le changement climatique aiguise l’importance du contrôle des ressources en eau et crée les conditions de guerres de l’eau entre États. Mais le plus grand danger pourrait venir de l’exacerbation de la concurrence pour l’appropriation non seulement des ressources énergétiques fossiles déclinantes, mais aussi des nouvelles ressources énergétiques. L’enjeu climat-énergie s’insère ainsi dans le cadre plus vaste du glissement d’un monde bipolaire (impérialisme-pays dominés) sous hégémonie des États-Unis vers un monde tripolaire (impérialisme-pays émergents-pays les moins avancés) au sein duquel la bataille pour le leadership impérialiste fait rage.

IV. CONSTRUIRE UN MOUVEMENT DE LUTTE CONTRE LE CHANGEMENT CLIMATIQUE

25. Lutte contre le changement climatique

La lutte contre le changement climatique ne sera pas gagnée par une combinaison de lobbying, d’actions médiatiques spectaculaires et de campagnes en faveur de changements comportementaux des consommateurs individuels, mais par la mobilisation de masse.

Le combat pour le climat est politique et requiert en priorité la construction de rapports de forces sociaux. Ce combat peut être gagné, comme le montre l’exemple de l’Australie où la mobilisation de masse (150 000 manifestants en novembre 2007) a débouché sur un premier succès partiel : la défaite du gouvernement conservateur aligné sur la politique de G.W. Bush, et la ratification du Protocole de Kyoto par la nouvelle équipe au pouvoir. Face à l’urgence climatique et à la politique criminelle des gouvernements capitalistes, nous œuvrons dans tous les pays à la construction d’un puissant mouvement de masse unitaire, coordonné à l’échelle mondiale, dans la tradition des mobilisations contre la guerre et contre la course aux armements (« single issue campaign »).

Le but de ce mouvement n’est pas d’élaborer des plates-formes sophistiquées mais de contraindre les gouvernements à agir au minimum conformément aux conclusions les plus prudentes découlant des rapports d’évaluation du GIEC, dans le respect du principe des « responsabilités communes mais différenciées », des droits sociaux et démocratiques ainsi que du droit de toutes et tous à une existence humaine digne de ce nom. Nous défendons ce but contre les courants qui rabaissent les objectifs de réduction des émissions au nom du réalisme, mais aussi contre ceux qui les dénoncent comme insuffisants (nous tentons de rallier ces derniers en demandant « au minimum » le respect des conclusions « les plus prudentes » du GIEC). Notre préoccupation est de tirer avantage de la légitimité du GIEC pour réaliser l’unité d’action la plus large tout en mettant en accusation la duplicité des gouvernements — qui adoptent les « résumés pour les décideurs » dans les conférences internationales sur le climat, mais n’en tiennent pas compte en pratique.

La mobilisation de masse en défense du climat est une tâche ardue. La difficulté découle des caractéristiques du changement climatique, en particulier sa relative progressivité actuelle, ainsi que du double décalage spatial et temporel entre causes et effets. Un ample travail de diffusion de l’information scientifique sur le réchauffement et sur ses impacts est donc nécessaire. Il doit viser en particulier les équipes militantes des différents mouvements sociaux et des formations politiques de gauche. Ces équipes jouent en effet un rôle décisif : elles seules sont capables d’établir le lien concret entre la menace climatique globale et les problèmes sociaux particuliers, notamment sur le plan local, et d’en déduire des stratégies permettant de combiner lutte sociale et lutte pour le sauvetage du climat. C’est dire que la construction du mouvement doit être conçue comme un maillage des résistances sociales existant sur différents terrains, avec actions convergentes coordonnées et manifestations occasionnelles pluralistes, sur une plate-forme minimale commune. Ce travail de maillage sera facilité par la mise sur pied de comités, de fronts ou de coalitions pour le climat, tels qu’ils peuvent se développer dans le cadre de la Global Climate Campaign.

26. Climat et justice sociale

Au sein du mouvement pour le climat, il est nécessaire de construire un courant de gauche, qui lie la lutte pour le climat et la justice sociale.

La mutation nécessaire est d’une ampleur telle qu’elle ne peut être gagnée sans la mobilisation et la participation active des exploités et des opprimés qui constituent l’immense majorité de la population. La politique climatique capitaliste rend cette participation impossible parce qu’elle est inacceptable sur le plan social tout en étant nuisible sur le plan environnemental. Elle implique en effet le renforcement de la domination impérialiste, de la concurrence et de la violence capitalistes ; donc de l’exploitation, de l’oppression, de l’inégalité sociale, de la concurrence entre travailleurs, de la violation des droits et de l’appropriation privée des ressources.

En particulier, la stratégie capitaliste n’apporte aucune réponse au défi majeur de l’emploi, des salaires et des acquis des millions de travailleurs occupés dans les secteurs gros émetteurs de gaz à effet de serre, tels que l’industrie pétrolière, charbonnière, cimentière, verrière, sidérurgique, ainsi que le secteur des transports. Une telle politique ne peut que se heurter à des résistances sociales légitimes. Au lieu de favoriser la prise de conscience du danger climatique, elle risque de jeter certains secteurs de la population dans les bras des sceptiques du changement climatique. Ce risque est particulièrement important dans les catégories professionnelles qui sont touchées de plein fouet par la hausse des prix de l’énergie et où le poids social des petits patrons (agriculteurs, pêcheurs, camionneurs) pourrait favoriser des réactions corporatistes violentes et désespérées, exerçant une pression forte sur les gouvernements.

Les grandes ONG environnementales tentent de radicaliser les objectifs climatiques des gouvernements sans voir que cette radicalisation entraîne du même coup l’accentuation des attaques contre les exploités et les opprimés. C’est une voie sans issue. Nous défendons la nécessité d’une lutte combinée en faveur du climat et de la justice sociale. Au sein du mouvement large, nous œuvrons à la constitution d’un pôle de gauche qui lie ces deux dimensions et qui plaide par conséquent contre les recettes basées sur les instruments de marché (prix du carbone, primes et incitants fiscaux en faveur des renouvelables, achat de droits et de crédits, etc.), l’accumulation, la domination néocolonialiste et la fuite en avant technologique. Ce pôle cherche à regrouper des éléments des gauches syndicale, écologiste, altermondialiste, féministe, tiers-mondiste, la gauche des « décroissants », des membres d’organisations de la gauche radicale, des scientifiques critiques, etc. Il contribue à la construction du mouvement large en pratique et sur le plan politique, en prenant toute initiative permettant de faire progresser l’idée d’une politique climatique alternative.

27. La défense du climat et les mouvements sociaux

La défense du climat doit prendre une place importante dans les plates-formes et les luttes des mouvements sociaux.

Dans la perspective d’une mobilisation large enracinée dans les luttes existantes, nous agissons pour que la défense du climat devienne une préoccupation majeure des mouvements sociaux et qu’elle trouve une traduction concrète dans leurs plates-formes de revendications, sur tous les terrains. Par exemple :

(i) la lutte pour la paix : la production d’armes et l’emploi des armes constituent une folie inacceptable au regard du changement climatique… qui est lui-même une cause possible de conflits supplémentaires ;

(ii) la lutte contre la pauvreté, pour le droit au développement et la protection sociale : la capacité d’adaptation au changement climatique est directement proportionnelle au niveau de ressources et de développement. L’inégalité sociale accroît la vulnérabilité et handicape la mutation énergétique ;

(iii) la lutte des femmes : les besoins de l’adaptation au changement climatique, en particulier, renforcent l’importance et l’urgence des revendications spécifiques des femmes pour l’égalité des droits, pour une prise en charge sociale des enfants, contre la double journée de travail, pour le droit à l’avortement et à la contraception ;

(iv) la lutte pour l’emploi : réduire radicalement la consommation d’énergie, réaménager le territoire, les villes, prendre soin de la biodiversité, développer les transports publics et substituer les sources renouvelables aux fossiles offre un gigantesque réservoir d’emplois ;

(v) la lutte pour l’accès à la terre, à l’eau et aux ressources naturelles, ainsi que pour une agriculture organique paysanne : les communautés rurales pratiquant une agriculture organique intensive en main-d’œuvre sont les mieux à même d’augmenter la capacité des puits de carbone et de réduire les émissions de gaz à effet de serre du secteur agricole ;

(vi) la lutte contre la mondialisation et la libéralisation des marchés agricoles : cause de ruine des populations rurales, de famine, d’exode rural et/ou de pillage des écosystèmes. La libéralisation des marchés agricoles est aussi une importante sources d’émission de gaz à effet de serre, directes (transport des produits d’exportation) et indirectes ;

(vii) la lutte pour le droit d’asile : face à l’accroissement du nombre de réfugiés environnementaux, notamment climatiques, la liberté de circulation est indispensable et constitue la seule réponse digne de l’humanité ;

(viii) les luttes des communautés indigènes pour leurs droits : par leur savoir et leur mode d’exploitation des écosystèmes, notamment forestiers, ces communautés sont les mieux à même de préserver et développer les puits de carbone ;

(ix) la lutte contre la flexibilité et la précarisation du travail, contre l’allongement du temps de travail : les horaires coupés, flexibles, les campagnes capitalistes en faveur de la mobilité accrue de la main-d’œuvre, contraignent les salariés à l’usage la voiture. La production « just in time » est une source majeure d’émissions de gaz à effet de serre dans le secteur des transports. La réduction du temps de travail est une condition nécessaire à l’éclosion à une échelle de masse de comportements alternatifs en matière de consommation et de loisirs ;

(x) la lutte contre les privatisations, pour un secteur public de qualité dans les domaines des transports, de l’énergie et de l’eau. Un secteur public de transport gratuit et de qualité peut seul concilier le droit de toutes et tous à la mobilité et la réduction des émissions. La libéralisation de la production d’électricité complique l’introduction sur le réseau des sources renouvelables intermittentes. Seule une entreprise publique ne travaillant pas pour le profit peut relever le défi consistant à supprimer en deux ou trois décennies la totalité des émissions dans le secteur du logement. Pour des quotas individuels gratuits d’eau et d’énergie, fixés en fonction des besoins sociaux vitaux, non échangeables, couplés à une tarification rapidement croissante au-delà des quotas et à un plafond de consommation absolu.

28. Aller au-delà de la lutte pour la redistribution des richesses

Le défi climatique est essentiel pour la gauche syndicale. Il implique d’aller au-delà de la lutte pour la redistribution des richesses.

Les directions des grandes confédérations syndicales internationales ont pour orientation d’accompagner la politique climatique capitaliste en échange de la possibilité pour elles d’en négocier certaines modalités. Cette orientation se concrétise dans la proposition d’un « Green Deal » basé sur l’illusion que les technologies vertes permettront de résorber le chômage et donneront l’impulsion à une nouvelle onde longue de prospérité et d’expansion capitaliste. Les conditions sociales et les répercussions environnementales d’une relance durable du capitalisme ne sont pas prises en considération. Au contraire, les bureaucraties syndicales intègrent les impératifs productivistes et de rentabilité capitalistes ainsi que les outils de la politique climatique dominante : aides publiques aux entreprises « vertes », « fiscalité écologique », Mécanisme de Développement Propre, Échange de Droits d’Émission, voire soutien à l’énergie nucléaire et aux agrocarburants. Cette politique cogestionnaire risque de rendre le mouvement syndical, en particulier le mouvement syndical des pays développés, co-responsable des catastrophes climatiques et de leurs répercussions sur les pauvres dans les pays pauvres. Elle ne peut que semer la division parmi les travailleurs à l’échelle internationale, et entre secteurs au sein des différents pays.

Vu l’importance du défi climatique et énergétique, il est décisif pour la gauche syndicale de s’en emparer et d’en faire un élément central de sa lutte pour un changement de cap des organisations de travailleurs. Ce combat est d’autant plus difficile que, du point de vue stratégique, il ne passe pas en premier lieu par le développement de nouvelles productions, de nouvelles marchandises et de nouveaux marchés dans le domaine des technologies vertes — donc par la « relance économique » — mais par la lutte prioritaire pour la diminution de la consommation d’énergie, la suppression des productions inutiles ou nuisibles, la reconversion des travailleurs et travailleuses employés dans ces secteurs, etc. Il y a là un obstacle considérable, qui illustre le drame de l’enchaînement des salariés au mode de production capitaliste dont ils dépendent pour leur existence quotidienne. Cet obstacle ne peut être surmonté qu’en mettant en cause la propriété capitaliste au moyen de revendications telles que :

(i) la mise sous statut public des activités décisives du double point de vue du sauvetage du climat et de la satisfaction des besoins humains fondamentaux, c’est-à-dire en priorité l’expropriation sans rachat des entreprises capitalistes qui contrôlent l’extraction, la conversion et la distribution de l’énergie ;

(ii) la mise sous statut public de la recherche et des résultats de la recherche, couplée à un refinancement dans le cadre de programmes internationaux visant à la mise au point prioritaire d’alternatives technologiques, en priorité dans le domaine des renouvelables et de l’efficience énergétique ;

(iii) un plan de transition à tous les niveaux (global, régional, national, local) vers une société sans combustibles fossiles, où la production et la consommation sont relocalisées dans la mesure du possible et où les salariés des secteurs « fossiles » bénéficient d’une reconversion avec maintien des acquis, sous contrôle ouvrier.

Face au défi, la gauche syndicale doit sortir d’une vision étriquée axée sur la redistribution des richesses pour contester la conception même de la richesse et la manière dont les richesses sont produites, c’est-à-dire le mode de production dans ses fondements. Alors seulement pourront être dégagées les ressources d’imagination et de créativité nécessaires à la mobilisation des travailleurs autour d’objectifs concrets. Cette approche rehausse l’importance de revendications telles que la réduction du temps de travail (avec baisse des cadences, sans perte de salaire et avec embauche proportionnelle) et le contrôle ouvrier (sur les cadences, la production, l’énergie, etc.).

29. Annulation de la dette et ponctions sur les profits

Le transfert massif de technologies propres vers les pays dominés et le financement de l’adaptation aux effets du changement climatique dans ces pays requièrent l’annulation de la dette ainsi qu’un fonds spécial alimenté par des ponctions substantielles sur les profits capitalistes. Ces moyens doivent être placés sous le contrôle démocratique des populations et de leurs organisations sociales. Dès lors qu’il implique la participation des pays dominés, le sauvetage du climat nécessite un partage des avoirs et des savoirs, à l’échelle mondiale. Il doit donc être lié à :

(i) l’annulation de la dette du tiers-monde et la restitution aux peuples des avoirs que les dictateurs de pays du Sud ont placés dans les banques occidentales ;

(ii) la levée du secret bancaire, la suppression des paradis fiscaux, l’imposition des patrimoines, la taxation des mouvements spéculatifs, etc. ;

(iii) l’augmentation substantielle des budgets des pays impérialistes consacrés à l’aide publique au développement ;

(iv) la création, en plus de cette aide, d’un fonds mondial unique pour l’adaptation des pays en développement aux effets inévitables du CC et pour le transfert des technologies propres vers le secteur public de ces pays, sans conditions financières ;

(v) l’alimentation de ce fonds par une ponction sur les profits et les surprofits des secteurs économiques les plus responsables du changement climatique (secteur pétrolier, charbonnier, automobile, production d’électricité, notamment) ;

(vi) la suppression du régime des brevets dans la santé et dans les technologies permettant de produire des biens de consommation et des services essentiels (transports, industrie légère, eau et énergie, communications) afin que toutes les populations de la planète puissent accéder aux biens fondamentaux ;

(vii) un système de compensation financière pour les pays du Sud qui renoncent à exploiter leurs ressources en combustibles fossiles.

Cependant, la redistribution des richesses entre Nord et Sud ne suffit pas, ici non plus, à relever le défi climatique. Le modèle capitaliste de développement qui subordonne les économies des pays du Sud aux impératifs de l’accumulation, dans le cadre de la mondialisation de la production et des échanges, est rigoureusement incompatible avec la nécessaire déviation des émissions de 15 % à 30 % d’ici 2020 (2050 pour l’Afrique). Cet objectif ne peut être atteint que par un développement endogène, répondant aux besoins de la grande masse de la population, donc lié à une réforme agraire en faveur de l’agriculture paysanne et à une réorientation de la production vers le marché intérieur. Concilier droit au développement humain et sauvetage du climat nécessite donc des mesures contre les classes dominantes locales, qui tirent prétexte du droit au développement pour refuser toute entrave à la combustion des combustibles fossiles, pillent des ressources naturelles, s’approprient les forêts, jouent les intermédiaires pour la vente des crédits de carbone, produisent des agrocarburants, et exportent des denrées agricoles ou des produits industriels à bas prix pour les marchés des pays développés. Pour empêcher qu’ils servent à alimenter ce modèle de développement socialement et écologiquement nuisible, les fonds et moyens technologiques mis à la disposition des pays du Sud doivent être placés sous le contrôle démocratique des populations ainsi que de leurs mouvements sociaux. La lutte contre le changement climatique valide ainsi la théorie de la révolution permanente dans les pays coloniaux et semi-coloniaux.

30. Intégrer les défis écologiques

La riposte au changement climatique doit intégrer tous les grands défis écologiques dans une perspective de développement vraiment soutenable.

L’histoire du capitalisme est jalonnée de crises environnementales « résolues » sans vision écologique d’ensemble, par la mise en œuvre de réponses technologiques partielles subordonnées aux impératifs de rentabilité, dont les effets environnementaux néfastes apparaissent plus tard. La destruction totale des forêts européennes a été évitée par l’exploitation du charbon, cause majeure du changement climatique ; l’épuisement des sols a été évité par l’usage massif des engrais, source de gaz à effet de serre, cause de pollution et d’eutrophisation des eaux ; le développement du trou dans la couche d’ozone a été freiné par le recours à des gaz réfrigérants qui contribuent de façon significative à la hausse de l’effet de serre, etc. Résoudre la crise climatique/énergétique en suivant la même méthode d’apprenti sorcier risque d’avoir des conséquences encore plus redoutables, en particulier dans deux domaines : le recours accru au nucléaire et aux organismes génétiquement modifiés. S’opposer à ces dangers est une tâche des plus importantes pour la gauche. Il faut les dénoncer comme symbolisant la folie de la croissance capitaliste sans limites, comme la tentative absurde du système de sauter par-dessus sa propre tête pour maintenir malgré tout l’accumulation génératrice de profit.

D’une manière plus générale, le défi climatique fédère toutes les questions environnementales. La riposte doit donc intégrer tous les grands défis écologiques, notamment :

(i) la défense de la forêt tropicale dans le respect des droits des communautés indigènes qui vivent de ses ressources (puits de carbone) ;

(ii) la défense de la biodiversité ;

(iii) la gestion rationnelle et publique des ressources en eau ;

(iv) la lutte contre l’empoisonnement de la biosphère par les quelque 100 000 molécules issues de la pétrochimie, qui n’existent pas dans la nature et donc certaines ne peuvent être décomposées par ses agents réducteurs ;

(v) l’élimination des gaz destructeurs de l’ozone stratosphérique et leur remplacement par des composés n’ayant pas d’autre impact écologique dangereux ;

(vi) la lutte contre la pollution atmosphérique et ses conséquences pour la santé humaine (asthme, maladies cardiovasculaires,) ainsi que pour les écosystèmes (acidification, ozone troposphérique).

31. Écart entre capitalistes et scientifiques

Dénoncer l’écart entre les plans capitalistes et les recommandations des scientifiques. A partir des mouvements sociaux, nouer des liens avec des scientifiques critiques. Poser les questions de la propriété du savoir et du rôle social de la recherche.

La prétention des gouvernements qui tentent de faire croire que leur politique climatique capitaliste et libérale est fondée sur « la science » doit être combattue vigoureusement. Pour ce faire, il s’agit de dénoncer le gouffre séparant les objectifs des gouvernements des conclusions les plus prudentes à tirer des rapports du GIEC. Cependant, cette dénonciation implique d’assimiler l’essentiel de l’expertise scientifique tout en critiquant les présupposés idéologiques et sociaux dominants qui sont véhiculés par la grande majorité des experts. La gauche doit donc nouer des relations avec des scientifiques, les inviter à communiquer leur expertise aux mouvements sociaux, les interpeller à partir de ceux-ci sur leur positionnement politique général, les pousser à s’exprimer sur la contradiction entre les solutions rationnelles globales que demande la lutte contre le réchauffement, d’une part, et l’ultracloisonnement des sciences au service de la rationalité capitaliste partielle, d’autre part. Vu la place prise par l’expertise scientifique dans l’élaboration de la politique climatique, il est d’une importance non négligeable de nouer des relations entre les mouvements sociaux et des chercheurs critiques et humanistes, des laboratoires, ou des associations.

Dans ce cadre, nous développons un point de vue plus général sur le rôle de la science et de la recherche dans la lutte pour les sauvetage du climat dans la justice sociale. Nous ne refusons pas les solutions technologiques, ni les concepts de développement et de progrès. Nous plaidons au contraire pour que la recherche scientifique et technique soit libérée de l’emprise du capital afin que son potentiel puisse être massivement et rapidement au service du développement soutenable des sources énergétiques renouvelables, du progrès dans l’efficience énergétique et de la gestion rationnelle des ressources. Pour cette raison, nous exigeons le refinancement public massif de la recherche, l’arrêt des contrats qui lient les universités à l’industrie et au capital financier, la définition démocratique des priorités de la recherche en fonction de la transition, dans la justice sociale, vers une société soutenable écologiquement.

32. Sobriété énergétique et possible social

Combattre la culpabilisation, mais assumer la sobriété énergétique dans la mesure du possible social.

La gauche combat les discours culpabilisants des gouvernements qui attribuent la responsabilité du réchauffement et du sauvetage du climat au comportement individuel de chacun, toutes classes confondues. Ces discours escamotent l’inégalité sociale, la culpabilité du capitalisme et détournent l’attention des profonds changements structurels nécessaires dans le mode de production. Mais il n’en découle pas que la gauche pourrait éviter de poser la question des comportements individuels, ou refuser toute action dans la sphère de la consommation, au contraire.

C’est une illusion de croire que le climat pourrait être sauvé par un mouvement de « contagion culturelle » contre la surconsommation : faute de changements structurels, les ruptures individuelles ne peuvent déboucher que sur un style de vie monacal, très peu « contagieux ». Mais il est également irrationnel de miser sur d’hypothétiques percées scientifiques révolutionnaires pour ne pas mettre en question la surconsommation et les pratiques individuelles qui en découlent. L’urgence climatique impose de prendre ici et maintenant les décisions nécessaires sur la base des solutions technologiques connues et du diagnostic scientifique existant. Une attitude basée sur la foi dans le progrès, la croyance en un deus ex machina technologique, ne sert qu’à justifier l’inaction, alors que les tenants de la contagion culturelle ont au moins le mérite d’agir pour sauver le climat.

Au lieu d’opposer les actions dans la sphère de la consommation aux changements structurels dans la sphère de la production, la gauche doit concevoir les premières comme un moyen de souligner la nécessité des secondes. D’une part, la conscience de la gravité du réchauffement et de ses impacts est incompatible avec la poursuite de certains comportements qui traduisent un mépris flagrant et cynique pour l’environnement : dans la mesure du possible social, une exigence éthique élémentaire veut que ceux dont les besoins fondamentaux sont satisfaits fassent preuve de sobriété énergétique et agissent de façon conséquente pour éviter de contribuer au basculement climatique. D’autre part, les pratiques sociales alternatives, les campagnes et les mobilisations démocratiques, même minoritaires, qui contestent le productivisme et le consumérisme, peuvent jouer un rôle positif et important dans la formation de la conscience collective que des changements structurels sont nécessaires, aussi dans la sphère de la production, et que ces changements peuvent s’accompagner d’une plus grande qualité de vie.

Nous soutenons donc les campagnes et les actions démocratiques contre l’envahissement publicitaire, l’appropriation capitaliste de l’espace public, le gaspillage des ressources naturelles, le tout automobile, l’explosion du transport aérien, pour le boycott des produits issus de la destruction de la forêt équatoriale, etc., en les liant à la nécessité de changements structurels.

33. Secours populaire en cas de catastrophe

Développer une pratique de secours populaire en cas de catastrophe.

Le changement climatique accroît considérablement les risques de sécheresses, inondations, glissements de terrain et autres catastrophes frappant plus particulièrement les travailleurs et les pauvres. Dans les pays en développement, ces catastrophes pourraient dans certains cas prendre une ampleur extrême. Face à cette menace, nous devons nous préparer à intervenir avec les mouvements sociaux sur deux terrains différents : le terrain revendicatif consistant à mettre les États devant leurs responsabilités ; et le terrain des secours directs, populaires et solidaires, pris en charge par les populations locales et leurs organisations avec l’aide des réseaux militants au niveau mondial. L’expérience acquise dans les catastrophes naturelles montre en effet que ces secours populaires sont plus rapides, plus directement orientés vers les pauvres et les besoins réels et peu coûteux. De plus, ils sont favorables à l’éclosion d’autres rapports sociaux, de contestation de l’ordre établi.

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