Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 551-552 juillet-août 2009 *

COMITÉ INTERNATIONAL DE LA IVE INTERNATIONALE / ÉCOLOGIE

Rapport sur le changement climatique (3/3)

Cf. aussi : [Seizième Congrès] [Climat] [Tanuro Daniel]

Daniel Tanuro

Photothèque Rouge/Franck Houlgatte

Photothèque Rouge/Franck Houlgatte

V. OUVRIR LA VOIE A UNE ALTERNATIVE ANTICAPITALISTE

34. Incapacité des gouvernements et lois du capitalisme

L’incapacité des gouvernements à prendre les mesures nécessaires pour sauver le climat est ancrée structurellement dans les lois fondamentales du capitalisme.

La concurrence pousse chaque propriétaire de capitaux à remplacer les travailleurs par des machines qui, en augmentant la productivité du travail, permettent de dégager un surprofit en plus du profit moyen, et de gagner ainsi un avantage compétitif. Cette course à la rente technologique, qui s’accélère au fil du développement, accentue la tendance du système à la surproduction, et par conséquent à la surconsommation. Surproduction et surconsommation impliquent inévitablement un élargissement du volume de la production matérielle. Celui-ci à son tour nécessite des prélèvements accrus de ressources (notamment énergétiques), d’une part, et des rejets plus importants de déchets, d’autre part. La tendance à la dématérialisation, à l’efficience dans l’utilisation des ressources et à la transformation des déchets en matières premières peut freiner ce mouvement d’ensemble, pas l’empêcher. Un capitalisme stationnaire constitue une contradiction dans les termes : l’économie capitaliste ayant pour but la production de valeur, c’est à dire d’une forme générale et abstraite des valeurs d’échange, il en découle que le capitalisme, selon la formule de Marx, ne connaît d’autre limite que le capital lui-même.

C’est dans ce cadre qu’il convient d’analyser le changement climatique. Tout au long de ses quelques 200 ans d’histoire, le système a prélevé dans l’environnement naturel les ressources énergétiques fossiles abondantes qui lui ont assuré un élément de capital constant à bas prix. Déchet invisible de cette consommation productive, le CO2 s’est accumulé dans l’atmosphère au point que la quantité globale émise actuellement équivaut à deux fois la capacité d’absorption par les écosystèmes. Sur une longue période, on observe logiquement une forte corrélation entre les tonnages de CO2 émis et les ondes longues d’expansion ou de stagnation capitalistes. C’est ainsi que les « trente glorieuses », tirées par la production massive d’automobiles et d’autres biens de consommation de masse, coïncident avec une hausse si importante des émissions que la concentration atmosphérique en gaz à effet de serre a été portée à un niveau durablement proche de celui qui peut entraîner une catastrophe climatique de grande ampleur. Après un léger recul et une stabilisation dans les années 1970 et 1980, les émissions globales ont recommencé à croître ensuite, du fait de la mondialisation capitaliste de la production et des transports, de la transformation de la Chine en « atelier du monde » et de la relance états-unienne tirée par l’endettement. Le réchauffement planétaire et l’épuisement inévitable à terme des ressources fossiles surviennent alors comme des obstacles physiques, des limites sur lesquelles la machine bute sans être capable d’en admettre l’existence et, surtout, d’en tirer toutes les conclusions pratiques indispensables. Le changement climatique montre que le système capitaliste, basé sur l’accumulation potentiellement illimitée de valeurs entraînant une rotation accélérée du capital, se révèle incapable d’intégrer effectivement les notions de limites physiques et de rythmes écologiques.

35. Crise du capitalisme, crise de civilisation

Le changement climatique porte la crise du capitalisme contemporain à un niveau de globalité sans précédent et contribue à en faire une crise systémique majeure, une crise de civilisation.

Le réchauffement traduit en termes physiques la thèse formulée en termes politiques par les marxistes révolutionnaires, il y a plus de 60 ans : les conditions objectives pour une société non-capitaliste ne sont pas seulement mûres, elles ont commencé à pourrir. La crise climatique est la manifestation la plus éclatante et la plus globale de ce pourrissement. Faute d’avoir été éliminé et remplacé par un système non productiviste, le « capitalisme du troisième âge » a amené l’humanité à franchir des pas décisifs et irréversibles vers une dégradation extrêmement sérieuse de l’environnement, qui menace d’aggraver les conditions d’existence de centaines de millions d’êtres humains. Si les mesures radicales susceptibles d’arrêter cet engrenage ne sont pas prises à très court terme, l’humanité devra affronter une série de catastrophes de grande ampleur, aux conséquences sociales et politiques incalculables.

Sur le plan économique, la politique d’austérité brutale menée dans le cadre de l’onde longue récessive ouverte au début des années 1970 du siècle passé a débouché sur une situation sans précédent, qui se prolonge depuis 25 ans : une relance du taux de profit sans relance du taux d’accumulation du capital, avec maintien d’un chômage massif, croissance de la misère, explosion des inégalités. Cette incapacité prolongée du système à renouer avec une onde longue expansive traduit un épuisement historique qui renvoie en dernière instance à la difficulté croissante de compenser la chute tendancielle du taux de profit moyen par la hausse du taux d’exploitation, et aux contradictions qui en résultent pour la réalisation de la plus-value.

Sur le plan social, le capitalisme n’a pu sortir de la Grande Dépression que par l’écrasement du mouvement ouvrier, le fascisme, la guerre, et au double prix d’une inflation permanente ainsi que d’un déséquilibre irréversible du système climatique. L’ouverture d’une nouvelle période historique de prospérité de la société capitaliste nécessiterait de passer par un « choc exogène » d’une ampleur au moins comparable à ce remède de cheval des années trente. La récession ouverte par l’affaire des subprimes indique que, en dépit des défaites du mouvement ouvrier, les conditions d’une nouvelle onde longue d’expansion ne sont pas réunies.

Sur le plan environnemental, même dans l’hypothèse où des aides publiques massives aux entreprises (c’est-à-dire un nouveau transfert de richesse du travail vers le capital ) accélèreraient la diffusion des technologies propres, une relance capitaliste durable — sur le modèle des « trente glorieuses » — impliquerait inévitablement plusieurs années de consommation accrue d’énergies fossiles, donc une accélération des émissions de gaz à effet de serre plus que suffisante pour précipiter la catastrophe climatique. En d’autres termes, la lutte contre le changement climatique pose un choix de civilisation fondamental : poursuite du productivisme capitaliste aux dépens de l’environnement et de la majorité sociale, ou alternative non capitaliste ?

36. Production d’utilités ou la production de marchandises

Résoudre conjointement et structurellement la crise climatique et la crise sociale ne peut se faire qu’en rompant avec la logique de l’accumulation de valeur, en substituant la production d’utilités (valeurs d’usage) à la production de marchandises.

La stabilisation du climat à un niveau cohérent avec le principe de précaution requiert que les émissions globales commencent à diminuer au plus tard en 2015 pour être réduites de 50 % à 85 % d’ici 2050, et plus d’ici la fin du siècle. Il s’agit d’atteindre cet objectif sans nucléaire, sans production massive d’agrocarburants pour le marché mondial et en ne recourant que marginalement à la capture-séquestration du carbone. Dans l’état actuel des connaissances, ce n’est possible, on l’a vu, qu’en réduisant significativement la consommation globale d’énergie, condition pour l’introduction des renouvelables. Pour ce faire, la hausse de l’efficience énergétique et la baisse de l’intensité en carbone fossile de l’économie ne suffiront pas. Indépendamment de la question socialement et politiquement décisive de la répartition des efforts (Nord-Sud, Nord-Nord, Sud-Sud), une certaine décroissance de la production matérielle globale est donc objectivement nécessaire. Or, le capitalisme est fondamentalement productiviste. Il n’est capable de répondre aux besoins sociaux, à sa manière (pervertie par la marchandise) que lorsque les exploités et les opprimés l’obligent par leurs luttes à laisser tomber les miettes de la croissance de la table de l’accumulation. Dans le cadre de ce système, une décroissance de la production et de la consommation matérielles ne peut se concrétiser que temporairement, par le truchement des crises de surproduction qui entraînent l’aggravation de la crise sociale, la misère, le chômage, la croissance des inégalités.

C’est dire que le défi climatique confère objectivement une urgence impérieuse à l’alternative anticapitaliste, et disqualifie les stratégies de participation aux institutions bourgeoises dans le but d’une hypothétique transformation graduelle. En effet, casser la spirale d’accumulation incompatible avec le sauvetage du climat n’est possible qu’en substituant la production de valeurs d’usage pour la satisfaction des besoins réels (forcément limités) à la production de marchandises pour l’accumulation de valeur (potentiellement illimitée). Des changements structurels dans la sphère de la production (et des transports en tant qu’activité productive) sont donc décisifs. Ce sont eux qui créeront la base matérielle de changements dans la sphère de la consommation. Ces changements nécessitent non seulement un transfert massif de richesse du capital vers le travail mais aussi une remise en cause du droit de propriété capitaliste. Ces deux dimensions se rejoignent dans la revendication de nationalisation avec expropriation de l’ensemble du secteur du crédit (banques et assurances), qui acquiert dès lors une importance stratégique majeure. La lutte contre le changement climatique ouvre ainsi la possibilité de revitaliser la démarche du programme de transition : d’une part en refondant la nécessité pour l’humanité d’une issue non capitaliste, d’autre part en donnant une justification objective solide à un ensemble cohérent de revendications concrètes qui, prises globalement, sont incompatibles avec le fonctionnement normal du système capitaliste.

Les demandes précises peuvent varier fortement de pays à pays, de région à région, en fonction notamment du niveau de développement, de la formation sociale, des caractéristiques des écosystèmes, des spécificités des systèmes énergétiques, etc. D’une manière générale, leur caractère transitoire sera déterminé par le fait qu’elles apparaîtront comme pouvant contribuer effectivement à résoudre à la fois la crise écologique/climatique et la crise sociale. La création d’emplois dans des activités socialement utiles, le droit à l’énergie, au logement et à la mobilité (transports publics gratuits), la lutte contre la pollution et ses impacts sur la santé, le prélèvement responsable sur les ressources des mers, des forêts et des lacs… sont autant de domaines clés où des propositions peuvent être mises en avant qui articulent réduction des émissions, gestion rationnelle des flux d’énergie et de matière, réduction des inégalités sociales, accroissement des droits démocratiques et recul de l’emprise de la marchandise.

Dans cette articulation, la question de l’efficacité écologique/climatique (réduction des émissions) n’est pas un supplément d’âme. Elle doit au contraire recevoir une attention particulière. Du fait de l’importance objective de la lutte contre le réchauffement en tant que question globale, aux implications sociales majeures, mais aussi parce que les propositions anticapitaliste sont plus efficaces climatiquement que les recettes capitalistes, ce qui ne peut qu’approfondir la crise de légitimité du système face à un défi qu’il est lui-même contraint de reconnaître comme décisif.

37. Nécessité d’une alternative anticapitaliste

Du fait même de sa nature de problème global gigantesque, à résoudre dans l’urgence pour éviter des catastrophes encore plus graves, le changement climatique offre une opportunité exceptionnelle d’introduire la nécessité d’une alternative anticapitaliste « par le haut », en des termes éminemment pratiques, rationnels et immédiats.

Face au changement climatique, l’ampleur colossale des mesures à prendre dans un délai très court (deux générations) peut avoir des effets contradictoires sur l’état d’esprit des masses : mécanismes de censure et d’incrédulité, réponses cyniques, exacerbation de l’angoisse latente engendrée par l’insécurité d’existence dans le capitalisme du troisième âge. Ces sentiments peuvent être récupérés et manipulés par les gouvernements bourgeois, mais aussi par des tendances mystiques offrant de pseudo-issues irrationnelles et eschatologique. Ils peuvent être récupérés également par des courants réactionnaires qui naturalisent les rapports entre l’humanité et son environnement et, à partir de là, tendent invariablement à déboucher sur des conclusions néomalthusiennes, potentiellement barbares. Ces risques de récupération sont d’autant plus réels que le niveau de la lutte des classes est bas, avec une forte prédominance de conflits à caractère défensif (dans lesquels les considérations environnementales tendent le plus souvent à être marginalisées).

Il serait pourtant erroné d’arguer de cette situation difficile pour se contenter de revendications très immédiates face au changement climatique (pour ne pas parler de faire l’impasse sur la question, en la renvoyant à des temps meilleurs, ou aux lendemains qui chantent). La situation requiert au contraire de combiner audacieusement l’agitation sur les revendications immédiates à une propagande anticapitaliste large, radicale, globale, simple et directe. C’est indispensable pour se hisser au niveau objectif du défi, dans sa double dimension écologique et sociale, et donc pour se présenter comme offrant une issue. Et c’est possible parce que, du fait même de sa nature de problème global gigantesque, à résoudre dans l’urgence pour éviter des catastrophes encore plus graves, le changement climatique offre une opportunité exceptionnelle d’introduire la nécessité d’une alternative anticapitaliste « par le haut », en des termes éminemment pratiques, rationnels et immédiats. Du fait de l’urgence, en effet, il est possible de toucher directement le sens éthique, la conscience et la raison de larges masses de gens sur des questions fondamentales telles que l’indispensable nécessité, pour combattre efficacement le changement climatique, de mettre en œuvre tous les moyens pertinents disponibles, indépendamment de leur coût ; de considérer l’atmosphère, l’eau, le sol, les ressources génétiques, le rayonnement solaire et l’énergie en général comme des biens communs de l’humanité ; de redistribuer les richesses et de développer le secteur public pour mobiliser tous les moyens disponibles. Il est possible de le faire avec une grande autorité, en s’appuyant de façon critique sur les conclusions scientifiques des experts, ce qui confère une légitimité supplémentaire à l’alternative anticapitaliste.

La crise du projet socialiste, dont le bilan écologique très négatif du « socialisme réel » constitue un élément incontournable, pèse lourdement sur les capacités de résistance et de contre-attaque des exploités et des opprimés. En utilisant pleinement les possibilités qu’offre le changement climatique de refonder la perspective anticapitaliste tout en l’enracinant dans une problématique totale, à la fois écologique et sociale, les marxistes révolutionnaires peuvent contribuer à la recomposition du mouvement ouvrier international autour d’un projet global de société, et même de civilisation.

38. Émancipation des travailleurs et contraintes naturelles

La saturation du cycle du carbone et l’épuisement de ressources non renouvelables signifient que, à la différence du passé, l’émancipation des travailleurs n’est plus concevable sans prise en compte des principales contraintes naturelles.

L’opposition à la croissance, en soi, ne constitue ni un projet de société ou de civilisation, ni une stratégie pour la mobilisation sociale large en faveur d’une autre société (surtout pas si la décroissance se mesure par la diminution du Produit Intérieur Brut, qui ne considère que la quantité de valeur, indépendamment de la qualité des besoins humains et écologiques). La diminution de la production et de la consommation matérielle est immédiatement nécessaire au sauvetage du climat, parce que le capitalisme a entraîné l’humanité trop loin dans une voie sans issue. D’une part, elle ne préjuge en rien des possibilités de développement futures, une fois que le système climatique aura été stabilisé. D’autre part, elle ne constitue qu’un critère quantitatif de la transition nécessaire vers une économie sans carbone fossile. Sous peine de déboucher sur des conclusions réactionnaires, ce critère quantitatif doit être combiné à des critères qualitatifs : redistribution des richesses, réduction du temps de travail sans perte de salaire, développement du secteur public. Si ceux-ci sont satisfaits, et pour peu qu’elle cible les productions inutiles ou nuisibles, la réduction de la production matérielle est compatible avec la croissance du bien-être, de la richesse et de la qualité de vie de l’immense majorité de l’humanité, via des investissements sociaux dans les secteurs de l’éducation, de la santé, de la culture, de la vie associative, des transports en commun, de l’aménagement du territoire, et la gratuité des services vitaux.

Le système capitaliste est certes inséparable de la croissance de la production et de la consommation matérielles, mais celle-ci constitue un effet, pas une cause. C’est la production de valeur, en tant que forme abstraite des valeurs d’échange, qui entraîne la tendance permanente à l’accumulation sans limites de la richesse à un pôle, et provoque en même temps l’accumulation ininterrompue de misère à l’autre. Une politique climatique qui ne prendrait pas en compte cette double réalité serait presque certainement vouée à l’échec. Le point crucial et le levier de l’alternative anticapitaliste restent donc fondamentalement ceux que le projet socialiste a définis : la mobilisation des exploités et des opprimés contre un système basé sur la course au (sur)profit, la propriété privée des moyens de production, la production de marchandises, la concurrence et le salariat. Mais ce point crucial et ce levier ne suffisent plus à définir l’alternative. La saturation du cycle du carbone constitue en effet la démonstration la plus évidente et la plus globale du fait que, à la différence du passé, l’émancipation des travailleurs n’est plus concevable sans prise en compte des principales contraintes naturelles : limites des stocks de ressources non renouvelables à l’échelle historique, vitesse de reconstitution des ressources renouvelables, lois de conversion de l’énergie, conditions de fonctionnement des écosystèmes et des cycles biologiques, rythmes de ceux-ci. La courte définition de Lénine — le socialisme, c’est les soviets plus l’électricité — est donc obsolète : une électricité produite comment (à partir de renouvelables ou de fossiles ?), en quelles quantités, avec quels impacts environnementaux ?

S’il veut constituer une alternative globale à la hauteur du double défi écologique et social — en réalité un seul et même défi écosocial — le projet socialiste doit élucider ces questions. Pour ce faire, il ne suffit pas d’affirmer que le socialisme doit intégrer les questions écologiques, autrement dit que les socialistes doivent mieux comprendre les enjeux écologiques, développer des revendications écologiques et participer à des mobilisations en défense de l’environnement. Le véritable défi consiste plutôt à intégrer le projet socialiste à l’écologie globale du super-écosystème terrestre. Cela signifie que le développement doit être conçu non seulement dans le but de satisfaire les besoins humains mais aussi en fonction de sa soutenabilité par l’environnement, et en acceptant de surcroît que la complexité, les inconnues et le caractère évolutif de la biosphère confèrent à cette entreprise un degré d’incertitude irréductible.

Intégrer le socialisme à l’écologie implique de la part des socialistes une « révolution culturelle ». Celle-ci est indispensable pour dépasser la vision cloisonnée, utilitariste et linéaire de la nature comme la plate-forme physique à partir de laquelle l’humanité opère, comme le magasin où elle puise les ressources nécessaires à la production de son existence sociale et comme la décharge où elle entrepose les déchets de cette activité. En réalité, la nature est tout à la fois la plate-forme, le magasin, la déchetterie et l’ensemble des processus vivants qui, grâce à l’apport extérieur d’énergie solaire, font circuler la matière entre ces pôles en la réorganisant constamment. Les déchets et leur mode de dépôt doivent donc être compatibles en quantité comme en qualité avec les capacités et les rythmes de recyclage par les écosystèmes, afin de ne pas compromettre le bon fonctionnement de cette fine pellicule que représente la biosphère. Or, ce bon fonctionnement dépend du nombre et de la diversité des opérateurs, ainsi que de la qualité et de la complexité des multiples chaînes de relations qui les unissent, l’équilibre des flux déterminant en fin de compte l’approvisionnement de l’humanité en ressources.

Dans ce contexte, la notion de « maîtrise humaine sur la nature », pleine d’assurance positiviste, doit être abandonnée. Le seul socialisme réellement possible désormais est celui qui satisfait les besoins humains réels (c’est-à-dire débarrassés de l’aliénation marchande), démocratiquement déterminés par les intéressés eux-mêmes, en prenant soin de s’interroger prudemment sur l’impact environnemental de ces besoins et de la manière dont ils sont satisfaits.

39. Erreur écologique majeure

L’erreur écologique majeure de Marx n’est pas d’avoir considéré la nature comme un réservoir illimité de ressources, mais de ne pas avoir appliqué son propre concept de « gestion rationnelle des échanges » au domaine particulier de l’énergie, alors qu’il l’avait appliqué au domaine des sols.

Au XIXe siècle, les travaux de Liebig sur l’épuisement des sols consécutif à la rupture du cycle des nutriments due à l’urbanisation et à l’internationalisation des marchés agricoles avaient amené Marx à poser que, le travail étant la médiation obligée entre l’être humain et la nature, la seule liberté possible résidait dans la gestion rationnelle des échanges de matières entre l’humanité et l’environnement. Cette idée que le « métabolisme » entre la société et la nature est déterminé historiquement et que le genre humain, parce qu’il produit consciemment son existence sociale, doit assumer la responsabilité d’une « gestion rationnelle » des échanges avec la Terre, est d’une actualité remarquable et peut rivaliser avec les meilleures conceptualisations contemporaines de la problématique écologique globale. Elle atteste que Marx, en dépit de certaines formulations ambiguës, n’était pas ignorant des cycles naturels et qu’il avait conscience du caractère fini des ressources dans un environnement fini. S’agissant de la « gestion rationnelle » des sols, cette conscience trouvait une traduction programmatique forte : c’est en effet pour rétablir le cycle des nutriments, notamment, que Marx et Engels plaidaient pour abolir la séparation entre villes et campagnes. Cette revendication était aussi importante à leurs yeux que l’abolition de la séparation entre travail manuel et intellectuel, à laquelle elle est d’ailleurs liée.

L’erreur écologique majeure de Marx n’est donc pas d’avoir considéré la nature comme un réservoir illimité de ressources à exploiter, mais de ne pas avoir appliqué son propre concept de « gestion rationnelle des échanges » au domaine particulier de l’énergie, alors qu’il l’avait appliqué au domaine des sols. Dans l’analyse de la Révolution industrielle, Marx n’a pas saisi que le passage du bois à la houille signifiait l’abandon d’une énergie de flux renouvelable au profit d’une énergie de stock épuisable, dont l’exploitation ne pouvait que contrevenir à la « gestion rationnelle » des échanges de carbone entre la société et son environnement. Alors qu’ils avaient vu clairement la tendance capitaliste à épuiser les deux seules sources de toute richesse — « la Terre et le travailleur », alors que cette grille de lecture leur avait permis d’anticiper magistralement la dynamique qui amènerait la grande industrie et l’agriculture capitalistes à se donner la main pour appauvrir à la fois l’ouvrier des villes, l’ouvrier des champs et la fertilité des sols, les auteurs du Manifeste Communiste n’ont pas vu que la ruée capitaliste sur les sources fossiles épuisables entraînerait inévitablement l’humanité dans une voie énergétique sans issue.

Dans la conception matérialiste de l’histoire, les technologies n’échappent pas à la règle qui veut que les activités humaines soient déterminées socialement et historiquement. On citera notamment le fait que Marx lui-même a dénoncé violemment le caractère de classe du machinisme capitaliste. Cependant, le fait de ne pas avoir noté l’importance du passage du bois à la houille l’a amené à laisser dans le flou la question du caractère de classe des sources d’énergie. A l’époque de la Révolution industrielle, ce flou ne prêtait guère à conséquences pratiques : les mêmes machines à vapeur étaient employées pour transformer l’énergie chimique du bois et de la houille en énergie mécanique et en chaleur. Mais la donne a changé avec l’utilisation du pétrole, et surtout avec l’énergie nucléaire. Celle-ci oblige en effet à se prononcer clairement : soit la technologie est à rejeter, et les sources énergétiques ne sont pas neutres ; soit les sources énergétiques sont neutres et les technologies pour les exploiter ne sont pas à rejeter en tant que telles. Dans le second cas, on se met en contradiction avec la thèse de départ sur la détermination historique/sociale des technologies, ce qui revient à dire qu’on fait rentrer par la fenêtre le technocratisme que Marx avait fait sortir par la porte.

Les successeurs de Marx portent une responsabilité importante pour le fait que le concept de « gestion rationnelle des échanges de matières entre l’humanité et la nature » et la problématique connexe de la séparation entre villes et campagnes aient sombré dans l’oubli au XXe siècle. A partir de la fin du XIXe, l’invention des engrais de synthèse semblait avoir résolu le problème de la fertilité des sols, élément clé de la réflexion écologique menée dans Le Capital. Or, aucun auteur marxiste ne s’est préoccupé de savoir si cette solution était compatible avec la « gestion rationnelle des échanges de matières » entre l’humanité et la nature. Surtout, aucun d’eux, y compris parmi les révolutionnaires, ne s’est emparé des concepts que Marx avait appliqués à la question des sols pour analyser la combustion des combustibles fossiles (ou le pillage d’autres ressources non renouvelables) sous l’angle du « métabolisme social ». Les causes de cette carence étonnante restent à analyser en détails. L’arriération de la Russie, la contre-révolution stalinienne, le productivisme social-démocrate et une certaine prise de distance des marxistes du XXe siècle par rapport à l’évolution des sciences de la nature ont joué un rôle. Mais il faut critiquer aussi un optimisme exagéré, un espoir irrationnel que les sciences et les techniques permettront toujours de trouver une issue « par le haut » aux impasses écologiques capitalistes. Le changement climatique questionne radicalement cette foi dans le progrès, qui est la raison la plus importante pour laquelle les marxistes, depuis les années 1970 du siècle dernier, ont eu et continuent d’avoir des difficultés considérables à se positionner par rapport aux défis environnementaux. C’est pourquoi intégrer le projet socialiste à l’écologie conditionne fondamentalement la vitalité révolutionnaire du marxisme.

40. Écosocialisme

La question énergétique est au centre de l’alternative. La perspective d’un « communisme solaire » s’inscrit dans la continuité de la pensée de Marx sur le « métabolisme social » tout en l’approfondissant et en en tirant des conclusions nouvelles. Cet approfondissement justifie substantiellement l’usage du concept nouveau d’écosocialisme.

La question énergétique est au centre du défi climatique et de l’alternative. Il est donc décisif pour les marxistes de dépasser les ambiguïtés et les impasses de leurs prédécesseurs (y compris Marx) en cette matière. La notion de système énergétique — défini comme le mode de production vu sous l’angle de la conversion de l’énergie — permet de poser que le système capitaliste se caractérise par :

(i) l’appropriation quasi-totale des sources d’énergie, des convertisseurs ainsi que des vecteurs, et leur transformation en marchandises (y compris la marchandisation de la force de travail mise à disposition des employeurs par les convertisseurs humains) ;

(ii) l’utilisation prépondérante des combustibles fossiles générateurs de rente et de gaz à effet de serre ;

(iii) la centralisation et la concentration du capital propriétaire des sources ainsi que des convertisseurs, débouchant sur une centralisation de plus en plus poussée du système lui-même ;

(iv) une efficience énergétique médiocre et un gaspillage important, dus à la recherche prioritaire du profit, mais aussi à la structure centralisée, à la séparation des sites de production d’avec les principaux marchés, aux productions inutiles, au manque de planification économique entre secteurs, à la mécanisation à outrance ;

(v) la mondialisation de l’approvisionnement, la protection militaire des voies d’accès aux sources énergétiques et la volonté de tutelle impérialiste sur les pays producteurs ;

(vi) la formation de réseaux de plus en plus interconnectés et centralisés ;

(vii) la constitution autour des sources fossiles, principalement du pétrole, d’un puissant complexe énergético-industriel regroupant l’automobile, l’aéronautique, la construction navale ainsi que la pétrochimie ;

(viii) l’intégration croissante de l’agrobusiness à ce complexe par le biais des engrais, de la production de biomasse énergétique et de la mise en œuvre des technologies de « génie génétique » ;

(ix) la tendance, inhérente à la logique d’accumulation du capital, à augmenter sans cesse l’offre et la demande, ce qui se traduit dans le domaine énergétique par le recours à la technologie nucléaire, notamment.

Considérée du point de vue énergétique, la transformation socialiste de la société nécessite impérativement la destruction de ce système centralisé, anarchique, gaspilleur, inefficient, intensif en travail mort, basé sur des sources non renouvelables, et orienté vers la surproduction tendancielle de marchandises. Il doit être remplacé par un système décentralisé, planifié, économe, efficient, intensif en travail vivant, basé exclusivement sur l’énergie solaire et orienté vers la production d’utilités réelles, durables, recyclables et réutilisables. Cette transformation ne concerne pas seulement la « production » d’énergie au sens étroit mais l’ensemble de l’appareil industriel, l’agriculture, les transports, les loisirs et l’aménagement des territoires.

Le défi énergétique/climatique amène à concevoir la révolution socialiste non seulement comme destruction du pouvoir d’État bourgeois, création d’un État prolétarien qui commence à dépérir dès sa formation et instauration progressive de l’autogestion par les masses, mais aussi comme amorce d’un processus de destruction du vieil appareil productif capitaliste et de remplacement par un appareil alternatif, mettant en œuvre d’autres technologies et d’autres filières au service de buts démocratiquement déterminés. Ce bouleversement historique extrêmement profond ne peut commencer réellement qu’après la victoire de la révolution socialiste au niveau mondial, une fois que l’abolition des principales inégalités de développement aura permis de satisfaire le droit fondamental de chaque être humain à une existence digne de ce nom. Il postule notamment la réalisation préalable de l’autonomie alimentaire et de l’autonomie énergétique des différents pays. Loin d’être synonyme de stagnation, ou d’arrêt du développement humain, il implique au contraire un progrès important des sciences et des techniques ainsi que de la capacité sociale de les mettre en œuvre démocratiquement, avec la participation active de toutes et tous, dans le cadre d’une culture du « prendre soin avec prudence » de la biosphère pour laquelle l’apport des communautés indigènes sera précieux.

Le marxisme révolutionnaire a généralement considéré que, une fois satisfaits les besoins humains fondamentaux, le développement qualitatif de l’humanité prendrait le pas sur le développement quantitatif. Cette conception est cohérente avec celle de Marx, pour qui la vraie richesse réside dans le temps libre, les relations sociales et la compréhension du monde. La perspective d’un « communisme solaire » s’inscrit dans la continuité logique de cette pensée non productiviste tout en l’approfondissant et en en tirant des conclusions nouvelles en termes de revendications, de tâches et de programme. Cet approfondissement justifie substantiellement l’usage du concept nouveau d’écosocialisme. Expression concentrée du combat commun contre l’exploitation du travail humain et contre la destruction des ressources naturelles par le capitalisme, l’écosocialisme ne procède pas d’une vision idéaliste et chimérique sur « l’harmonie » à établir entre l’humanité et la nature mais de la nécessité matérialiste de gérer les échanges de matière entre la société et l’environnement selon la raison écologique, c’est-à-dire de la manière la plus compatible possible avec le bon fonctionnement des écosystèmes. ■

Notes

1. SPM, IPCC 2007. NB : les écarts de température sont donnés par rapport à 1999 et doivent donc être augmentés de 0,7°C pour indiquer l’écart par rapport à la période pré-industrielle.

2. PNUD, rapport mondial sur le DH, 2007/2008 .

3. Les « équivalents CO2 » prennent en compte l’ensemble des gaz à effet de serre en faisant comme s’il s’agissait de CO2.

4. Une « déviation substantielle » correspond à un écart de 15 % à 30% par rapport au scénario de référence.

5. L’intensité en énergie et l’intensité en carbone désignent respectivement la quantité d’énergie consommée et la quantité de carbone émise sous forme de gaz pour produire une unité de Produit intérieur brut (PIB).

6. Il convient d’ajouter la géothermie, seule source énergétique non solaire, mais son potentiel est marginal.

7. Objectif porté à 30 % en cas d’accord international comportant des réductions analogues de la part des autres pays industrialisés et une participation significative à l’effort de la part des pays émergents. Cet objectif resterait cependant dans la partie basse de la fourchette de recommandations des experts.

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