Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 541-542 septembre-octobre 2008

CAUCASE

Patriotes, Ossètes et pétrole

Cf. aussi : [Russie]

Freddy De Pauw

Freddy De Pauw, journaliste, est membre de la section belge de la IVe Internationale, LCR-SAP. Il est l’auteur de Volken zonder vaderland (Peuples sans patrie, éd. Davidsfonds), à propos des problèmes ethniques dans l’Europe de l’Est et coauteur de Kruitvat Kaukasus (Poudrière du Caucase, éd. EPO).

La tentation est grande, dans la guerre entre la petite Géorgie et la puissante Russie, de prendre rapidement parti pour le plus faible qui se défend contre la violence de la superpuissance. Mais l’affaire n’est vraiment pas si simple, aussi parce qu’il est difficile de savoir, derrière la guerre des propagandes, ce qui se passe réellement.

Le président géorgien Mikhail Saakachvili porte une lourde responsabilité dans le déclenchement des hostilités. Il a déchaîné le conflit, premièrement, pour consolider sa position dans son propre pays et, deuxièmement, pour montrer que ce dernier est menacé et doit donc devenir rapidement membre de l’OTAN. Qui joue ainsi avec le feu menace toutefois de se brûler gravement soi-même. En même temps, Saakachvili a fourni le prétexte à Moscou de montrer que, le cas échéant, le Kremlin défend aussi ses intérêts par la force des armes.

Saakachvili est venu au pouvoir fin 2003 par la prétendue « révolution des roses », portée par une grande partie de la population géorgienne qui en avait marre de la corruption et de la fraude sous son prédécesseur, Chevarnadzé. Mais cette « révolution » était aussi vivement sponsorisée par des cercles états-uniens qui voulaient faire reculer ainsi l’influence de la Russie dans la région du Caucase. Saakachvili a reçu des États-Unis de l’argent et des conseils pour conquérir le pouvoir.

Il a promis alors qu’il réunifierait le pays et mettrait fin à la séparation de l’Abkhazie, située à la frontière avec la Turquie, et de l’Ossétie du Sud qui se trouve à la frontière avec la Russie. Il n’a pas eu de problème avec l’Abkhazie, où un leader impopulaire tenait les rênes. Mais il en a eu beaucoup avec les autres territoires, parce que chez eux la méfiance envers le nationalisme géorgien est très grande.

Nationalisme : méfiance

Ce n’est pas par hasard que la Géorgie a été la première république soviétique, des mois avant les autres, à proclamer sa totale indépendance. Le nationalisme géorgien a toujours été très vivant. En pleine période soviétique, en 1978, par des protestations massives, les Géorgiens ont obtenu, entre autres, que leur langue reste la langue officielle.

Une autre bombe a explosé à partir de 1988. Dans le territoire autonome d’Abkhazie, partie de la Géorgie, un mouvement s’est déclenché pour s’en détacher. Ceci a amené de vives protestations de sa part. Le 9 avril 1989, vingt morts sont tombés sur une place de Tbilissi lorsque les troupes soviétiques ont attaqué un groupe de grévistes de la faim. La protestation géorgienne n’en est devenue que plus forte et explique le succès des nationalistes qui ont proclamé l’indépendance du pays aussi rapidement qu’ils l’ont pu.

C’est Staline (le Géorgien, dont le père était un Ossète) qui avait rattaché l’Abkhazie à la Géorgie en 1931, quoique les habitants auraient préféré se trouver dans la Fédération russe. Sous l’administration géorgienne, les Abkhaziens ont été repoussés et des ethnies géorgiennes sont allées massivement vers ce territoire — d’où, depuis lors, elles se sont enfuies massivement (à plus de 250 000).

Avec la disparition de l’Union Soviétique, les frontières intérieures sont devenues tout à coup frontières d’État, y compris celles qui étaient très arbitraires. Ainsi, en 1964, Nikita Khrouchtchev avait offert la presqu’île de Crimée à la république d’Ukraine pour célébrer le 300e anniversaire du rattachement de l’Ukraine à la Russie. De ce fait, aujourd’hui, la Crimée est ukrainienne, même si le territoire est surtout habité par des Russes (après qu’en 1944, Staline ait chassé les Criméens-Tartares de ce territoire). Lorsque des frontières intérieures tracées arbitrairement deviennent tout à coup des frontières d’États, il en résulte souvent des conflits — pas seulement dans l’ex-Yougoslavie.

Les Ossètes

Les Ossètes de l’Ossétie du Sud (3 900 km2) étaient tout aussi peu heureux de leur affectation à la Géorgie. Ils constituent dans le Caucase un peuple très particulier qui parle une langue iranienne et dont les origines remonteraient à la population des Alains (Sarmates de l’Est), refoulée dans le Caucase au VIIe siècle par les Khazars. Ils forment une espèce d’« île » persane autour du principal passage dans le Nord-Caucase, d’abord nommé Dar-i-Alan (« Porte des Alains »), aujourd’hui la passe de Darial, dans un territoire où vivent surtout des peuples caucasiens. Au début des années 1920, des nationalistes géorgiens avaient incendié de nombreux villages ossètes. Le territoire ossète avait été divisé en une partie du nord jointe à la Fédération de Russie et une du sud, peu peuplée, jointe à la Géorgie.

La peur des Ossètes devant le nationalisme géorgien est devenue réalité. Fin 1990, le nationaliste Zviad Gamsakourdia a gagné les élections présidentielles avec une grande majorité. Une de ses premières mesures a été la liquidation de la région autonome de l’Ossétie du Sud. La capitale, Tskhinvali, a été coupée du monde et affamée durant l’hiver 1990-1991. Des dizaines de milliers d’Ossètes ont fui vers le nord en 1991, des dizaines (selon d’autres sources, des centaines) ont perdu la vie dans les combats. Soutenus par leurs compatriotes dans le nord et par Moscou, ils ont pris les armes et proclamé leur indépendance. Avec, en arrière-pensée, l’espoir d’une unification avec l’Ossétie du Nord.

Les réfugiés du Sud arrivèrent en 1991 et furent en majorité orientés vers le district de Prigorny, peuplé d’Ingouches, attaché à l’Ossétie en 1944 par Staline, lorsqu’il déporta la population ingouche en Asie centrale (cette dernière ne fut réhabilitée et autorisée de revenir qu’à l’occasion de la déstalinisation) ce qui provoqua les premières violences inter-ethniques dans le Caucase. Durant un véritable pogrom fin octobre 1992, qui a duré près d’une semaine, des dizaines de milliers d’Ingouches furent chassés du district de Prigorny. Des centaines d’entre eux ont été exécutés, mais il n’y avait pas de caméras dans les environs — et il y avait tant d’autres conflits en cours que le monde extérieur en a eu à peine conscience.

D’après les Géorgiens, les dirigeants de l’Ossétie du Sud ont surtout fait de leur territoire une route de contrebande très avantageuse et se cramponnent pour cette raison à leur indépendance et à de bonnes relations avec la Russie. C’est peut-être vrai — la passe de Darial fut historiquement une route des échanges entre le nord et le sud — mais la même chose peut être dite du reste de la Géorgie.

Soutien de l’Occident

Il est donc clair que c’était une illusion de penser que les Ossètes se sentiraient à l’aise en Géorgie. Surtout pas avec un président comme Saakachvili qui déclarait qu’il mettrait fin aux sécessions. Sa popularité en Géorgie était fortement tombée l’année dernière où il y a eu des mouvements de protestation qu’il a fermement réprimés. La résistance à son pouvoir a grandi. Dans l’opposition, il y a bien aussi quelques hommes d’affaires d’aloi très douteux, mais à ce niveau, Saakachvili a aussi un poids sur la conscience.

Ce que font beaucoup de dirigeants lorsqu’ils sont se trouvent dans leurs petits souliers, Saakachvili l’a aussi fait : la fuite en avant sous forme d’une opération militaire. Ce faisant, Saakachvili se savait soutenu par l’Occident. Son prédécesseur, Édouard Tchevarnadzé, qui fut jadis le numéro trois dans le système soviétique, ne s’était pas fait de souci non plus à ce sujet et avait conclu un accord de coopération militaire avec les Américains par lequel les militaires américains étaient venus en Géorgie. Pour prouver qu’il était un bon élève, Saakachvili a envoyé 2 000 militaires en Irak. L’Union Européenne le soutenait aussi, même si beaucoup de dirigeants de l’Europe occidentale étaient plutôt prudents cette année et n’ouvraient pas la porte de l’OTAN.

Les limites selon Moscou

En attaquant l’Ossétie du Sud, Saakachvili espérait sans aucun doute tourner Moscou en ridicule. Les Russes devaient regarder passivement ou réagir militairement. Dans ce dernier cas, la Géorgie pouvait se glisser dans le rôle de victime pour frapper encore plus fort à la porte de l’Occident. Mais cet Occident, surtout Washington, s’est jusqu’à présent toujours positionné partialement.

Pour Moscou, le premier ministre Vladimir Poutine en tête, il y avait en fait trop en jeu pour laisser faire Saakachvili. Moscou est déjà très inquiète depuis des années de l’atteinte à ses positions dans les anciennes républiques soviétiques. Ça n’a pas pu empêcher trois d’entre elles (les États baltes) d’entrer dans l’Union Européenne et dans l’OTAN. Mais lorsque les soi-disant révolutions de velours ont touché encore plus à ses positions en Ukraine et en Géorgie et lorsque les Américains se sont amenés en Pologne et en Tchéquie avec leur bouclier antimissile, la coupe était pleine pour Moscou.

Poutine et Medvedev veulent manifestement mettre les points sur les i, indiquer que pour eux, les limites sont dépassées. Suivant Moscou, cette limite est aussi dépassée avec l’indépendance du Kosovo qui s’est détaché de la Serbie. Pourquoi ce qui est permis au Kosovo ne le serait-il pas pour l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud ? Cette question, Moscou ne la posera naturellement jamais lorsqu’il s’agit de la Tchétchénie.

En fait, Moscou était déjà de cet avis en 1994, lorsque le président géorgien Chevarnadzé a approuvé le plan Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC). Il s’agissait d’un oléoduc qui est en activité depuis l’année dernière et qui mène le pétrole de la Mer Caspienne de Bakou, la capitale de l’Azerbaïdjan, via la Géorgie jusqu’au port turc de Ceyhan.

C’était un projet particulièrement coûteux, mais Washington estimait qu’il en valait la peine parce que le BTC est un oléoduc politique, permettant de contourner la Russie. Ce n’est sans doute pas par hasard que la force aérienne russe a exécuté un bombardement dans les environs de cet oléoduc, comme avertissement qu’elle peut contrecarrer l’acheminement du pétrole.

Une partie de ce pétrole est aussi amenée sur les marchés mondiaux via le port géorgien de Supsa. Un nouveau terminal est installé, pendant qu’une nouvelle ligne de chemin de fer est en construction à partir de l’Azerbaïdjan via la Géorgie vers la Turquie. La Géorgie joue donc un très grand rôle dans des voies de communication importantes qui laissent la Russie (et l’Iran) sur le côté.

Foyers d’incendie

L’Ossétie du Sud est un des nombreux foyers d’incendie dans la région du Caucase. Il y a naturellement encore aussi l’Abkhasie. Mais à la frontière avec la Géorgie, du côté de la Russie, il y a la Tchétchénie où le dirigeant d’une bande dangereuse, Ramzan Kadyrov, est le maître impitoyable, avec la bénédiction du mentor Poutine. Il y a différents foyers d’agitation dans le Daghestan voisin. Les Ossètes et les Ingouches sont tout sauf de bons voisins car prêts à chaque instant à prendre les armes.

Et au sud de la Russie, il y a encore le très dangereux conflit autour du Nagorno Karabach. Des troupes arméniennes occupent déjà depuis quinze ans un cinquième du territoire de l’Azerbaïdjan, dont le Nagorno Karabach. La plupart des habitants de ces régions vivent déjà depuis des années comme des réfugiés. En Azerbaïdjan, le président, Alham Aliev, rêve à haute voix de chasser les troupes arméniennes. Il est naturellement exact que la médiation internationale n’a rien résolu dans ces foyers d’incendie, aussi bien en Ossétie du Sud que dans le Nagorno Karabach. Mais pour autant, prendre les armes dans une région où il y a déjà cette poudrière, n’est certainement pas une alternative.

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