Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 603-604 mars 2014 *

CHINE

« Bourgeoisification » de la bureaucratie et mondialisation (2/2)

Cf. aussi : [Chine] [Pierre Rousset]

Pierre Rousset*

Après 1949 : un statut envié, mais…

Pour l’essentiel, c’est une nouvelle classe ouvrière qui s’est formée en République populaire de Chine. De 3 à 8 millions avant 1949, trente ans plus tard elle approche les cent millions. Les employés statutaires des firmes d’État en constituent les gros bataillons industriels, les autres travaillant dans les entreprises collectives en ville ou à la campagne.

Recrutés dans le cadre d’une politique massive de salarisation (« bas salaires, nombreux emplois »), les travailleurs urbains du nouveau secteur d’État bénéficiaient seuls du statut fort prisé d’« ouvrier et employé » avec ses avantages sociaux : logement, tickets donnant droit à des céréales, financement des études des enfants, service de santé, magasins d’achat, garantie de l’emploi à vie, pension de retraite… Chaque travailleur était affecté à une entreprise et à une unité de travail comme, en France, des fonctionnaires sont assignés à un poste. Un ouvrier arrivant à l’âge de la retraite pouvait fréquemment transmettre son statut à un membre de sa famille.

Les rythmes de travail n’étaient pas intensifs ; en ce domaine, les compromis entre direction et ouvriers étaient la règle. Cependant, la surveillance politique exercée par le parti n’en était pas moins tatillonne, empiétant jusque sur la vie personnelle, le danger étant de tenir des propos jugés « contre-révolutionnaires ». Les travailleurs urbains étaient protégés de la pression qu’un exode rural aurait pu exercer sur leur emploi, les paysans n’ayant pas le droit de venir s’établir en ville. Pour certains chercheurs, la condition du personnel employé dans les firmes d’État pourrait être qualifiée de « semi-classe moyenne ». En tout état de cause, la situation de cette classe ouvrière, à l’époque maoïste, était très éloignée de la surexploitation caractéristique d’une période d’accumulation primitive du capital !

Bénéficiant d’importants privilèges par rapport au reste de la population (compte non tenu des cadres du parti-État), la classe ouvrière a longtemps fourni une base sociale solide au régime maoïste, étant parfois mobilisée contre des intellectuels et étudiants contestataires. Elle avait une haute conscience sociale de soi, mais pas d’autonomie politique : elle restait subordonnée au PCC en l’absence de syndicats indépendants ou de pluralisme politique.

La classe ouvrière du secteur d’État fut la dernière a être impactée par la crise du régime maoïste, mais elle n’a pas échappé au tumulte de la « révolution culturelle » (1966-1968), où les travailleurs précaires (il y a en toujours) sont par ailleurs précocement intervenus. À l’occasion de cette crise majeure, des revendicationssociales et démocratiques profondes se sont exprimées, mais peu de mouvements radicaux ont su prendre leur indépendance vis-à-vis des luttes de pouvoir au sein du parti-État. Faute de perspectives, le soulèvement social a sombré dans l’hyperviolence fractionnelle. Avec l’appui de l’armée, le chaos a laissé place à une dictature bureaucratique particulièrement intolérante.

La renaissance d’un capitalisme chinois condamnait à disparaître la classe ouvrière formée sous le régime maoïste. Idéologiquement, l’enrichissement (de certains) et non plus le travail était à l’honneur. Nombre d’entreprises d’État devaient être préparées à la privatisation, les rythmes de production accélérés, les protections démantelées.

Synthèse

La classe ouvrière du secteur d’État a opposé une résistance sourde et massive (ponctuée de violentes explosions) à ce programme de réformes. Bien des directeurs d’entreprise ont préféré négocier un compromis plutôt que d’affronter leurs salariés. Le prolétariat chinois était incapable d’offrir une alternative politique au régime, mais le régime était incapable d’imposer sa politique au salariat. Il a donc décidé de retirer en bloc cette classe ouvrière rétive de la production : mise à la retraite anticipée, arrêt permanent de travail ou chômage.

Pour camoufler l’explosion du chômage, le pouvoir a inventé de nouveaux termes censés exprimer une « caractéristique chinoise » : « non en poste », « en attente de poste »… Quelque 40 millions de travailleurs du rang ont ainsi été retirés d’office de la production pour faire place nette.

En 1995, le salariat des entreprises d’État se montait à 112 millions – avec en sus 35,5 millions dans le secteur coopératif. En 2003, il était tombé respectivement à 69 et 9,5 millions. Premières à être touchées, les femmes ont représenté 70 % des personnes licenciées.

Les sans-papiers de Chine.

Dans un pays comme la France, des fonctionnaires sont aussi remplacés par des salariés au statut « privé » – mais plus progressivement et ledit secteur privé existe déjà. En Chine, une couche de travailleurs qualifiés, de techniciens et ingénieurs issus du secteur étatique a été maintenue en activité ; pour le gros du salariat, il a cependant fallu créer une nouvelle classe ouvrière dont la paysannerie a, cette fois encore, fourni les bataillons. Cette main-d’œuvre était disponible grâce au déclenchement de l’exode rural : quelque 250 millions de paysans (pour moitié des femmes) sillonnaient alors illégalement le pays à la recherche d’un emploi.

Les paysans ne pouvaient se déplacer à volonté dans leur propre pays ; ils avaient besoin d’un permis pour s’établir ailleurs que dans leur village d’origine. Cette mesure administrative (10) s’est révélée redoutablement efficace dans le contexte de la transition capitaliste. Illégaux, les migrants ruraux se sont retrouvés dans la situation de « sans-papiers de l’intérieur ». Le régime a pu ainsi abuser d’une main-d’œuvre corvéable à merci.

Héritage de la période maoïste, cette main-d’œuvre paysanne était beaucoup plus éduquée qu’en bien des pays du tiers monde et avait bénéficié d’un meilleur accès à la santé. Ces ruraux déracinés n’avaient par ailleurs plus de tradition collective de lutte, ils ignoraient tout du droit social et comptaient repartir un jour au village. De quoi faire le bonheur d’un capitalisme sauvage et peupler les zones franches et l’industrie d’exportation qui emploient aujourd’hui plus de 20 millions de travailleurs – dont à nouveau 70 % de femmes. Voici une classe ouvrière correspondant à une période d’accumulation primitive du capital chinois – ainsi qu’aux exigences des transnationales.

Dans les entreprises d’État en association avec des capitaux européens et étatsuniens, ou dans les usines de certaines firmes occidentales, la situation des travailleurs est généralement meilleure, mais elles ne représentent qu’un segment très étroit du marché du travail chinois. Les « donneurs d’ordre » occidentaux passent par ailleurs souvent par des intermédiaires asiatiques sans être regardants sur les conditions d’exploitation imposées par leurs sous-traitants et fournisseurs.

Dans l’ensemble – et en particulier dans les usines taïwanaises ou sud-coréennes, les contions de travail se sont effondrées : horaires quotidiens très longs, rythmes épuisants, non-respect des temps et jours de repos, surveillance étroite (minutage de l’usage des toilettes…), salaires très bas, encadrement répressif, normes de sécurité inexistantes (incendie…), fréquence des accidents, atteintes à la santé (produits toxiques…), etc. Soit une situation typique des périodes d’accumulation intensive et primitive du capital ; le tout avec la complicité active des autorités locales.

La seconde génération de migrants arrive maintenant sur le marché du travail. À la différence de ses parents, elle ne compte pas retourner au village et connaît l’environnement social dans lequel elle est née. Elle est plus à même de défendre ses droits, mais elle n’a pas d’organisation pour l’y aider et le suicide continue trop souvent à être une réponse à des conditions de travail intolérables.

Le retournement de l’ordre social

L’idéologie dominante n’exprime pas nécessairement la réalité d’un régime. L’invocation de la démocratie, par exemple, vise bien souvent à cacher son absence. De grands bouleversements idéologiques ou juridiques n’en reflètent pas moins de grands changements sociaux.

À l’époque maoïste, la classe ouvrière était constitutionnellement élevée au rang de « classe dirigeante » et la paysannerie de classe « semi-dirigeante ». Elles sont aujourd’hui symboliquement marginalisées et c’est la propriété privée (au sens capitaliste, y compris des moyens de production…) que la Constitution doit protéger. La richesse privée, jusqu’aux très grandes fortunes, et l’entreprise privée sont dorénavant considérées éminemment légitimes, mises à l’honneur. C’est un retournement idéologique et juridique radical par rapport au régime maoïste.

Les conditions d’entrée dans l’OMC en 2001 dotent le capital (notamment étranger) de droits considérables. Quand la modification des lois est en retard par rapport aux appétits capitalistes de la bureaucratie, la réglementation est ignorée (en principe, par exemple, les départements administratifs n’ont pas le droit de créer leurs propres entreprises – ce qu’ils ne manquent cependant pas de faire).

Dans les villes, les travailleurs étaient sous le maoïsme rétribués selon une grille salariale fixée au niveau des ministères gouvernementaux. Les paysans recevaient souvent des points travail dans le cadre des communes populaires. Aujourd’hui, le travail salarié est à nouveau une marchandise.

Du fait de la privatisation des terres urbaines et suburbaines, de la spéculation foncière, du regroupement des nouveaux riches en quartiers séparés et protégés où ils déploient ostensiblement un mode de vie « nouveaux riches », l’urbanisme est remodelé selon des normes profondément inégalitaires.

La paysannerie a initialement accueilli favorablement les réformes impulsées par Deng Xiaoping décollectivisant partiellement l’agriculture. Les familles ont reçu le droit d’usage d’une parcelle de terre, en contrepartie de quoi elles devaient payer un impôt et vendre une partie de la récolte à l’État à un prix inférieur à celui du marché. Mais avec le temps, l’impôt est devenu de plus en plus lourd afin de financer la bureaucratie. Des zones sont arbitrairement déclarées urbanisables de façon à faciliter les opérations spéculatives. Grands travaux et pollutions ont des conséquences de plus en plus graves. Des gangs imposent la loi de potentats locaux.

De nouvelles différentiations apparaissent au sein de la paysannerie. Une minorité profite de la proximité de marchés urbains. Mais la paupérisation et la précarisation menacent une partie importante de la population rurale. Le chômage devient structurel et une vaste « population flottante » vit dorénavant dans les marges de la société.

Le pouvoir souhaite un changement juridique du statut des terres agricoles autorisant leur privatisation – une modification de la loi qui faciliterait l’accaparement capitaliste des terres.

L’accès à l’éducation est devenu très inégalitaire avec – de la fin des années 1970 aux années 1990 – la réintroduction d’examens d’entrée à l’université, puis la possibilité très sélective de faire des études à l’étranger et la création d’un « commerce des diplômes » dans l’enseignement supérieur, sans parler de l’augmentation des droits d’inscription.

À l’époque maoïste, les intellectuels étaient officiellement dotés d’un rang très inférieur (le neuvième) dans la hiérarchie sociale. Ils ont soutenu l’impulsion par Deng Xiaoping de réformes et la promotion de la science contre le primat du politique ; cependant, dans leur masse, ils n’en ont pas été durablement les bénéficiaires. Une petite minorité a intégré la nouvelle élite bourgeoisie : elle fournit ses idéologues. Des « experts » (ingénieurs, juristes, économistes, journalistes, chercheurs au service de think tanks procapitalistes…) accèdent à d’importants postes de responsabilité.

Pour Mao, la société ne pouvait évoluer que sous la pression de ses contradictions internes et par la voie de la lutte des classes. Alors même que les contradictions sociales explosent, le pays, si l’on en croit l’actuelle direction du PCC, vit dans « l’harmonie » : le retournement idéologique est cette fois encore radical.

Pendant longtemps, le régime a tenté de camoufler l’ampleur des ruptures en recourant à une succession de formules reflétant l’approfondissement des réformes : cela a débuté avec l’« économie dirigée par la planification avec le soutien du marché », puis, l’« économie marchande planifiée » et plus tard encore le « système économique socialiste de marché » : on perçoit le déclin du secteur public ! Au début des années 1960, des débats avaient opposé au sein de la direction du PCC, sur l’orientation économique, « radicaux » et « modérés ». Très clairement cependant, entre ce passé et le présent, les enjeux ont changé. Il ne s’agit plus de rendre le système « flexible » en libéralisant un peu l’économie ou en cherchant de meilleurs équilibres entre villes et campagnes, industrie et agriculture… La société a véritablement changé de bases.

Le rôle de l’État n’est évidemment pas neutre dans les grandes transformations de l’ordre social. Après la conquête du pouvoir en 1949, il a décisivement servi à briser le pouvoir des anciennes classes dominantes et à constituer une nouvelle classe ouvrière dans le secteur étatique. À partir des années 1980 et 1990, il a servi de façon tout aussi décisive à assurer la reconstitution de nouvelles élites bourgeoises, à retirer de la production la classe ouvrière héritée du maoïsme et à en former une autre en puisant massivement dans le vivier des migrants ruraux sans-papiers. Dis-moi à quoi tu sers et je te dirais qui tu es : l’actuel État chinois est indubitablement bourgeois !

Ce n’est donc plus le même État qu’à l’époque maoïste ; on a pourtant du mal à « dater » la contre-révolution bourgeoise de la même façon que l’on peut dater la victoire de la révolution maoïste. Qu’implique une telle dissymétrie ?

Synthèse

Une contre-révolution indatable ?

Toute révolution sociale est un processus : il y a un avant et un après la « conquête » du pouvoir. Les transformations socio-économiques ne sont jamais instantanées. On peut cependant dater la victoire (temporaire) des grandes révolutions du XXe siècle : octobre 1917 en Russie et octobre 1949 en Chine, 1945 en Yougoslavie, 1959 à Cuba, 1954 et 1975 au Vietnam… Ces dates ne sont pas seulement symbolique – la proclamation des nouveaux régimes –, elles marquent une rupture substantielle : un appareil d’État se désintègre à l’échelle nationale, un autre émerge ; une armée remplace l’autre ; le ou les partis incarnant l’ordre ancien sont défaits au profit d’un parti issu de la lutte révolutionnaire ; un pouvoir politique alternatif prend forme…

Dans le détail, tout peut être compliqué. En fonction des formes prises antérieurement par le combat révolutionnaire (existence ou non d’importantes zones libérées), les transformations sociales peuvent être amorcées ou seulement annoncées. L’ordre ancien peut encore contrôler une partie plus ou moins significative des rapports sociaux et gangréner une administration héritée du passé. L’ordre nouveau reste à consolider. Mais le « moment » de la « conquête du pouvoir » n’en représente pas moins un point tournant décisif.

C’est beaucoup moins évident en ce qui concerne la contre-révolution qui défait ce qu’avait socialement accompli la révolution, comme le montre le cas chinois. On peut certes repérer des points d’inflexion du processus de restauration capitaliste : il devient concevable à la fin des années 1970, s’initie au cours des années 1980, s’affirme ouvertement dans les années 1990, donnant naissance à une nouvelle puissance dite « émergente ». Mais le tout semble le produit d’une évolution graduelle dans le cadre du même État, sous la direction du même parti, encadré par la même armée. Il y a des points d’inflexion majeurs, comme avec la nouvelle politique de réformes adoptée en 1992, mais il n’y a pas d’Octobre 1949 de la contre-révolution bourgeoise : une conquête de pouvoir – en 1992 en effet, le pouvoir était déjà conquis.

Pour certains, le fait que l’on ne puisse pas « dater » la victoire de la contre-révolution bourgeoise montre simplement qu’il n’y avait pas eu de révolution sociale et qu’Octobre 1949 n’était qu’un mythe. Pour d’autres et à l’inverse, cela prouve que ladite contre-révolution ne l’a pas encore emportée. Pour les premiers, le PCC était déjà bourgeois au moment de sa conquête du pouvoir ; pour les seconds, il reste garant d’une voie non capitaliste, d’un socialisme de marché « à la chinoise ». Problème : il y a bel et bien eu par deux fois une transformation radicale de la structure de classe en Chine, dans la foulée de 1949 d’abord, à la suite des « réformes » initiées par Deng Xiaoping ensuite.

La difficulté à « dater » la conquête du pouvoir par la bourgeoisie chinoise n’en est pas moins significative. Elle indique en que le processus de la contre-révolution n’est pas l’image inversée, comme dans un miroir, du processus révolutionnaire. Elle prend des voies différentes, notamment dans une société de transition, et doit être comprise dans sa spécificité – c’est l’une des questions fondamentales que nous pose l’histoire de la Chine contemporaine.

Société de transition.

Premier élément de réponse : les particularités d’une société de transition où aucun mode de production n’impose sa loi. Le capitalisme ne le peut plus, mais le socialisme ne le peut pas encore : il reste à construire et ce n’est pas gagné d’avance !

Quand le capitalisme réalise les conditions de sa reproduction, les « concordances » l’emportent. La classe dominante, l’État, les rapports sociaux « hégémoniques », l’idéologie dominante sont bourgeois (11). Dans une société de transition, les « discordances » l’emportent. Le changement de pouvoir politique s’opère bien avant qu’une économie socialiste ne voit le jour. L’État peut servir à développer de nouveaux rapports de production, mais ces rapports ne sont pas encore « hégémoniques » et un mode de production ne domine pas en retour l’État par l’intermédiaire d’une classe dotée du pouvoir social. C’est pourquoi la caractérisation d’un État dans une société de transition pose tant de problèmes (12).

Quand bien même une démocratie socialiste fonctionnerait (ce qui n’était pas le cas dans la Chine maoïste), le prolétariat ne serait pas une classe dominante consolidée au même titre que la bourgeoisie l’est dans le capitalisme. Les rapports entre salariat et paysannerie sont instables alors que sans cette dernière, la révolution ne serait plus majoritaire. La « construction du socialisme » n’a rien d’automatique, en particulier quand l’environnement international est hostile. L’« autonomie relative » de l’État prend une dimension qualitativement plus importante que dans une société où la domination d’un mode de production est bien établie.

Bureaucratie et État. Il est facile de comprendre, dans ces conditions, le rapport incestueux entre État et bureaucratie. Une somme de bureaucrates ne fait pas une bureaucratie au sens où on l’entend ici, à savoir d’une entité sociale, issue d’un processus au cours duquel elle se cristallise et prend conscience de son être, de ses intérêts collectifs.

Le parti-État est le cadre au sein duquel cette couche sociale se constitue, par lequel elle impose sa domination sur la société, avec lequel elle s’identifie, qu’elle fait sien : « l’État, c’est nous ». Perdant au cours de ce processus ses racines populaires (13), le parti-État change sans pour autant devenir bourgeois.

Mais parce qu’il est déjà l’État de la contre-révolution bureaucratique, il peut devenir l’instrument de la contre-révolution bourgeoise.

Bourgeoisification au sommet. En effet, la transition capitaliste n’exige pas, dans le cas de figure étudié ici, de renversement d’une couche dominante et son remplacement pas une autre. Le prolétariat et les milieux populaires sont exclus d’un pouvoir monopolisé par la bureaucratie. La nouvelle bourgeoisie naît d’une transformation de cette dernière en classe possédante, propriétaire, à la faveur d’un contexte mondial éminemment favorable à une telle mutation.

Les composantes de la bourgeoisie chinoise extérieure à l’État n’étaient pas en position de postuler pour elles-mêmes au pouvoir, de s’affronter à la bureaucratie en voie de bourgeoisification. Le jeu s’est pour l’essentiel joué au sommet. En ce qui concerne la Chine, ce processus n’en a pas moins été ponctué de crises (dont celle, majeure, de 1989) : ce ne fut pas un grand fleuve tranquille. Mais en principe, le développement capitaliste aurait pu s’opérer de façon encore plus insidieuse : on constate un jour que le capitalisme domine dorénavant la société sans être à même de « dater » le point d’inflexion qualitatif.

Retour sur la théorie de la révolution permanente

L’émergence de la puissance capitaliste chinoise impliquerait, selon certains, que la théorie de la « révolution permanente » (ainsi que les conceptions de la « révolution ininterrompue » qui lui sont proches) était infondée – ou à tout le moins s’avèrent aujourd’hui invalides.

Le thème de la « révolution en permanence » (14) remonte au XIXe siècle et se retrouve chez divers auteurs marxistes, à commencer par Marx lui-même. Il traite de la dynamique initiée par une levée révolutionnaire dans un pays où le capitalisme n’a pas encore consolidé sa loi : une fois en lutte, les couches populaires tendent à défendre leurs propres objectifs de classe et à dépasser les limites assignées à la révolution par les directions bourgeoises initiales. Ainsi, la dynamique des luttes sociales pouvait mettre à l’ordre du jour une perspective socialiste avant même que « l’étape capitaliste » n’ait été achevée, voire sérieusement entamée.

Au début du XXe siècle, Léon Trotski, en particulier, a développé cette démarche, concluant qu’à l’époque impérialiste les bourgeoisies nationales des pays dominés se révélaient incapables de réaliser pleinement les tâches démocratiques historiquement identifiées aux révolutions bourgeoises du siècle précédent – une tâche qui incombait donc dorénavant au prolétariat s’alliant la paysannerie. Ces bourgeoisies ne pourraient notamment plus libérer la société de l’emprise des grandes puissances capitalistes et résoudre positivement la question nationale.

Au XIXe comme au XXe siècle, la possibilité de la « transcroissance socialiste » d’une « révolution démocratique » à base populaire restait conditionnelle. Pour se consolider, un pouvoir révolutionnaire devait bénéficier d’une extension internationale de la révolution, notamment dans les pays capitalistes développés.

Pour l’essentiel, cette analyse s’est vue historiquement confirmée. Après le Japon au XIXe siècle et avant les débuts du XXIe siècle, aucune bourgeoisie d’un pays dominé n’a su se libérer de la domination impérialiste. Aucune des grandes révolutions sociales du XXe siècle, qui ont rompu ce lien de subordination, n’a été dirigée par la bourgeoisie assurant le développement d’un capitalisme indépendant.

Il est notamment remarquable qu’aucune bourgeoisie nationale (en Amérique latine par exemple) n’ait profité des guerres mondiales du XXe siècle pour prendre son envol international, alors que les puissances belligérantes ne pouvaient plus exercer leur contrôle avec la même force. Ce sont des mouvements révolutionnaires qui se sont engouffrés dans la brèche : révolution russe en 1917, révolutions yougoslave, chinoise ou vietnamienne en 1945…

Par ailleurs, il y a certes eu extension internationale de la révolution, mais pas dans les pays impérialistes, ce qui a finalement a contribué à l’épuisement de la dynamique populaire dans les nouvelles sociétés de transition et à la bureaucratisation de leurs États.

Une théorie valide plus d’un siècle durant n’était pas erronée !

Est-elle cependant dépassée ? Oui, mais surtout non.

Non parce qu’elle reste indispensable pour comprendre en quoi le monde a changé dans le passé et change dans le présent. Si le Japon avait pu faire sa révolution bourgeoise, c’est qu’il n’était pas encore passé sous domination impérialiste et que la structure de classe du pays était grosse d’un développement capitaliste. Si la Chine peut faire de même aujourd’hui, c’est, comme on l’a vu, pour des raisons similaires. La théorie de la révolution permanente (et plus généralement du « développement inégal et combiné »), aide à analyser pourquoi ce qui était possible avant hier (le Japon) ne l’était plus hier et le redevient aujourd’hui. Une théorie qui permet d’assimiler le neuf, de penser le dépassement de ses conclusions antérieures, n’est pas invalide !

Oui, la théorie de la révolution permanente telle qu’elle a été formulée il y a un siècle est dépassée, mais dans le sens où elle doit être repensée dans le contexte mondial actuel de même que le thème de la « révolution en permanence » du XIXe siècle a dû être repensé en fonction de la montée en puissance des impérialismes traditionnels et de la complétion du marché mondial, ainsi que des bouleversements induits dans les formations sociales des pays dominés.

Et non, la théorie de la révolution permanente n’est pas restée figée un siècle durant. Les formations sociales des pays dominés ont toujours connu des évolutions différenciées et cela fait plusieurs décennies que la discussion s’est ouverte à ce sujet, par exemple sur la notion de pays « semi-industrialisés » ou de « sous-impérialismes ». Les révolutions du XXe siècle dans le tiers monde ont permis d’enrichir considérablement la compréhension des convergences sociales à même de porter un processus révolutionnaire « permanent » ou « ininterrompu » (voir la question paysanne, ou indigène, ou encore la seconde vague féministe…). L’expérience de la bureaucratisation de ces révolutions a donné une « densité » nouvelle à des éléments clefs d’un programme socialiste que sont l’auto-émancipation et une démocratie conçue du point de vue du peuple.

La mise à jour s’est poursuivie (en centrant l’attention sur l’enjeu écologique, par exemple), mais il faut certainement travailler plus systématiquement sur toutes les conséquences du nouveau mode de domination qui s’impose par le biais de la mondialisation capitaliste : stérilisation de la démocratie bourgeoise, marchandisation accélérée de toutes les sphères de la vie sociale et du vivant lui-même, réorganisation du travail et nouvelles technologies, précarisation de pans entiers de la société même au « Nord », activation de multiples conflits identitaires aux dynamiques non-progressistes, relance de la compétition « interpuissances », crise écologique globale, incidence des phénomènes climatiques extrêmes et du réchauffement atmosphérique… Quelles sont donc aujourd’hui les formes « appropriées » de l’internationalisme ?

Enfin, les conclusions stratégiques de la théorie de la révolution permanente ne sont pas caduques. Il n’y a pas de retour en arrière vers les heures « glorieuses » des grandes révolutions bourgeoises d’antan. Le temps où, face à l’ordre ancien, elles manifestaient un potentiel démocratique est bien révolu. À vrai dire, la démocratie bourgeoise est vidée de tout contenu jusque dans les pays occidentaux qui furent son berceau : au sein de l’Union européenne par exemple, les traités ont retiré aux assemblées élues le droit de décider le l’orientation socio-économique du pays – plus de choix, plus de démocratie ! Les avancées du capitalisme se paient à un prix très fort et nous plongent dans une crise écologique catastrophique que l’on ne limitera qu’en brisant la dictature marchande. Parler de « révolution démocratique bourgeoise » est devenu bien plus encore qu’hier une contradiction dans les termes.

Seules des révolutions à la fois anticapitalistes dans leur contenu et antibureaucratiques dans leur dynamique peuvent redonner sens au mot « démocratie ».

La question est d’importance, car, sur le plan international, des courants de gauche issus notamment du maoïsme (mais pas seulement) jugent positif l’émergence de la puissance chinoise, même quand ils reconnaissent qu’elle est devenue capitaliste – ne serait-ce que parce qu’elle contribuerait à « équilibrer » les rapports de forces mondiaux. Nous reviendrons sur le rôle géopolitique de Pékin, en particulier en Asie orientale, dans un prochain article. Disons simplement pour conclure celui-ci qu’il contribue à faire des peuples de la région les otages des conflits de puissance. ■

Notes

10. Cette mesure administrative remonte à fort loin, mais elle a été utilisée par le PCC pour limiter l’exode rural vers les centres urbains et les régions côtières, ainsi que pour renforcer son contrôle politique. Elle existe toujours, mais elle est aujourd’hui plus flexible dans son application, partiellement tombée en désuétude.

11. Ce qui n’exclut évidemment pas l’originalité et la complexité de chaque société (de chaque « formation sociale ») où chaque instance (État, etc.) est le produit d’une histoire particulière, où des rapports sociaux hérités de plusieures époques se combinent, où les rapports avec l’ordre mondial diffèrent (présent ou passé colonial, etc.).

12. Les lectrices et lecteurs avertis auront probablement noté que j’ai recours au concept d’État bourgeois, mais que je me suis gardé d’utiliser le terme d’État ouvrier. La proximité des formules me semble porter à confusion, laissant croire que le rapport entre État et classe (dominante) serait similaire, ce qui précisément n’est pas le cas. Tout spécialement dans les sociétés de transition, il me paraît plus utile de repérer les contradictions à l’œuvre dans le parti au pouvoir ou dans l’État que de réfléchir par « définitions » (la « nature de… »).

13. Voir La Chine du XXe siècle en révolutions – II – 1949-1969, op. cit.

14. Pour la simplicité de l’exposé, j’utilise la formule « révolution en permanence » en référence aux textes de Marx sur cette question, « révolution permanente » pour ceux de Trotski et de la tradition trotskiste, et « révolution ininterrompue » pour la tradition maoïste ; mais il ne faut pas « fétichiser » ces termes : les éventuelles nuances de sens entre eux ne résistent pas à leur traduction, en particulier en chinois.

Vous appréciez ce site ?
Aidez-nous à en maintenir sa gratuité
Abonnez-vous ou faites un don
Qui sommes-nous ? |  Contact | Abonnement | Design et codage © Orta