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N° 624 février-mars 2016

CLIMAT

Un accord porté par le grand capital

Cf. aussi : [Tanuro Daniel] [Climat]

Daniel Tanuro *

Session de la COP21 à Paris en décembre 2015.

Session de la COP21 à Paris en décembre 2015.

Face au changement climatique, les grands groupes capitalistes veulent prendre la direction de transformations qui pourront maintenir ou relancer leurs profits. En utilisant les technologies de « bas carbone », comme le nucléaire, la grande hydroélectricité et la séquestration géologique du CO2.

La COP21 a marqué la soumission totale, de l’ensemble des gouvernements du monde à cette dictature du profit.

« Plutôt que de suivre le changement, le monde des affaires doit diriger cette transformation en faisant ce que le monde des affaires fait le mieux : créer à moindre coût des solutions que les gens attendent et dont ils ont besoin. » (World Business Council for Sustainable Development, Vision 2050, summary)

Synthèse et articles Inprecor

Dès la fin de la COP21, le Financial Times traduisait ainsi l’appréciation du big business : « De nombreux dirigeants des milieux d’affaire ont dit que le plus grand impact de l’accord sur le climat sera moins de décourager les combustibles fossiles que d’encourager les investisseurs à soutenir les technologies bas carbone » (1). C’est un bon résumé.

Ni panique ni colère

Les technologies « bas carbone », c’est notamment le nucléaire, la grande hydroélectricité et la capture-séquestration géologique du CO2 (CCS). Celle-ci intéresse en particulier les compagnies charbonnières. Dirigeant de la World Coal Association, Benjamin Sporton confie au quotidien britannique que l’accord, selon lui, n’impose pas un « changement massif » au secteur mais incite les gouvernements à « s’intéresser davantage à la CCS ».

Le journal financier rapporte aussi, entre autres, le commentaire de Jonathan Grant, directeur du « climate change team » chez PricewaterhouseCoopers : « Les implications immédiates pour le business n’ont pas changé au cours du week-end, dit-il. Le vrai enjeu de l’accord réside dans les plans nationaux » (les INDC).

Le résultat de la COP21 ne suscite ni panique ni colère dans le monde des transnationales. Les réactions sont sereines et positives, accompagnées de conseils bienveillants. Ceux d’Exxon-Mobil par exemple : « Lorsque les décideurs politiques développeront des mécanismes pour atteindre les objectifs fixés à Paris, ExxonMobil les encourage à se concentrer sur la réduction des émissions au coût le plus bas pour la société. En même temps, nous les pressons de reconnaître (…) le besoin de fournir une énergie fiable à un prix accessible, pour augmenter le niveau de vie » (2).

Plus que du lobbying

Ces déclarations donnent l’impression d’un patronat plutôt satisfait, certes, mais qui se contente de prendre acte modestement et après coup des décisions prises en toute autonomie par les gouvernements, comme il sied en saine démocratie. Or, cette impression est fausse : en réalité, l’accord de Paris a été cornaqué, directement ou indirectement, par les milieux d’affaires. Il ne s’agit pas de lobbying, au sens d’une pression extérieure sur les décideurs, mais d’une co-élaboration de la stratégie climatique avec les principaux responsables politiques et les représentants d’organisations internationales.

L’histoire de cette co-élaboration est à écrire, en se gardant d’une vision simpliste. Disons que l’accord de Paris n’est pas le produit clé en main des réflexions au sein d’un état-major capitaliste occulte mais l’expression complexe de convergences d’analyses et d’intérêts au sein de cercles majoritaires du grand capital international. Non seulement ces convergences n’annulent pas les rivalités, mais en plus elles s’expriment de façon dispersée, par des canaux différents et avec des différences d’accent selon les secteurs, voire selon les entreprises.

Le point de départ est extérieur au monde des affaires proprement dit. En effet, une convergence importante s’est faite autour de l’analyse développée il y a plusieurs années déjà par Nicholas Stern (3). Dans son rapport au gouvernement britannique sur l’économie du changement climatique (2006), s’appuyant sur le GIEC, l’ex-économiste en chef de la Banque mondiale expliquait que le réchauffement « anthropique » est une réalité, qu’il est dû principalement aux émissions de CO2 provenant de la combustion des combustibles fossiles et que, faute d’action résolue, le problème coûterait à moyen terme beaucoup plus cher que la solution, au point de menacer carrément la croissance économique.

La citation en exergue de cet article résume bien la conclusion stratégique que des secteurs significatifs du capital ont tirée de cette analyse : puisque la combustion des fossiles est la cause principale du réchauffement, puisqu’une transformation profonde de l’économie mondiale s’impose par conséquent, mieux vaut pour les grands groupes capitalistes prendre la tête de celle-ci que de rester à la traîne et gâcher encore plus leur image dans l’opinion. On n’est pas classe dirigeante pour rien…

Emprise patronale

Qui dit diriger dit s’organiser. Le WBCSD est un lieu important de cette organisation. Son rapport « Vision 2050 » a été corédigé par des dirigeants d’Alcoa, PricewaterhouseCoopers, Storebrand et Sygenta. Vingt-cinq des 200 entreprises membres du WBCSD ont collaboré à ce texte, parmi lesquelles Sony, Toyota, Volkswagen, ArcelorMittal, GDF Suez, E.ON, Boeing, Umicore, Allianz, Weyerhaueser… (4)

« Vision 2050 » est construit autour de l’idée simple que, au-delà de dix années difficiles, le verdissement de l’économie mondiale créera d’énormes opportunités de marchés (marchés des terres, des forêts, de l’aménagement urbain, des transports, de l’éducation, de la santé, du bâtiment, de l’énergie, etc. etc.). En répondant aux demandes de ces marchés, les entreprises créeront un cercle vertueux, permettant à la société de concrétiser le mot d’ordre « One World – People and Planet »… À condition, bien sûr, que les gouvernements prennent les mesures qui s’imposent : privatisations, flexibilité du travail et prix du carbone…

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Outre le WBCSD, il y a une multiplication de structures et de plateformes sectorielles, telles que la « Oil and Gas Climate Initiative » (BP, Eni, Saudi Aramco, Shell, et TOTAL, entre autres) ou le « Global CCS Institute » (charbon, sidérurgie, pétrole, centres de recherche, administrations publiques comme la province de l’Alberta…), pour ne prendre que deux exemples dans le champ des entreprises exploitant les combustibles fossiles. Beaucoup de ces structures intègrent des centres de recherche universitaires.

Un indice de l’emprise patronale est le fait que l’accord est conforme aux recommandations analogues formulées par différents groupements d’affaires. Il reprend par exemple les éléments clés du manifeste rédigé par le think tank C2S et adopté en octobre 2015 par quatorze grandes compagnies (dont Shell, BP, Rio Tinto, Siemens, Alcoa, LafargeHolcim, etc.) : un accord basé sur les INDCs ; incluant tous les pays (au moins tous les grands émetteurs) ; à long terme, révisé périodiquement ; sans engagements chiffrés de réduction des émissions ; avec soutien aux marchés internationaux du carbone ; sans aucune contrainte pour les transports maritimes et aériens (5).

Le retour de Nicholas Stern

Comment le ralliement aux thèses de Nicholas Stern a-t-il débouché sur la co-élaboration de l’accord de Paris ? Il semble qu’un rôle influent de synthèse et de proposition ait été joué par un regroupement d’un autre type : la Global Commission on the Economy and Climate.

Coprésidée par l’ancien président du Mexique Felipe Calderon et par Nicholas Stern, cette Commission de 24 membres regroupe des acteurs clés : anciens chefs d’Etat et ministres des finances, représentants de banques centrales, de banques d’investissement et de grandes organisations internationales (AIE, OCDE, Nations unies, Banque mondiale), grands patrons (notamment Paul Polman, PDG d’Unilever et par ailleurs président du WBCSD), quelques maires de villes importantes et… Sharan Burrow, secrétaire générale de la Confédération syndicale internationale. La composition a été très soigneusement étudiée pour qu’un nombre limité de membres représente un maximum de milieux et de pays.

En 2013, la Global Commission a été mandatée pour piloter le projet « New Climate Economy » (NCE). Ce programme de travail lui était confié par les gouvernements de sept pays : Colombie, Ethiopie, Indonésie, Norvège, Corée du Sud, Suède et Royaume Uni. Objectif : « aider les gouvernements, le monde des affaires et la société à prendre des décisions mieux informées sur la manière de réaliser la prospérité économique et le développement tout en faisant face au changement climatique ».

En partenariat avec huit centres de recherche renommés (dont le World Resources Institute, le Stockholm Environment Institute, Thinghua University et le Global Green Growth Institute), tous connus pour leurs compétences en « capitalisme vert », le projet NCE a produit en septembre 2014 un rapport détaillé (« Better Growth, Better Climate ») qui fait par secteur et par domaine une masse impressionnante de recommandations aux décideurs.

Le « dialogue flexible de haut niveau »

Le rapport se termine sur un plan d’action et expose clairement son intention de promouvoir la co-élaboration de la stratégie climatique par les entreprises et les gouvernements : « Le rôle du businesses dans la transition est particulièrement important (…). De nombreuses actions des entreprises nécessitent une régulation ou des incitants de la part des gouvernements – mais il revient aux compagnies responsables de soutenir l’adoption de ces cadres politiques, plutôt que de les contrer, comme c’est souvent le cas ».

Ce message a été reçu cinq sur cinq par les politiques lors de la COP20 à Lima, où les gouvernements péruviens et français ont lancé un « dialogue flexible de haut niveau » entre les autorités publiques et le monde des affaires. C’est dans le cadre de ce « dialogue » qu’a été organisé notamment le sommet des entreprises sur le climat qui s’est tenu à Paris le 20 mai, en préparation de la COP21.

Dans le discours prononcé à cette occasion, François Hollande a été très clair : « Les entreprises sont essentielles parce que ce sont elles qui vont traduire, à travers les engagements qui seront pris, les mutations qui seront nécessaires : l’efficacité énergétique, la montée des énergies renouvelables, la capacité de se transporter avec une mobilité qui ne soit pas consommatrice d’énergie, le stockage d’énergie, le mode de construction des habitats, l’organisation des villes, et également la participation à la transition, à l’adaptation des pays qui sont en développement » (6).

Pot d'échappement

© Ruben de Rijcke

Business proposals, le politique dispose

Dans son rapport 2015 (« Seizing the Global Opportunity. Partnerships for Better Growth »), la Commission Globale a pointé l’importance de ce dialogue et « pressé la communauté internationale de saisir l’opportunité d’une série unique de réunions qui se dérouleront en 2015 pour mettre le monde sur le chemin d’une croissance et d’un développement climato-résilient. L’action commune, entre les gouvernements à tous les niveaux et le secteur privé, les organisations internationales et la société civile, peut aider à réaliser une meilleure croissance et un meilleur climat ».

Les « business proposals » soumises à la COP 21 par de nombreuses entreprises (essentiellement européennes) sont une des manifestations du fait que le message a été bien reçu aussi par de larges secteurs du monde des affaires (7). Ce texte (qui se réfère explicitement au rapport de la Commission Globale) est particulièrement intéressant car il met noir sur blanc les propositions patronales concrètes pour l’organisation du « dialogue » et sa poursuite après le sommet de Paris.

L’annexe 3 en particulier détaille le contenu et la méthode à suivre pour « aider les autorités publiques à identifier les attentes du monde des affaires en perspective d’un accord climatique ambitieux et déterminer les propositions concrètes aidant à réaliser cet accord et à le mettre en œuvre ». Les partenaires sont énumérés : « Le dialogue devrait inclure toutes les organisations patronales travaillant sur les enjeux climatiques (WBCSD, Global Compact, BizMEF, B20 Coalition, B7, ICC, ERT, Business Europe, IETA, WEF, etc.) et être coordonné avec les activités et initiatives d’autres institutions (AEI, OCDE, Banque mondiale, BIAC, TEC, etc.) et des acteurs significatifs (think tanks, observatoires, autorités locales, etc.) ».

La COP21 n’a pourtant pas pu réaliser l’intégralité du programme patronal. L’instauration d’un prix mondial du carbone était une demande unanime de tous les regroupements, plateformes et ententes intervenus dans le dialogue. Elle était appuyée notamment par six majeures du secteur pétrolier dans une lettre ouverte adressée en juin 2015 au Secrétariat de la Convention cadre des Nations unies (8). Les négociateurs n’ont pas pu s’accorder sur ce point. Ce sera probablement un des thèmes majeurs dans le cadre de la poursuite du « dialogue ».

« Éviter d’en faire trop, et trop vite »

Les acteurs – politiques et patronaux – de cette mauvaise pièce sont conscients du fait que ce qu’ils sont en train d’élaborer n’empêchera pas la catastrophe climatique. « Better Growth, Better Climate » le constate sans ambages : « La mise en œuvre des politiques et des investissements proposés dans ce rapport pourrait donner au moins la moitié des réductions d’émissions nécessaires d’ici 2030 [selon le “Emissions Gap Report” des Nations unies, D.T.] pour réduire le risque d’un changement climatique dangereux ».

La Commission Globale précise immédiatement que « moyennant une mise en œuvre forte et large, une formation rapide et un partage des meilleures pratiques [technocratiques et néolibérales], ce nombre pourrait monter jusqu’à 90 % ». Mais tout dépendra évidemment des choix des entreprises, puisque leur rôle « est essentiel », selon François Hollande.

S’adressant à un auditoire de patrons à l’issue de la COP, John Kerry a énoncé exactement la même idée que le président français : « Je ne crois pas que les gouvernements vont finaliser les décisions fondamentales concrétisant les changements pour amener le monde à une économie bas carbone. Nous allons dresser une scène… mais en fin de compte ce sont les entreprises et les choix que vous faites, le type de bâtiments que vous construisez et les investissements que vous faites qui feront la différence » (9).

Nicholas Stern a de la suite dans les idées. Dans son rapport de 2006, l’économiste excluait déjà d’en « faire trop, et trop vite ». Concrètement, il préconisait de viser une stabilisation de la concentration atmosphérique à 550 ppmv de CO2eq plutôt qu’à 450ppmv. La raison était explicitée dans les termes suivants : « Une grande incertitude demeure quant aux coûts de réductions très importantes. Creuser jusqu’à des réductions d’émissions de 60 % ou 80 % ou plus nécessitera des progrès dans la réduction des émissions de processus industriels, de l’aviation, et d’un certain nombre de domaines où il est difficile pour le moment d’envisager des approches effectives en termes de coûts. » (10) Cette même raison explique l’incapacité du plan d’action de la « Global Commission » à réaliser beaucoup plus que 50 % des réductions d’émissions nécessaires au sauvetage du climat. La COP21 marque la soumission explicite, totale, de l’ensemble des gouvernements du monde à cette dictature du profit. En fonction du prix que le « dialogue flexible » attribuera au carbone, les entreprises décideront des moyens d’en faire davantage. Ou pas.  ■

* Daniel Tanuro est membre de la direction de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR-SAP, section belge de la IVe Internationale). Outre de nombreux articles, il est l’auteur de l’Impossible Capitalisme vert (la Découverte, Paris 2010).

Notes

1. Financial Times, 13 décembre 2015

2. http://www.exxonmobilperspectives.com/2015/12/02/exxonmobil-on-the-u-n-climate-talks/

3. http://webarchive.nationalarchives.gov.uk/+/http:/www.hm-treasury.gov.uk/sternreview_index.htm

4. http://www.wbcsd.org/vision2050.aspx

5. (http://www.climatechangenews.com/2015/10/14/bp-shell-rio-tinto-offer-support-to-paris-climate-deal/). C2S, le Center for Climate and Energy Solutions, héritier du Pew Center on Climate Change Research, est un think tank anglo-saxon associant notamment Barclays Capital, General Electric, Duke Energy et Entergy.

6. http://www.elysee.fr/declarations/article/discours-lors-de-l-ouverture-du-sommet-des-entreprises-pour-le-climat-unesco/

7. « Business proposals in view of a 2015 international climate change agreement at COP 21 in Paris » www.businessforcop21.org

8. http://newsroom.unfccc.int/unfccc-newsroom/major-oil-companies-letter-to-un/

9. op. cit., Financial Times, 13 décembre 2015

10. Stern Review, p. 247.

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