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Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale

 

N° 670-671

PAKISTAN

Construire un parti au service des nouvelles générations militantes

Cf. aussi : [Pierre Rousset] [Pakistan]

Pierre Rousset*

Comme Farooq Tariq le rappelle, les militantes et militants issus du Parti des travailleurs du Pakistan (Labour Party Pakistan, LPP) ont tenté, sept ans durant, de construire le Parti Awami des Travailleurs (Awami Workers Party, AWP), avec deux autres composantes politiques, et cette expérience s’est soldée par un échec. Malgré cet échec, nos camarades jouent aujourd’hui un rôle très important dans les extraordinaires mobilisations en cours, menées sous le drapeau de la solidarité et du combat contre toutes les discriminations. Raison pour laquelle ils sont la cible de la répression (2).

Synthèse

Les camarades qui seront à l’origine du LPP, en exil aux Pays-Bas, avaient eu pour premier contact avec l’extrême gauche européenne le courant The Militant, du Comité pour une internationale ouvrière (CIO-CWI). Ils ont constitué dans les années 1980 l'organisation The Struggle (La Lutte). De retour au Pakistan en 1986, ce courant a maintenu une politique entriste au sein du Parti du peuple pakistanais (PPP). Le PPP a longtemps bénéficié d’une aura de gauche, ayant été constitué sur un discours socialiste au moment des grandes années de lutte, en 1967-1968. Il était cependant dirigé par le clan Bhutto – une des principales « familles politiques » du pays qui a plus d’une fois dirigé le gouvernement durant les interludes civils entre les régimes militaires. La désillusion populaire à l’égard du PPP a commencé dans les années 1970, mais n’a pas été un processus linéaire.

La question de la poursuite d’une politique entriste s’est posée. Les fondateurs du LPP (finalement établi en 1997), membres de The Struggle, jugeaient que son temps était révolu. Pour construire une organisation indépendante, ils ont cependant dû rompre avec la « maison mère » britannique dont la direction maintenait mondialement la tactique entriste. Ils ont rejoint la IVe Internationale, jugeant qu’elle fonctionnait comme une « maison commune » et non comme une fraction mondiale sous l’égide d’un parti national (établi dans l’ancienne puissance coloniale, qui plus est).

D’autres militantes et militants de The Struggle ont choisi de poursuivre la politique entriste au sein du PPP, mais ont abandonné cette tactique voilà deux ans. Tournant la page des polémiques passées, ce courant, qui a gardé le nom The Struggle, a renoué des rapports de collaboration avec nos camarades et a intégré le périmètre de la Quatrième Internationale lors de son dernier congrès.

La question de l’unité de la gauche marxiste indépendante s’est posée comme une urgence pour faire face à un régime militaire, aux services spéciaux, au fondamentalisme (talibans…), à la brutalité sociale des possédants. En dehors de la tradition trotskiste, cette gauche est essentiellement d’origine pro-Moscou. Le maoïsme existe au Pakistan, mais n’occupe pas la même place historique que dans d’autres pays d’Asie. Pékin a en effet soutenu, contre l’Inde et la Russie, les régimes militaires pakistanais.

Deux des trois partis qui ont constitué le AWP étaient donc d’une tradition pro-Moscou, tenants d’une « révolution par étapes » sous une forme assez spécifique. Comme je m’en suis rendu compte à ma grande surprise à l’occasion d’un voyage, une partie des intellectuels et dirigeants politiques de cette gauche espéraient que les pressions du FMI pousseraient la bourgeoisie pakistanaise à se « moderniser ». Le capitalisme contemporain, cependant, surtout dans un pays dominé, s’accommode fort bien de formes féodales d’exploitation, comme c’est le cas pour les briqueteries.

Il fallait tenter l’expérience du AWP – mais elle a montré que ces partis n’étaient pas prêts à changer leur vision du monde et leurs modes de fonctionnement. Les organisations fondatrices du AWP devaient en principe se dissoudre au sein de la nouvelle formation ; le LPP fut seul à le faire. Il s’en est suivi une période difficile pour nos camarades, certains quittant le AWP (comme la jeunesse à Lahore en butte au bureaucratisme stalinien) ; d’autres ne voulant pas abandonner la partie ou jugeant que le moment n’était pas venu.

La « tradition LPP » cependant a gagné durant des années en autorité politique. Parce qu’elle a mené un réel combat unitaire, principiel. Parce qu’aussi elle s’est toujours mobilisée sur tous les fronts. L’une des « marques de fabrique » de cette tradition est en effet la réactivité : être de tous les combats, sur tous les terrains. Grâce à cela, elle a tissé de nombreux liens sociaux (dans le textile, dans la paysannerie, chez les étudiants…) et solidaires (avec les Pachtouns, pour les droits démocratiques…). Au fil des ans, ses militantes et militants ont accumulé une précieuse expérience.

Ce qui permet à cette tradition d’être revivifiée aujourd’hui et d’être pleinement partie prenante de la fondation d’une nouvelle génération politique militante.

* Pierre Rousset, dirigeant de longue date de la Quatrième Internationale, militant du Nouveau parti anticapitaliste (NPA, France), a participé à la fondation et a dirigé l’Institut international de recherches et de formation (IIRE-IIRF) d’Amsterdam. Il anime l’association Europe solidaire sans frontières (ESSF : http://www.europe-solidaire.org)

Notes

1. Voir l'article qui suit.

2. Voir Pierre Rousset, « Les Marches de la Solidarité au Pakistan : vaste mobilisation étudiante et répression politique – Une nouvelle génération militante » (http://europe-solidaire.org/spip.php?article51438) et « Pakistan : En lutte sous le drapeau des solidarités, confronté à la répression, dans un pays fracturé » (http://europe-solidaire.org/spip.php?article51727).