Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 577-578 octobre-novembre 2011

CRISE CAPITALISTE

Dans l’œil du cyclone : la crise de la dette dans l’Union européenne (3)

Cf. aussi : [Crise Mondiale]

Entretien avec Éric Toussaint *

III. La BCE, fidèle serviteur des intérêts privés

CADTM : Le 8 août 2011, la BCE a commencé à racheter des titres des États européens en difficulté. Quelle est ton opinion ?

Éric Toussaint : Première précision très importante, les médias ont annoncé que la BCE recommençait à acheter des titres sans préciser que ces achats de titres des États en difficulté se feraient, comme d’habitude, uniquement sur le marché secondaire.

La BCE n’achète pas des titres de la dette grecque directement au gouvernement grec, elle les achète aux banques sur le marché secondaire. C’est pour cela que les banques ont exprimé leur contentement le 8 août 2011.

En effet, entre mars 2011 et le 8 août 2011, la BCE, d’après ses propres déclarations, n’avait plus acheté de titres sur le marché secondaire. Cela mécontentait les banques car, comme elles cherchaient à se défaire des titres grecs et d’autres titres d’États en difficulté, elles ont dû vendre, pendant cette période, au rabais sur le marché secondaire à des prix vraiment cassés. La plupart d’entre elles en ont vendu très peu comme les prix étaient très bas (6). C’est pour cela qu’elles ont mis la pression sur la BCE pour qu’elle recommence à acheter.

CADTM : Le retour de la BCE sur le marché secondaire fait remonter le prix des titres grecs, c’est cela ?

Éric Toussaint : Oui, mais cela a été momentané et le plus important, c’est que la BCE achète nettement au-dessus du prix du marché et en très grosse quantité. Entre mai 2010 et mars 2011, la BCE a acheté pour 66 milliards d’euros de titres grecs aux banquiers et aux autres zinzins. Entre le 8 et le 12 août 2011, donc en 5 jours, elle a acheté pour 22 milliards d’euros de titres grecs, irlandais, portugais, espagnols et italiens. La semaine suivante, elle en a encore acheté pour 14 milliards d’euros. On ne connaît pas la part exacte des titres grecs mais on voit bien que la BCE a acheté massivement. Ce qui est certain, c’est que les rachats de titre par le BCE permettent aux zinzins de spéculer et d’engranger des profits juteux.

En effet, les banques peuvent racheter des titres sur le marché secondaire ou beaucoup plus discrètement sur le marché de gré à gré qui échappe à tout contrôle à des prix cassés (42,5 % de leur valeur dans les jours qui ont suivi le 8 août 2011 et encore moins quelques semaines plus tard) et les revendre à la BCE à 80 %. Le volume de ce type d’opérations auquel les banques peuvent se livrer est peut-être marginal, il est difficile d’avoir une idée précise là-dessus. Il n’en reste pas moins qu’il est très rentable et je vois mal la BCE ou les autorités des marchés être capables, si elles en ont la volonté, de l’empêcher.

Il faut savoir que les opérations sur le marché secondaire sont peu réglementées. Mais surtout, à côté du marché secondaire, il y a le marché de gré à gré (en anglais, OTC pour Over The Counter) complètement non contrôlé par les pouvoirs publics. Très régulièrement, des ventes et des achats de titres de la dette se réalisent via ce qu’on appelle « les ventes à découvert », c’est-à-dire qu’un acheteur, par exemple une banque, peut acquérir des titres pour des dizaines de millions d’euros sans payer au moment de la réception des titres en question.

Concrètement, l’acheteur promet de payer, il acquiert des titres, les revend ensuite et c’est avec le produit de cette revente qu’il va régler l’addition, preuve qu’il n’achète pas pour l’usufruit du bien mais pour revendre tout de suite et faire un bénéfice maximum (spéculation).

Évidemment, s’il n’arrive pas à revendre ces titres à un bon prix ou n’arrive pas à les revendre du tout, il aura des problèmes pour payer l’addition. Cela peut provoquer un krach car ce sont des montants astronomiques qui sont en jeu dans la mesure où des centaines de zinzins interviennent chacun pour des montants tout à fait considérables. Les transactions sur les titres de la dette publique des États en difficulté porte au total sur des dizaines, voire des centaines, de milliards d’euros sur un marché libéralisé.

CADTM : Pourquoi la BCE n’achète-t-elle pas directement aux États qui émettent les titres au lieu de passer par les marchés secondaires ?

Éric Toussaint : Parce que les gouvernements qui l’ont créée voulaient réserver pour le secteur privé le monopole du crédit à l’égard des pouvoirs publics. Ses statuts ainsi que le Traité de Lisbonne lui interdisent, tout comme aux Banques centrales de l’Union européenne, de prêter directement aux États.

Elle prête donc aux banques privées qui à leur tour avec d’autres zinzins prêtent aux États.

Comme je l’ai indiqué plus haut, les banques françaises, allemandes et d’autres pays ont revendu massivement en 2010 et au premier trimestre 2011, des titres grecs. La BCE a été le principal acheteur et elle achète au-dessus du prix du marché secondaire (7).

Comme vous le voyez, cela permet toutes sortes de manipulations de la part des banquiers et des autres zinzins car les titres sont au porteur et les marchés libéralisés.

Il est clair que les banques privées mettent la pression sur la BCE afin qu’elle rachète des titres au prix le plus élevé, en disant qu’elles ont besoin de s’en défaire pour assainir leurs bilans et éviter une nouvelle crise bancaire de grande ampleur.

Le mois de juillet et d’août ont été propices à ces chantages et à ces pressions car les Bourses ont connu une baisse de 15 % à 25 %, selon les cas, entre le 8 juillet et le 18 août 2011. Les cours des actions des banques créancières de la Grèce, les banques françaises en particulier, ont carrément dégringolé.

Paniquée, la BCE a cédé face aux pressions des banquiers et des zinzins, et s’est remise à acheter des titres. Cette intervention de la BCE a sauvé la mise (provisoirement ?) à une série de grandes banques, notamment françaises. Une fois de plus les pouvoirs publics viennent au secours du privé. Mais le scandale concernant l’attitude de la BCE ne s’arrête pas là.

CADTM : Que veux-tu dire ?

Éric Toussaint : C’est très simple. Elle prête à un taux très bas aux banques privées, 1 % de mai 2009 à avril 2011, 1,5 % aujourd’hui, en demandant aux banques qui reçoivent cet argent de déposer une garantie. Or, ces banques déposent comme garantie des titres (ce qu’on appelle dans le jargon des « collatéraux ») sur lesquels elles perçoivent, si ce sont des titres grecs, portugais, irlandais, etc. un intérêt qui varie entre 3,75 % et 5 % s’il s’agit de titres à moins d’un an (voir plus haut), davantage s’il s’agit de titre à 3, 5, 10 ans…

CADTM : Qu’il y a-t-il de scandaleux à cela ?

Éric Toussaint : Voilà le scandale : les banques empruntent à du 1 % ou 1,5 % à la BCE pour prêter à certains États à au moins 3,75 %. Une fois qu’elles ont acheté les titres et qu’elles perçoivent cette rémunération, elles font coup double : elles déposent en garantie ces titres, empruntent à nouveau à taux très bas à la BCE et prêtent cet argent à court terme aux États à des taux d’intérêt très élevés.

La BCE leur permet de nouveau de faire de juteux bénéfices.

Ce n’est pas tout, la BCE a modifié à partir de 2009-2010 ses critères de sécurité et de prudence, et accepte que les banques déposent en garantie des titres à haut risque, ce qui encourage évidemment ces banques à prêter n’importe comment puisqu’elles ont la garantie de pouvoir soit les revendre à la BCE soit les y déposer en garantie (8).

Évidemment, il est logique de penser que la BCE devrait agir autrement et prêter directement aux États à 1 % ou 1,5 %, sans faire les cadeaux qu’elle fait aux banquiers.

CADTM : Oui, mais a-t-elle réellement le choix puisque ses statuts et le Traité de Lisbonne le lui interdisent ?

Éric Toussaint : Une série de dispositions du Traité ne sont déjà pas respectées (le ratio dette/PIB qui ne peut pas dépasser 60 %, le ratio déficit public/PIB qui ne peut excéder 3 %), donc, vu les circonstances, il faut passer outre.

Au-delà, il faut abroger différents traités de l’UE, modifier radicalement les statuts de la BCE et refonder l’Union sur d’autres bases (9). Mais, bien sûr, pour cela il faut modifier radicalement le rapport de forces par des mobilisations dans la rue.

* Éric Toussaint, président du Comité pour l’annulation de la dette du Tiers monde (CADTM), membre de la Commission présidentielle d’audit intégral de la dette (CAIC) de l’Équateur et du Conseil scientifique d’ATTAC France, est militant de la Ligue communiste révolutionnaire (section belge de la IVe Internationale) et du Comité International de la IVe Internationale. Il a récemment dirigé avec Damien Millet le livre collectif La Dette ou la Vie (Aden-CADTM, 2011) et a participé au livre d’ATTAC : Le piège de la dette publique. Comment s’en sortir (édition Les liens qui libèrent, Paris, 2011). Cet article a été publié par le site web du CADTM.

Notes

6. Dans le Hellenic Republic Public Debt Bulletin, n° 62, June 2011, p. 4, on voit très clairement que le marché secondaire s’est littéralement asséché à partir de mai 2010 car la Banque centrale européenne s’est mise à acheté les titres.

7. A la fin 2009 avant que la crise grecque n’éclate, les institutions financières françaises (principalement les banques) détenaient 26% des titres grecs vendus à l’étranger, les allemandes en détenaient 15%, les italiennes 10%, les belges 9%, les hollandaises 8%, les luxembourgeoises 8%, les britanniques 5%. Bref, les institutions financières, au premier titre les banques, de 7 pays de l’UE détenaient rien moins que 81% des titres grecs vendus à l’étranger.

8. Essayez au moment de demander à une banque un crédit important de donner comme preuve de solvabilité des titres à haut risque, vous verrez la réponse.

9. Voir Huit propositions urgentes pour une autre Europe (en particulier la 8e proposition sur la question de l’UE), http://www.cadtm.org/Huit-propositions-urgentes-pour#nb6-1

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