Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 577-578 octobre-novembre 2011

CRISE CAPITALISTE

Dans l’œil du cyclone : la crise de la dette dans l’Union européenne (6)

Cf. aussi : [Crise Mondiale]

Entretien avec Éric Toussaint *

VI. La crise a-t-elle atteint son apogée ?

CADTM : La crise a-t-elle atteint son apogée ?

Éric Toussaint : On est très loin de la fin de la crise. Si on se limite à prendre en compte les aspects financiers, il faut prendre conscience que les banques privées ont continué à mener depuis 2007 un jeu extrêmement dangereux qui leur est profitable tant qu’il n’y a pas d’accident et qui est préjudiciable pour la majorité de la population. La quantité d’actifs douteux dans leurs bilans est énorme. Or si on ne prend en compte que les 90 principales banques européennes, il faut savoir que, dans les deux prochaines années, elles devront refinancer des dettes pour le montant astronomique de 5 400 milliards d’euros. Cela représente 45 % de la richesse produite annuellement dans l’Union européenne (27). Les risques sont colossaux et la politique menée par la BCE, la CE et les gouvernements des pays membres de l’UE ne résout rien, au contraire.

Il faut aussi insister sur un aspect central des risques que prennent les banques européennes. Elles financent une partie importante de leurs opérations en empruntant à court terme des dollars auprès de prêteurs nord-américains, les US money market funds (28), à un taux inférieur à celui de la BCE. D’ailleurs, pour reprendre les exemples donnés à propos de la Grèce plus haut, comment peut-on imaginer que les banques européennes se soient contentées de 0,35 % à 3 mois si elles avaient dû emprunter à du 1 % à la BCE. Elles ont financé et elles financent encore leurs prêts aux États et aux entreprises en Europe via des emprunts qu’elles effectuent auprès des money market funds des États-Unis. Or ceux-ci ont pris peur de ce qui se passait en Europe et ils ont également été inquiétés par la dispute entre Républicains et Démocrates sur la dette publique des États-Unis (29). A partir de juin 2011, cette source de financement à bas taux d’intérêt s’est presque tarie, en particulier aux dépens des grandes banques françaises, ce qui a précipité leur dégringolade en Bourse et augmenté la pression qu’elles exerçaient sur la BCE pour qu’elle leur rachète des titres et donc leur fournisse de l’argent frais. En résumé, nous avons là aussi la démonstration de l’ampleur des vases communiquant entre l’économie des États-Unis et celle des pays de l’UE. D’où les contacts incessants entre Barack Obama, Angela Merkel, Nicolas Sarkozy, la BCE, le FMI… et les grands banquiers de Goldman Sachs à BNP Paribas en passant par la Deutsche Bank… Une rupture des crédits en dollars dont bénéficient les banques européennes peut provoquer une très grave crise sur le vieux continent, de même qu’une difficulté des banques européennes à rembourser les prêteurs états-uniens peut précipiter une nouvelle crise à Wall Street.

Depuis 2007-2008, les banques et les autres zinzins ont déplacé leurs activités spéculatives du marché de l’immobilier (où elles ont provoqué une bulle qui a éclaté dans une dizaine de pays, à commencer par les États-Unis) vers le marché des dettes publiques, celui des devises (où s’échangent chaque jour l’équivalent de 4 000 milliards de dollars dont 99 % correspondent à de la spéculation) et celui des biens primaires (pétrole, gaz, minerais, produits agricoles). Ces nouvelles bulles peuvent éclater d’un moment à l’autre. Un des déclencheurs peut être constitué par une remontée des taux d’intérêt que déciderait la Réserve fédérale des États-Unis (suivie ensuite par la BCE, la Banque d’Angleterre etc.). De ce côté-là, la Fed a annoncé en août 2011 son intention de maintenir son taux d’intérêt directeur proche de zéro jusqu’en 2013. Mais d’autres évènements peuvent constituer le détonateur d’une nouvelle crise bancaire ou d’un krach boursier. Les évènements de juillet-août 2011 nous montrent qu’il est temps de rassembler ses énergies pour mettre les institutions financières privées hors d’état de continuer à nuire.

L’ampleur de la crise est aussi déterminée par le volume de la dette publique des États et son mode de financement en Europe. Les banquiers européens détiennent plus de 80 % de la dette totale des pays d’un ensemble de pays européens en difficulté, comme la Grèce, l’Irlande, le Portugal, les pays de l’Est européen, l’Espagne et l’Italie. En volume, les titres de la dette publique italienne représentent 1 500 milliards d’euros, c’est plus du double de la dette publique de la Grèce, de l’Irlande et du Portugal pris ensemble. La dette publique de l’Espagne atteint 700 milliards d’euros (la moitié de l’Italie). Le compte est facile à faire : les dettes publiques de l’Italie et de l’Espagne représentent le triple des dettes publiques grecques, irlandaises et portugaises. Comme on l’a vu en été 2011, alors que chaque pays continue à rembourser ses dettes, plusieurs banques ont failli s’effondrer. C’est l’intervention de la BCE qui leur a sauvé la mise. L’échafaudage financier des banques européennes est tellement fragile qu’une attaque en Bourse peut les mettre au tapis. Sans parler bien sûr d’un krach bancaire qui est aussi parfaitement possible.

Jusqu’ici, à part le trio Grèce-Irlande-Portugal principalement, les États avaient réussi à refinancer sans grande difficulté leur dette en recourant à des nouveaux emprunts quand le capital emprunté venait à échéance. La situation s’est fortement dégradée ces derniers mois. Déjà en juillet et début août 2011, les taux exigés par les zinzins pour permettre à l’Italie et à l’Espagne de refinancer leur dette publique venant à échéance par des emprunts à 10 ans avaient littéralement explosé et atteignaient 6 %. De nouveau, c’est l’intervention de la BCE ayant racheté massivement des titres espagnols et italiens qui a permis de satisfaire les banquiers et autres zinzins et ont fait baisser les taux. Pour combien de temps ? En effet, l’Italie doit emprunter environ 300 milliards d’euros entre août 2011 et juillet 2012 car c’est le montant des obligations qui viennent à échéance pendant ce court laps de temps. Les besoins de l’Espagne sont nettement inférieurs, autour de 80 milliards d’euros, mais cela reste une somme considérable. Comment vont se comporter les zinzins au cours des douze mois qui viennent et que se passera-t-il si les conditions dans lesquelles ils empruntent sur le marché nord-américain se durcissent ? Il y a bien d’autres évènements qui peuvent aggraver la crise internationale. Une chose est sûre : la politique actuelle de la CE, de la BCE et du FMI ne conduira pas à une solution favorable.

CADTM : A plusieurs reprises, tu as écrit que la dette privée était beaucoup plus volumineuse que la dette publique. Or ici tu t’es concentré sur la dette publique…

Éric Toussaint : Il n’y a aucun doute là-dessus, les dettes privées sont beaucoup plus importantes que les dettes publiques. Selon le dernier rapport du McKinsey Global Institute, l’addition des dettes privées à l’échelle mondiale s’élève à 117 000 milliards de dollars, soit près du triple de l’ensemble des dettes publiques dont le volume atteint 41 000 milliards de dollars. Le risque est grand que des entreprises privées, dont les banques font bien sûr partie avec les autres zinzins, ne sachent pas faire face au remboursement de leurs dettes. General Motors et Lehman Brothers ont fait faillite en 2008 ainsi que de nombreuses autres entreprises car elles étaient incapables de rembourser leurs dettes.

Les banquiers, les autres chefs d’entreprises, les médias traditionnels et les gouvernements ne veulent parler que des dettes publiques et prennent prétexte de leur augmentation afin de justifier de nouvelles attaques contre les droits économiques et sociaux de la majorité de la population. L’austérité et la réduction des déficits publics par les coupes claires dans les budgets sociaux et dans l’emploi de la fonction publique sont devenues les recettes uniques, auxquelles s’ajoutent des privatisations et de nouvelles taxes sur la consommation. Pour faire bonne mesure, en Europe, certains gouvernements ajoutent une minuscule taxe à charge des riches et parlent de taxer les transactions financières.

Il est évident que l’augmentation des dettes publiques est le résultat de trente années de politiques néolibérales : financement par le recours à l’emprunt de réformes fiscales favorisant les grosses fortunes et les grandes entreprises privées, sauvetage des banques et d’autres entreprises en mettant une partie de leurs dettes ou de leurs pertes à charge du budget de l’État, nouvelle baisse des recettes fiscales due aux effets de la récession et augmentation de certaines dépenses publiques pour venir en aide aux victimes de la crise. L’effet combiné de ces différents facteurs a fait augmenter la dette publique. Tout se ramène à une politique délibérément injuste socialement, visant à favoriser systématiquement une classe de la société, la classe capitaliste, quelques miettes étant distribuées aux classes moyennes afin de les contrôler. En revanche, la grande majorité de la population a fait les frais de ces politiques et a vu ses droits fortement écornés, voire carrément bafoués. C’est pour cela qu’il faut considérer que la dette publique est globalement illégitime. C’est pour cela que j’ai concentré mes réponses sur la dette publique car il faut absolument obtenir une solution positive sur cette question.

* Éric Toussaint, président du Comité pour l’annulation de la dette du Tiers monde (CADTM), membre de la Commission présidentielle d’audit intégral de la dette (CAIC) de l’Équateur et du Conseil scientifique d’ATTAC France, est militant de la Ligue communiste révolutionnaire (section belge de la IVe Internationale) et du Comité International de la IVe Internationale. Il a récemment dirigé avec Damien Millet le livre collectif La Dette ou la Vie (Aden-CADTM, 2011) et a participé au livre d’ATTAC : Le piège de la dette publique. Comment s’en sortir (édition Les liens qui libèrent, Paris, 2011). Cet article a été publié par le site web du CADTM.

Notes

25. Financial Times, « Greek rescue plan worries hedge funds », supplément FTfm, 8 August 2011.

26. Il en existe d’autres, comme la chinoise Dagong, mais elles ont très peu d’influence.

27. Voir Gillian Tett dans le Financial Times du 5 août 2011, p. 22, ainsi que Peterson Institute for International Economics, Europe on the Brink, July 2011..

28. Voir Daniel Munevar, « El pequeño y oscuro secreto de los bancos européo », http://www.cadtm.org/El-pequeno-y-oscuro-secreto-de-los

29. Voir « US funds cut eurozone exposure » dans le Financial Times, 25 July 2011, p. 15.

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