Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 585-586 août-septembre 2012

CRISE DU CAPITALISME

Comment les populations payent la crise

Cf. aussi : [Crise Mondiale]

Henri Wilno *

Le Bureau international du travail (BIT) a publié en avril dernier le « Rapport sur le travail dans le monde 2012 » (1). Ce rapport vaut surtout par sa description des multiples canaux de l’impact de la crise sur les salariés et les populations.

Banderole dans une rue de Pampelune contre les coupes budgétaires. Photothèque Rouge/tn

Banderole dans une rue de Pampelune contre les coupes budgétaires. Photothèque Rouge/tn

La crise économique dure depuis plus de trois ans. Financiers et grandes entreprises ont tiré leur épingle du jeu et leur collusion avec les gouvernements a abouti à ce qu’au-delà des proclamations, la réglementation de la finance n’avance pratiquement pas tandis que de multiples mesures affectant les conditions de vie du plus grand nombre ont été prises.

Cinquante millions d’emplois manquent par rapport à l’avant crise

Une comparaison entre 2008 et 2011 montre qu’environ 50 millions d’emplois manquent dans le monde par rapport à la situation de l’avant crise. Un certain nombre de pays pauvres ou émergents ont continué à créer un nombre significatif d’emplois mais ce n’est pas le cas de tous, ni des pays développés où les taux de croissance économique restent limités, notamment dans l’Union européenne (UE). L’Allemagne est le seul grand pays développé où l’emploi se soit maintenu notamment grâce au chômage partiel.

La situation des jeunes est particulièrement critique : ils n’ont pas profité de l’amélioration limitée du chômage de 2011. Le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord enregistrent un taux de chômage des jeunes quatre fois plus élevé que celui des adultes. Le taux de chômage des jeunes dépasse 45 % en Grèce et en Espagne (en Espagne, il est passé de 18 % en 2007 à 45,8 % aujourd’hui).

Le chômage de longue durée (depuis plus de douze mois) a progressé dans les pays développés, notamment au Danemark, en Irlande, en Espagne, au Royaume-Uni et aux États-Unis. Dans certains de ces pays (comme la Finlande, le Portugal, les Pays-Bas), on constate cependant une baisse du chômage de longue durée, mais c’est parce que les chômeurs de longue durée sont découragés et ne cherchent plus d’emplois (et sont donc classés parmi les inactifs). Dans certains pays en développement, la baisse du chômage de longue durée dans les statistiques correspond au fait que les personnes touchées se réfugient dans l’emploi informel. Non seulement l’impact de la crise n’a pas été « épongé » mais, dans les pays pour lesquels des données récentes sont disponibles, la tendance de l’emploi est médiocre (sauf en Argentine, au Mexique et au Brésil ainsi qu’en Turquie et en Indonésie).

La qualité des emplois s’est détériorée

La part des emplois à temps partiel et des contrats à durée déterminée (CDD) — de divers types, y compris l’intérim — a progressé entre 2007 et 2011. Les emplois des CDD et intérimaires ont été les premiers supprimés au début de la crise mais depuis les recrutements se font en plus forte proportion sous cette forme. Une partie importante des emplois à temps partiel ne correspond pas à un choix volontaire mais au fait qu’il n’y pas d’alternative pour certains métiers. Dans les pays en développement, l’emploi informel demeure important. Tous ces emplois sont des emplois à revenus plus faibles que les salaires des personnes à emploi stable. L’analyse des emplois créés entre 2007 et 2010 montre que la majorité des embauches se fait à des niveaux de rémunération plus faibles que la moyenne des salaires. Et que ces emplois à faible rémunération sont souvent plus instables. La proportion de travailleurs pauvres a progressé dans de nombreux pays et notamment en Allemagne.

Moins d’accès à la santé et à l’éducation

L’accès à la santé s’est détérioré. Il était déjà difficile dans beaucoup de pays pauvres du fait de l’insuffisance des systèmes d’assurance-maladie. Mais la hausse des prix des produits alimentaires et de l’énergie a encore restreint les ressources des ménages. L’aide internationale a stagné ou décru dans les années récentes. En Europe, c’est le cas de la Grèce qui est le plus dramatique avec les coupes de 40 % du montant du budget des hôpitaux publics. Aux États-Unis, des ménages doivent supporter désormais des frais de santé ruineux après la perte de leur travail et de l’assurance-maladie qui lui est liée.

Il en est de même pour l’accès à l’éducation. Dans certains pays où il était déjà difficile, il s’est détérioré. C’est le cas par exemple au Bengladesh où on a constaté une hausse significative des abandons scolaires due aux coûts de scolarité et à l’accroissement du travail des enfants pour augmenter les revenus du ménage.

Des brèches dans le droit du travail

De nombreux pays ont connu des réformes du droit du travail. Ces réformes ont fréquemment concerné les droits des travailleurs permanents (contrats à durée indéterminée — CDI — en France) assouplissant les règles du licenciement (extension des périodes d’essai, réduction des indemnités et de la durée des préavis). Dix-neuf des vingt-sept pays de l’Union européenne (UE) ont connu de telles réformes. Autre axe de réforme : les licenciements collectifs ont été rendus plus faciles. Enfin, la proportion de salariés couverts par des conventions collectives s’est affaiblie. Les auteurs du rapport soulignent qu’il n’est pas établi que la protection de l’emploi soit contradictoire avec un bon niveau d’emploi. Au sein de l’Union européenne, Grèce, Espagne et Portugal constituent des laboratoires de la dérégulation avec des réformes tous azimuts dans le cadre des plans d’austérité. Dans ces trois pays, des lois introduites depuis 2010 permettent de déroger aux accords de branche, réduisent les garanties individuelles et collectives en cas de licenciement. La Roumanie a également connu toute une série de réformes du même type. Des mesures semblables mais moins globales pour l’instant ont été prises en Italie, en Hongrie, Slovaquie, etc.

Face aux déficits publics et au problème de la dette, les mesures prises ont avant tout touché les dépenses publiques : les salaires, les investissements, les dépenses sociales, les allocations. L’Union européenne est particulièrement en pointe en la matière : vingt-deux des vingt-sept pays de l’UE ont bloqué ou réduit les salaires des fonctionnaires. Le même nombre d’entre eux a réduit les prestations sociales : allocations chômage et retraites (report de l’âge, diminution des pensions, accès plus difficile).

La montée du mécontentement

Avec cette montée de l’insécurité sociale, rien d’étonnant à ce que, selon l’indicateur construit par le BIT, le risque de « social unrest » (mouvements sociaux) soit en hausse dans diverses régions du monde : l’Afrique et le monde arabe en premier lieu, mais aussi les pays avancés (Europe et Amérique du Nord) ainsi que les pays d’Europe centrale et orientale ainsi qu’en Russie. Dans 54 % des 106 pays analysés, la confiance dans le gouvernement a baissé entre 2010 et 2011.

Les nouvelles prévisions du FMI de juillet 2012 confirment la fragilité de la situation économique mondiale. Le FMI note ainsi que « la reprise de l’économie mondiale, qui n’était déjà pas vigoureuse, a de nouveaux montré des signes de faiblesse » (2). Le scandale du Libor (3) est une illustration de la corruption qui gangrène la finance. Les classes dominantes de nombreux pays ont comme préoccupation majeure d’échapper à l’impôt et de mettre leurs capitaux en sécurité dans des paradis fiscaux. Les gouvernements, notamment de l’Union européenne, n’ont que l’austérité à proposer. Les forces de gauche traditionnelles se sont souvent ralliées pour l’essentiel au discours et à la pratique néolibérale. Dans diverses régions du monde, et particulièrement dans le monde arabe et en Europe, un enjeu essentiel est donc de savoir qui dans les prochaines années, (islamistes radicaux, fasciste, nationalistes ou bien forces anticapitalistes) captera et organisera le mécontentement populaire. ■

* Henri Wilno est membre du Groupe de travail économique du Nouveau parti anticapitaliste (NPA, France) et militant de la IVe Internationale.

Notes

1. http://www.ilo.org/global/research/global-report/world-of-work/WCMS_179453/lang--fr/index.htm

2. « Mise à jour des Perspectives de l’économie mondiale : Après de nouveaux contretemps, des mesures supplémentaires s’imposent », FMI, 16 juillet 2012, http://www.imf.org/external/french/pubs/ft/weo/2012/update/02/pdf/0712.pdf

3. Le Libor est un taux d’intérêt de référence publié journellement à Londres et supposé refléter le taux auquel un échantillon de grandes banques établies à Londres se prête (entre elles ou à d’autres grandes banques) de l’argent à court terme. Selon « Les Echos » du 17 juillet ce taux affecte plus 360 000 milliards de dollars de produits financiers à travers le monde. En principe, le Libor est un reflet du taux auxquels les banques prêtent ou sont disposées à prêter. En 2011, la banque UBS révèle aux autorités américaines de régulation qu'elle et de nombreuses autres institutions bancaires se sont concertées pendant 3 ans, de 2006 à 2009 pour orienter le taux Libor. Il s’agissait, soit d’embellir leur situation (pour les banques déclarant des taux plus bas que ceux qu’elles payent), soit de manipuler les taux dans l'objectif de spéculer.

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