Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 644-646 octobre-décembre 2017

ESPAGNE / CATALOGNE

Un nouveau acteur politique, l’auto-organisation

Cf. aussi : [Espagne] [Malewski Jan]

Jan Malewski*

Après le succès des barrages routiers lors de la grève nationale du 8 novembre, la presse catalane a analysé les mobilisations des milliers de citoyens à l’initiative des Comité de défense de la République (CDR), apparus peu avant le référendum du 1er octobre, pour en assurer le déroulement, comme un « nouvel acteur [qui] émerge en tant que promoteur de mobilisations en accord avec les mouvements indépendantistes, mais menant des actions plus directes, telles que les occupations d’espaces publics et les blocages des communications. » (1)

Barcelone 29 septembre 2017 © SANDRA LÁZARO

Barcelone 29 septembre 2017 © SANDRA LÁZARO

Efficacité démontrée le 1er octobre

Interdit par l’État espagnol, ce référendum n’aurait pu avoir lieu sans la mobilisation citoyenne. Les lieux de vote, en général les écoles, ont alors été occupés et défendus durant deux ou trois jours par les voisins concernés. Une première expérience d’action commune, par en bas, de discussions, d’organisation de la votation, de résistance non-violente aux agressions de la Guardia Civil envoyée par Madrid, de répression subie en commun, de fêtes alors que les résultats – impressionnants si on prend en compte la répression brutale – étaient annoncés. L’auto-organisation par en bas venait de démontrer son efficacité, des milliers de Catalans faisaient leur première expérience non pas durant une journée de manifestation, mais en agissant ensemble contre l’état d’exception imposé de facto par le gouvernement du Parti populaire espagnoliste, durant plusieurs jours.

Synthèse

L’initiative de cette mobilisation citoyenne n’est pas venue du gouvernement catalan, mais d’en bas, des militants des partis de gauche, en particulier la CUP (Candidatura d’Unitat Popular), et des mouvements sociaux comme l’Assemblée nationale catalane (ANC) et l’Ómnium cultural (ÓC).

Pau Llonch, militant de la coalition électorale d’extrême gauche indépendantiste Crida, qui a remporté les municipales de 2015 à Sabadell (ville de 200 000 habitants dans la province de Barcelone), membre du CDR de la ville, explique que l’initiative était née « de la nécessité d’être organisés dans un scénario qui nous a été imposé. La CUP a mis en avant la nécessité d’organiser ces comités sans vouloir en faire son patrimoine ». Le 1er octobre les familles de Sabadell ont maintenu ouverts 23 centres électoraux. Avec la constitution du CDR, il s’agissait de créer un espace de souveraineté populaire et d’emblée les organisations syndicales, les groupes de jeunes, les étudiants et certains partis politiques se sont attelés à cette construction. « Personne n’avait l’intention d’en faire un mouvement homogène, explique Llonch, il s’agissait de construire un espace pour faire face à ce qui pourrait arriver au cours des semaines suivantes, mais aussi dans le cas d’un possible processus constituant » et, de ce fait, le CDR n’a pas la volonté de se positionner sur les résultats du référendum – la victoire du “oui” à l’indépendance – mais d’affirmer le droit de prendre les décisions de manière souveraine. Sur l’avenir de la Catalogne – République indépendante, fédération ou confédération des Républiques ibériques – le CDR n’a pas de position collective définie (2).

« Dans nos statuts de fondation, nous nous sommes positionnés en faveur du droit à l’autodétermination », explique David Garcia (pseudonyme), militant du CDR de Salt, une ville de 30 000 habitants dans la province de Gérone, qui a milité dans les mouvements sociaux. « L’évolution rapide de la situation nous a fait travailler contre la montre, pas seulement ici, mais dans toute la Catalogne. Nous devions d’abord organiser le jour de vote, puis la grève générale. Maintenant nous poursuivons les activités, des déjeuners populaires, des ateliers, des journées de réflexion… », poursuit-il (3).

À la suite du succès du référendum, les assemblées citoyennes de ces CDR se sont poursuivies, même si le nombre des participants avait diminué. Ainsi, à Vilanova – une ville de 70 000 habitants dans la province de Barcelone – sur les 835 inscrits, le samedi 7 octobre ils étaient autour de 200 à prendre part aux débats sur les actions à venir, selon Cesar et Raquel, militants anticapitalistes activement investis. « L’assemblée était “populaire”, des familles étaient venues avec des enfants, mais pour mesurer le niveau de la mobilisation il faut se rappeler que le 1er octobre nous étions autour de 2 000 à occuper les vingt écoles de la ville et que lors de la grève générale du 3 octobre, plus de 8 000 ont manifesté dans notre ville », racontent-ils (3).

Les CDR ont mobilisé pour les manifestations contre la répression et pour la libération des prisonniers politiques, les barrages des routes et des chemins de fer le 3 octobre et le 8 novembre, discutent sur comment empêcher la mainmise du gouvernement Rajoy sur la Catalogne.

Synthèse

Les dirigeants des grands mouvements sociaux historiques, ANC et ÓC, voient maintenant d’un bon œil l’émergence de ce nouvel acteur que sont les CDR : « Nous nous complétons, chacun joue son rôle » expliquait un dirigeant de l’ANC après les barrages du 8 novembre, soulignant que le gouvernement Rajoy « pensait qu’avec l’emprisonnement des deux Jordi [Jordi Sanchez, président de l’ANC, et Jordi Cuixart, président d’Ómnium Cultural] nous serions désorganisés et il a été démontré que ce n’est pas le cas. Et là où nous n’arrivons pas, les autres viennent faire le travail. Il y a une grande capacité d’auto-organisation sur le territoire » (5).

Pour le moment, les CDR sont des noyaux locaux de cette auto-organisation. Plus que des structures constituantes par en bas, ou des « conseils/soviets » qui représenteraient la population laborieuse, ce sont des comités d’action à l’instar de ceux connus en France après mai 1968.

Coordination nationale

S’il y a eu pour le moment quatre rencontres nationales des CDR, au cours desquelles certains avaient préconisé l’articulation d’une direction politique, du fait de leur « hétérogénéité » il a été décidé de se limiter à une coordination « technique » : ainsi le 8 novembre cette coordination a fonctionné via WhatsApp et Twitter (@CDRCatOficial). Dans un premier temps ces CDR étaient éclipsés dans les médias par l’ANC, Ómnium, le Gouvern (gouvernement catalan) ou les partis indépendantistes. Le 8 novembre ils ont fait la “une” et connu un nouveau développement. Des nouveaux CDR se sont multipliés.

La première réunion nationale a été convoquée « en secret » (de bouche-à-oreille, en principe rien sur les réseaux ou par téléphone) le 14 octobre à l’initiative du CDR de Sabadell, où les militants de la CUP sont les principaux animateurs. Cesar, qui y représentait le CDR de Vilanova, raconte : « La participation a dépassé les attentes des initiateurs, près de cent comités ou regroupements de toute la Catalogne, même si la majorité venait de la province de Barcelone, et autour de 250 présent-e-s. Il y avait une grande variété de structurations et de “sensibilités” : des “comités de défense du référendum”, “…de la République”, des structures sans nom, de délégué-e-s représentant des assemblées démocratiques et ceux des comités plus restreints. Un peu de tout sur le plan politique. Le plus significatif, c’est qu’il y avait un nombre important de comités, peut-être un quart, principalement de la “ceinture rouge” de Barcelone, qui se positionnaient clairement sur la défense du droit de décider et la résistance aux attaques du gouvernement Rajoy et non sur l’indépendance ou la République catalane, expliquant qu’il y avait une partie de leurs membres qui n’étaient pas indépendantistes. Ces positions étaient acceptées sans aucun problème. Des propositions visant à définir le type de “processus constituant”, donc de ne pas se limiter aux actions mais d’avancer des propositions du type de société – économie, éducation, santé… – que nous voulons ont été faites, mais ce sont les manières de résister au jour le jour qui ont dominé la discussion. » (6)

Le communiqué final, très succinct, reflète le niveau d’accord de la réunion : « pour défendre le droit à l’autodétermination de notre peuple malgré la répression de l’État, nous nous proposons d’avancer dans notre construction en réseau au niveau supramunicipal ». Et il termine : « face à l’imminente application de l’article 155 ou si se produisent des arrestations, en même temps que nous continuerons l’effort d’organisation populaire par en bas, nous impulserons et assumerons des mobilisations dans la rue pour défendre la volonté populaire contre la répression et pour le retrait des forces d’occupation de notre maison ».

Au cours des jours suivants, la multiplicité d’initiatives et de plateformes au niveau central – une « Plateforme unitaire contre la répression et pour les libertés », une « Table pour la démocratie » et une troisième, plus ancienne, mais réanimée pour l’occasion, « Debout pour la paix », sont apparues à la suite des hésitations du gouvernement catalan, divisé sur la manière de résister aux agressions madrilènes – a renforcé la confusion dans le mouvement. La seconde réunion nationale des CDR, qui a réuni à peu près autant de comités et de représentant-e-s à Igualda le 21 octobre, s’est séparée sans aucun pas en avant, ni dans le domaine de structuration, ni dans celui des initiatives à soutenir en priorité. Il en a été de même lors de la troisième rencontre nationale des CDR à Argentona le 28 octobre.

Les CDR ont poursuivi les mobilisations – concerts de casseroles, rassemblements quotidiens à 19h devant les mairies ou sur les places centrales, blocages de routes, manifestations de rues – autour de l’idée du soutien à « notre président » exilé à Bruxelles et pour la libération des emprisonnés à Madrid. En prévision de la grève du 8 novembre, dans les manifestations de rue les cris « vaga » (grève) étaient repris de plus en plus massivement. Dans les mouvements sociaux, le désarroi qui a suivi l’annonce de l’exil de Carles Puigdemont a commencé à faire place à des critiques. En témoigne celle de l’ANC de Sants-Montjuïc : « Il est évident qu’à partir de maintenant nous devons revoir notre stratégie. Peut-être faudra-t-il moins attendre de savoir ce que disent les dirigeants et plus décider à la base, malgré les dangers que cela représente » (7).

L’effet d’une telle évolution a été immédiat au sein des CDR, qui regroupent la partie la plus active de la population en lutte pour le droit à l’autodétermination.

La quatrième assemblée plénière des CDR, réunie à Manlleu le 4 novembre, a rassemblé un nombre bien plus grand de comités. Sa déclaration en témoigne : « Nous considérons établie notre structure organisationnelle et opérationnelle, suite à un processus de consolidation que nous avons voulu rapide mais efficace. À travers ce réseau, auquel participent plus de 172 CDR de tout notre pays nous sommes en contact avec des organisations qui luttent pour notre souveraineté nationale et participent au syndicalisme engagé. (…) Nous sommes préparé-e-s pour défendre la République de façon pacifique mais radicale. Voilà pourquoi nous appelons la population à participer de façon active aux Comités de défense de la République de leur municipalité. (…) Face au coup d’État que nous vivons, aujourd'hui plus que jamais, il nous faut rompre avec la fausse normalité qu’il impose : mettons le pays à l’arrêt, de façon imminente. (…) Faisons, à partir de mercredi [8 novembre], un pas en avant, afin que l’Union européenne nous entende ; bloquons l’économie, même si l’État espagnol cherche à nous empêcher d’exercer notre droit de grève. »

La structure adoptée par cette réunion nationale est transversale, rassemblant toute la gamme des idéologies, des membres des mouvements sociaux et des partis politiques. L’indépendance des assemblées locales et de district est absolue et elles n’ont pas à accepter les propositions d’envergure nationale ou territoriale. Mais les assemblées locales sont coordonnées, à travers leurs représentant-e-s démocratiquement élu-e-s, au niveau territorial qui, à leur tour, choisissent des porte-parole pour aller aux assemblées nationales. Cette coordination rend possibles les initiatives et actions d’envergure nationale.

9 novembre, un pas en avant

La journée du 8 novembre a démontré l’efficacité de la nouvelle structure. Alors que la grève n’était pas aussi importante que celle du 3 octobre, car peu de syndicats ont en fin de compte appelé à la grève, le pays a été paralysé par les blocages généralisés des transports, des autoroutes, des routes et des voies ferrées, organisés par les CDR. Et le gouvernement Rajoy s’est avéré incapable d’imposer son « ordre » en Catalogne. Rageant, le ministre de l’Intérieur espagnol a parlé de « piquets radicalisés », qualifiant de « sabotage » les barrages et annonçant les arrestations.

Et le développement des CDR se poursuit : le 10 novembre la porte-parole du CDR de Sabadell, Helena Vàzquez, annonçait l’existence de 280 comités, soit cent de plus que lors de la quatrième réunion nationale qui avait eu lieu une semaine auparavant.

Un tel développement pourrait servir à la construction d’un « processus constituant à partir d’en bas » – une idée avancée jusque-là par une minorité de la gauche radicale – s’orientant vers une « Assemblée sociale catalane », qui pourrait s’inspirer de la « charte des droits sociaux » élaborée par les militants des diverses « marches » et « plateformes ». Et même si les élections catalanes imposées par le gouvernement Rajoy le 21 décembre prochain jouent un rôle de division politique – qui ne peut pas ne pas avoir d’effets sur les CDR – le niveau d’auto-organisation et son caractère « transversal » atteint constituent un bon terreau pour avancer dans l’accumulation de plus de forces au sein de tels organismes unitaires de base afin d’impliquer dans les débats constituants toute la population intéressée par la définition d’un nouveau modèle social. Car les CDR ont jusque-là réussi à regrouper ensemble les indépendantistes et aussi ceux qui, sans vouloir l’indépendance de la Catalogne, aspirent à une véritable démocratie, à la fin du régime monarchique espagnol de 1978 et à la réalisation des besoins sociaux du plus grand nombre. Ils sont un nouveau sujet politique. ■

20 novembre 2017

* Jan Malewski est rédacteur d’Inprecor. L’auteur remercie Fabrice Thomas et Yorgos Mitralias pour leur aide à recueillir les informations.

1. Núria Orriols, « Els CDR s’eigeixen en actors de mobilització més enllà de les entitats », Ara du 9 novembre 2018 (https://www.ara.cat/tema_del_dia/CDR-serigeixen-actors-mobilitzacio-entitats_0_1903009740.html)

2. Cité par Queralt Castillo Cerezuela, « Comitès de Defensa del Referèndum : nascut per quedar-se ? », Públic du 9 octobre 2017 (http://www.publico.es/public/comites-defensa-del-referendum-nascuts-per-quedar.html)

3. Ibid.

4. Informations collectées par téléphone par Fabrice Thomas.

5. Cité par Núria Orriols, op. cit. note 1.

6. Informations collectées par téléphone par Fabrice Thomas.

7. Cité par Martí Caussa, « Derrota sin rendición y crisis estratégica », 18 octobre 2017, Viento Sur : http://www.vientosur.info/spip.php?article13217

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