Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 551-552 juillet-août 2009 *

FRANCE

Dix mois qui laissèrent la riposte en suspens

Cf. aussi : [France]

Laurent Carasso

Pour apprécier le cycle social et politique des derniers mois il faut repartir de septembre 2008 : la récession, la crise financière et la décision des gouvernements de renflouer les banques — des milliards pour elles… et pour les salariés de l’automobile, de l’électronique, des banques… le chômage partiel et les licenciements. C’est à partir de là qu’il faut tirer le bilan des mobilisations sociales depuis dix mois.

Paris, 24 juin 2009. Olivier Besancenot (NPA) à la manifestation des salariés de Continental. Photothèque Rouge/JMB

Paris, 24 juin 2009. Olivier Besancenot (NPA) à la manifestation des salariés de Continental. Photothèque Rouge/JMB

Possibilité d’une convergence des luttes

Le premier problème a été la riposte des salariés de l’automobile et des entreprises sous-traitantes aux plans de suppressions d’emplois et au chômage partiel dans lesquels, sans ambages, PSA et Renault-Nissan ont pris les travailleurs comme variable d’ajustement pour redresser leurs profits tout en empochant des subventions… Suppression de postes, licenciements, chômage partiel, toute la palette de l’adaptation maximale des effectifs, avec le total assentiment du gouvernement… et un Sarkozy interdit d’usine de Renault Sandouville par les salariés en colère.

Deux questions se posaient alors : la centralisation des ripostes, mais surtout le cadre politique de réaction. Durant cette période, les directions CGT, CFDT, FO, CFTC et CGC n’ont à aucun moment proposé un plan de réponse à la crise qui défende tous les emplois et refuse que les salariés soient sacrifiés pour le maintien des profits : c’est ce refus d’une réponse frontale, politique, qui détermine la suite des événements et, évidemment, le refus de la construction d’un réel affrontement.

Au même moment pourtant, le sentiment anticapitaliste se développe massivement parmi la population. La crise financière sert de révélateur : le rideau masquant la réalité du système capitaliste se déchire un instant, mettant au grand jour les mécanismes dans lesquels les milliers de milliards capitalisés par les entreprises, les banques et les investisseurs sont échangés dans les circuits de la spéculation… Les licenciements dans des entreprises qui accumulent des bénéfices et distribuent des dividendes à leurs actionnaires et des bonus à leurs dirigeants apparaissent tellement insupportables que même les dirigeants de droite et ceux du PS, étonnés de leur propre radicalité, sont obligés de prendre leurs distances. Au point que Sarkozy et consort sont obligés d’entonner des refrains qui amènent même Laurence Parisot (1) à les rappeler à l’ordre.

La question évidente au dernier trimestre 2008 est que les secteurs qui se bougent sont ceux qui sont les premiers touchés : les salariés de l’automobile, les enseignants frappés par les suppressions de postes et les lycéens. La possibilité d’une convergence des luttes est au cœur de ces mobilisations, comme c’était le cas en 2003 autour des retraites et de l’éducation nationale. Mais cette fois-ci la CGT n’a évidemment pas voulu jouer dans le même registre, préservant son front d’alliance avec la CFDT.

Réponses syndicales… en retard

Le 29 janvier, première journée nationale « de grèves et de manifestations », n’est donc pas une première salve dans un fond d’atonie, mais déjà une réponse en retard et décalée : en retard parce qu’arrivant après les ripostes lycéennes, après l’éducation nationale et surtout après l’automobile, après plusieurs mois ayant vu des dizaines de milliers de licenciements… et décalée parce que ne mettant aucun contenu politique. Le premier problème fut l’incapacité d’une composante radicale du mouvement syndical et social de rassembler des intersyndicales locales sur des bases combatives, comme cela avait été le cas dans la période 1995/2005. Sauf, évidemment, en Guadeloupe (2) où se réalise un front syndical et politique, parce que le rapport de forces politiques dans le mouvement syndical et social n’est pas identique.

Aussi, même si des équipes syndicales combatives s’emparent du 29 janvier, puis surtout du 19 mars, ces journées ne purent devenir des tremplins par refus des confédérations d’en faire des échéances de centralisation des luttes réelles menées par ailleurs par des intersyndicales… par refus aussi de leur donner un prolongement rapide.

Il est impossible de mettre à cette étape dans le même sac toutes les directions syndicales nationales, celles qui se sont battues après le 19 mars pour une nouvelle journée de grève générale et celles qui ont combattu cette position ! Par contre, il faut être conscient de la vanité du maintien d’une unité syndicale de façade lorsqu’elle n’est plus un point d’appui et ce fut le cas, à l’évidence, après l’enterrement de la mobilisation au lendemain du 1er Mai. Cela ne range pas Solidaires, ni même la FSU dans le même panier que les directions syndicales qui s’opposaient à toute nouvelle journée nationale, à la construction d’un réel rapport de forces. Solidaires, notamment, qui publiquement, et de façon argumentée, ne cessa de militer pour la grève générale reconductible et la convergence des secteurs en lutte. Quant à la CGT, qui prétendait vouloir, elle aussi, une échéance de mobilisation, il faut clairement l’interpeller sur ses choix silencieux, alors que les motions et interpellations pour la grève générale se multipliaient dans la confédération. Ne parlons pas de Force ouvrière (FO) qui, côté jardin, prônait encore la grève générale à la veille du 13 juin… et, côté cour, fut la première à refuser en avril et mai toute nouvelle journée de grève.

Tisser un front syndical lutte de classe

Au total, il faut prendre, comme fil à plomb de notre analyse, la possibilité et la nécessité dans les huit derniers mois de centraliser les ripostes, de stimuler la convergence vers la grève générale sur la base d’une plate-forme anticapitaliste refusant que les salariés fassent les frais de la crise pour restaurer les profits patronaux. De nombreux secteurs (automobile, chimie, électronique, PTT, EDF, Santé, Éducation nationale) se sont affrontés, en ordre dispersé, au patronat et au gouvernement.

Les efforts pour centraliser cette riposte à partir des usines en grève contre les fermetures et les plans de licenciements n’ont pu déboucher que ponctuellement, malgré l’écho politique très favorable des luttes des boîtes a question de la marche contre les licenciements.

L’enjeu n’était pas seulement la convergconcernées… Mais il aurait fallu une volonté politique partagée de tisser un réseau national posant lence des boîtes qui ferment et licencient. C’était de construire des expressions syndicales sur des bases radicales dans tous les secteurs et d’être aussi un espoir pour les dizaines de milliers de salariés représentant la grande masse des mis au chômage de ces derniers mois : ceux qui étaient employés sur des contrats à durée déterminée (CDD) et les intérimaires en fin de mission.

Cela pose la question du rapport de forces et de sa construction, la question des coordinations locales, intersyndicales, sur une plate-forme précise donnant confiance, permettant aussi d’être un levier dans les actions de solidarité. En l’absence d’un fort secteur professionnel pouvant jouer le rôle de rassembleur, c’est là que peuvent se construire réellement les fronts de militants combatifs de la CGT, de Solidaires, de la FSU, rassemblant des courants syndicaux voulant réellement se battre et construire un rapport de forces.

De même, c’est aussi à cette échelle que peuvent se construire des fronts politiques et sociaux utiles. Reprenons les leçons du LKP, liant une orientation de combat anticapitaliste et une unité large de mouvements sociaux.

Le NPA a un rôle précieux à jouer, celui de pousser en avant, de se rendre disponible, de permettre de mettre en relation des courants syndicaux combatifs et de proposer des cohérences politiques sur une orientation anticapitaliste. Concrètement, dans les prochains mois, c’est à ce niveau-là que nous pourrons faire des pas en avant.

Mais cela ne suffit pas pour traiter la question de l’action sur des questions sociales plus vastes comme le combat national contre les licenciements, les réformes de l’emploi et de la protection sociale (santé, retraite).

Nous devons insister sur l’importance de tisser un front syndical national critique, lutte de classes, rompant avec les orientations d’accompagnement qui sont globalement celles des directions confédérales sur ce type de dossier (voir la critique juste faite par l’opposition CGT à l’orientation de la direction confédérale).

L’unité inefficace des confédérations

Il est vital, et on a pris beaucoup de retard, de réaliser le lien entre les courants syndicaux critiques, de faire travailler ce front sur le fond des orientations, mais aussi sur la tactique, sur la nécessité de construire un affrontement prolongé, une grève générale pour bloquer la politique de N. Sarkozy et de L. Parisot.

Nous devons apprécier le « G8 syndical », non pas de l’intérieur des directions, mais en fonction de l’efficacité ou pas de ce genre de front pour construire la mobilisation. Et là, on doit être très clair : de septembre à décembre, ce ne sont pas les seules prud’homales qui ont empêché d’agir. Plusieurs secteurs étaient en grève et  surtout le chômage partiel et les licenciements affluaient. L’inertie syndicale, à cette étape, traduisait un problème de fond, commun aux autres directions syndicales européennes : celui de la réponse à donner aux attaques libérales et aux mesures prises par le patronat et les gouvernements face à la crise. Là, ils n’ont pas pu se situer en rupture avec les impératifs économiques des grandes entreprises pour mettre en avant une plate-forme qui soit un point d’appui pour les salariés. De même, alors que les centaines de milliards donnés aux entreprises rendaient intolérable le discours sur la nécessité de privatiser La Poste ou de réaliser de nouvelles restrictions concernant la Sécurité sociale, ils n’ont pas plus voulu fédérer les mobilisations sur les services publics et la protection sociale, au moment où se développait les mouvements de la recherche et des lycéens. Dans cette première période, ce front en construction a été contre-productif vis-à-vis de secteurs réellement mobilisés.

De janvier à mars 2009 ce fut mieux… et pire ! Mieux, car des échéances concrètes (29 janvier, 19 mars) furent mises en avant, permettant d’être des points d’appui pour les grèves, pour la mobilisation locale, dans certains secteurs avec un grand succès et un début de dynamique. Pire, évidemment, avec le refus catégorique de tout lien avec la Guadeloupe… ou même avec les entreprises se mobilisant avec des formes de lutte radicales, contre les licenciements et les fermetures. Donc un refus volontaire de pousser la dynamique vers un affrontement, alors que les salariés de Continental menaient un combat qui allait aboutir à ce qui, dans le contexte, apparaît comme une victoire : les 50 000 euros de surprime, plusieurs années de maintien du salaire !

Après le 19 mars, et manifestement le 1er Mai, le front syndical national devint contre-productif, récoltant ce qu’il avait semé, pour finir avec les lamentables manifestations du 13 juin.

Les directions confédérales ont ainsi donné un triste message aux salariés : « Nous ne pouvons, vous ne pouvez pas faire plus… ». En gros un message de résignation qui ne correspond pas à la colère, au mécontentement, et qui induit aussi un autre message plus pernicieux mais qui découle de la fadeur des plates-formes revendicatives : « On peut adoucir les conséquences néfastes de la crise, mais il n’y a pas de politique alternative réaliste qui justifierait un affrontement de grande ampleur… Faisons le gros dos et espérons qu’elle passe ». Et là, évidemment c’est pire !

Les deux seuls contre-exemples qui méritent d’être popularisés sont évidemment ceux de la Guadeloupe et des 200 euros obtenus et celui des salariés de Continental et des 50 000 euros. Dans les deux cas, c’est une autre conscience, une autre dynamique… et d’autres résultats !

Élections européennes… dans la foulée

Les élections européennes se sont situées dans le prolongement de cette fin de phase dans laquelle, avec soulagement, les dirigeants de droite comme de gauche se sont réjouis que les luttes sociales ne s’invitent pas dans la campagne. Cela permit que le peu de débat ne se centre nullement sur les questions sociales, sur le rôle que joue depuis des années l’Europe capitaliste dans le mécano financier et industriel qui a amené à la crise… Guère étonnant, dans de telles circonstances que ce scrutin ait vu la confirmation des élections européennes antérieures. Le Parlement européen apparaît toujours, aux yeux des salariés et des jeunes, comme un simple enregistreur des décisions prises par la Commission et le Conseil, sans aucun pouvoir d’initiative. Pire, la représentation droite-gauche n’y est qu’un jeu d’ombres puisque la quasi-totalité des textes est votée en commun par le Parti populaire européen (PPE) et le Parti socialiste européen (PSE). Enfin, les électeurs français, comme les néerlandais et les irlandais, ont pu voir le peu de compte que l’on tient de leur vote avec la continuation du processus institutionnel libéral malgré les trois non, dans les rares pays où la population fut consultée.

Aussi, les résultats en France ont été l’accentuation de tendances déjà présentes en 2004, et constatées dans d’autres pays de l’UE : une abstention massive (59,37 %, soit 2.4 % de plus qu’en 2004) parmi les salariés, les jeunes, les populations des régions les plus touchées par le chômage.

La presse a pu vanter les mérites de Sarkozy qui réussissait, avec près de 28 % des voix, dans une élection intermédiaire… Piètre victoire. Sarkozy rassemble, avec sa liste unique, le même pourcentage que les deux partis de la majorité (UMP et l’UDF) en 2004… La grande différence vient, bien sûr, de la chute du PS qui passe de 29 % à 16,5 %, talonné de quelques centièmes par la liste Europe Écologie.

Le Parti communiste français (PCF), dans son front avec le Parti de Gauche (PG), réussit un score identique à 2004 mais accentue les caractéristiques de son vote : vieux, peu ouvrier et centré dans les restes de ses bastions traditionnels. Guère un vote d’avenir, en quelque sorte.

Le NPA, dont la popularité n’a cessé de croître depuis sa création pour son rôle de soutien aux salariés en luttes contre les licenciements n’a pas réussi, de peu, à franchir le seuil permettant d’avoir une élue. La réglementation française, une des plus inégalitaires dans l’UE, a joué à plein : quand pour les autres formations, un élu ne vaut guère plus que 1 %. Le NPA n’en a aucun avec 5 % des voix. Le NPA souffre de ses qualités : ceux qui le soutiennent électoralement sont les jeunes, les salariés, souvent avec peu de parcours scolaires : exactement l’inverse de ceux qui se sont déplacés pour aller voter. Ceux qui le soutiennent sont aussi ceux qui sont le plus sceptique sur les bienfaits de la construction européenne… Le NPA aurait-il pu plus convaincre ses sympathisants de l’utilité d’aller voter pour envoyer des députés anticapitalistes à Bruxelles ? Le débat peut exister mais on doit d’abord se réjouir dans de telles conditions de ces résultats, exceptionnels en Europe, mis à part l’Irlande et le Portugal, même si les sondages plus élevés de février et mars 2009 traduisaient la chaleur des affrontements sociaux. Les tendances lourdes étaient ailleurs : dans la coupure entre ces élections et les luttes sociales, dans leur échec à se prolonger en épreuve de force politique, dans le peu de crédibilité de l’utilité de ce parlement pour contrer les attaques capitalistes et libérales. Pourtant, des élus du NPA auraient été un sérieux point d’appui pour construire une gauche anticapitaliste européenne qui nous manque tant. Mais ce n’est que partie remise.

Du pain sur la planche

Le NPA aura donc fort à faire dans les mois qui viennent, pour tenter de faire bouger les lignes dans le mouvement social, pour construire une réponse anticapitaliste unitaire, une riposte aux dégâts que patronat et gouvernement font subir à la population. Une campagne nationale pour un emploi stable et bien payé, pour un revenu minimum de 1500 euros net, pour l’interdiction des licenciements, est à l’ordre du jour. Elle ira de pair avec l’investissement dans les marches unitaires contre la précarité qui auront lieu à l’automne à l’initiative des associations de chômeurs et précaires.

Les élections régionales de 2010 se profilent bientôt à l’horizon des échéances institutionnelles, d’autant que le PS gère vingt régions sur vingt-deux, le plus souvent avec le PCF et aussi avec les Verts.

Le NPA continuera le travail commencé dès son processus de constitution lors des municipales de 2008 et prolongé pour les européennes : œuvrer à rassembler sur le terrain des luttes et des élections toutes les forces se réclament d’une alternative anticapitaliste, voulant tracer une autre voie que celle de la loyale gestion du système capitaliste et du respect institutionnel, en un mot une alternative à la gestion mise en œuvre, notamment les six dernières années, par le PS et le PC dans les conseils régionaux.

Le NPA ne s’est guère plus retrouvé avec le PG et le PC ces derniers mois pour pousser à la convergence des luttes, battre en brèche le dispositif des confédérations syndicales et appuyer sans aucune réserve la lutte du LKP… Il continuera néanmoins à appuyer dans le même sens, s’adressant à tous ceux et celles qui savent qu’il faut prolonger, amplifier la rupture avec les politiques désastreuses mises en œuvre par le PS, œuvrer à remettre en cause au quotidien le capitalisme et proposer inlassablement la réalisation de l’unité la plus large sur ces bases, dans les luttes comme dans les élections. La Guadeloupe est le meilleur exemple de la force que peut prendre un large front politique et social quand il trace une réelle alternative populaire et ose s’affronter au patronat sans rabaisser ses exigences.

Ces propositions concernent notamment Lutte Ouvrière, les Alternatifs, le PC et le PG… A chacun de prendre ses responsabilités.

Paris, le 4 juillet 2009

Laurent Carasso, militant syndical, est membre du Bureau exécutif de la IVe Internationale et du Conseil politique national du Nouveau parti anticapitaliste (NPA, France).

Notes

1. Laurence Parisot, PDG de l'Institut français d’opinion publique (IFOP), est présidente du principal syndicat patronal en France, le Mouvement des entreprises de France (Medef).

2. Sur la lutte du LKP en Guadeloupe on se reportera au dossier paru dans Inprecor n° 547/548 de mars-avril 2009.

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