Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 592-593 avril 2013 *

GRÈCE

Le rôle de la gauche de Syriza

Cf. aussi : [Grece]

Sotiris Martalis *

Débat sur les partis larges

Je vous adresse les salutations fraternelles de DEA, Organisation de la gauche ouvrière internationaliste, faisant partie de Syriza.

Je voudrais commencer par clarifier un point : je n’entends pas, par ma contribution, fournir une «solution modèle» à la question desdits partis larges. Je vais tenter, avec le peu de temps dont je dispose, de décrire les difficultés auxquelles nous faisons face et les manières dont nous y répondons en choisissant de le faire dans Syriza.

Voici donc les six points que je désire mettre en relief :

Synthèse actualisée Inprecor

► 1.  Syriza a une histoire ancienne de plus d’une décennie. Sa fondation, en 2001, est le résultat de la conjugaison de deux éléments. Le premier reposait sur l’unité d’action entre les révolutionnaires et les réformistes dans le mouvement contre les effets de la mondialisation capitaliste. Le second avait trait à la recherche d’alliances électorales de la part du parti réformiste de gauche Synaspismos, en raison de sa faiblesse. En effet, ce parti risquait de ne pas atteindre le seuil de 3 % nécessaire pour entrer dans le parlement en Grèce.

Ces deux éléments nous ont donné la possibilité de mettre en œuvre une tactique de front unique. J’emploie le terme de « tactique de front unique » parce qu’en réalité, du fait de la différence de dimension entre les réformistes et la gauche radicale, nous ne pouvons parler d’un Front unique au sens traditionnel du terme, au sens de celui en vogue dans les années 1920 ou 1930 du siècle passé.

Au cours de la dernière décennie, Syriza est passé au travers de nombreuses phases différentes. Unité d’action dans les mouvements, soutien à des mouvements comme celui qui est parvenu avec succès, en 2007, à bloquer les efforts en vue de changer la Constitution qui devait permettre la privatisation des universités ou encore la révolte des jeunes — qui s’inscrivait dans un climat de corruption, de détournement de l’argent public et de début d’une crise sociale — en décembre 2008, avec un jeune étudiant de 15 ans tué : Alexandros Grigoropoulos.

La coalition a aussi connu des divisions comme lors des élections au parlement européen en 2004 ou lors des élections nationales en 2010. Ces divisions se sont produites lorsque la direction réformiste a tenté de créer une alliance avec la social-démocratie (PASOK) sans que les courants de gauche, divers, puissent disposer d’une position hégémonique dans cette alliance.

Syriza ne peut donc constituer un modèle si on considère cette coalition de forces indépendantes (avec leurs journaux, leur fonctionnement) en dehors du contexte du mouvement social et politique de résistance, ainsi que de la place politique acquise par la gauche en Grèce. Celle-ci — et je parle de la gauche, non pas du centre gauche — représente environ 33 % des votes (Syriza, KKE, — soit le PC — et Antarsya — Front de la gauche anticapitaliste). Il y a, en outre, environ 45 organisations anticapitalistes radicales.

► 2. Si nous voulons tenter d’expliquer les succès de Syriza, nous devons garder à l’esprit que la classe laborieuse de Grèce a mené de nombreuses luttes au cours des dernières années pour mettre à bas les politiques de la classe dominante: plus de 29 grèves générales (ou journées de grève) — dont trois d’entre elles de plus de 48 heures —, l’occupation de bâtiments administratifs, le mouvement des Indignés grecs qui a occupé les parcs (entre autres la place Syntagma à Athènes), le mouvement « Nous ne payerons pas ! » contre les impôts injustes ou contre l’augmentation du prix des transports publics, et les taxes pour utiliser les autoroutes et les routes privatisées, etc.

En dépit d’un recul des luttes, au cours de la fin 2012 et du tout début 2013, il ne faudrait pas oublier des luttes significatives impliquant les travailleurs du métro et des marins, des paysans dans les rues lors d’une grève générale le 20 février ainsi que la décision déjà prise d’une grève dans l’éducation au cours de la deuxième semaine de mars. Nous ne devons pas omettre que ce mouvement a fait tomber deux gouvernements : celui du PASOK de Georges Papandréou Jr ainsi que celui du technocrate et financier Lucas Papademos.

Malgré cela, il est vrai le mouvement social de résistance n’est pas parvenu à renverser la politique de la classe dominante. C’est pour cela qu’il cherche à le faire, lorsque la situation s’est présentée en mai et juin 2012, par le moyen du bulletin de vote. Le peuple travailleur utilise Syriza à cet effet, comme un « outil » et non pas le Parti communiste (KKE) qui enregistrait des résultats deux fois plus élevés que Syriza auparavant.

Trois raisons sont à l’origine de cela :

► Syriza était active dans le mouvement (au contraire du Parti communiste qui appliquait une politique profondément sectaire) ;

► Syriza fournissait une alternative politique — par sa revendication d’un gouvernement de gauche ;

► et, enfin, elle appelait à l’unité de la gauche, en particulier une unité entre Syriza, le Parti communiste et Antarsya, au-delà des divergences et en partant des besoins exprimés de la majorité populaire.

Nous ne devons également pas oublier que lors de l’entre-élection [de mai-juin 2012], Syriza a résisté avec fermeté à toutes les pressions pour qu’elle rejoigne un gouvernement « de salut national » avec les partis bourgeois.

► 3. Il semble actuellement qu’en plus des luttes, Syriza soit l’instrument politique que le peuple travailleur utilisera. Une erreur élémentaire faite par les camarades du Parti communiste et d’Antarsya (Front de la gauche anticapitaliste) réside dans le fait qu’ils voient le gouvernement de gauche comme une force qui ménagera simplement le capitalisme. Ceux qui l’affirment transforment, en réalité, le point initial de la discussion pour un gouvernement de gauche, en utilisant l’exemple de la gestion et la défaite électorale particulière pour la gauche d’AKEL (Parti progressiste du peuple travailleur) à Chypre, en février 2013, élections qui marquèrent une défaite de Dimitris Christofias (AKEL) face à la droite représentée par Nicoe Anastasiades.

Au contraire d’AKEL et d’autres partis de centre-gauche, Syriza a abouti à cet objectif transitoire de gouvernement de gauche — dans la situation spécifique de la Grèce — sur la base d’un accord programmatique portant sur l’annulation des Mémorandums (les trois plans d’austérité concoctés par la Troïka et un secteur des classes dominantes grecques) et sur le renversement des politiques de la classe dominante.

La discussion doit, par conséquent, porter sur les conditions qui doivent nous permettre d’atteindre l’objectif d’un gouvernement de gauche comme résultat d’une vague de luttes tout en gardant à l’esprit le fait qu’un tel gouvernement n’est pas un objectif final, mais un pas transitoire qui renforcera la confiance en eux-mêmes des salariés, de leurs alliés et le pouvoir des travailleurs et des travailleuses en lutte.

► 4. Il est manifeste que la direction réformiste de Synaspismos (1) a une approche qui envisage la constitution d’un gouvernement de gauche comme devant être le résultat à atteindre avant tout au travers de tactiques purement électorales. C’est la raison pour laquelle elle s’adapte aux pressions dites réalistes et tente de gagner des votes en approchant des secteurs politiques social-démocrates, plus exactement issus d’une politique social-libérale.

Dans le but de conduire une opposition claire, transparente et loyale à cette tactique nous avons fondé, lors de la dernière conférence de Syriza, la Plateforme de gauche (qui réunit le « courant de gauche » de Synaspismos et les forces du Rproject), créant une opposition de gauche soutenue par 27 % des voix au sein de Syriza.

Rproject représente un quart de la Plateforme de gauche. Il s’agit d’un réseau « rouge » de militant·e·s et d’organisations qui mènent des luttes non seulement dans le champ politique national, mais aussi au sein des structures locales de Syriza et sur les lieux de travail, ainsi que dans les syndicats où une réorganisation s’annonce sous les coups de la crise économique et de celle des partis gouvernementaux. Rproject tente de construire un rassemblement de forces suffisant pour constituer un obstacle aux oscillations adaptationnistes de la direction réformisante de Syriza.

Nous nous sommes engagés et avons été entendus sur le programme de base de Syriza qui s’engage :

► à une annulation unilatérale des mémorandums ainsi qu’à la résiliation des accords de prêt; au renversement de toutes les lois d’austérité ;

► à l’augmentation des salaires et des pensions de retraite dans des limites qui tiennent compte de l’ampleur de la crise; en défense des écoles publiques et des hôpitaux publics ;

► à la nationalisation des banques et à la renationalisation — sous contrôle populaire — des grandes entreprises publiques qui auraient été déjà privatisées (comme par exemple une partie stratégique du port du Pirée aux mains de l’entreprise chinoise COSCO) ;

► à une forte taxation des capitaux ;

► à une bataille pour la rétrocession des capitaux qui ont quitté le pays ;

► à un contrôle des flux de capitaux.

Il s’agit en fait d’un programme transitoire ouvrant des possibilités pour que la classe laborieuse et ses alliés gagnent une majorité décidée, pratiquement, à avancer en direction du renversement du capitalisme et cela dans une perspective socialiste qui doit se dessiner avec plus de précision au cours des luttes et des débats qui doivent les accompagner, à l’échelle nationale et, au moins, européenne.

► 5. La différence principale avec les camarades d’Antarsya (coalition qui réunit une dizaine de groupes qui a obtenu 0,33 % des votes en juin 2012) est fondée sur le fait que Syriza ne soutient pas une sortie de la zone euro ainsi que de l’Union européenne.

Leur argument principal est que l’euro constitue l’instrument politique de la classe dominante. Nous pensons que Syriza soutient une position plus correcte : « Pas un seul sacrifice pour l’euro ». Laissons de côté le fait qu’un secteur minoritaire de la classe dominante soutient la sortie de la zone euro en raison de ses espérances qu’au travers d’une dévaluation de la monnaie il parviendra à réduire plus encore la valeur de la force de travail.

De plus, quelqu’un est-il à même de me donner l’exemple d’une monnaie qui ne soit pas un instrument politique aux mains de la classe dominante ? Je ne veux même pas insister sur les effets d’une sortie de l’euro en faveur de secteurs capitalistes qui disposent de fonds importants en dehors de la Grèce et des effets divers sur la classe ouvrière, les petits paysans, etc.

La gauche doit commencer le difficile combat contre l’austérité et non pas s’enfermer dans des dilemmes (euro ou drachme) venant de la classe dominante. Si, en outre, vous deviez sortir de cet euro, ce n’est que par un puissant mouvement de défense des salaires et des pensions de retraite et cela dans une politique qui implique un processus s’étendant au-delà de la Grèce et synchronisé, dans des formes et rythmes différents, avec d’autres pays dits de la périphérie et en tissant des liens avec les secteurs les plus combatifs de la classe ouvrière allemande et française entre autres.

► 6. Mon dernier point concerne la lutte contre les fascistes, les néonazis d’Aube dorée. Il s’agit d’un front de lutte important. Le point essentiel est que les fascistes ont échoué — du moins jusqu’à maintenant — à gagner les rues, l’espace public, en dehors d’actions ponctuelles. Mais cela dépend d’un fait : il faut que l’initiative de masse reste dans les mains de la gauche, laquelle est parvenue, pour l’heure, à répondre par l’unité d’action dans ce domaine (à l’exception, une fois encore, du Parti communiste grec, qui agit de manière sectaire et séparée, bien que des débats commencent en son sein).

La lutte est commune à l’échelle internationale et européenne, et là où la chaîne est rompue se créeront les conditions pour relancer une gauche européenne radicale plus crédible. S’il se trouve que le maillon faible est la Grèce, j’espère que nous y répondrons en étant aptes à vaincre la première étape qui nécessitera une solidarité massive pour la consolider. ■

* Sotiris Martalis est membre de la direction de l’Organisation de la gauche ouvrière internationaliste (DEA), une des composantes fondatrices de Syriza. Nous reproduisons ici son intervention faite au cours du débat sur les partis larges au cours de la réunion de mars 2013 du Comité International de la IVe Internationale.

Traduction : A l’Encontre

Notes

1. force dominante de Syriza.

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