Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 583-584 mai 2012

GRÈCE. 16 JUIN 2012

La Grèce: le berceau de quelle Europe ? (2/3)

Cf. aussi : [Grece]

Charles-André Udry *

Armateurs, Eglise, exode fiscal et armement

Avant de souligner quelques aspects significatifs de la situation du capitalisme grec et des politiques imposées par la «Troïka» (UE, BCE et FMI), il n’est pas inutile d’éclairer cinq éléments de la situation socio-politique qui ont des répercussions socio-économiques importantes et qui sont peu analysés ou font l’objet d’un discours orwellien.

Les armateurs grecs ont la main sur la plus grande flotte marchande du monde. En date du 24 mai 2012, le quotidien Katimerini confirme qu’ils restent au premier rang en termes de capacités (en tonneaux, soit 2,83 mètres cubes). Ils contrôlent 3225 navires, dont 2014 sont sous pavillon grec. Ce qui revient à 39,5% des capacités de l’Union européenne; et à quelque 16% de la flotte mondiale (plus que le Japon). En 2010, les profits déclarés – je dis bien déclarés – s’élevaient à 15,4 milliards d’euros, soit quelque 15% du PIB du pays. En 2011, les profits déclarés se montaient à 14,1 milliards. Or, quasiment pas un sou n’entre dans les caisses de l’Etat. En effet, les armateurs jouissent d’un système légal en termes de fiscalité qui les rend insubmersibles pour les collecteurs d’impôts. Et, comme deux précautions valent mieux qu’une, ils installent le siège de leurs sociétés à Chypre ou à Londres. Et leur fortune en Suisse ou dans des paradis fiscaux de droit anglo-saxon. Le plus riche d’entre eux, Spiros Latsis – le fils de John Latsis –, possède sa banque à Genève (Suisse). Il est actif aussi dans les chantiers navals et dans le pétrole avec Hellenic Petroleum. Sur la liste des milliardaires mondiaux (établie par le magazine étatsunien Fortune), il navigue autour de la 65e place.

Il a connu l’ex-maoïste portugais José Manuel Durão Barroso, actuel président de la Commission européenne, lors de ses études à Genève, auprès de l’Institut universitaire d’études européennes et aussi à Londres (London School of Economics), semble-t-il. José Manuel, sur les traces de Mao, ne néglige pas les invitations de personnages cultivés et fortunés (ou l’inverse). Il est vrai que Barroso sait aussi être hôte. Pour rappel, en mars 2003, alors Premier ministre du Portugal (avril 2002-juin 2004), il «recevait», aux Açores, G.W. Bush, Blair et Aznar pour une déclaration de guerre contre l’Irak de Saddam Hussein, quelques heures avant le début des hostilités. Sa nomination à la présidence de la Commission européenne, en 2004, semble donc toute tracée après cet exploit. Quant à l’invitation de Spiros Latsis, elle s’est faite sur un yacht de luxe. En effet, Spiros Latsis est aussi l’animateur d’un yacht-club très exclusif: le PrivatSea, un nom qui parle de lui-même. Il semble que Barroso a apprécié. Et, pure coïncidence, quelque temps plus tard la Commission européenne approuvait un subside de 10,3 millions d’euros – une paille, en fait, pour la famille Latsis – en faveur des chantiers navals des Latsis. Le développement de la Grèce nécessitait ce type d’investissements pour une convergence structurelle dans le cadre de l’UE.

Ce n’est donc pas exactement une mesure «totalitaire» ­– comme le dit la droite grecque aujourd’hui – lorsque SYRISA, la coalition de la gauche radicale, affirme qu’une partie des ressources pour financer son programme peut venir de l’imposition des armateurs. Et si les banquiers suisses (UBS, entre autres) ont fourni aux services fiscaux étatsuniens (IRS – Internal Revenue Service) 4000 noms de citoyens américains qui ont dissimulé une partie de leur fortune dans les banques helvétiques, il serait mesquin de ne pas en donner quelque 100 aux services fiscaux de la Grèce, en cas de victoire électorale de SYRISA, le 17 juin 2012. Ce qui n’est pas encore fait. Un déficit gouvernemental n’est pas dû qu’aux dépenses. Il est aussi – et souvent avant tout – lié au manque de recettes, soit aux cadeaux faits au Capital et aux grandes fortunes.

• Les champions de l’aumône sont aussi les médaillés d’or de la course olympique à l’exemption fiscale. Nous nommons, ici, l’Eglise orthodoxe et ses fonctionnaires. Car les prêtres sont payés par l’Etat. En 2001, la religion se trouvait encore mentionnée dans les passeports grecs. Cette mention a été supprimée suite à une intervention de la Cour de Justice européenne. L’Eglise orthodoxe détient des ressources financières très importantes et pas seulement des valeurs dites intangibles comme ses églises et monastères. C’est le plus gros propriétaire foncier du pays: 130.000 hectares de champs, de bois, de plages, de montagnes. Elle possède des hôtels, des parkings (une source de revenus importants à Athènes), des entreprises et plus de 300 centres touristiques. Sur cette fortune et les revenus qui en découlent, elle n’était pas taxée. Face à une décision de 2010 d’imposer ces biens, la hiérarchie a mis les pieds contre les murs sacrés. La plus grande Eglise d’Athènes a dû souffrir une manifestation de «fidèles choqués» qui avaient pour slogan: «Jésus a dit qu’il faut partager!» Jésus ne reconnaît pas toujours les siens! Elle verse, maintenant, une aumône à l’Etat qui l’entretient.

Certes, des médecins, des commerçants, des avocats, des notaires, etc. ne paient pas ou très peu d’impôts. Ils considèrent que la fiscalité ne «fait pas partie de leur culture» et que cela s’inscrit dans une longue durée, issue d’«une opposition à la domination ottomane». L’histoire des pays possède ses petites histoires qui arrangent certaines classes et couches sociales. Mais, quand les «économistes orthodoxes» parlent des déficits, ils ne mettent pas l’accent sur les armateurs et l’Eglise et sur un fait crucial: les salariés sont taxés doublement, par l’impôt direct et par la TVA, l’impôt le plus inégal socialement.

• En outre, il faut avoir à l’esprit que les grandes fortunes familiales historiques grecques et celles qui ont fleuri dans les années 1960 (1967-1974: dictature des colonels) ont le statut d’expatriés. Autrement dit – un peu comme un secteur de la bourgeoisie latino-américaine qui dispose d’appartements et de comptes bancaires à Miami, par «précaution» – leur argent se trouve en Suisse, à Londres, en Autriche ou aux Etats-Unis (Delaware), au Canada ou encore en Australie; sans mentionner les «îles» de la Manche (Guernesey) ou les îles Caïmans.

Dans l’hebdomadaire allemand Die Zeit, une publication de référence, en date du 5 juillet 2011, un article intitulé «Wo ist das Geld der griechischen Reichen?» (Où se trouve l’argent des Grecs riches), l’auteur, Khue Pham, estimait que le volume de l’exode fiscal s’élevait à 560 milliards d’euros, soit près de 2,5 fois le PIB.

Voilà l’autre facette de la paupérisation d’une couche de plus en plus large de salariés et chômeurs grecs qui n’ont plus accès aux soins de santé, qui ont faim, qui n’ont plus d’électricité car ils n’ont pas pu payer leur facture, qui envoient leurs enfants le ventre vide à l’école… Toute chose que l’on a connue en 2001-2005 en Argentine et que l’on connaît encore. Mais cette fois, cela se passe dans le «berceau de la civilisation européenne» pour reprendre l’antienne de certains médias et d’enseignants qui bégayent leurs cours.

• En pleine crise dite de la dette publique (en fait de la dette privée, sous diverses formes, refilée au gouvernement), qui éclate en 2009, les dépenses d’armement de la Grèce sont, en Europe, par rapport au PIB, les plus importantes: 3,1% contre 2,4% pour la Grande-Bretagne et 2,3% pour la France.

En 2009, durant l’été, le gouvernement grec débourse 2,5 milliards d’euros pour six frégates françaises et 400 millions pour des hélicoptères de combat Puma, fournis par EADS, le groupe qui construit les Airbus. L’allemand TyssenKruppp a vendu pour 5 milliards d’euros six sous-marins.

Le 10 mai 2011, l’hebdomadaire Spiegel, dans un article de Sebastian Fischer, soulignait que le gouvernement d’Angela Merkel ne faisait pas d’objection aux tentatives de placer des sous-marins «Klasse 214», les plus modernes, ou des chars de combat Léopard.

En février 2010, le ministre allemand des Affaires étrangères, Guido Westerwelle, essayait de vendre l’Eurofighter au gouvernement grec, tout en insistant, de manière simultanée, sur la nécessité de réduire de manière drastique les dépenses du secteur public et les «dépenses sociales». Les lignes de crédit pour la vente d’armement de l’industrie allemande ou française étaient ouvertes par les banques françaises et allemandes, avec garantie à l’exportation (il s’agit donc d’une subvention à l’industrie d’armement allemande ou française). Et le créancier allemand ou français allait faire pression pour que le débiteur grec paie. Pour cela, il fallait augmenter la TVA et baisser les salaires des salariés du secteur public. Ou encore en «privatisant», c’est-à-dire en faisant en sorte que Deutsche Telefon, pour un prix très bas, mette la main complètement sur la société publique grecque de téléphonie, OTE.

Si la Grèce joue un rôle important dans l’OTAN, cela est lié non seulement à son emplacement géographique, mais au jeu de balance effectué par les principaux acteurs de l’OTAN entre la Turquie et la Grèce. A cela s’ajoute la question du contrôle des ressources gazières et pétrolières dans les eaux chypriotes (Chypre), ressources sur lesquelles Israël a aussi un œil.

Il y a dans une réduction massive de ces dépenses militaire un élément de réallocation des ressources et, surtout, un argument, de plus, pour souligner l’illégitimité de la dette, avec l’objectif de ne pas la payer. Un premier pas, s’il est inscrit dans cette perspective, pouvant être celui de la déclaration unilatérale d’un moratoire immédiat du paiement de la dette.

Une dette à propos de laquelle un économiste français tout à fait mainstream et donc reconnu dans le monde francophone et même au-delà – Charles Wyplosz, professeur à l’IHEID (Institut des Hautes Etudes Internationales et du Développement) de Genève – déclarait tout récemment dans un débat avec un banquier: «Si vous commencez par éliminer la dette publique, vous réduisez le déficit budgétaire puisqu’une grande partie des dépenses publiques sert aujourd’hui à payer les intérêts de la dette. Du coup, plus besoin d’austérité. Si elle [la Grèce] avait fait défaut, voilà deux ans le problème serait réglé et son économie serait aujourd’hui en croissance. Le nœud gordien de la Grèce n’est pas sa compétitivité, mais sa dette publique. Une fois ce problème éliminé, les Grecs seront tout à fait heureux au sein de la zone euro.» (Le Temps, 1er juin 2012).

• Sur l’autre versant de la désinformation – et donc de la nécessité pour les socialistes-révolutionnaires de remettre le monde sur les pieds afin d’engager une bataille large pour un changement à la racine – il faut mentionner les clichés à tonalité xénophobe répandus par les médias européens, entre autres ceux des pays «du noyau dur» de l’Europe. Cela n’est pas dû au hasard. Selon les statistiques de l’OCDE et d’Eurostat, le temps de travail annuel moyen pour les salariés de l’industrie, des services marchands et de l’agriculture, en 2008, était en Grèce de 2120 heures, soit 470 de plus que les Britanniques. On est loin des clichés. En 2007, le montant moyen des retraites se situait à 617 euros. Le salaire minimum à 752 euros en 2009.

Le slogan «Vivre au-dessus de ses moyens» comme explication de la «crise de la dette» relève d’une propagande qui entre en syntonie avec une austérité très brutale et avec des pratiques gouvernementales autoritaires (européennes et nationales) qui accompagnent l’introduction de nouvelles normes sociales et morales (pour reprendre la formule de Marx) de reproduction de la force de travail (salaires, allocation de chômage, pension, éducation, etc.) et de nouvelle norme d’utilisation (durée de la journée de travail, intensité, flexibilisation de la durée mensuelle et annuelle) de la force de travail. Autrement dit, une augmentation brutale du taux d’exploitation et un glissement vers la paupérisation absolue d’une couche croissante de salariés et de chômeurs.

Une partie d’entre eux ne peuvent se nourrir qu’avec difficulté, ne peuvent plus se soigner comme par le passé, ni assurer l’éducation de leurs enfants avec l’espoir qu’ils pourraient connaître des jours meilleurs. Sans même mentionner les migrants rejetés dans l’enfer d’un combat quotidien pour la stricte survie. Tout cela est devenu visible à Athènes ou Thessalonique. En deux ans, le «monde a changé», pour le pire.

Cette Grèce est devenue, dès 2009-2010, un laboratoire pour le Capital. Ce dernier se pose une question, peu «technique» et ayant valeur de test pour l’Europe: quel sera le degré «d’acceptabilité sociale» (un terme qui fait écho à celui d’employabilité à propos du chômage) d’une population qui subit un tel choc et sous quelle forme la régression infligée à la société grecque va s’exprimer en termes politiques?

Voilà deux facettes du test propre à l’affrontement entre classes qui est à l’œuvre depuis deux ans et qui a trouvé une première expression politico-électorale le 6 mai et en connaîtra une nouvelle le 17 juin.

Des mémorandums pour une expropriation généralisée

Lorsque la crise de solvabilité est apparue évidente, au premier trimestre 2010, une solution simple et rapide pouvait sembler à portée de main. Il aurait suffi d’amender la charte de la BCE et de lui permettre, au même titre que la FED (Réserve fédérale des Etats-Unis), de racheter de la dette grecque. De devenir prêteur en dernier ressort. Cela aurait, y compris d’un point de vue général des classes dominantes, permit de limiter la brutalité, dans son ampleur et dans le temps, de l’ajustement du capitalisme grec. Mais pour des fractions décisives du Capital européen – et pas seulement allemand – la dimension et le déroulement de la crise de la zone euro, avec ses spécificités selon les pays (de l’Espagne à l’Irlande, en passant par l’Italie), n’étaient pas encore saisis dans toutes leurs dimensions.

• En outre, une opération de rachat de dette grecque par la BCE aurait créé une situation inacceptable pour le puissant secteur moteur du capitalisme allemand: l’industrie d’exportation. Pourquoi? Ce secteur avait été particulièrement choyé par Gerhard Schröder, chancelier fédéral allemand d’octobre 1998 à octobre 2005. Un social-démocrate par ambition, un carriériste visant le statut envié (par lui) de capitaliste par conviction et un proche de Poutine (encore) par intérêt financier.

Schröder, avec l’aide de Peter Hartz, ancien directeur des «ressources humaines» du groupe automobile Volkswagen, a mis au point une vraie dérégulation du marché du travail (réformes Hartz IV). Le but : réduire les coûts unitaires du travail (unit labor costs). Ils sont calculés en divisant lesdits coûts globaux du travail – incluant les cotisations sociales et allocations – par la production effective.

Pour atteindre cet objectif, un des instruments les plus efficaces réside dans l’utilisation de l’armée de réserve industrielle. Les économistes néoclassiques nomment cela: «activation du travail».Traduisons: réduire au maximum la durée des allocations de chômage. Après 12 mois, le chômeur passe sous le régime de l’aide sociale, soumise à des conditions strictes de revenus et de patrimoine. Si les conditions sont remplies (pas de revenu de sa femme, pas de patrimoine, pour faire exemple etc.), un chômeur célibataire pouvait recevoir une allocation de 395 euros par mois, pas de quoi manger une saucisse tous les jours! Il doit surtout accepter toutes les offres d’emploi proposées par des agences spécialisées. Il peut s’agir d’un job à 400 euros mensuels ou d’un job «d’utilité publique» à un euro de l’heure.

Le but n’était pas de «résoudre» le chômage, surtout pas celui de longue durée. Mais d’abaisser la pyramide salariale en commençant par le bas, par ceux qui obtiennent pour la première fois un emploi ou «rentrent à nouveau sur le marché du travail» après une période de chômage. Combiné avec une restructuration capitalistique des entreprises, une intensité et une flexibilité du travail accrues, un appareil syndical plus que coopératif, le résultat a été clair: les coûts salariaux pour le patronat allemand seront fortement comprimés.

• Or, le segment d’exportation du capitalisme allemand doit être replacé dans un contexte plus large afin de disposer d’une appréciation réaliste des coûts unitaires globaux. C’est-à-dire ceux incluant les biens intermédiaires: par exemple, les pièces importées pour l’assemblage d’une voiture. Dans ce but, les entreprises allemandes peuvent utiliser leurs investissements dans l’Hinterland immédiat, allant de la Slovénie à la Tchéquie, la Slovaquie en passant par la Pologne, la Hongrie ou la Croatie. C’est-à-dire des pays qui disposent d’une force de travail moins chère et à qualification relativement élevée. De plus, à la portée des grandes firmes existe un réseau dense «local» de sous-traitants (petites et moyennes entreprises), sur lesquels la pression concernant les prix de livraison est grosse et qui la répercutaient sur les travailleurs en termes de salaire, d’intensité du travail et de contrats à durée déterminée (CDD). Ainsi, les exportateurs allemands disposaient d’un double avantage: compétitif en termes de coûts (compétitivité coût), alors que leurs produits exportés sont le plus souvent dans des niches où joue la compétitivité qualité.

• Il ne restait plus qu’à ajouter un euro qui ne se revalorise pas trop par rapport au dollar, au yen ou à la monnaie sud-coréenne. Une solution rapide de la crise de la zone euro, par un rachat de dette, aurait fait grimper l’euro et donc affaibli la position (en termes de taux de change) à l’exportation de la production vendue hors de la zone euro, soit un peu moins de 40%, mais dans des zones en expansion (Asie, par exemple).

Donc, la tâche de la BCE devait rester celle de «garantir» la stabilité des prix et de refuser tout changement du type : en faire une FED européenne. Ce qui aurait impliqué d’autres mutations institutionnelles et politiques.

Premier résultat: la compression des revenus en Allemagne aboutissait à freiner les importations tout en stimulant l’exportation, donc en dégageant des surplus importants de la balance commerciale, sans que l’euro monte face à d’autres devises, grâce aux incertitudes naissantes du sud de la zone Europe. Voilà une situation paradoxale souvent mal comprise par ceux qui ne maîtrisent pas la langue de Goethe et font de la psychologie de Merkel un élément clé de la politique du gouvernement allemand et des dirigeants allemands de la BCE, dont certains sont certes empreints d’un dogmatisme marqué encore du sceau des «leçons» de la crise des années fin 1920-1930.

• Autre avantage dans la phase 2009-2011:  appliquer des super plans Hartz IV à des pays comme la Grèce ou le Portugal et assurer que les grandes banques allemandes disposent du temps pour se dégager, sans trop de pertes et avec des garanties, des positions les plus risquées prises en direction des pays ébranlés (obligations et autres prêts commerciaux) et de firmes auxquelles elles avaient allongé des crédits.

C’est ainsi qu’une Troïka – soit la BCE germanisée, avec un Français à la tête: Trichet, le FMI et la Commission européenne – impose, définitivement, le 5 mai 2010 un premier mémorandum. Il sera suivi d’un second, en juin 2011.

1° Le premier train (mémorandum I) de mesures anti-sociales comprenait: l’abolition de diverses primes pour les fonctionnaires et les pensionnés du secteur public et privé; une diminution de 20% du traitement des fonctionnaires; le gel des salaires pour trois ans dans le public et le privé; l’annulation de l’indemnité de solidarité pour les plus pauvres; l’augmentation de la TVA et des accises sur le carburant (l’essence sans plomb augmente de 63%), les cigarettes; une durée de cotisation durant 40 ans et non plus 37 ans pour obtenir une pension complète; la réduction du montant des pensions de 35%, calculé sur la base des dix derniers salaires et non plus des cinq années les mieux rémunérées; la suppression de la retraite avant l’âge de 60 ans (les mères et ceux qui ont trois enfants avaient la possibilité d’une prépension); le salaire minimum passe de 750 à 500 euros (et à 456 euros pour la première année d’embauche); les licenciements sont facilités et les indemnités pour licenciement réduites.

2° Le second train (mémorandum II) vise à modifier, à la racine, les «rapports de travail»: l’instauration légale d’une priorité donnée aux «accords» d’entreprise sur ceux de branche; la possibilité de ne pas appliquer une convention collective signée par l’Union des entreprises (alors que cela était obligatoire si le Ministère du travail la validait); l’arbitrage dans les conventions collectives de travail «doit promouvoir la compétitivité sur la base du coût de travail et de la création d’emploi (sic)»; plus aucune restriction sur la durée du travail à temps partiel et sur les contrats temporaires ; la période d’essai est d’un an pour les nouveaux emplois (contre deux mois) et, durant une période, les employeurs pourront licencier sans préavis ni indemnités ; le salaire minimum est encore attaqué au travers de la nouvelle directive Bolkenstein (travailleurs déplacés travaillant aux conditions du pays de provenance) ; les primes pour les heures supplémentaires sont réduites fortement ; les allocations de chômage réduites de 500 millions d’euros ; la loi 3836/2010 transforme tout le système des pensions complémentaires : donc plus un euro ne sortira du budget de l’Etat dans ce but et les dépenses resteront stables, même si le nombre de bénéficiaires augmente (quelque 2,8 millions de salariés cotisent aux fonds de pension complémentaires) ; le gel des pensions ; la liste des professions pénibles et usantes ne concernera plus que 10% de la force de travail et les salariés exclus de cette liste verront l’âge donnant droit à une retraite misérable augmenter de 5 à 7 ans ; la réduction brutale des pensions d’invalidité ; l’augmentation du prix des soins et examens hospitaliers ; la hausse de la TVA de 11% à 23% pour de très nombreux biens et de 30% pour des services ; l’accroissement de l’impôt immobilier qui frappera les salariés pour un montant de 400 millions d’euros supplémentaires ; l’imposition forfaitaire des indépendants ; la privatisation des secteurs stratégiques (chemins de fer, transports publics, énergie, aéroports, ports, etc.), avec les pertes d’emplois à la clé, tout cela sous prétexte de « remplir les caisses de l’Etat» afin de «rembourser la dette». En fait, pour offrir à bas prix des secteurs de l’économie à des firmes capitalistes ayant des excédents de capitaux qui cherchent de nouveaux débouchés rentables.

Les objectifs d’ensemble sont donc clairs : modifier du tout au tout le taux national d’exploitation qui était codifié dans une législation du travail et sociale ainsi que dans des institutions configurées par les résultats des conflits de classes dans la période post-1974.

Le bras de levier utilisé : assurer le service de la dette en dégageant un solde positif de la balance des comptes courants à moyen terme. Un exercice qui a valeur d’exemple pour d’autres pays, pensait-on en «hauts lieux».

• Ces plans étaient socialement et politiquement inapplicables en tant que tels par un gouvernement. Et leur application partielle ne pouvait qu’aboutir à une contraction brutale de l’économie et donc des ressources fiscales obtenues par l’État.

Mais cette thérapie de choc devait surtout aboutir à contourner les instances gouvernementales et parlementaires et à créer un gouvernement, de facto, représenté par une «task force troïkienne» et des surveillants français et allemands, entre autres, pour «réformer l’administration étatique». Car l’échec prévu de la concrétisation, même partielle, des mémorandums a conduit à la démission de Georges Papandréou (le 10 novembre 2011, nommé en 2009) et à la mise en place, sans une élection, d’un gouvernement «technique» dirigé par Loukas Papadémos. Il a fait ses études au MIT (Etats-Unis) et sa carrière à la Banque centrale de Grèce – supervisant l’entrée de la Grèce dans la zone euro – puis à la Banque centrale européenne dont il fut le vice-président. Un changement de paradigme institutionnel que s’est répété en Italie, avec Mario Monti, à la même date.

Cette administration à réformer par la «task force» est l’enfant légitime d’un système de gouvernement que le régime bipartidaire du PASOK et de la Nouvelle Démocratie avait soumis à leurs pratiques clientélaire. Le clientélisme porte un nom: Rousfeti. Le système des pots-de-vin aussi : Fakelakia. Qui en a profité ? Un exemple: Siemens qui a vendu, lors des Jeux olympiques d’Athènes de 2004, un système de sécurité électronique utile pour l’armée et la police, en achetant politiciens, fonctionnaires et militaires, pour l’essentiel avant les élections de 2000. Les Jeux olympiques se préparent à l’avance… et le déficit de 8 milliards se paie plus tard. La maire d’Athènes Dora Bakoyannis, alors membre de la Nouvelle Démocratie, n’a pas négligé les avantages de cette manne. Elle a d’ailleurs rejoint à nouveau, après avoir créé sa formation politique (Alliance démocratique) et obtenu un résultat électoral décevant le 6 mai 2012, les rangs de la Nouvelle Démocratie (ND). Elle y est, aujourd’hui, une figure de proue de l’offensive contre SYRIZA et en faveur des institutions européennes, elle la députée européenne. S’est donc joué là une sorte de Rousfeti et Fakelakia combinée devant permettre de compenser le manque de charisme politique d’Antonis Samaras, un élu du Péloponèse (la circonscription de Messinia). Il faut quand même savoir que l’on reste en famille: Doris Bakoyannis est la fille de Konstantinos Mitsotakis, un parrain historique de la droite. Le partito-clanisme fonctionne aussi bien avec la ND qu’avec le PASOK.

• Enfin pour terminer cet épisode, il ne faudrait pas manquer de rappeler le rôle de Goldman Sachs et de JP Morgan dans la présentation biaisée, très professionnellement, des comptes de la Grèce. Le quotidien financier La Tribune (19 juin 2010) affirmait : «Dès l’entrée de la Grèce dans la zone euro en 2001, on savait que les statistiques étaient faussées.»   Le 13 février 2010, le New York Times indiquait que les comptes de la Grèce avaient été obscurcis par les deux banques Goldman Sachs et JP Morgan. Or, le managing director et vice-président de la branche européenne de Goldman Sachs avait pour nom : Mario Draghi. Il n’était pas ignorant du «cas grec». Merkel, Sarkozy, Juncker (le Luxembourgeois à la tête de l’Eurogroupe) et d’autres l’ont mis à la tête de la BCE, aussi au début novembre 2011. Draghi a aussi fait ses études au MIT ; il connaît Monti. Il a été à la tête de sociétés publiques italiennes en voie de privatisation telles l’ENI, l’IRI, la Banca Nationale del Lavoro (BNL)… En un mot l’homme de la situation.

Les dénonciations de connivences en Grèce faites par la Troïka ressemblent à la charité qui se moque de l’hôpital. Le Rousfeti au sein des sommets de l’UE est maquillé en «bonnes manières» propres à l’oligarchie européenne.

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