Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 583-584 mai 2012

GRÈCE. 16 JUIN 2012

La Grèce: le berceau de quelle Europe ? (3/3)

Cf. aussi : [Grece]

Endettement et exclusion de la Grèce du «droit national grec»

Une simple analyse de la croissance de la dette publique nette montre l’effet des mesures d’austérité dévastatrices imposées par la Troïka, même si elles n’ont été que partiellement appliquées. Ladite dette publique entre 2000 et 2008 se situait autour de la barre des 115% du PIB; en 2009 elle grimpe à hauteur de 133%, puis à 150% en 2010  et à 165% fin de 2011.

• Depuis 2010, le «plan de sauvetage» de la Grèce, une «aide de 100 milliards», avait servi à rembourser les banques allemandes – dont la Deutsche Bank – et leurs consœurs européennes. Il fallait aussi leur allouer du temps pour liquider les mauvaises créances (grecques, mais portugaises et irlandaises aussi) et leur permettre de les «échanger» grâce à la BCE. En effet, la BCE achète sur le marché secondaire (d’occasion) des dettes «pourries» de ces pays. Elle les comptabilise à leur valeur faciale et non pas à leur valeur de marché. Contre ces dettes vendues à un bon prix – pas celui du marché – à la BCE, les grandes banques peuvent acheter, en partie, des obligations saines allemandes ou britanniques, ou même suisses, comptant sur la revalorisation de la monnaie helvétique. Le 15 mai 2010, la Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ), marquée à droite, reconnaissait l’intérêt de l’opération pour les banques, pas pour la Grèce et sa population. Toutes les banques, à des rythmes différents, ont réduit assez vite leur exposition aux titres grecs.

• Dans cette nouvelle situation commence une longue négociation – placée sous la direction de Charles Dallara, directeur général de l’IFi (Institut de la Finance internationale), organisation chargée de défendre les intérêts des banques et dont le président, aujourd’hui en partance, est Josef Ackermann. Il était alors président du directoire de Deutsche Bank. L’IFi devait négocier la décote (haircut) de la dette grecque. En début mars 2012, l’opération est close, du moins presque close. Les banques, les fonds d’investissements, les assurances vont recevoir pour 100 euros de dette grecque apportée à l’échange 31,50 euros de nouveaux titres helléniques, avec des maturités plus longues et des coupons (taux d’intérêts) plus faibles et 15 euros de titres du Fonds européen de stabilité financière (FESF), donc une subvention étatique mutualisée… pour les «investisseurs». Et, surtout, aucune dénonciation de la dette.

En contrepartie, les proconsuls européens renforcent leur emprise sur la conduite de la Grèce – de sa société et de son économie, donc sur la vie quotidienne de ses habitants –au nom du déblocage de 130 milliards d’euros du FMI et de l’UE, promis en février 2012. Ils ne seront attribués que par fines tranches et sous conditions permanentes. Sur ces 130 milliards, 14,5 milliards iront directement aux créanciers, puisqu’une dette de ce montant arrivait à échéance le 20 mars 2012.

Ceux qui résistent à l’échange de dette (décote et restructuration) sont des détenteurs d’obligations de droit non grec, donc à qui l’accord de décote ne peut être imposé. Ce sont des fonds spéculatifs – hedge funds qui font partie du système bancaire de l’ombre (shadow banking system), absolument dérégulé – qui parient sur une faillite (défaut) de la Grèce, car détenant des CDS (Credit default swaps) ou, en français, des Titres de garantie contre la défaillance (TGD). Le total de ces obligations est estimé à 18 milliards. Les possibilités de gains proviennent, d’une part, des opérations d’achat à bon marché des obligations, et, d’autre part, de la bataille juridique qu’ils peuvent conduire afin d’essayer de contraindre la Grèce à rembourser une partie de la dette à un taux plus élevé que celui auquel ils ont acquis ces titres. Finalement, ils peuvent espérer une activation des CDS (TGD), pour autant que ces «assureurs» n’aient pas disparu, tant les échanges de CDS, de gré à gré, sont obscurs.

Leur analyse n’est pas nécessairement partagée. Les banques qui ont reçu des masses de liquidités de la BCE – au travers de deux opérations de refinancement à plus long terme (LTRO), à échéance de 36 mois, le 21 décembre 2011 et le 29 février 2012 – font de bonnes opérations en empruntant à 1% (et, de fait, à moins) et en prêtant à 3,%, à 4% ou à 5%. Elles se «refont». De plus, elles pensent que cette injection de crédit, paradoxalement, les rendrait beaucoup moins sensibles à un défaut de la Grèce et à une sortie de l’euro. Deux événements qui deviendraient, pour elles, plus probables. A voir, car au poids léger grec, s’ajoute un poids moyen supérieur: le système bancaire espagnol.

• On possède là un exemple, des opérations de spéculations hors droit national sur des obligations émises par l’État grec. Une autre forme de mise sous tutelle. Elle s’illustre de manière encore plus éclatante lorsque l’on examine la mise en place du Hellenic Republic Asset Development Fund – Fonds hellénique de développement des actifs ou HRADF – placé sous la direction de l’ancien banquier Costas Mitropoulos. Il n’est pas sans connaître Spiros Latsis.

Le HRADF, selon Costas Mitropoulos, «a été créé suite aux consultations entre le gouvernement grec et la troïka composée d’experts de la Commission européenne, du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque centrale européenne (BCE), chargée depuis deux ans de préconiser les réformes économiques puis de superviser leur mise en œuvre par les autorités helléniques. Aucun d’entre nous ne vient de l’administration. Nous étions tous dans le secteur privé. Je dirigeais pour ma part, avant d’accepter ce poste, la banque d’investissement Eurobank EFG Equities, propriété du groupe Latsis basé à Genève. J’ai accepté cette tâche comme s’il s’agissait d’un second service militaire. Notre mission consiste à recevoir de l’État les titres de propriété ou les actions des biens à négocier. Nous préparons les dossiers, réglons les problèmes juridiques, rendons tout cela “vendable”» (Le Temps, 7 avril 2012). Les consultants extérieurs du HRADF sont l’UBS et le Crédit Suisse qui doivent disposer de quelques fortunes d’exilés fiscaux grecs dans leurs coffres. Tout est à vendre.

Deux exemples sont donnés par Costa Mitropoulos, le banquier-militaire: «L’ancien aéroport d’Hellenikon, au cœur de la ville d’Athènes, en bordure de la mer Egée, représente le plus grand ensemble foncier en vente dans une capitale européenne. Quant à la loterie nationale, qui était une division du Ministère des finances depuis 1865, deux compagnies, l’une italienne et l’autre américaine, nous ont déjà approchés.»

Lorsque le journaliste du Temps lui pose la question de sa préférence, pour l’heure, en faveur de la vente des concessions, il répond avec franchise: «L’avantage des concessions est qu’elles limitent l’investissement pour les acquéreurs. Ils ne devront payer que le droit de gérer les infrastructures, dans le cadre de contrats à long terme qui garantiront la rentabilité.»

Enfin, face à l’incertitude politique – depuis les élections du 6 mai, contre l’avis de Costas Mitropoulos, les 4 autres administrateurs du HRADF ont décidé de suspendre les opérations jusqu’aux élections du 17 juin 2012 – notre banquier sort de son portefeuille deux arguments. Le premier : «Notre premier message à faire passer est: nous ne sommes pas l’Etat grec. Nous sommes un fonds indépendant chargé des privatisations, désormais propriétaire de 3% du territoire grec. Nous avons un mandat de trois ans. Nous sommes protégés contre les interférences politiques.» Le second est brandi, après que Costa eut vanté ses réussites dans des opérations d’acquisitions-fusions en Grèce: «Je connais les règles: un investisseur, pour être aujour­d’hui intéressé par une privatisation grecque, doit pouvoir espérer tripler ou quadrupler sa mise. Un euro investi doit en rapporter trois ou quatre.» Voilà la vraie règle d’or dont nous rabat les oreilles la Commission européenne avec le Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG).

C’est à cette rude réalité que s’affrontent le mouvement social, les travailleurs et travailleuses, les étudiant·e·s, les couches populaires et la gauche radicale de Grèce.

L’effondrement planifié

Les effets économiques et sociaux de cet ensemble de mesures économiques ne nécessitent pas une longue explication. La contraction du PIB est massive et durable. Ainsi, l’évolution du PIB réel (en volume, à prix constants), en variation par rapport à l’année précédente, est la suivante : 2008: -0,2% ;  2009 : -3,3% ; 2010 : -3,5% ; 2011 : – 6,9%. La chute est estimée à -4,7% pour 2012 (Eurostat). Les derniers chiffres publiés par les services de statistique de l’Etat grec (Elstat) indiquent une régression de 6,5% (après une première estimation de -6,25%, le 14 mai 2012) au premier trimestre par rapport au même trimestre de 2011. Il s’agit donc d’une récession-crise de type 1930.

La compression budgétaire et des diverses composantes du salaire social ont abouti logiquement à un effondrement du marché interne, avec des effets sur le secteur du petit commerce (faillites en cascade). Cela d’autant plus que le reflux du tourisme ajoute ses effets régressifs. Un emploi sur cinq est lié au tourisme. Selon la Banque centrale, les revenus liés à ce secteur ont reculé de 15,1% au premier trimestre.

Carrefour, le numéro un sur la scène des grandes surfaces en Europe, présent en Grèce depuis 1999, a vu son chiffre d’affaires baisser de 16% au premier trimestre 2012. Avec des ventes à hauteur de 2,2 milliards d’euros en 2011, la perte enregistrée a été de 40 millions d’euros, selon les analystes de la banque Espirito Santo. Donc, Carrefour – qui doit consolider ses positions en France et dans d’autres pays européens – a cédé sa part à son partenaire grec Marinopoulos qui sera franchisé. Ce Carrefour relooké va continuer à opérer dans toute la région:  de Chypre à la Bulgarie en passant par l’Albanie et d’autres pays des Balkans.

Il est dès lors trompeur de présenter une balance commerciale qui s’améliore: si les importations reculent, il suffit que les exportations reculent proportionnellement moins pour que le solde s’améliore. Mais la chute des investissements est là pour révéler l’effondrement cumulatif. Et la part des salaires dans le PIB est tout juste supérieure à 37%!

Le taux de chômage atteint, officiellement, 22,6%, en mars 2012 (chiffres révisés publiés le 14 juin 2012). Il se situait à 15,9% en mars 2011. Les chômeurs et chômeuses officiellement enregistrés sont au nombre de 1,12 million en mars 2012; une hausse de 57% sur un an. Le nombre de personnes employées, selon la définition de l’Elstat, a passé de 4.548611 en 2008 à 3.843.905 en 2012!

Pour la tranche d’âge entre 15 et 24 ans, le taux de chômage a sauté de 24% en 2008 à 52,8% en 2012. L’émigration devient donc une option pour une fraction de cette génération, éduquée et qualifiée, comme on le constate d’ailleurs en Espagne ou au Portugal. Selon la statistique de l’Allemagne, le nombre de Grecs recherchant un emploi dans ce pays a augmenté de 90% en 2011 (par rapport aux 23.800 en 2010); mais la sélection en termes de qualification est forte. Priorité aux médecins, infirmières, ingénieurs, etc.

Pour la tranche entre 45 et 54 ans, l’évolution est la suivante : 4,2% en 2008 et 16,3% en 2012 , ce qui équivaut à un trauma dépressif. Ce traumatisme se matérialise dans la montée de la faim parmi les enfants, les chômeurs et chômeuses, les retraités et les personnes âgées. Ou encore par l’accès de plus en plus problématique à des médicaments chers contre le cancer, la sclérose en plaques ou même le diabète. En effet, l’Organisation nationale pour les dépenses de santé (EOPYY) a accumulé une dette de 250 millions d’euros envers les pharmaciens. Elle engage à la rembourser avant le 17 juin, date butoir (Kathimerini, 4 juin 2012 et 6 juin 2012)! Donc les pharmaciens refusent de vendre les médicaments à crédit si EOPPY n’a pas réglé ses arriérés. Sans quoi, les patients doivent trouver les quelques pharmacies qui sont contrôlées par EOPPY. Les centres de santé comme les hôpitaux voient leur budget compressé au point de ne plus disposer du «matériel» de base. Cette situation d’urgence est directement liée au fait que sur les 5,2 milliards d’euros qui devaient être versés en mai 2012, le FMI et la Commission européenne en a retenu 1 milliard, dans l’attente du résultat des élections du 17 juin (Wall Street Journal, 6 juin 2012). Un léger chantage! Une situation similaire se profile dans le secteur de l’énergie et de sa distribution (DEH, DEPA, LAGHE) où le besoin de prêts se fait très pressant pour fin juin 2012, avec le risque de coupures d’électricité. Ce qui devrait rendre plus aisée la tâche des vautours privatiseurs.

Etranglé par les politiques d’austérité dictées par la Troïka et pris en tenaille dans une tourmente européenne qui est loin d’être terminée – plus exactement qui s’emballe pour l’heure – le capitalisme grec n’offre aucune perspective à des secteurs majoritaires de la population pour ce qui a trait à leurs besoins sociaux de base, besoins qui devraient trouver une concrétisation en termes de droits, de sécurité sociale au sens large du terme. Ce qui leur est dénié au nom du paiement de la dette et du «retour à la compétitivité».

Une politique délibérée pour une fraction du Capital européen. Même si cette option peut ressembler, pour faire une analogie, à la remise à l’ordre du jour de la saignée par des chirurgiens du XXIe siècle. Raison pour laquelle certains économistes la qualifient de «stupide», sans en appréhender les objectifs de classe qui peuvent, certes, aboutir à un dérapage incontrôlé dans la zone euro.

Du 6 mai au 17 juin 2012: un système politique chamboulé

Dans ce contexte s’est produit le tremblement de terre des élections du 6 mai 2012. Sur l’échelle de Richter quelle sera l’amplitude du choc des élections qui se dérouleront dans deux jours, soit le dimanche 17 juin 2012 ? Impossible à prédire.

• Dans tous les cas de figure, ce ne sont donc pas des élections habituelles. Elles vont, à la fois, traduire au plan politique une crise sociale «épocale» et celle d’une construction économico-politique échafaudée par le capital financier européen.

Ce dernier voulait disposer d’une monnaie, l’euro, afin d’intervenir, avec bénéfices, sur la scène mondiale de la finance de marché, initialement face au dollar et au yen. Une monnaie unique dans un ensemble hétérogène qui faisait, dès lors, de la dévaluation compétitive salariale le substitut des dévaluations compétitives des monnaies nationales (le franc français, la lire, la drachme). Ces dévaluations étaient la réponse assez courante face à des pertes de parts de marché, entre autres.

En outre, dans cette UE, ni budget fédéral ample, ni banque n’existent qui puissent agir pour une réallocation des ressources et comme prêteur de dernier ressort (donc une BCE qui aurait un profil analogue à la FED).

Face à une crise de surproduction et de suraccumulation du capital – dans une configuration effectivement mondialisée du capitalisme, avec les bouclages économiques nouveaux qui en découlent – le choc infligé aux économies des pays de la périphérie ne pouvait que s’amplifier, depuis la crise initiée en 2007 aux États-Unis. Et aucune raison n’existe pour que, au cours des années 2010, l’hétérogénéité au sein de la zone euro ne s’exacerbe pas. Sauf à envisager un tournant politico-économique – y compris dans un cadre capitaliste – d’ampleur. Ce qui nécessiterait un essor massif des luttes sociales et une certaine traduction d’un tel essor au plan politique. Voilà qui fait des élections grecques, et de ses suites, un moment si important en Europe, aujourd’hui.

• Le 6 mai 2012, le système politique mis en place à la sortie de la dictature des colonels (1967-1974) a explosé. Les charges de TNT sont simples à identifier.

Premièrement, un grand nombre de luttes – multiples et diverses – en provenance de différents secteurs de la société, quasi tous agressés. En deux ans, on compte 19 journées de grève ; pas exactement des grèves générales au sens où elles seraient l’expression d’un soulèvement d’une partie majeure de la société qui tendrait à poser la question du pouvoir. Mais ces journées de grève se sont combinées avec de multiples manifestations massives face au Parlement, défendu par des corps policiers spécialisés d’une grande brutalité. Ce qui leur donnait un trait d’affrontement politique marqué. Elles traduisaient le rejet des diktats de la Troïka et de la collaboration servile des deux partis historiques: la Nouvelle Démocratie (ND) et le PASOK. Ces deux partis se sont donc écroulés.

La ND disposait de 41,84% des suffrages en septembre 2007; de 33,48% en octobre 2009 ; elle se retrouve, le 6 mai 2012, avec 18,88%. Le PASOK avait collecté 38,10% des voix en septembre 2007; 43, 92 en octobre 2009 et 13,2% en mai 2012.

Par contre, SYRIZA, la Coalition de la gauche radicale, créée en 2004, réunissait, en septembre 2007, 5,04% des suffrages; 4.60% en octobre 2009 – ce qui suscita une rupture de sa droite : la Gauche démocratique de Kouvelis qui a réuni 6.1% des suffrages en mai 2012 – et 16,76%, le 6 mai 2012. SYRIZA devient le deuxième parti sur la scène politique grecque.

Quant au KKE, une organisation stalinienne en comparaison de laquelle le PC portugais fait figure de parti post-moderniste, il passe de 8,15% des voix en octobre 2009 à 8,47% en mai 2012, après deux ans de mobilisations sociales. Son sectarisme et sa ligne consistant à un simple rejet-dénonciation de l’UE et de l’euro, sans stratégie de «sortie» concrète. Cela semble «compensé» par une auto-affirmation partisane qui prend appui sur une structure organisationnelle forte et qui peut être rassurante pour certains militants dans une crise sociale d’une telle ampleur.

Toutefois, être débordé par SYRIZA de manière si manifeste a stimulé des interrogations dans les rangs du KKE, au moment où les membres et sympathisants attendent des «solutions concrètes» à une crise socio-existentielle.

Antarsya (Ensemble, regroupement de quatre organisations) a rassemblé 1,19% des suffrages en mai 2012. Elle refusera de participer à la coalition SYRIZA, malgré des ouvertures nettes, pour les élections du 17 juin.

Sur l’autre versant, le LAOS (Alerte populaire orthodoxe) obtient 2,9% des voix et n’entre donc pas au Parlement, la barre étant placée à 3%. Par contre, l’Aube dorée (Chrysi Avghi), une organisation néonazie proclamée, négationniste, fait une percée avec 6.97% des suffrages. L’Aube Dorée combine une orientation nationaliste et une campagne contre les immigrés, avec des attaques physiques répétées et très violentes contre des migrants afghans, pakistanais et bengalis. Dans une tradition propre à ce genre d’organisation, l’Aube dorée cherche à occuper physiquement le terrain. Dans diverses casernes de la police «spécialisée», ce parti a recueilli quelque 50% des votes le 6 mai, ce qui traduit un travail d’implantation dans ce milieu. Ce genre de formation politique néonazie ne doit pas être sous-estimé dans le contexte d’une société profondément blessée. Son entrée au parlement lui donne des ressources et un tremplin pour occuper l’espace public. Elle peut mal maîtriser cette ouverture. Néanmoins, elle peut aussi faire l’apprentissage d’une présence médiatique un peu plus contrôlée (par exemple, ne plus frapper, durant une émission de TV, une députée liée au KKE ou agresser une représentante de SYRIZA). Son influence dans les petites villes est réelle.

Au cours des semaines antérieures au 17 juin, la ND a adopté un plaidoyer anti-immigrés. Les institutions de l’UE, comme Frontex, permettent de policer le discours xénophobe et raciste et de rentabiliser politiquement la frauduleuse orientation des gouvernements de l’UE ayant trait au «contrôle des flux migratoires».

• Après le 6 mai 2012, l’impasse parlementaire est complète, car aucune majorité de 151 sièges, dans le parlement de 300, n’est possible à constituer. Le KKE se retrouve avec 26 sièges ; Syriza avec 52 ; la Gauche démocratique avec 19 ; le Pasok : 41 ; la ND avec 108 sièges (grâce à l’attribution de 50 sièges pour le parti qui obtient le plus de suffrages) ; les Grecs indépendants (scission de la ND): 33; l’Aube dorée: 21 sièges. Après diverses tentatives conduites sous la houlette du président Karolos Papoulias (issu du PASOK) et constatant leur échec – y compris la nouvelle solution magique européenne d’un gouvernement de «techniciens» – un gouvernement intérimaire a été élu lors d’une séance, unique, du Parlement élu le 6 mai.

Le 16 mai 2012, le juriste Panagiotis Pikraménos, qui a accompli une partie de ses études à Paris II Panthéon-Assas, prend la tête d’un gouvernement de transition formé, cette fois, par des «technocrates». Tout semble suspendu jusqu’au 17 juin.

Sauf la formidable campagne protéiforme de pressions et de chantages des instances européennes, des banques centrales des divers pays européens, des leaders des partis allant de Hollande à Cameron en passant par Merkel. Ou encore du FMI. Avec la souplesse délicate de l’ancienne championne de nage synchronisée, la patronne du FMI, Christine Lagarde, n’a pas manqué de demander aux Grecs, dans un entretien donné au quotidien britannique The Guardian (25 mai 2012), de «s’entraider collectivement en payant leurs impôts»; tout en soulignant que les «écoliers du Niger» méritaient plus sa compassion. Parions, dès lors, qu’elle a fait la chasse à Londres et à Zurich aux fortunes grecques qui y sont planquées. Et espérons que les effets des plans d’ajustement du FMI, appliqués au Niger, lui seront, une fois, rappelés par des écoliers devenus étudiants et citoyens.

Toutes ces intimidations ont un seul objectif: faire gagner une coalition dirigée par Antonis Samaras de la ND et indiquer que tout rejet des mémorandums (I et II) conduirait au chaos, à l’étranglement de la Grèce et de sa population. Certes, la Troïka laisse entendre qu’une renégociation des conditions imposées pour assurer le «renflouement»  (bailout) est possible. Comment faire autrement quand Samaras, lui-même, est contraint d’affirmer sa volonté de renégociation à sa propre base partisane et électorale? Ce d’autant plus que la médiatisation du débat politique a abouti à mettre au centre, de manière artificielle mais intéressée, le thème: «soit l’euro, soit la drachme, et donc le chaos».

La bipolarisation ND-SYRIZA ou pro et anti mémorandum

Depuis le 6 mai 2012, la vie politique en Grèce est bipolarisée : d’un côté, la ND (avec Samaras et Dora Bakoyannis), de l’autre SYRIZA avec Alexis Tsipras, qui a fait ses premières armées dans les jeunesses du KKE et le mouvement étudiant. Il est âgé de 38 ans. Evangelos Venizélos, nouveau patron du PASOK, tente d’exister en se faisant le grand prêtre d’un «vrai gouvernement organique d’unité nationale». A son niveau le plus bas, le PASOK cherche un espace qui risque de ne pas être analogue à la taille de son leader.

• Les sondages – expression d’une sorte d’américanisation de la «vie politique» en Europe – ont pris une place importante au cours des dernières semaines. Ils confirment le bouleversement du 6 mai 2012. En voici un échantillon sur la période allant du 19 mai au 29 mai. Ces sondages indiquent les intentions de vote au moment où l’enquête d’opinion est faite. Leur méthodologie n’est pas toujours explicite ou expliquée. Mais, la tendance est assez claire. Les sondages légaux sont interrompus au 1er juin 2012.

Les sondages dits secrets, publiés dans la presse depuis le début juin, sont sujets à de nombreuses interprétations, plus ou moins clairement entachées de propagande. Ils laissent toutefois apparaître les tendances suivantes: la ND entre 26% et 29,5% ; SYRIZA : 23% à 26% ; PASOK : 9% à 12% ; Grecs indépendants : 6% à 7% ; Gauche démocratique : 4% à 5,5% ; Chrysi Avghi (Aube dorée) : 4,5% à 6% ; KKE : 3% à 4%. La part des suffrages qu’obtiendraient les formations en dessous de la barre des 3% (21 partis et indépendants se présentent) a passé de 18% à 10%. Le duel reste serré entre la ND et SYRIZA.

SYRIZA s’est constituée, en 2004, en tant que coalition électorale composée de 11 organisations. Synaspismos (Coalition) est sa principale composante. Elle se nomme actuellement «Coalition de la Gauche, des Mouvements et de l’Ecologie». Alexis Tsipras est le dirigeant de Synaspismos et le porte-parole de SYRISA. Synaspismos a été constituée en 1991. Au sein de la coalition SYRIZA se retrouvent des formations plus petites d’extrême gauche. Certaines viennent du maoïsme, comme l’Organisation Communiste de Grèce (KOE), qui marque une orientation «patriotique» ces derniers mois. Son poids en nombre est significatif. Il y a aussi DEA (Gauche ouvrière internationaliste) qui est d’origine trotskyste. Elle a rompu avec le courant international (IST) dirigé par le SWP anglais. Elle est proche de l’ISO des Etats-Unis et le MPS (Mouvement pour le socialisme), en Suisse, collabore étroitement avec elle. Une organisation comme AKOA, Gauche communiste Ecologique et Rénovatrice, venant de l’ancien PC grec de l’intérieur, est aussi partie prenante de SYRIZA.

Saisie dans sa trajectoire Synaspismos a connu un tournant vers la gauche, marqué par l’arrivée à la présidence de Alékos Alavanos, ce que des dirigeants de DEA avaient bien compris. L’aile droite va perdre au cours des débats internes et finalement constituer le parti de la Gauche démocratique (DIMAR), de Fotis Kouvelis. Synaspismos s’était prononcée pour le Traité de Maastricht signé en 1992. Cette position a été revue et critiquée depuis lors. C’est un des éléments constitutifs de sa critique de la structuration de l’oligarchie européenne et de ses institutions, critique qui n’implique pas un repli nationaliste, mais un cap vers une «autre Europe».

La constitution, en 2004, de SYRIZA consolide la position plus à gauche de Synaspsimos et ouvre cette coalition à des débats au cours desquels les formations numériquement plus faibles ont leur mot à dire et influencent les décisions prises. Le qualificatif de «Coalition de la gauche radicale» traduit assez bien son évolution jusqu’au moment présent. Et SYRIZA se revendique de manière explicite des meilleures traditions du mouvement révolutionnaire grec.

Avec la constitution de SYRIZA, des modifications se sont produites, de manière interactive, au sein des organisations politiquement les plus actives de cette coalition. Et une nouvelle coalition, cette fois intergénérationnelle, s’est composée. En son sein, les secteurs radicalisés du mouvement étudiant ont obtenu une place de relief. Ils forment une partie de l’entourage immédiat de Tsipras, pour ce qui est de Synaspismos. Ils se revendiquent du marxisme, parfois d’obédience althusérienne. Le mouvement antiraciste a été renforcé par l’adhésion de la jeunesse, dont le combat, en 2008, a été soutenu fermement par SYRIZA et ses diverses composantes face aux menaces de la droite et du PASOK.

• L’influence dans le mouvement syndical s’est consolidée au cours des années 2000. Sa présence dans le secteur public est plus forte que dans le privé. Une dissymétrie existe toutefois entre l’audience électorale actuelle parmi les salarié·e.s (et des circonscriptions comme la deuxième du Pirée, une importante zone ouvrière) et l’influence organisée dans les confédérations syndicales historiques du secteur privé (GSEE) et du public (ADEDY).

La rupture de collaboration avec la direction du PASOK a stimulé, dans la seconde moitié des années 2000, une influence construite dans une gauche syndicale, renforcée par des militants issus du KKE. Mais les appareils syndicaux centraux qui disposent encore d’un poids réel en tant que structures contrôlées – ce qui est parfois mal saisi par une partie de la «gauche radicale» européenne – ont des liens étroits avec le PASOK et, y compris, selon les régions et secteurs, avec la ND.

La présence syndicale organisée constitue un des grands défis pour SYRIZA. Elle a su, après le 6 mai, multiplier les réunions publiques dans les quartiers afin d’atteindre des fractions de la population qui ne sont pas considérées comme composées de simples électeurs et électrices, mais de citoyens actifs et engagés. Une discussion d’ensemble a été conduite avec ces personnes, sur l’ensemble des sujets débattus dans ce moment particulier. Une expérience nouvelle, par rapport aux meetings partisans traditionnels.

• SYRIZA a su engager la campagne électorale du mois de mai sur le thème : «nous pouvons gagner ; nous pouvons battre la ND et le PASOK; nous pouvons mettre en place un gouvernement de gauche». Cette approche était en concordance avec les diverses et nombreuses luttes des deux dernières années, avec les assauts donnés au Parlement. Cela n’était pas déterminé à une caractérisation de la situation comme pré-révolutionnaire et encore moins révolutionnaire.

SYRIZA et sa gauche, comme DEA – étant donné l’aspect brûlant de la conjoncture politique et la place de l’affrontement socio-politique en Grèce par rapport à plusieurs pays d’Europe (et y compris l’UE) – ,insistaient sur la nécessité de constituer un front politique unique apte à organiser une vaste base sociale, y compris celle antérieurement captée par le PASOK.

Dans cette perspective, il fallait un objectif concret: celui de renverser politiquement et électoralement le gouvernement de droite, le gouvernement pro-mémorandum. Il s’est imposé comme un but tangible et compréhensible, donnant à l’analyse de la situation non seulement une forme de récit, mais une projection matérielle et idéelle à la fois.

Un second test, après le 6 mai, s’est présenté de suite à SYRIZA: le refus d’un gouvernement d’unité nationale, y compris pour renégocier les mémorandums. SYRISA a résisté à cette pression, pourtant très forte et bien organisée, reprise par tous les médias et jouant sur la peur du futur.

• Le thème mis au centre de la deuxième campagne qui commença dès la mi-mai: «Nous avons commencé notre travail le 6 mai, il faut le terminer», en imposant un gouvernement de gauche qui refuse les mémorandums. Cela sans tomber ni dans le piège du nationalisme (comme le KKE), ni dans une analyse qui aboutisse à extraire la crise du capitalisme grec d’un ensemble bien plus large: la crise du capitalisme européen – si visible pour un nombre croissant de salariés, de chômeurs, d’étudiants, de jeunes – comme du capitalisme mondialisé. C’est sur cette base qu’il est possible d’organiser plus largement et internationalement les masses laborieuses contre les différents «mémorandums» mis en place en Europe et contre leur traduction institutionnelle, entre autres le Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG).

Dans le prolongement de cette approche se pose, de suite, la question de la dénonciation de la dette, avec les possibles étapes transitoires, pour autant que le but commande chaque pas: de l’audit à un moratoire, et à une dénonciation. Cela dépend des rapports de forces, de la dynamique à l’échelle de l’Europe, entre autres de la situation en Espagne, en France et au Portugal. Cette dimension européenne a été comprise, de suite, par Venizélos qui a été visité Monti et Hollande ou par Merkel avec ses menaces. Une contre-stratégie européenne commence à être bâtie par SYRIZA. Sa concrétisation dépend aussi de la disponibilité des forces anticapitalistes en Europe.

• Enfin, SYRIZA a échappé au piège du débat : sortir ou non de l’euro. Une chose est l’analyse que l’on effectue de l’UE, de sa structure, des projets du «noyau dur» de l’UE, du rôle de l’euro. Une autre est la façon d’aborder la situation concrète, dans un temps donné et un pays donné.

Le premier pas d’un gouvernement de gauche devrait consister à abroger le mémorandum ; ce qui a été l’objet d’un débat dans SYRIZA. Ce choix a été adopté. Il est prioritaire que le débat sur cette question et ses implications – c’est-à-dire la contre-attaque très dure de la droite et de l’eurocratie – ne soit pas confiné à un cercle de technocrates. Mais qu’il devienne, en termes les plus précis possible, l’objet de celles et ceux qui se battent pour répondre à leurs besoins immédiats.

Financer une autre politique nécessite non seulement une autre fiscalité (touchant, par exemple, les revenus de l’Eglise, conjointement à l’expropriation de ses biens) – avec la bataille sociale qui y est attachée – mais aussi une réduction de certaines dépenses (l’armée, par exemple), ainsi qu’ une remise en question du paiement de la dette.

Une perspective collaborative avec les salariés d’Europe ne peut justifier des sacrifices au nom de «rester dans l’euro». Mais, il sera plus aisé de mobiliser contre les difficultés, inévitables et grandes, d’une «mise à l’écart de la zone euro» par l’eurocratie, si le double mouvement de refus du mémorandum et d’une renégociation de la dette est rejeté par les pouvoirs eurocrates de toutes sortes qui décideraient d’exclure la Grèce de la zone euro. Et non pas le contraire.

En jonction avec ces axes a été avancée l’abrogation de toutes les lois antisyndicales et anti-ouvrières, qu’elles concernent les salariés, les retraités ou les chômeurs et chômeuses.

Face aux privatisations SYRIZA a avancé un programme de nationalisation, en précisant qu’il ne s’agissait pas simplement de changer le titre de propriété, mais de modifier la structure des entreprises, avec une participation effective des salariés dans les décisions et un contrôle social plus large. Dans ce prolongement, SYRIZA pose la question de la nationalisation des banques pour en faire un pôle public. A contre-courant SYRIZA a avancé une série de propositions sur le sujet «difficile» dans cette crise de l’immigration. Les thèmes vont du droit au regroupement familial à la suppression de toute limitation à l’accès à la santé publique et à l’éducation, de la suppression du corps réactionnaire des gardes frontières à la nationalité automatique après 7 ans de présence, en passant par le droit de vote et d’éligibilité, etc.

• Dans la configuration politique actuelle, le KKE (PC) – qui a connu deux scissions, l’une, en 1968, avec le KKE esotérikou (PC de l’intérieur) de type eurocommuniste à l’italienne, l’autre en 1992, dans le cadre de l’implosion de l’URSS – a une matrice stalinienne dure. Il organise des secteurs ouvriers et étudiants, entre autres avec un «front de masse»: le PAME. Le KKE s’est isolé des couches intellectuelles par son dogmatisme primitif et son sectarisme. Il caractérise SYRYZA et ses composantes comme des traîtres qui sont prêts à capituler devant l’UE.

Abolir hic et nunc le capitalisme fait sa ligne immédiate qui conforte son isolement. L’effondrement du capitalisme est à la porte et le KKE est donc là pour prendre la direction de la société. Voilà son message. Le déclin du KKE est manifeste, dans cette période.

Néanmoins, SYRIZA et sa gauche maintiennent une ligne de propositions d’unité d’action qui peut avoir une certaine audience, même chez des sympathisants organisés du KKE; une partie de son électorat ayant déjà choisi SYRIZA.

• Les résultats du 17 juin, qui seront connus dès 21 h 30, seront importants. Le plus difficile pour SYRIZA commencera si victoire électorale il y a. Mais dans tous les cas la situation sera extrêmement difficile pour les salariés et la population.

Le jeudi 14 juin, les dirigeants de l’UE ont annoncé qu’ils donneraient une certaine marge de manœuvre au gouvernement grec – celui de Samaras et ses alliés, espèrent-ils – afin d’atteindre les objectifs du plan de renflouement. Toutefois, aucune concession de fond ne sera faite sur les principaux objectifs. Dès dimanche soir, le 17 juin, dans le cadre d’une visioconférence, les ministres des finances vont discuter des résultats des élections législatives. Une sortie de la Grèce de la zone euro est la menace qui plane, au même titre qu’une extinction des diverses lignes de crédit.

Mais les ministres des finances vont surtout débattre des mesures à prendre pour éviter un choc bancaire en Europe, le lundi 18 juin. Ce souci est prioritaire pour eux, pas la survie de la population grecque.

En cas de victoire de SYRIZA une vaste opération d’encerclement et de cooptation de secteurs tétanisés par la difficulté des tâches va s’engager. La voie d’une «négociation» du Mémorandum risque non seulement de vouloir être empruntée par certains, mais, dans la foulée, le «réalisme» pourrait prendre le dessus, avec l’idée que l’on peut «tromper l’adversaire». Le cran d’arrêt à une telle pratique sera mis, en priorité, par la mobilisation populaire, le poids dans SYRIZA de celles et ceux qui voudront maintenir l’orientation qui a fait l’identité de cette coalition qui a reçu le statut de «parti» par la Cour constitutionnelle. Cela dans le but d’obtenir, en cas de victoire sur la Nouvelle Démocratie, les 50 sièges pouvant assurer une majorité parlementaire. A la mobilisation interne peut s’ajouter la solidarité internationaliste des divers mouvements qui se battent pour le non-paiement de la dette, sous diverses formes. (16 juin 2012) ■

* Article publié dans A l'encontre.

Vous appréciez ce site ?
Aidez-nous à en maintenir sa gratuité
Abonnez-vous ou faites un don
Qui sommes-nous ? |  Contact | Abonnement | Design et codage © Orta