Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 583-584 mai 2012

GRÈCE - TRIBUNE LIBRE

Le principe du pendule

Cf. aussi : [Grece]

Manos Skoufoglou *

1. Il est généralement vrai qu’il y a un certain délai entre le réel, la lutte des classes active et les élections. Toutefois, les récentes élections en Grèce montrent une image de l’avenir : une prochaine collision frontale entre deux camps socio-politiques, la gauche et l’extrême droite. Il ne s’agit pas seulement de la montée du parti néonazi Aube dorée, mais aussi de la partie « non-économique » du programme des Grecs indépendants (une scission de la Nouvelle Démocratie qui indique qu’il est contre le mémorandum et accepte le programme économique de Syriza) ainsi que du virage à droite de la Nouvelle Démocratie (ND, les démocrates-chrétiens). Pour les travailleurs, la période à venir peut se résumer par la formule : immenses possibilités et grands dangers.

2. Dans cette confrontation, la gauche a désormais une avance politique en raison de la montée électorale de Syriza, mais aussi du poids du Parti communiste (KKE). Malgré son incapacité de tirer profit de la dynamique vers la gauche la plus importante de ces trente dernières années, le KKE reste un parti avec une remarquable influence dans la classe ouvrière et, ce qui est plus important, avec un grand nombre de membres organisés. Sans ces militants, il aurait perdu encore plus du fait de la montée de Syriza. Cependant ce progrès de la gauche, même s’il est historique, est très fragile. La montée électorale de Syriza est hors de proportion avec son médiocre renforcement militant. Elle reflète principalement le rejet collectif de la domination traditionnelle du bipartisme (ND et PASOK). Ce phénomène n’est pas qualitativement différent du décollage de la Gauche démocratique (Dimar) de Fotis Kouvelis dans les sondages en février. Bref, c’est une surprise.

3. Le progrès de la gauche est le résultat de la prime morale, le produit des luttes et de son opposition au mémorandum au bon moment. Ainsi, elle semble avoir bénéficié de votes de certaines couches sociales et secteurs de travailleurs qui ne sont pas nécessairement d’accord avec son programme, mais qui souhaitent voir quelqu’un appliquer une politique contre le mémorandum. Toutefois, si vous le regardez sobrement, la gauche n’a pas cessé d’être une minorité, certes puissante, mais encore une minorité. C’est, après tout, un phénomène un peu bizarre : les deux tiers de la population s’opposent au mémorandum, mais seulement environ un tiers se tourne vers la gauche. Supposer que les autres partis qui se sont proclamés contre le mémorandum (Grecs indépendants, Verts, l’extrême droite) l’ont fait en mentant, est un non-sens, parce que peu importe leurs intentions réelles (que, je pense, nous devrions prendre plus littéralement), ils ont reçu des votes pour ce qu’ils ont dit et non pour ce qu’ils ont éventuellement pensé en cachette. Il y a probablement deux raisons à ce phénomène. Tout d’abord, une grande partie de la classe ouvrière n’est pas encore convaincue que le mémorandum est quelque chose de plus qu’une conséquence de la corruption des politiciens et/ou de leur passivité contre les « Européens ». En d’autres termes, ils n’ont pas encore associé le mémorandum avec son contenu de classe et avec la crise du capitalisme. La contribution de la gauche parlementaire dans ce sens a été médiocre, car elle s’est limitée (en particulier Syriza et Dimar) à une rhétorique contre le mémorandum, avec un caractère de classe vague. Deuxièmement, il y a une faction de la classe bourgeoise grecque elle-même, qui est maintenant opposée au mémorandum. Panos Kammenos, le président des Grecs indépendants, et Yorgos Kyrtsos, l’éditeur très connu de journaux bourgeois City Press et Free Sunday, qui a pris la tête de la liste d’extrême droite LAOS (Alerte populaire orthodoxe), représentent cette faction. Mais il est également probable qu’une partie de la bourgeoisie grecque mise sur Tsipras, comme elle le faisait avec le PASOK au début des années 1980. Nous avons déjà l’exemple de Tragas, un célèbre journaliste et éditeur de droite, qui a pris la parole en faveur de Syriza.

4. Cela ne signifie pas que le succès de la Syriza soit bien accueilli par la classe bourgeoise. C’est une défaite pour elle. La bourgeoisie est dans une impasse politique réelle. Tout d’abord, elle est fragmentée : ses différents plans stratégiques correspondent à des fractions adverses du capital. C’est pourquoi la lutte principale d’Antonis Samaras, leader de ND, a été de réunifier un « front du centre-droit pro-européen » après les élections, avec quelques résultats, mais pas encore satisfaisants (de son point de vue). Deuxièmement, elle voit son hégémonie disparaître. Elle n’est pas convaincante. Cependant — et de ce point de vue les élections du 6 mai 2012 sont particulières —ils ont échoué à persuader les gens non seulement parce que leur chantage politique n’a pas fonctionné, mais aussi parce que le lien politico-économique fondamental avec les travailleurs et aussi avec la classe moyenne, qui représente cet informel « contrat avec le peuple », qui est renouvelé périodiquement d’habitude, a été profondément fissuré. Le complexe de petite propriété privée et le rapport individuel avec le pouvoir au travers de la médiation « des politiciens », autrement dit le mécanisme grec d’un rachat des consciences, ne fonctionne plus. Peut-être que ce bras n’a pas encore été coupé, mais il est gangréné et il pourrait être coupé définitivement. Cela crée un potentiel nouveau pour renverser le pouvoir bourgeois.

5. La classe bourgeoise a deux choix, les deux difficiles. Le premier consiste à accepter un compromis temporaire et peut-être même à laisser la gauche s’exposer en assumant la gestion du système. Toutefois, cela implique le danger que la confiance en soi et la combativité des travailleurs vont augmenter à court terme. Le deuxième choix est un certain type de sauvage bonapartisme bourgeois : si les travailleurs ne peuvent pas se tenir (relativement) correctement, ils seront obligés à le faire. Malheureusement, ni le fascisme, ni une dictature ne sont des éventualités à exclure dans un avenir prévisible. Mais ils signifieraient également de sérieux problèmes pour la bourgeoisie elle-même. En outre, elle n’est pas préparée pour cela sur le plan opérationnel. Par conséquent, son premier choix est un retour à la normalité par le biais de la collaboration de classe.

6. Les organisations de la classe ouvrière se sont pas plus préparées à quelque chose de radicalement différent. La montée électorale de la gauche et les pics du mouvement de masse ne sont pas synchronisés. Le rôle post-électoral de premier plan de la gauche réformiste coïncide avec une pause du mouvement. Par conséquent, nous ne pouvons pas compter sur un soutien immédiat ou sur la pression de nouvelles assemblées massives, des grèves, des manifestations, etc. Justement au moment où la gauche a le pouvoir objectif — plus grand que jamais — pour faire chanter le pouvoir politique du Capital, la classe ouvrière ne met pas directement en cause le pouvoir économique du Capital. Les travailleurs ne voient pas encore la gauche comme l’outil politique de leur propre lutte de classe, mais comme un corps sur lequel elle « investit » ses espoirs : « Tsipras, pour que quelque chose puisse changer ». Du point de vue de la conscience pour soi, de la capacité de prendre en main son propre avenir, cela n’est malheureusement pas très différent de : « Aube dorée, afin de botter les fesses dans le Parlement ».

7. Une parenthèse : je peux admettre que certains ne savaient pas ce qu’est l’Aube dorée et que c’est pour cette raison qu’ils ont voté en sa faveur. Mais, malheureusement, le problème c’est que la plupart d’entre eux savaient très bien ce qu’est l’Aube dorée et c’est pour cela qu’ils l’ont choisie. L’indifférence n’est pas une excuse, car c’est en soi un ingrédient du fascisme. Malentendu ou tromperie, la « fausse conscience » de la réalité n’est pas la caractéristique principale de ce phénomène, car ce n’est pas celle des phénomènes politiques en général, parce que la « fausse conscience » est un ingrédient matériel inséparable de la réalité elle-même.

Les relations matérielles de l’époque capitaliste ne sont ce qu’elles sont seulement en combinaison avec les formes dans lesquelles elles sont reflétées dans la conscience. Elles ne pourraient subsister dans la réalité sans ces formes de conscience, comme le disait Karl Korsch. La réalité et la conscience coïncident ici, ce qui signifie qu’affronter le fascisme est un problème beaucoup plus complexe et qu’il ne suffit pas simplement d’informer les gens sur les crimes des néonazis.

8. La popularité du parlementarisme est en train de sombrer, pour emprunter un terme aux sondeurs. Il est révélateur que dans les élections les plus cruciales de ces trois dernières décennies, le taux de participation n’a pas connu une croissance significative. Il faut aussi noter que, selon les sondages, après les élections une grande majorité de la dite « opinion publique » ne voulait pas d’élections nouvelles, mais aurait préféré voir un accord permettant la constitution d’un gouvernement de coalition. Évidemment, cela ne pouvait pas se faire sans les partis qui ont été punis avec tant de colère par le vote ! Il y a encore un paradoxe : juste après les élections, les gens souhaitant que Syriza soit le premier parti étaient nombreux selon certains sondages, mais les mêmes ne souhaitaient pas un nouveau cycle électoral. Cela signifie que les espoirs ne sont pas, ou sont faiblement, investis dans des élections. Cependant, l’indifférence ou la haine contre le parlementarisme n’a pas nécessairement la signification progressiste, comme l’espèrent les anarchistes. La déception populaire envers la démocratie parlementaire, ne concerne pas seulement la forme « parlementaire », mais aussi la « démocratie ». Tant qu’il n’y aura pas de structures d’autogestion permettant d’articuler l’antiparlementarisme avec l’espérance révolutionnaire, le fascisme recueillera le « désespoir de la petite-bourgeoisie », comme l’a indiqué Trotsky. Le journal fasciste Stohos a titré sans aucune autocensure : la solution « ne viendra pas des élections, mais de l’état-major militaire ».

9. Dans ce contexte de tensions croissantes, un gouvernement de la gauche ou avec la participation de la gauche pourrait jouer un certain rôle. Par contre un gouvernement classique collaboration de classe aurait évidemment des effets si désastreux, que c’est une perte de temps d’en discuter. Il faut seulement se rappeler que Syriza n’est pas opposé en principe à un tel gouvernement, comme le prouvent ses approches du parti des Grecs indépendants, avant et après les élections du 6 mai. Syriza s’est prononcé pour « un gouvernement de coalition avec le rôle central des forces de gauche ». Mais de quoi s’agit-il lorsque l’on parle d’un gouvernement de gauche ou, mieux, de Gauche ? (La majuscule a une certaine signification, comme nous le verrons). Il est clair que nous ne pouvons être indifférents face à une victoire partielle (car nous savons que les choses ne changeront pas réellement en votant), mais toujours importante, qui permettrait la formation d’un gouvernement de gauche dirigé par Syriza. Par-dessus tout, cela serait une revanche historique contre la droite. Mais si vous regardez cela un peu plus sobrement, vous vous rendrez compte que les conséquences d’un tel gouvernement du point de vue du projet de l’émancipation du prolétariat ne sont pas du tout garanties. On peut trouver dans l’histoire des exemples de gouvernements de gauche bienveillants pour le développement du processus révolutionnaire (par exemple au Nicaragua ou au Chili, en dépit de leurs limites) et au moins autant d’autres gouvernements de gauche qui ont servi à la conciliation ou qui ont réprimé les révolutionnaires (comme cela est arrivé en Allemagne après la Première guerre mondiale, ainsi qu’en France et en Italie, après la Seconde). Un gouvernement de gauche (réformiste) est un pendule qui, selon les pressions exercées sur lui, peut pencher vers des positions progressistes ou réactionnaires. Plus vous le tirez vers un côté et plus, s’il vous échappe des mains, il penchera du côté opposé. Si un gouvernement de gauche échappe aux mains de ceux qui le tirent vers la gauche, alors « que Dieu nous aide  » ! La gauche n’est « Gauche » qu’aux yeux de ceux qui sont traditionnellement de gauche — c’est le sens de ce poids moral et un peu métaphysique de la majuscule. En cas d’échec ou de trahison d’un gouvernement de gauche, la déception conduira tous les autres à conclure : « ils sont tous les mêmes ». Que dans un tel cas la chance soit avec nous, car les seuls qui ne seront pas considérés comme « les mêmes » seront les prétoriens mercenaires de l’Aube dorée.

10. Un gouvernement de gauche est certainement meilleur pour le mouvement qu’un gouvernement de droite, mais cela doit être considéré à l’échelle historique. La maturation des conditions objectives et, encore plus, des conditions subjectives pour une révolution n’est pas un processus cumulatif. C’est à partir de ce critère que nous devons évaluer la perspective d’un gouvernement de gauche et, pour le moment, ce critère n’est pas prévisible avec certitude. Il est certain que le gouvernement de Syriza renforcerait la confiance en soi du peuple, à court terme. D’autre part, il n’y a pas beaucoup à dire sur le programme de Syriza : il est nettement plus conservateur et droitier que le programme du PASOK, lorsqu’il a pris le pouvoir pour la première fois, en 1981. Alors, le PASOK parlait au moins de certaines nationalisations de grandes entreprises (et en a effectivement réalisé quelques-unes, à ses débuts). Au seins de Syriza certains ont également parlé de nationalisations avant l’élection du 6 mai, mais elles ont été exclues de leur « plan d’urgence » et des conditions qu’ils posèrent à leurs alliés potentiels en vue de la formation d’un gouvernement. Maintenant, ils ne demandent plus que le « contrôle public » de ces banques, qui ont déjà été généreusement financées par l’État. Et même cela semble être subordonné à l’engagement de Tsipras « de faire tout son possible afin que le pays reste dans la zone euro ». Cet engagement politique semble être nécessaire pour accueillir d’anciens membres de la bureaucratie du PASOK (comme Katseli, ancien ministre de l’économie nationale et, plus tard, du travail, dans le gouvernement de Papandreou, qui a accepté le mémorandum, ou Kotsakas, un autre ancien ministre, proche partenaire de Tsohatzopoulos, actuellement emprisonné pour corruption), qui ont rejoint ou sont en train de rejoindre Syriza. L’état actuel du mouvement des masses ainsi que la nécessité de négocier avec le Dimar et/ou le PASOK réduisent sévèrement le potentiel vraiment progressif d’un gouvernement dirigé par Syriza. C’est pourquoi je ne pense pas que notre principal mot d’ordre dans la période à venir devrait être celui d’un « gouvernement de gauche », même si nous ne sommes pas indifférents à une telle perspective. Bien sûr, il ne dépendra pas de nous (de l’OKDE et d’Antarsya) qu’un tel gouvernement émerge. Au cas où un tel gouvernement serait formé, notre rôle sera de tirer la pendule de la lutte des classes vers la gauche, en soutenant des mesures progressives, en s’opposant à celles qui seraient réactionnaires et en mettant en avant les revendications des travailleurs.

11. Il est incontestable que la réorientation de certains militants vers une solution, supposée immédiate, d’un gouvernement de gauche est en partie un réflexe de la peur et la répulsion que nous ressentons tous face à la momie vivante fascisme. Mais il n’est pas du tout certain, même si cela serait réconfortant, qu’un gouvernement de gauche pourrait être une barrière efficace contre lui. Gardons à l’esprit que, dans la plupart des cas dans l’histoire où le fascisme régnait, il l’a fait juste après la défaite ou la dégénérescence des gouvernements de gauche ou de gouvernements progressistes dans lesquels la gauche participait. Il y a aussi un exemple récent en Grèce : Kaminis, social-démocrate de gauche et actuel maire d’Athènes, a été soutenu par une partie de la gauche (au premier ou au second tour) afin de freiner la montée de l’Aube dorée, qui a gagné 5,3 % à ce moment (2010). Quel a été le résultat ? Un an et demi plus tard, les néonazis ont presque doublé leur pourcentage à Athènes.

12. En obtenant 1,2 %, Antarsya n’a pas échoué aux dernières élections, si l’on considère que lors des précédentes élections législatives, en 2009, elle obtenait 0,36 %, déjà le meilleur score obtenu par les anticapitalistes. Néanmoins, ce résultat du 6 mai est certainement en deçà du potentiel dans une période pareille, même si les pressions que nous avons subies du fait du vote « gouvernemental » pour Syriza constituent une excuse logique. En tout cas, il serait erroné de supposer qu’une candidature autonome de Antarsya était une erreur. Il n’y a pas des critères essentiellement différents pour évaluer cette décision après l’élection qu’il n’y en avait avant l’élection, parce que le but de la candidature de Antarsya était (ou aurait dû être) de se construire, de stabiliser sa base militante, de propager son programme, etc. Si nous voulons faire un bilan adéquat, nous ne pouvons pas nous concentrer sur les pourcentages, les chiffres, mais nous devons prendre en compte les faits plus cruciaux pour la lutte des classes, par exemple le fait que nous avons recruté le président du syndicat du métro d’Athènes pendant la campagne électorale. Par ailleurs, la raison de maintenir notre indépendance était plus profonde que l’estimation selon laquelle nous n’aurions pas un nombre suffisant de sièges pour former un hypothétique gouvernement de gauche...

13. Concluons : les résultats de l’élection du 6 mai 2012 constituent un tremblement de terre de plus dans une séquence politique sismique. Ils révèlent et élargissent la profonde brèche ouverte par le véritable potentiel révolutionnaire — pas dans un futur indéterminé mais bien dans la période actuelle. La profondeur de cette rupture entraîne des vertiges et la peur, même pour nous —y compris pour moi. Un abîme peut cacher le meilleur ou le pire, et accentuer les contradictions jusqu’au point d’ébullition a toujours été un projet dangereux. Beaucoup plus dangereux que la bonne solution « progressiste » d’un gouvernement de gauche. Mais si nous croyons vraiment que la révolution est encore aujourd’hui une possibilité réelle, nous devons tout d’abord prendre le risque d’accentuer les contradictions sociales et politiques.

Recommençons la numérotation à partir de zéro, pour faire revenir le pendule :

1. Le conflit entre la gauche et la droite correspond, en dernière analyse, à la lutte entre la classe ouvrière et la bourgeoisie. « En dernière analyse » signifie « pas toujours directement ou de manière visible ». Ce que nous (OKDE, Antarsya, les communistes révolutionnaires) devrions faire, c’est rendre ce rapport compréhensible. Cela signifie : retourner immédiatement dans les rues pour faire ce que nous savons faire (grèves, occupations, etc.) mais aussi des manifestations politiques — contre les gouvernements de collaboration de classe, pour un rejet immédiat du mémorandum et l’annulation de la dette publique ou en mettant en avant toutes sortes de revendications politiques nécessaires. Cela devrait être notre rôle, avant comme après les élections, et non pas la pêche aux voix.

2. L’unité de classe des travailleurs immigrés et grecs est une priorité absolue, ce que Syriza met maintenant de côté afin de ne pas effrayer les électeurs. Il est révélateur que la réaction du maire de Patras face au récent pogrom raciste contre les immigrés fut de demander plus de patrouilles de police pour contrôler les immigrants illégaux — ce maire est soutenu par Syriza ! A ce propos, il ne suffit pas (même si c’est toujours utile) de propager la solidarité. Nous devons montrer dans la pratique que les intérêts des travailleurs grecs et étrangers coïncident (en dépit du fait que les derniers sont aussi parfois opprimés par les premiers). Cela signifie mobiliser cette partie invisible de la classe ouvrière : les immigrés eux-mêmes. Leurs luttes peuvent prouver que nous avons tous un ennemi commun : les patrons. En même temps cela peut améliorer leurs droits et leurs conditions, c’est-à-dire affaiblir les antagonismes au sein de la classe ouvrière. Pratiquement, il faut nous concentrer davantage sur les immigrés. En outre, cela sera beaucoup plus efficace pour freiner le fascisme.

3. Antarsya est maintenant suffisamment grande et assez visible pour proposer un véritable front unique de la classe ouvrière. Véritable, ce qui signifie avec son sens politique initial, ni comme une coalition électorale ou un soutien au réformisme, ni comme une rencontre fortuite dans les luttes. Nous devons proposer un accord clair, explicite, bref et public pour une action commune, qui devrait inclure les partis de gauche (KKE, Syriza), les organisations communistes extra-parlementaires, les groupes anarchistes, les collectifs, les syndicats, etc. Nous n’avons pas besoin et nous ne pouvons pas avoir de programme commun, mais nous pouvons nous entendre sur cinq ou six points : l’autodéfense commune contre les néonazis et une action commune antifasciste, l’organisation commune de grèves, d’occupation et de réquisition sous contrôle ouvrier des entreprises qui ferment, la participation commune dans les assemblées ou comités sur les lieux de travail et dans les quartiers, une campagne commune pour la solidarité internationale. C’est d’une telle proposition que nous avons besoin de manière urgente, et non d’un consensus programmatique en vue d’un gouvernement virtuel, qui n’est pas réalisable et serait donc propagandiste (par ailleurs pas pertinent pour le front unique).

4. Le programme de transition, que nous avançons est un contrepoids tout à fait suffisant face au projet réformiste d’un gouvernement hypothétique et peu probable de la gauche parlementaire. Toutefois, il n’est pas encore assez concret. Nous devons prouver qu’une alternative révolutionnaire est applicable dans la pratique. C’est indispensable pour convaincre contre les arguments « réalistes » auxquels Syriza semble déjà succomber — si elle ne les propage pas activement — selon lesquels la résiliation unilatérale du mémorandum conduirait à l’isolement international et l’expropriation des banques provoquerait la démission des partenaires gouvernementaux. Nous devons étudier les autres exemples et les expériences historiques des luttes révolutionnaires des opprimés et des exploités : les mesures révolutionnaires en Russie, à Cuba ou en Chine, l’autogestion en Algérie et en Amérique latine, et même les mesures progressistes prises par Chavez. Même si cela ne devrait servir qu’à marquer nos propres consciences du potentiel réel de l’utopie. Comment est-ce que la solidarité internationale pourra pratiquement éliminer les pressions exercées par la bourgeoisie internationale ? Comment obtenir les expropriations sans indemnisation et sans provoquer un effondrement ? Qu’est-ce qu’exactement le contrôle ouvrier et comment fonctionne-t-il ? Cette dernière question, en particulier, est un élément clé pour montrer la différence essentielle entre un gouvernement radical de gauche et un gouvernement révolutionnaire des travailleurs.

5. La question de l’euro et de l’UE devient maintenant vraiment cruciale dans un sens fondamental : une monnaie, un concept de marché anonyme, une force mystifiée et fétichisée servent pour terroriser et imposer une limite aux demandes, et donc aux besoins, des opprimés. Syriza accepte totalement ce chantage et facilite la tâche de la bourgeoisie dans sa volonté de masquer les véritables oppositions : classe ouvrière contre capital, gauche contre droite, Mémorandum contre anti-Mémorandum, tout est réduit à une question de « pro » et d’« anti » européistes. « L’orientation européenne » devient un serment d’allégeance au système. Syriza fait ce serment au moment où la zone euro et l’euro se révèlent être, plus que jamais, un mécanisme capitaliste pour imposer l’austérité. Notre tâche n’est pas de chercher à prouver avec les critères d’économie politique capitaliste que la monnaie nationale est meilleure, mais d’expliquer et de proclamer que c’est faisable et, qui plus est, souhaitable, de nous libérer de cette épée suspendue au-dessus de nos têtes.

6. Le point de l’équilibre du pendule dépend des conditions objectives, mais finalement ce sont les conditions subjectives qui sont décisives. Pour se mouvoir dans les sables mouvants de la conscience sociale, les entités politiques collectives puissantes sont plus que jamais nécessaire. Je parle ici de partis révolutionnaires. Même s’il y a eu, dans des circonstances historiques particulières, des révolutions victorieuses menées par les partis qui n’étaient pas suffisamment ou consciemment révolutionnaires (Cuba, Chine), il n’y a pas eu de situation révolutionnaire résolue d’une manière révolutionnaire en absence de partis politiques des travailleurs, indépendants, clairement orientés à gauche c’est-à-dire contrastant avec la gauche réformiste gouvernementale. De telles organisations sont une condition indispensable pour la victoire d’un processus révolutionnaire. Elles sont aussi une condition indispensable pour résister contre le développement rapide de l’extrême droite lorsque (quand) une possible administration de gauche échoue. En Grèce, nous estimons que la création d’un tel parti dépend principalement de la façon dont se développe le projet Antarsya (dans son ensemble, ou, plus probablement, par le biais de scissions et de fusions avec d’autres courants). Il est donc crucial qu’Antarsya existe en tant que formation autonome. Paradoxalement, peu importe à quel point les élections ont été discréditées dans la conscience sociale, les organisations politiques s’affirment en participant aux élections. Si vous n’êtes pas là, la masse pense que vous n’existez pas. Ce n’est pas nécessairement une bonne chose, mais c’est toujours vrai. Antarsya est parvenue à évoluer d’un forum de la gauche extra-parlementaire vers un courant politique visible et réel dans la classe ouvrière, non seulement grâce à son rôle dans la direction des luttes, mais aussi grâce à ses campagnes électorales. Il est probable que Antarsya n’obtiendra pas de bons résultats lors de l’élection du 17 Juin. Cependant, je pense que si elle ne se présente pas, elle aura un problème pour continuer à exister. L’enjeu, ce n’est pas la crédibilité d’Antarsya en général, mais l’unité de ses plus de 3 000 militants d’avant-garde. Dans le cas contraire, nous risquerions de perdre ce que nous avons construit pendant des années de dur labeur. Les élections peuvent être une tâche ingrate, mais il faut la mener à bien.

7. Il y a une autre raison de plus pourquoi je suis extrêmement sceptique quant à une collaboration électorale ou un vote en faveur de Syriza, même « sans aucune illusion », bien qu’une telle proposition s’appuie sur des arguments pertinents. Qu’ils soient le fruit d’une erreur ou pas, tous les votes ont la même valeur dans les urnes. En outre, il est prouvé qu’il n’y a pas d’illusion plus grande que de penser que vous pouvez soutenir un parti sans vous faire aucune illusion. Parce que l’illusion dans ce cas concerne l’influence que vous croyez avoir sur un parti seulement parce que vous avez prouvé votre crédibilité en le soutenant. Je crois fermement qu’Antarsya, en dépit de ses erreurs bureaucratiques, exerce sur Syriza une pression bien plus efficace de l’extérieur que ce que ne parviennent à faire les organisations anticapitalistes qui pratiquent la « recomposition » ou « l’entrisme » dans cette coalition. Quelles sont les organisations les plus influentes sur Tsipras après les dernières élections ? Le PASOK nous offre un exemple historique des désillusions du passé qui ont coûté très cher au trotskysme : le concept selon lequel le réformisme pourrait changer de cap ou au moins se discréditer aux yeux de ses partisans par l’activité de lobbies révolutionnaires informels qui font pression de l’intérieur sur ses dirigeants bureaucratiques. Il est paradoxal qu’un courant qui est né en tentant de construire des partis véritablement révolutionnaires ait si souvent sous-estimé l’importance de l’indépendance des partis révolutionnaires — je ne parle pas tant du programme, mais de la tâche difficile de les organiser en tant que sujet collectif distinct.

On pourrait penser que tout cela ce ne sont que des mots. Mais la théorie, les mots, sont tout de même une pratique, un aspect de la réalité non moins « réel » que ce que nous sommes habitués à appeler « matériel ». Rappelons ce que disait Marx : ils ne sont pas « en dehors du monde, pas plus que le cerveau d’un homme serait en dehors de lui parce qu’il ne se trouve pas dans son estomac ». ■

Juin 2012

* Manos Skoufoglou est militant de l’OKDE-Spartakos (section grecque de la IVe Internationale) et d’Antarsya. Traduit de l’anglais par J.M. du blog « 4th International Revolutionary Marxists » qui publie en langue anglaise, notamment, les points de vue des militants faisant partie de la majorité de l’OKDE-Spartakos: http://4thinternational.blogspot.co.uk/2012/06/manos-skoufoglou-pendulum.html

Une traduction de ce texte, parfois différente de la notre, réalisée par Ataulfo Riera, a été publiée sur le site web Europe solidaire sans frontières : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article25498

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