Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 562-563 juin-juillet 2010

GRÈCE

« Lorsque l’injustice devient la loi, la résistance est un devoir ! »

Cf. aussi : [Grece]

Tassos Anastassiadis et Andreas Sartzekis *

Inscrit sur la banderole commune des deux syndicats des enseignants du primaire et du secondaire, DOE et OLME, lors d’une manifestation le 12 mai, le slogan « Lorsque l’injustice devient la loi, la résistance est un devoir ! » résume fort bien l’analyse de la situation et indique la seule voie qui reste aux travailleurs face à la catastrophe sociale infligée par le gouvernement du Pasok.

Synthèse sur la Grèce

Cette résistance semble aller de soi, et les énormes mobilisations des semaines passées pourraient le confirmer, mais il ne faut pas se faire d’illusions : c’est une bataille difficile qui est engagée, dont l’issue dépendra en grande partie de la capacité de la gauche syndicale et politique à offrir des perspectives crédibles à la population partagée entre combativité de masse et risque de découragement devant l’ampleur des obstacles, ainsi que de la capacité de la classe ouvrière européenne à contrer cette offensive du capital européen.

Dans ce qui est d’ores et déjà une course de vitesse entre classes, la crise brutalement approfondie en Grèce offre une série de paradoxes fort opposés les uns aux autres. En effet, on peut dire d’un côté, comme Alain Krivine le 15 mai à Athènes, que « ce qui est en train de se passer en Grèce et qui va aboutir à des situations de détresse pour des millions de gens est d’un certain point de vue positif pour l’ensemble des révolutionnaires européens parce que vous [les Grecs] êtes à l’avant- garde de tout ce qu’on va subir en Europe dans les mois et les années à venir (…) et qu’aujourd’hui, la majorité des peuples prennent conscience d’un seul coup que l’Union européenne, loin d’être le sauveur des peuples, est un carcan pour opprimer et exploiter les populations. » Mais de l’autre, il ne faut pas sous-estimer la portée des propos du premier ministre Papandreou, soulignant que la crise constitue une grande occasion de changer la société grecque : ’« Nous devons maintenant assurer de solides fondations à notre pays pour un meilleur avenir. Il nous faut parler ouvertement et sans mensonges des problèmes pour lesquels, nous les Grecs, nous sommes responsables. » Or, Papandreou pourrait ainsi concentrer la colère populaire sur une cause réelle, mais évidemment mineure dans la crise à l’œuvre : la fraude fiscale à laquelle se livrent depuis des années différentes catégories aisées. Depuis plusieurs jours on assiste à de grands déballages dans la presse et à la télé : après les médecins, on nous promet pour les jours qui viennent les noms de sportifs, d’avocats, d’artistes fraudeurs, et Papandreou n’a pas hésité à sacrifier une de ses ministres, dont le mari, chanteur populaire, a eu la mauvaise idée de devoir 5,5 millions d’euros au fisc ! Cette mise en cause de pratiques insupportables pour le salarié appauvri est bien sûr importante, mais elle ne répond en rien aux racines profondes de la crise et c’est là une tentative de renvoyer au rôle de spectateur passif une population qui commence à prendre ses affaires en mains!

Des mesures de retour au Moyen-Âge

On se rappelle qu’en février et mars, « des paquets » de mesures avaient déjà été assénés aux travailleurs (1). Le pire était à venir : pressé par une spéculation libre et non entravée (comme l’est la concurrence dans la Constitution européenne...), le gouvernement a négocié avec l’Union européenne (UE), la Banque Centrale Européenne (BCE) et le FMI un prêt de 110 milliards d’euros dont le principe a été arrêté début mai. Les détails sont connus :

 Taux d’intérêt de presque 5 % : les pays prêteurs de l’UE empruntent eux-mêmes à 3 % auprès des banques qui seules ont le droit d’emprunter à 1 % auprès de la BCE ! Comme le soulignait sans vergogne la ministre française de l’économie, Christine Lagarde, cette solidarité des pays de la zone euro rapportera 150 millions d’euros par an à la France…

 Mise sous contrôle de la « troïka » UE-BCE-FMI de tous les secteurs de l’économie grecque : cette véritable dépossession politique d’un État souverain renforce la colère d’une population qui n’hésite pas à parler de « junte » en toute connaissance de cause, après avoir connu de 1967 à 1974 une junte militaire soutenue à bout de bras par les États-Unis. Il est cependant important de ne pas oublier que le patronat grec, grand investisseur dans les pays des Balkans et dont certains secteurs (armateurs) sont leaders mondiaux, prend toute sa part dans ce plan, qu’il souhaite durcir autant que le FMI !

Les mesures, votées par le parlement le 6 mai, sont issues du mémorandum mis au point par la troïka : elles durcissent terriblement les précédents paquets et correspondent à la recherche d’économies de l’ordre de 30 milliards… exclusivement sur le dos des travailleurs. Parmi celles qui sont d’ores et déjà mises en application : baisse immédiate des salaires de 15 % (sous la forme de suppression des 13ème et 14ème mois dans la fonction publique) ; idem pour les retraites, avec compensation de 800 euros maxi ; nouvelles hausses de taxes (la TVA passe ainsi en deux mois de 19 % à 23 % sur certains produits) ; quasi gel aux embauches dans le secteur public (1 embauche pour 5 départs)…

Mais ce n’est pas tout. Depuis a été discuté le projet de réforme des retraites : allongement de la durée de cotisations vers 40 annuités, ce qui va allonger de 2 à 7 ans la situation existante, calcul du montant sur l’ensemble des salaires et non plus sur les derniers mois… Les autres attaques sont à venir : en juin, projet de loi sur le Code du travail, trop généreux aux yeux de l’UE, du FMI... et de l’organisation du patronat grec (SEV). D’ores et déjà, des possibilités de licenciement sont instaurées dans l’Éducation nationale, mais ce qu’exige notamment le FMI, par la voix de son très socialiste président, c’est plus de flexibilité pour « offrir » plus de concurrence et des possibilités de faire sauter les limites actuelles (même s’il a été décidé de faire passer de 2 % à 4 % le pourcentage mensuel des licenciements possibles dans une entreprise, cela ne suffit pas !). De même, quoi qu’en dise son entourage, Strauss-Kahn tient à ce que les mesures salariales infligées au secteur public puissent s’appliquer au privé, et le gouvernement veut pouvoir faire passer le salaire minimum de 740 à 592 euros ! Le mémorandum signé par le gouvernement Pasok prévoit ainsi l’application jusqu’en 2012 d’une trentaine de mesures : parmi elles, diminution de 500 millions d’euros du financement de l’organisme du chômage, et cela alors que le chômage, officiellement autour de 10 %, officieusement 18 %, va exploser ; gel de 3 ans des salaires dans le privé comme dans le public, salaires flexibles avec prise en compte de la productivité, baisse du montant des heures supplémentaires, hausse des tarifs des organismes publics, sans oublier leur privatisation…

Le caractère de ces mesures est reconnu par le premier ministre lui-même : mesures dures, injustes pour les salariés qui ne sont pas responsables de la crise… mais c’est selon Papandreou le seul chemin possible ! Transformer les acquis sociaux en champ de ruines, voilà la seule politique possible pour le chef du Pasok !

Or, même des économistes pas forcément à gauche s’interrogent sur l’efficacité d’un tel plan : Joseph Stiglitz dans le Monde du 24 mai le souligne : « L’Europe a besoin de solidarité, d’empathie. Pas d’une austérité qui va faire bondir le chômage et amener la dépression. (…) Aujourd’hui, ces pays [Espagne, Grèce] ne s’en sortiront que si la croissance européenne revient. C’est pour cela qu’il faut soutenir l’économie en investissant et non en la bridant par des plans de rigueur. » (2) La récession est pourtant prévue par la troïka : pour cette année de l’ordre de 4 % et autant pour 2011... Preuve s’il le faut que ce qui est recherché par la bourgeoisie européenne avec le cas de la Grèce, ce n’est pas une sortie de crise, mais une surexploitation forcenée des travailleurs qui devienne le modèle social européen...

Dans ces conditions, l’une des premières préoccupations de la population, c’est bien sûr le chômage, aggravé par le fait qu’un travailleur sur quatre n’est pas déclaré par son employeur. La misère, déjà présente dans les grandes villes et dans quelques régions, va s’étendre rapidement, mais c’est en particulier pour les jeunes (et aussi pour les seniors) que les perspectives sont tout simplement terrifiantes : alors que le taux de chômage des moins de 24 ans est de 32 %, l’avenir réserve dans le meilleur des cas des emplois rémunérés à moins de 600 euros dans les 2 premières années… une perspective de retraite calculée sur les salaires de toute la vie. Pendant ce temps, la rémunération de Strauss Kahn est de 300 000 euros… Ceci explique la force de la colère populaire !

Des mobilisations énormes

Bien sûr, il est intéressant de se pencher sur les différentes enquêtes aboutissant à une image contrastée, voire contradictoire, de l’état d’esprit de la population face à ce qui est un recul jamais connu des conditions de vie : les sondages montrent la résolution de protester et le sentiment de la difficulté de la tâche, aggravée en Grèce par l’incurie des précédents gouvernements. Ce dernier point est important, il explique que le Pasok, secoué, ne s’effondre pas. Mais l’essentiel est ailleurs. En quatre mois, la Grèce vient de connaître quatre journées de grève générale, dans un cadre de mobilisation particulier, sans oublier les très combatives manifestations sectorielles ou appelées du jour au lendemain. En effet, alors que les directions de GSEE (Confédération des travailleurs du privé) et ADEDY (Fédération du secteur public), à majorité Pasok, ont toutes les raisons de ne pas mobiliser contre « leur » gouvernement, elles n’ont pu que donner suite aux pressions exercées depuis décembre par la gauche syndicale.

Certes, après les grandes grèves du 24 février et du 11 mars, elles ont « joué la montre », mais la grève du 5 mai, qui a immobilisé le pays et vu des centaines de milliers de manifestants — on parle de 200 000 à Athènes : la plus grande manifestation ouvrière après la chute de la dictature, en 1974, comparable à celle qui, en 2001, avait fait reculer le Pasok sur son projet de contre-réforme des retraites — va constituer une date clé dans l’histoire du mouvement ouvrier grec. On a rarement vu s’exprimer aussi ouvertement une colère de masse mettant en cause directement le système capitaliste et ses agents. « Pas question de payer leur crise !», « Non aux mesures Pasok-UE-FMI-BCE ! » — telle était la tonalité des manifestations.

A Athènes, la manifestation gigantesque a été marquée par deux faits : d’un côté, la mort tragique de trois employés de la banque Marfin, un des plus puissants patrons grecs, du fait de l’attitude patronale et gouvernementale comme le dénonce la Fédération des employés de banque OTOE et de la violence criminelle de ceux qui ont jeté des cocktails-molotov malgré la présence visible d’une vingtaine d’employés dans les locaux. Cet acte, dénoncé très durement notamment par de nombreux groupes anarchistes, a débouché sur des violences policières hallucinantes et inquiétantes sur l’état de la démocratie bourgeoise. Il a bien sûr été exploité par le gouvernement et par le patron de la banque, freinant à l’évidence une extension rapide possible des mobilisations. Car, par ailleurs, on a pu voir des milliers de manifestants, jeunes et vieux, toutes tendances politiques confondues, s’en prendre au Parlement comme lieu symbolique des cadeaux votés au capital avec affrontement ouvert avec les « forces de l’ordre ». Et le lendemain, malgré l’émotion provoquée par la mort des trois travailleurs, plus de 10 000 manifestants se retrouvaient devant le parlement au moment où était votée la première tranche des terribles mesures ordonnées par la troïka.

Le 20 mai, une nouvelle grève générale a eu lieu, aussi bien suivie, même si les manifestations, massives, ont été moins fournies que le 5 mai.

Quelle sera la suite ? Difficile de l’imaginer, mais à ce jour, on doit faire les constats suivants :

Les directions syndicales liées au Pasok ont dû, contraintes et forcées, suivre le mouvement et appeler à la mobilisation. Une nouvelle fois, on voit que ces bureaucrates savent s’adapter et utiliser un langage gauche. Écoutons le président de GSEE, Giannis Panagopoulos : « Le FMI n’arrêtera pas de demander des sacrifices au monde du travail. Ses recettes sont catastrophiques. Le gouvernement doit les rejeter fermement. En Grèce, on ne peut pas dire que ce sont les salaires du secteur privé qui créent un problème de compétitivité de l’économie... » La direction de GSEE a scandé, comme le 1er mai, que ce n’est pas aux travailleurs de payer « leur » crise ! Cependant, il est clair qu’elle tente de temporiser : un mois et demi entre la grève générale de mars et celle du 5 mai, alors qu’il fallait passer très vite à la vitesse supérieure. Et avec la grève du 20 mai, on peut craindre que la tactique soit désormais d’appeler à des dates espacées à des journées à répétition, dont on sait qu’elles finissent par ne plus être suivies…

La division entre travailleurs entretenue par le courant syndical du KKE (avec son front syndical PAME), qui appelle systématiquement à manifester ailleurs et souvent à des heures différentes que le gros des syndicats. Néanmoins, cette tactique a commencé à être contrée dans les faits, les 5 et 6 mai, où des cortèges se sont retrouvés côte à côte, sans aucune animosité de part et d’autre. Mauvais exemple aux yeux de la direction stalinienne qui a appelé le 20 mai à manifester dans une autre direction que GSEE et ADEDY appelant à aller au parlement…

 Le rôle très important joué depuis des mois par des syndicats de base (section d’entreprises, comité régional) afin de pousser à la mobilisation : pour des journées de grève générale, et aujourd’hui pour des grèves reconductibles qui pourraient être lancés dans quelques secteurs. Une coordination de ces syndicats de base s’est mise en place. A signaler aussi quelques fédérations combatives et unitaires : ainsi OLME et DOE, les professeurs perdant au minimum un mois entier de salaire avec les mesures, sans oublier les menaces sur leur statut et la volonté du FMI de profiter de la crise pour imposer davantage d’enseignement privé en Grèce, ce qui a été dénoncé par le président de l’Internationale de l’Éducation. Ces fédérations discutent ouvertement des perspectives de grève reconductible. Toutes ces organisations sont, bien sûr, des pôles très combatifs dans les manifestations !

Ce qui a fait la réussite de mobilisations comme celle du 5 mai, c’est évidemment que les centaines de milliers de travailleurs qui assurent la majorité syndicale au courant Pasok sont descendus en masse dans la rue, en colère comme chacun, sinon plus, à cause de la trahison de « leur » gouvernement. Cette colère pourtant ne se traduit pas par un désaveu syndical, ni politique d’ailleurs. Mais cette force immense est très sensible à l’unité d’action.

Quelles perspectives ?

C’est évident : la combativité de masse se renforcera ou refluera en fonction des mobilisations lancées soit par GSEE et ADEDY, soit par extension d’une grève reconductible exemplaire, qui fait cruellement défaut en ce moment, car elle pourrait aussi être un point d’appui concret pour une solidarité européenne en actes.

A cette date, le risque est, bien sûr, que les directions syndicales d’un côté, le gouvernement de l’autre avec ses campagnes de dépistage des fraudeurs du fisc, tentent de freiner les mobilisations possibles. Beaucoup de cadres politiques ou syndicaux estiment que c’est surtout après les vacances d’été que les mobilisations vont reprendre, après que chacun aura constaté l’étendue du désastre avec l’application systématique des mesures décidées (par exemple, la suppression du 14ème mois d’été, sorte de congé payé). C’est possible, mais le risque existe aussi que le coût d’une grève freine davantage les travailleurs en automne. Il est donc important que la mobilisation se poursuive et si possible s’accentue maintenant, mais cela suppose aussi une +clarification des perspectives politiques, qui donne confiance en une issue victorieuse des mobilisations. Or, sur ce terrain, les choses avancent… mais bien lentement.

Il est de bon ton aujourd’hui à gauche de s’adresser au « peuple » du Pasok. Tant mieux, ce n’a pas toujours été le cas ! En même temps, il est clair que les différenciations éventuelles ne déboucheront pas forcément sur le renforcement de la gauche anticapitaliste ou antilibérale ! La grogne est connue surtout au niveau de l’appareil. Ainsi trois députés ont refusé de voter les mesures scélérates, et ils ont été exclus. Ils n’en forment pas pour autant le noyau d’une future opposition de gauche, et cela s’apparenterait plutôt à la grogne qui a gagné même certains ministres, inquiets quant à leur avenir politique. Pourtant, les sondages montrent que, à côté d’un phénomène (qui pourrait devenir grave) de rejet des partis politiques, le Pasok est largement en tête, accentuant même son avance sur la droite. Même les élections étudiantes, qui viennent de se tenir, montrent une progression du courant Pasok (qui s’est prononcé contre les mesures…). C’est dans PASKE, le courant syndical du Pasok, que commencent à se faire entendre des critiques plus ou moins fortes : même le président d’ADEDY réfute le gouvernement sur l’existence d’un seul chemin face à la crise. Le dirigeant de PASKE dans les services publics indique lui que « nous exigeons la justice sociale et la solidarité de classe ». Des syndicalistes de PASKE de plusieurs ministères portent des accusations d’évasion fiscale, de sociétés off-shore, et indiquent ainsi que l’argent existe. Des syndicalistes PASKE de DEI (électricité de Grèce) : « Nous nous opposons à tout ce qui vient d’être officiellement cassé, mais aussi aux nouvelles attaques à venir… Notre perspective reste celle d’une société plus juste, débarrassée de la misère économique et morale des temps présents » (3). Il est difficile de savoir quel écho ont ces prises de position, mais elles traduisent un fait incontestable : le Pasok, qui a résisté à tous les scandales et aux politiques d’austérité de Papandreou père à Simitis, vient de passer un fil rouge, en deçà duquel il continuait à être perçu comme instrument pour battre la droite. Les conséquences pourraient être radicales si la gauche antilibérale et anticapitaliste sait à la fois proposer l’unité d’action et des perspectives programmatiques claires.

Ce qui est sûr, c’est que la droite est pour l’heure moins que jamais en position de se redresser, et son chef, le nationaliste Antonis Samaras, continue de l’enfoncer, en expliquant comme Papandreou qu’il faut l’unité nationale face à la crise, mais refuse de voter les mesures… qu’il aurait bien sûr appliquées avec encore plus de zèle ! En excluant l’ancienne ministre des Affaires étrangères, Dora Bakoyannis, il plombe un peu plus son parti dans une impasse qui laisse un peu plus de champ au parti d’extrême droite, LAOS, dont le chef a voté sans hésitations toutes les mesures du Pasok, en hurlant contre la gauche qui joue la rue contre la légalité parlementaire. Venue d’une mouvance abritant quelques authentiques fascistes, l’accusation pourrait faire rire, mais il est clair que le pari du caudillo grec, c’est de jouer la responsabilité en espérant recueillir les déceptions des électeurs tant du Pasok que de la droite. La vigilance antifasciste s’impose plus que jamais en Grèce …

KKE : combativité et sectarisme

L’un des facteurs de blocage, surtout pour les futures mobilisations, est une particularité grecque, objet de dérision pour certains, mais en fait élément à la fois de combativité mais aussi de frein aux espoirs de mobilisations victorieuses : le Parti communiste KKE joue plus que jamais ce double rôle, et cela est tragique quand on voit le gâchis produit. En effet, le KKE, directement ou à travers son courant syndical PAME, réussit de grosses mobilisations. Le 15 mai, il a même réussi une mobilisation nationale de 20 000 à 30 000 militant-e-s , dont pas mal de jeunes, lui qui avait « perdu » tous ses jeunes au début des années 1990, après sa participation au gouvernement d’union nationale avec la droite. Aujourd’hui, le ton se veut résolument à gauche, avec des accents anticapitalistes qui seraient réjouissants s’ils n’étaient pas accompagnés d’un sectarisme d’une autre époque mais aussi d’une analyse politique d’une indigence rare, et donc d’une absence de débouché politique qui ne pourra que donner envie tôt ou tard à ses sympathisants de rester chez eux : la seule raison de se mobiliser, c’est en effet de renforcer le KKE jusqu’à ce qu’il puisse constituer le gouvernement populaire (autour de lui-même!).

Vu d’ailleurs, on peut en rester baba de surprise, mais ici de telles inepties ne manquent pas de rendre service au système que la dirigeante Aleka Papariga prétend combattre. Son discours est un objet précieux pour des archéologues : on y retrouve tous les stéréotypes staliniens. Ainsi, le gouvernement menant campagne et les services secrets formant des provocations contre le KKE (cela pour démentir que des militants de PAME se soient affrontés à la police devant le parlement le 5 mai !), les travailleurs en mauvaise situation parce qu’ils n’ont pas prêté suffisamment attention aux mises en garde que le Parti a faites à temps sur ce qu’était Maastricht (le peuple a tort, le parti a toujours raison !). La formule gouvernementale : « l’alliance populaire anti-monopolistique pour le pouvoir populaire »… Évidemment, les regroupements et partis à gauche du Pasok ne sont que des leurres, et le KKE ne manque jamais une occasion de rappeler que le Synaspismos (réformiste de gauche, noyau du regroupement Syriza) a voté pour le traité de Maastricht (ce qui est vrai d’ailleurs !), mais évite de rappeler sa propre participation à un gouvernement autour de la droite !

Au-delà des discours, l’actuelle ligne radicale du KKE trouve vite ses limites : si elle a refusé très justement de se rendre à une réunion d’unité nationale des chefs de parti autour du président de la République, Papariga s’est précipitée chez Samaras pour discuter avec le chef de la droite, trop heureux de l’aubaine, puisqu’il montrait ainsi une sorte de coalition de ceux qui avaient refusé de voter les mesures !

Concernant le KKE, la question est, bien sûr, de savoir quelles oppositions existent face à cette ligne sectaire et aveugle. Pas de réponse, sinon des signes de temps en temps. Ainsi, des cadres de la KNE (jeunesse du KKE) ont été récemment exclus, ce qui pourrait expliquer une chute des scores KKE aux élections étudiantes.

De toute façon, l’objectif est plus que jamais de proposer l’unité d’action au KKE, et de le faire savoir à ses militants. Il semble difficile d’imaginer dans le contexte actuel une mobilisation victorieuse contre la politique Pasok sans participation unitaire du courant KKE.

A la gauche de la gauche

C’est indiscutable: la gauche antilibérale et anticapitaliste joue un rôle important dans les mobilisations en cours, que ce soit du côté de SYRIZA ou du côté du regroupement anticapitaliste ANTARSYA. L’animation des syndicats de base dont on a parlé suppose le plus souvent la présence militante de ces courants, et les cortèges dans les récentes manifestations étaient très fournis. De même, émanant de certains courants de Syriza ou Antarsya, la proposition de comités unitaires contre les mesures va dans le sens d’un « tous ensemble » qui puisse se préparer dans les entreprises, dans les quartiers, à l’université. Mais au-delà de ces initiatives très importantes (même si les comités unitaires restent très peu nombreux aujourd’hui) commencent les carences en termes de perspectives politiques crédibles, et on doit les souligner ici rapidement.

Du côté de Syriza, le problème est celui de l’éclatement de fait : même si dans les manifestations, Syriza apparaît comme un bloc, les tensions sont aujourd’hui très vives entre la majorité du Synaspismos et différents groupes révolutionnaires. Et au sein du Synaspismos, d’autres tensions existent entre le courant « rénovateur », accusé par les groupes révolutionnaires d’être responsable de tout ce qui ne va pas dans Syriza, et le courant majoritaire, aujourd’hui lui-même divisé. Tout cela rend bien sûr le message politique bien confus, et on a du mal à savoir quelle est la ligne, entre le dirigeant Alexis Tsipras qui a commencé par protester contre le manque de mesures de développement dans le plan du Pasok puis a demandé l’organisation d’un referendum sur les mesures (au moment où la mobilisation déferlait dans la rue !), et l’ancien porte-parole Alavanos, qui exige lui depuis au moins deux mois la démission du gouvernement. La participation d’Alavanos à un récent meeting de Tsipras lui a été refusée, et le regroupement qu’il a organisé avec des forces comme DEA, KOE, KEDA, organise un meeting cette semaine à Athènes. Officiellement, tout le monde veut continuer Syriza… mais en le refondant. En attendant le congrès du Synaspismos, qui peut être un facteur décisif, le message politique de Syriza reste brouillé, et Alexis Tsipras a fait exactement comme Papariga : refus d’aller à la rencontre des chefs de partis, mais se prêtant à l’opération politique de Samaras, qui expliquait benoîtement que bien sûr, il n’étaient pas d’accord, mais que la situation exigeait une concertation entre la droite et la gauche. Très simplement , le journal Eleftherotypia (centre gauche) expliquait que Samaras faisait là un coup politique en montrant que lui réussissait ce que le Pasok ne pouvait pas faire : discuter avec la gauche !

Les responsabilités du regroupement Antarsya dans le contexte sont donc énormes, et les tâches sont innombrables. Ce qui est sûr, c’est que pour ce regroupement, fondé notamment par les deux plus grosses organisations de la gauche révolutionnaire et issu d’une histoire où l’on agissait peu ensemble, les deux années écoulées montrent les progrès réalisés, n’en déplaise à ceux qui ne jurent que par les scores électoraux. D’abord dans le sérieux des analyses : cette semaine encore, Panayotis Mavroeidis, dirigeant de NAR et cadre d’Antarsya, analysait dans une tribune la crise de la gauche comme une crise de stratégie, soulignant que l’unité d’action à gauche est à l’évidence le minimum à obtenir. Pour qui connait la longue histoire grecque des partis autoproclamés et agissant seuls dans leur coin, cette mise au point est fondamentale, et Antarsya s’implique très activement dans des cadres unitaires, notamment avec Syriza ou des forces de Syriza.

Bien sûr, l’analyse de la crise fait l’objet de discussions au sein d’Antarsya, avec comme question qui fait débat celle de la sortie — ou non, ou comment ? — de l’Union Européenne. Mais ce qui joue un rôle de plus en plus important, et qui est un progrès décisif, c’est, au-delà des capacités de mobilisation (qui font par exemple que le 1er mai, le cortège d’Antarsya était le plus nombreux de la manifestation), la conception d’Antarsya comme outil qui doit servir à s’adresser à toutes les autres forces de gauche, sans exclure le KKE, pour avancer sur la question qui pèse aujourd’hui sur les mobilisations. Il devient évident pour des milliers de travailleurs que la seule manière d’abattre le « plan de stabilité et de développement » du gouvernement, c’est de renverser le capitalisme, qu’il n’y a pas de demi-mesures possibles. Dès lors, les questions qui se posent sont à la fois énormes et concrètes : au-delà des mots d’ordre corrects sur la nationalisation des banques, l’interdiction des licenciements, l’augmentation des salaires et la baisse du temps de travail… quel gouvernement former demain pour concrétiser de telles tâches ? Dans le cadre des mobilisations à étendre et justement pour les faire gagner, ce sont de telles questions qui commencent à se poser très concrètement. Il est indispensable de mener aussi ce débat pour éviter le découragement qui pourrait sinon venir très vite.

Mais une telle discussion, il s’agit dès maintenant de la mener aussi au niveau européen. Il va de soi qu’au moment où le modèle grec de mesures anti-ouvrières s’étend dans d’autres pays d’Europe, la réponse anticapitaliste ne peut qu’avoir une dimension au moins européenne ! ■

Athènes, le 24 mai 2010

* Tassos Anastassiadis et Andreas Sartzekis sont membres de la direction de l’OKDE-Spartakos, section grecque de la IVe Internationale, qui fait partie de la coalition de la gauche anticapitaliste Antarsya.

1. Cf. Inprecor n° 560/561 d’avril-mai 2010.

2. Interview au Monde du 23-24 mai 2010.

3. Informations d’Eleftherotypia du 23 mai 2010.

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