Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 591 février 2013 *

GRÈCE

« Ne plus faire de sacrifices au nom de l’euro »

Cf. aussi : [Grece]

Entretien avec Yannis Bournous *

Propos recueillis le 14 décembre 2012 à Athènes par Sibylle Kaczorek et Jody Betzien

Links  : mi-octobre 2012, le dirigeant de Syriza, Alexis Tsipras, a participé à un entretien radiophonique, au cours duquel il a dit que « le consortium de trois partis, qui commence à s’ébranler, s’effondrera et l’avenir du pays sera alors géré par des forces saines ». Combien de temps avant que la coalition ne s’effondre ?

Yannis Bournous : Tout d’abord il faut dire qu’en Grèce nous faisons une expérience sur le long terme ; dans un tel contexte il n’est pas possible de faire des prédictions sûres, ni d’indiquer des dates précises. Lorsqu’il a fait cette affirmation, le leader de Syriza exprimait les réflexions qui nous parviennent d’une partie de la société. Même ceux qui en juin 2012 ont choisi d’accorder leur soutien au mémorandum, rejoignant ainsi les forces « pro-renflouement », sont en train de se rendre compte, au cours d’un long processus, que les promesses pré-électorales de Nouvelle Démocratie (ND) et des deux autres partis au gouvernement sont en voie de s’effondrer.

Le gouvernement de coalition a voté en faveur dudit Troisième mémorandum d’entente pour la Grèce. Celui-ci a imposé un nouveau paquet de mesures d’austérité qui ont poussé le salaire minimum dans le secteur privé en dessous des 500 euros par mois. Il est en train de détruire toutes les ressources de l’actuel État social et du système de services sociaux en Grèce qui devrait couvrir les besoins de base des citoyens.

C’est la raison pour laquelle nous avons vu l’émergence de nouvelles mobilisations sociales à fin septembre 2012, avec les premières grèves générales. Il existe une forte volonté, de la part d’un secteur toujours plus important de la société, de renverser ces politiques d’extrême austérité.

Syriza a également déclaré officiellement qu’elle luttait pour que l’actuel gouvernement cesse de gouverner. Nous agissons dans ce sens à deux niveaux. D’abord, au niveau parlementaire : actuellement nous sommes le principal parti d’opposition. Nous y faisons tout notre possible pour bloquer les mesures réactionnaires d’extrême austérité, tout en proposant en même temps des alternatives. Syriza a, par exemple, déjà proposé un nouveau paquet de lois concernant les familles surendettées et des moyens de libérer ces familles de l’immense charge des dettes qu’elles ont contractées avec les banques privées. Nous œuvrons dans le même sens en ce qui concerne les petites et moyennes entreprises qui se trouvent également dans une situation de surendettement et qui sont en train de s’effondrer depuis le premier programme d’austérité imposé il y a deux ans, alors qu’elles constituent l’épine dorsale de l’économie traditionnelle grecque.

A un autre niveau, nous essayons de raviver l’ardeur dans le domaine des luttes sociales. Depuis le moment où Syriza est apparu comme possible candidat au gouvernement, nous avons déclaré fermement que même si nous gagnions les élections et parvenions à établir ce que nous appelons un gouvernement de gauche opposé au Mémorandum et même si ce gouvernement bénéficiait d’un pourcentage élevé de votes, il ne serait pas en mesure de mettre en œuvre des changements réellement profonds dans l’économie grecque, à moins de bénéficier d’un fort soutien populaire.

Autrement dit, nous ne cherchons pas à reproduire l’État clientéliste du système politique que nous avons subi durant les 37 dernières années, depuis la chute de la dictature [1974], mais à créer un nouveau rapport avec la société. C’est un des grands défis qui se pose à nous.

Links  : Quelles sont les forces saines auxquelles tu fais allusion ?

Yannis Bournous : Je pense que lors des deux élections consécutives en mai et en juin 2012 toutes les forces politiques ont reçu un message nouveau.

Les programmes d’austérité extrême que le PASOK et Nouvelle démocratie ont imposés avec les trois derniers cabinets des ministres ont provoqué une détérioration des conditions pour beaucoup de couches et de classes sociales. Cette situation a entraîné une rupture historique du lien qui existait entre les deux partis du bi-partidisme antérieur, de Nouvelle Démocratie et du PASOK, qui avaient instauré ce que nous appelons un vote pendulaire, avec les classes moyenne et basse de la société grecque.

Or ce sont ces mêmes forces sociales qui, pendant les 30 dernières années, ont permis à ces deux partis d’obtenir la majorité absolue, en alternant leurs positions entre le gouvernement et la principale force de l’opposition.

C’est ainsi que nous nous trouvons actuellement devant un scénario politique complètement nouveau.

Le modèle social-démocrate grec est en voie d’effondrement. En ce qui concerne le PASOK, les sondages montrent qu’il ne recueille que 5 % à 6 % des intentions de vote. Par ailleurs, même si Nouvelle Démocratie a gagné les élections, elle l’a fait avec les plus mauvais résultats électoraux de son histoire. Cette situation implique une libération des forces sociales. Ce que nous visons avec notre projet de gouvernement alternatif est une nouvelle connexion entre ces forces sociales libérées, émancipées, indépendamment de leurs votes précédents.

Links  : Les représentants de Syriza ont souvent argumenté que le fait d’abandonner la zone euro pourrait détruire l’économie grecque. Comment répondez-vous aux critiques de certains secteurs de la gauche grecque qui affirment que l’abandon de l’euro serait une position beaucoup plus radicale ?

Yannis Bournous : Le mot d’ordre fondamental de Syriza est : « ne plus faire de sacrifices au nom de l’euro ». Les derniers événements à niveau européen ont clairement démontré qu’il n’y a jamais eu une menace réelle de la sortie de la Grèce — ce qu’ils appellent « GR exit ».

Cet argument a été utilisé pour exercer un chantage sur l’électorat grec, mais aussi pour convaincre les contribuables des autres pays européens que les contributions versées par l’intermédiaire des dits mécanismes de soutien — qui sont en réalité des contributions pour sauver les banques privées voleuses — sont utilisées pour éviter un démantèlement de la zone euro.

En même temps, ils ont expliqué aux citoyens grecs — par l’intermédiaire des principaux médias — que la « sortie de la Grèce » ne serait pas un problème pour l’Allemagne ou pour le reste de la zone euro, mais que par contre elle entraînerait la destruction de la société et de l’économie grecque. Or, tout ceci n’est qu’une énorme campagne de désinformation. Notre réponse est qu’un gouvernement de gauche ferait tout son possible pour protéger les intérêts sociaux.

Lorsqu’on essaye de répondre à une question erronée, et même si la réponse peut paraître correcte, elle reste néanmoins la réponse à une fausse question. Il ne s’agit en effet nullement du démantèlement de la zone euro : ce problème n’a jamais existé. Il est possible que quelques démocrates-chrétiens fondamentalistes et néolibéraux de Bavière, de Finlande ou des Pays-Bas aient soutenu une telle idée, mais depuis le début ce n’étaient que des groupes marginaux qui n’ont jamais représenté une réelle menace.

En fait, cette critique de la gauche ne concerne ni notre position contre la « sortie de la Grèce », ni la dissolution de la zone euro. Cette critique qui soutient le retour à la drachme (ancienne monnaie grecque), part d’un point de vue strictement keynésien.

Je vais expliquer brièvement pourquoi. La théorie qui sous-tend la dite position de gauche pour sortir de la monnaie unique propose que nous quittions l’euro pour retourner à la drachme, ce qui provoquerait une dévaluation de la monnaie nationale. Cette dévaluation entraînerait une détérioration accrue des salaires et des retraites. Mais par la suite — toujours selon cette théorie — la Grèce serait plus compétitive en ce qui concerne les exportations. Les grands exportateurs, qui profiteraient ainsi des exportations, distribueraient magiquement leur richesse.

Cette idée est 100 % keynésienne et n’a rien à voir avec une position radicale sur la question de l’existence et des fonctions de la zone euro et de ses économies. Elle répond en réalité à une question erronée. En identifiant la monnaie comme l’acteur principal, ils font le jeu de l’ennemi.

Ce que nous voulons n’est pas de changer la monnaie, mais de modifier les rapports sociaux et la distribution des pouvoirs que représente cette monnaie.

C’est la raison pour laquelle nous appelons à la lutte non seulement au niveau national. Nous savons que le niveau national est fondamental pour la lutte de classe, mais nous reconnaissons également que, même si nous gagnions en Grèce et réussissions à établir un gouvernement de gauche, un tel gouvernement resterait isolé si nous n’effectuons pas de changements graduels dans la distribution du pouvoir ou dans les rapports de force, au moins au niveau européen.

On pourrait penser qu’il y aurait une rupture historique, puisqu’il y aurait un gouvernement qui opposerait tout à coup une résistance au projet autoritaire néolibéral. Nous appelons à la formation d’un front européen de résistance. C’est pourquoi les mobilisations européennes du 14 novembre 2012 étaient cruciales. A mon avis il y a eu une avancée très importante pour tous les mouvements sociaux en Europe.

Je crois que le mouvement Occupy a créé un sol fertile pour le développement d’un nouveau type d’internationalisme dans les luttes sociales. Même les syndicats réformistes sont actuellement en train de se mobiliser dans cette direction. Cela nous paraît décisif, car sans coordination et sans résistance massive au niveau européen, on pourra juste atteindre les objectifs initiaux, mais non procéder à des changements plus profonds.

Links  : On a aussi critiqué Syriza depuis la gauche pour avoir appelé à une renégociation de la dette grecque au lieu de refuser son paiement. Pourrais-tu expliquer la position de Syriza sur cette question ?

Yannis Bournous : Nous pensons que la question de la dette n’est pas technique, mais politique. On a utilisé la dette comme excuse pour imposer les programmes d’austérité. La Grèce a eu des problèmes avec la dette, tout comme beaucoup de pays européens depuis de nombreuses années. Même l’Allemagne a une dette publique qui dépasse les critères du pacte de stabilité.

Nous pensons que pour résoudre un problème politique il faut chercher une solution politique. Nous avons répété depuis le début de la crise que la dette n’est pas seulement un problème grec. C’est le produit d’une crise structurelle européenne qui vient de la manière dont l’Union européenne et la zone euro ont été construites.

C’est pour cela que nous avons insisté sur le fait que ce n’est pas au niveau national qu’il faut chercher à résoudre un problème qui se pose au niveau européen. Avec d’autres forces de la gauche européenne, nous avons par contre proposé d’aller vers un accord européen sur la crise de la dette publique. Un tel accord, qui devrait inclure tous les États européens surendettés, pourrait prendre comme modèle celui qui a été conclu pour l’Allemagne en 1953, après la deuxième Guerre mondiale (1).

Cet accord devrait porter sur deux questions. D’une part, il devrait prévoir l’abolition d’une grande partie de la dette. Nous proposons la mise en place d’un audit pour analyser le type de dette : pour découvrir, par exemple, la part due à la corruption ou à des taux d’intérêt spéculatifs du passé.

D’autre part, nous devons protéger certains petits investisseurs, comme les familles qui ont consacré l’épargne de toute une vie à acheter des obligations de l’État grec ou les fonds de la sécurité sociale qui possèdent ces obligations et qui se sont trouvés sans protection l’année passée face à ce qu’on a appelé la « coupe de cheveux » de la dette grecque (2).

Les petites familles et les fonds de la sécurité sociale grecs ont été les premiers à être détruits par les mesures d’austérité. La même chose est arrivée aux universités grecques, qui ont frôlé la banqueroute suite à la « coupe de cheveux ». C’est la raison pour laquelle nous affirmons que notre programme et notre stratégie doivent rester orientés sur les classes sociales. Il s’agit de protéger ceux qui n’ont pas provoqué la crise et de punir ceux qui en sont responsables.

En même temps, nous appelons à l’optimisation des conditions de remboursement du reste de la dette, également selon le modèle de l’accord en Allemagne de 1953. Cela implique comme précondition une croissance.

Il n’est pas besoin d’être un économiste pour le comprendre. Si nous devons payer les intérêts et rembourser le principal des capitaux empruntés, tout en trouvant également de l’argent pour des investissements publics afin de stimuler la création de postes de travail, alors que nous subissons la récession, cela devient une tâche impossible. Si nous voulons sauver l’Europe dans son ensemble, il est nécessaire de prendre certaines décisions. La nôtre est de défendre et de stimuler des politiques qui puissent aider l’Europe à sortir de la récession : création d’emplois, investissements publics, contrôle social des entreprises stratégiques (secteurs bancaire, énergétique, du transport, etc.), tout en assurant les services sociaux de base.

Mais comme la crise est structurelle, cela ne suffira évidemment pas. Nous affirmons que les traités européens qui ont été votés jusqu’à maintenant ont conduit l’Union européenne au point où nous nous trouvons maintenant. Nous avons besoin d’un changement radical dans les traités ainsi que dans les statuts de la Banque Centrale européenne, de manière à ce que celle-ci devienne un prêteur en dernière instance, qui offre donc des prêts directs aux États surendettés, avec un taux d’intérêt très bas.

Le Parti de la gauche européenne a proposé officiellement la création d’une banque publique européenne ayant pour objectif le développement social et écologique. Cette banque pourrait financer directement, avec un intérêt nul ou très bas, uniquement des investissements publics pour des projets de développement écologique soutenable ou de création d’emplois.

Links  : On a cité Tsipras comme ayant déclaré : « L’austérité a échoué non parce qu’elle a été appliquée, mais précisément parce qu’elle a été imposée ». Quelle est l’alternative de Syriza à l’austérité ?

Yannis Bournous : C’est la première fois de notre histoire où c’est la société elle-même qui nous oblige à chercher des alternatives concrètes pour le « jour d’après ». Cela représente un changement de rôle pour un parti de gauche en Grèce.

La question est cruciale. Si nous voulons établir un gouvernement de gauche, il est impératif de trouver des fonds. Ainsi, une des propositions serait l’instauration d’un impôt extraordinaire, un impôt immédiat sur les grands capitaux, les grandes compagnies et les riches.

En même temps, nous avons besoin d’une stratégie rapide et efficace pour changer le système fiscal en Grèce, un système qui est d’ailleurs contraire à la Constitution grecque, selon laquelle les impôts doivent être progressifs, chaque citoyen devant contribuer selon ses possibilités.

Bien que la Grèce soit en train de vivre la sixième année de récession, l’ex-premier ministre du Pasok, Georges Papandréou, a diminué l’impôt annuel sur les bénéfices des grandes entreprises. En même temps on réduisait les salaires des travailleurs et on dégradait leurs conditions de travail.

J’ai lu récemment un rapport officiel d’après lequel, au cours des deux dernières années de récession, le profit des 500 entreprises les plus importantes de Grèce avait augmenté de 19 %. Cette information montre bien que quelque chose doit changer.

Donc, l’un des objectifs fondamentaux doit être que ce soient les riches et non pas les pauvres qui paient, puisque dans les classes moyennes et basses, les gens qui ont perdu leur emploi et leur foyer, ne peuvent pas contribuer davantage. A Athènes, il y a actuellement environ 25.000 personnes sans abri. Le nombre de suicides suite à des bouleversements personnels a augmenté de manière exorbitante. Tout cela démontre clairement que nous devons opter pour une politique radicalement différente en termes de revenus de l’État.

Il faudra un accord pour percevoir des impôts sur la fortune de biens immobiliers de l’Église, puisque celle-ci est la plus grande propriétaire de biens immobiliers en Grèce. Il faudra également pouvoir imposer les grands armateurs, qui possèdent la deuxième flotte marchande du monde et qui, grâce aux quelques 70-75 exemptions de taxes, dont ils bénéficient suite aux décisions des gouvernements précédents, peuvent faire officiellement de l’évasion fiscale.

Si nous ne cherchons pas des solutions orientées en direction des classes sociales, nous ne sortirons jamais de la tragique condition dans laquelle se trouve actuellement l’économie grecque.

Links  : Selon certains sondages, le parti fasciste Aube dorée bénéficie d’ un soutien de 13 %. On a comparé cela à l’essor du fascisme en Allemagne dans les années 1930. Comment Syriza répond-il à cette situation ?

Yannis Bournous : L’essor d’Aube dorée est un phénomène complexe. On ne peut pas l’expliquer simplement en disant que 500.000 électeurs grecs sont devenus fascistes du jour au lendemain.

Aube dorée est née comme une solution radicale contre le système. C’est, entre autres, pour cela que beaucoup de jeunes ont fini par voter pour ce parti. C’est en premier lieu le gouvernement du Pasok, avec la rhétorique raciste et xénophobe dont il truffait le discours politique dominant, qui a préparé un sol fertile pour l’éclosion d’idées néofascistes.

Les citoyens se sont habitués aux concepts xénophobes émis par un gouvernement « socialiste ». Si l’on combine une crise générale de représentation politique avec le refus de ce que les gens voient comme un système politique d’ensemble, il est ensuite facile d’en arriver à des solutions de ce type.

Aube dorée se compose d’un réseau complexe. En ce qui concerne certains aspects économiques, ils sont « national-socialistes », puisqu’ils proposent, par exemple, la nationalisation des banques. Mais en même temps, ils sont très contradictoires. Dans leurs discours officiels au parlement, ils ont exigé du gouvernement qu’il n’applique pas les nouveaux impôts aux armateurs parce que, disaient-ils, ils étaient aussi des « patriotes qui peuvent aider notre pays ».

Nous savons maintenant qu’ils travaillent à élargir leur influence parmi les sportifs, les supporters « ultras » des clubs de football, parmi le personnel de sécurité des cabarets et dans les escadrons des forces armées spéciales. On peut donc dire qu’ils sont engagés dans des activités criminelles, et pas uniquement à cause de leurs agressions violentes et assassines contre les immigrés.

Aube dorée est un réseau complexe, qu’il n’est pas facile d’affronter, ni de dissoudre. Ses adhérents se montrent également très hostiles aux luttes des travailleurs. Par exemple, l’année passée il y a eu une grande grève des travailleurs de l’acier à Halyvourgia. Aube dorée était opposée à la grève, mais à un moment donné ils ont changé de position et ont apporté de la nourriture aux grévistes ; d’un autre côté, ils se déclaraient officiellement contre la grève, et dans une usine ils en sont arrivés à menacer les travailleurs pour qu’ils rentrent chez eux.

Aube dorée est le produit de la crise capitaliste. Elle se présente elle-même comme une force anti-système, ce qui est en réalité faux.

Qu’avons-nous fait dans ce domaine ? Le problème est complexe et exige une stratégie multidimensionnelle. Nous ne pensons pas que la solution puisse être, comme le proposent quelques anarchistes, de créer des escadrons de choc et de se battre contre eux toutes les nuits.

Ce que nous avons essayé de faire est de créer divers comités antifascistes, par exemple dans les écoles, en collaborant avec des syndicats d’enseignants, ou dans les quartiers, surtout à Athènes, où le problème est plus aigu. Dans les quartiers, nous avons aussi collaboré avec des citoyens artistes ou intellectuels et nous participons à des événements culturels, en essayant de développer un autre type de culture.

Nous savons que les réseaux de solidarité que nous avons créés dans ces quartiers sont un aspect très important. Non seulement ils sont cruciaux pour la survie des citoyens, qui reçoivent de l’aide grâce à ces réseaux, mais aussi pour développer un autre type de rapport social fondé sur la solidarité. En effet, les nazis comptent beaucoup sur la peur, sur l’isolement des gens, sur la peur de la criminalité, de la faim etc.

Nous essayons de développer une manière collective d’affronter les problèmes sociaux, ce qui implique également de travailler de pair avec nos voisins immigrés. Il ne s’agit pas de philanthropie, ni d’une relation verticale, ni d’un jeu de pouvoir entre celui qui a et qui donne et celui qui n’a rien et qui dépend de la personne qui est au-dessus de lui. Il s’agit plutôt d’une relation horizontale.

Dans nos réseaux de solidarité les rapports se fondent, outre l’approvisionnement en nourriture et en vêtements gratuits, sur la notion d’échange sans médiation de l’argent. Échange de biens, mais aussi de services. Si le voisin immigré a travaillé dans l’industrie de la construction et se trouve actuellement au chômage, il peut venir peindre ta maison, et en échange tu peux lui donner un flacon d’huile d’olive ou des leçons pour ses enfants.

Il s’agit de réflexions qui se réfèrent à des questions plus stratégiques. Car si l’on parle d’une vision du socialisme dans la liberté et la démocratie, nous devons développer un modèle de société de ce type en ouvrant de petites portes comme celles-ci.

Notre but n’est pas de nous approprier le rôle des services de l’État. Cela nous le disons clairement aux gens qui participent aux réseaux de solidarité : lorsque nous créons un centre local de santé sur la base du volontariat, nous ne sommes pas en train de remplacer un hôpital. Nous essayons d’aider les gens à survivre de manière collective, mais en même temps nous les encourageons à exiger collectivement la satisfaction de leurs besoins de base.

Cette stratégie qui repose sur une réponse collective constitue également une arme contre le fascisme, une réponse antiraciste et culturelle au concept utilisé par Aube dorée pour gagner des forces.

Links  : On a accusé les fascistes d’avoir des liens avec les forces de police. Que peux-tu dire à ce sujet ?

Yannis Bournous : Il ne s’agit pas de simples allégations, nous avons des preuves. Il y a eu des incidents répétés de tolérance de la part de la police antiémeute à l’égard des fascistes lors des affrontements avec les antifascistes, et aussi lors des manifestations. Il existe de nombreuses preuves que les policiers motocyclistes portent à l’arrière de leurs casques des emblèmes avec des symboles de la Grèce antique utilisés par les nazis, et des symboles monarchistes.

Nous avons souvent observé des incidents de violences racistes dans les sections de la police. Amnesty International l’a dénoncé au niveau international. Dans un des cas, lorsqu’un groupe de manifestants antifascistes ont affronté des membres de l’Aube dorée, 15 des antifascistes ont été arrêtés et torturés. The Guardian a publié un article sur cet incident et sur l’utilisation de Tasers et d’autres tactiques de répression.

La réponse du Ministre de la « protection du citoyen », comme on l’appelle en Grèce, a été de déclarer publiquement qu’il poursuivrait The Guardian pour cette désinformation.

Un autre type d’incident a eu lieu dans deux régions de la Grèce : des membres parlementaires d’Aube dorée ont participé à plusieurs agressions contre des vendeurs immigrés dans des petits marchés, détruisant leurs boutiques et les chassant. Il existe des preuves confirmant que lors d’une de ces agressions, dans la ville de Messologi, plusieurs policiers déguisés en paysans étaient présents parmi les membres de l’Aube dorée.

Une pétition demandant une enquête à ce sujet a été déposée, mais nous avons l’habitude de voir ce type d’enquêtes être renvoyé.

Après les élections il y a également eu un sondage montrant que, dans plusieurs bureaux de vote d’Athènes, proches des départements centraux de police, on avait évalué que près de 50 % des policiers qui y étaient recensés avaient voté pour Aube dorée.

Tout cela est renforcé par la théorie « des deux extrêmes » qu’utilisent dangereusement tous les partis au gouvernement, y compris, malheureusement, la Gauche démocratique [DIMAR]. Il s’agit d’un schéma ayant deux pôles : d’un côté Aube dorée et de l’autre Syriza, ou n’importe quel manifestant et résistant.

Le gouvernement n’utilise pas que la rhétorique, il prend aussi clairement position entre les deux extrêmes. Les déclarations du ministre de l’Intérieur ont été réellement provocantes.

L’autre danger vient du fait que ce discours est fréquemment repris dans les partis de gauche. Par exemple, après les élections de juin, la secrétaire générale [Aleka Papariga] du Parti communiste de Grèce (KKE) a déclaré dans une interview que nous ne devrions pas craindre Aube dorée, puisque maintenant qu’ils sont au Parlement ses membres se mettront en redingote et s’adapteront au système.

C’est une terrible erreur. Car l’histoire a malheureusement prouvé que lorsque les institutions entrent en contact avec le fascisme, c’est plutôt elles qui s’adaptent à lui. Nous avons repoussé cet argument depuis le début de la période pré-électorale. Nous avons dit que même si un citoyen n’est pas d’accord avec Syriza, et même s’il pense que nous allons complètement contre ses intérêts, il ne devrait jamais voter pour Aube dorée. C’est là le message que nous avons transmis clairement à travers nos candidats et notre dirigeant. Nous avons été le seul parti à maintenir cette position.

Links  : Quand Syriza prévoit-il de nouvelles élections ? Y aura-t-il des élections anticipées ?

Yannis Bournous : Cela nous renvoie d’une certaine manière à la première question. Nous ne sommes pas des oracles. Plus sérieusement, pour nous, tout dépend de la disponibilité sociale et de l’organisation des mouvements de résistance. Si des citoyens sont présents activement et font pression sur le gouvernement, nous pourrions voir des changements politiques rapides. En l’absence de telles mobilisations, nous ne verrons pas de changement et ces gens resteront encore longtemps au pouvoir.

Nous avons officiellement déclaré que notre objectif politique actuel est de faire que le gouvernement actuel soit révoqué, mais cela ne pourra se faire qu’avec une pression sociale. Quoi qu’il en soit, nous serons là pour montrer que nous sommes prêts à assumer notre responsabilité historique.

Links  : Au mois de mai de l’année prochaine se tiendra le congrès de fondation officiel qui fera de Syriza un nouveau parti unifié, multi-tendances. Est-ce que Syriza se prépare pour les élections ?

Yannis Bournous : Depuis les élections de juin, les membres de Syriza ont constamment été en situation de période pré-électorale. Pour nous, cela ne signifie pas seulement de nous organiser en vue des campagnes électorales, mais surtout de participer au mouvement de résistance. C’est la pression sociale qui a expulsé deux gouvernements et a imposé des élections.

Voici ce que nous essayons de développer actuellement. Le lendemain des élections de juin 2012, après avoir remercié 27 % de l’électorat d’avoir attribué à Syriza une si grande responsabilité, nous avons expliqué clairement qu’en termes organisationnels Syriza était un parti de 4 %. Nous devons croître et nous développer de manière à pouvoir construire un parti de gauche ouvert, inclusif, démocratique et radical. Il ne s’agit pas uniquement d’en rester aux 27 % qui ont déjà voté pour nous, mais d’élargir l’éventail de notre appel.

Cela implique les alliances sociales que nous avons soutenues dernièrement et que nous avons déjà mentionnées. Pour nous c’est un grand défi de voir si nous sommes capables de transformer Syriza en un sujet politique beaucoup plus cohérent.

Nous sommes en train de vivre une période historique dans laquelle le modèle des partis d’« unité idéologique » a échoué. Un tel échec est apparu encore plus clairement après les élections en Grèce, dans lesquelles le dogmatisme monolithique et le sectarisme du Parti communiste l’ont conduit à une marginalisation politique et électorale.

Nous croyons en l’unité politique et en l’unité des besoins sociaux. Et c’est ce que nous essayons de construire actuellement.

Les premiers symptômes de cette période de préparation sont positifs. Syriza a presque multiplié par trois son nombre d’adhérents depuis les élections : ils dépassent maintenant les 30 000, et nous allons vers les 40 000. Ce n’est pas encore beaucoup, mais c’est significatif. C’est le nombre le plus important d’adhérents qu’ait connu un parti à la gauche de la social-démocratie en Grèce au cours des 20 dernières années.

L’analyse qualitative des nouveaux membres qui ont rejoint Syriza démontre clairement qu’il y a un élargissement de la disponibilité sociale à entrer en contact avec les idées de la gauche plurielle et radicale. C’est notre objectif de base pour la prochaine période. Nous nous adressons aux citoyens de toutes les provenances politiques ; nous pensons que nous sommes dans une période historique où nous pouvons nous rencontrer avec des gens de tout le spectre politique en partant de la protection des besoins sociaux. A l’exclusion, bien entendu, de l’extrême droite.

Peu à peu cela nous donne de l’optimisme et de la force pour continuer l’unification, le processus de transition et la transformation de Syriza au cours de la prochaine période, jusqu’au congrès de fondation.

Nous voyons également le même type de signes positifs dans les élections des syndicats des différents secteurs : les listes des forces d’unité de la gauche que nous nous efforçons de mettre sur pied sont en train de progresser. Tout cela nous semble très important, étant donné qu’un de nos principaux objectifs est de convaincre les gens que le modèle du syndicat traditionnel de la dernière décennie — celui qui comprend corruption, bureaucratie et conservatisme — doit changer.

Or, la seule manière de changer est de soutenir les forces qui proposent un projet alternatif à ce qu’est devenu le syndicalisme actuel. Comment pourrait-on, par exemple, intégrer dans le syndicalisme la force de travail en conditions précaires, une force énorme en Grèce actuellement, mais que les syndicats ignorent ?

Les signes sont positifs et nous pensons que pendant cette période de transition jusqu’au congrès de refondation à la fin mai ou au début juin 2013, nous serons capables d’élargir notre influence. ■

* Yannis Bournous, membre du Comité central de Synaspismos et du Bureau exécutif du Parti de la gauche européenne (PGE), fait partie du « réseau présidentiel » au sein de Syriza, dont il est également responsable des relations extérieures. Cet entretien donne une idée des positions exprimées par le groupe le plus proche d’Alexis Tsipras à la fin de l’année 2012, donc avant la relance de l’initiative gouvernementale des dernières semaines. Il a été d’abord publié par la revue australienne Links (http://links.org.au/node/3142) et traduit en français par A l’Encontre (http://alencontre.org/)

Notes

1. Pour montrer la continuité entre le Reich et la RFA, le chancelier ouest-allemand Konrad Adenauer, conseillé par le banquier Hermann Abs, avait décidé de reprendre la responsabilité de la dette d’avant-guerre. Le 27 février 1953, un accord fut signé à Londres. La dette sera honorée, mais de nouvelles obligations seront émises et les taux d’intérêt sont réduits. La clause « or » est supprimée et le paiement se fera en dollars au taux du 1er <:sup>août 1952. C'est 40 % de moins que le taux de change de 1924. De plus, Bonn obtient, qu’en cas de déficit commercial, la RFA aurait le droit de suspendre le payement de la dette. Enfin, les porteurs des titres de la dette du Reich devaient démontrer que ces titres ne se trouvaient pas sur le sol allemand en 1945. Selon Timothy Guinanne, de l’Université de Yale, cet accord a permis de réduire de moitié la dette allemande d’avant-guerre.

2. Suppression d’une partie de la dette, renégociation des échéances, réduction des intérêts, etc.

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