Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 573-574 mai-juin 2011

GRÈCE

Campagne pour un audit de la dette publique grecque

Cf. aussi : [Grece]

Yorgos Mitralias *

Athènes le 28 juin 2011. Forces de police place Syntagma après la manifestation des Indignés. © Ggia.

Athènes le 28 juin 2011. Forces de police place Syntagma après la manifestation des Indignés. © Ggia.

En Grèce, tout a changé en un temps record. Début 2010, pratiquement personne ne parlait de la dette publique. Quelques mois plus tard, cette même dette publique dominait tout, occupant le devant de la scène sociale, politique et économique, et prenant d’assaut la vie quotidienne et même l’équilibre psychique de l’écrasante majorité des Grecs.

L’explication est facile : l’avalanche des mesures d’austérité et autres déréglementations profondes du marche du travail qui, jour après jour, tombaient sur la tète de la malheureuse population, était justifiée par les contraintes imposées par l’abyssale dette publique grecque. Subitement, cette dette publique totalement inconnue et « exotique », car réservée exclusivement aux lointains pays du Tiers-Monde, devenait familière et surtout, jouait le rôle d’un véritable père Fouettard, évoqué par les gouvernants pour assagir une population « trop dépensière, paresseuse et turbulente »…

Depuis lors, les Grecs ont enrichi leurs connaissances apprenant par exemple, qu’ils n’ont pas l’exclusivité de la crise de la dette publique. En somme, qu’il y a presque partout au monde des « dépensiers et paresseux » et que la crise de la dette a déménagé pour de bon au Nord global, au cœur même de la zone euro de l’Union européenne (UE). Une première conséquence de toutes ces nouveautés a été qu’une partie consistante de cette population grecque a commencé à voir les choses différemment, sans fatalisme et complexe de culpabilité : si la crise de la dette n’est ni un « phénomène naturel » ni la punition méritée pour nos propres péchés, alors il ne nous reste que la démythifier, et surtout, déclarer la guerre au chantage exercé par « ceux d’en haut » en son nom.

C’est sans doute cette spectaculaire et rapide évolution des esprits qui a permis, d’abord, l’ouverture d’un débat national sur la dette, et ensuite, l’émergence d’un vrai mouvement contre la dette publique. Mais, dés le début, ce processus de maturation de la conscience (politique) collective a été marqué par un fait nouveau : la disponibilité croissante de la base jeune de la gauche grecque de se battre contre la dette publique n’était pas partagée par les directions politiques. Les unes — celle du Parti communiste (KKE) — contournaient le problème en l’exorcisant trop facilement (« nous ne reconnaissons pas la dette »), et les autres — celle de Synaspismos — préféraient ne pas y toucher, laissant l’impression qu’elles la considéraient comme quelque chose les dépassant, comme un « phénomène naturel » indépendant de la lutte de classe et des choix politiques…

Malgré ce refus des directions de ce battre sur le terrain de la dette, les manifestations étaient de plus en plus garnies de pancartes louant l’exemple des islandais ou même rappelant le précédent équatorien. Ces manifestations de combattivité anti-dette, comme les dizaines des blogs qui s’en inspiraient, étaient le fait des jeunes radicalisés mais « anonymes ». En réalité, il a fallu attendre la création du Comité grec Contre la Dette (1) en juillet 2010, pour avoir la première prise de position clairement argumentée et politique en faveur non seulement de la contestation de la légitimité cette dette, mais aussi de son audit par une commission indépendante du pouvoir.

Évidemment, ce n’est pas un hasard que ce Comité contre la dette a eu dès sa fondation des rapports très étroits avec le CADTM international, qu’il a profité de son expérience et de sa capacité de comprendre et d’analyser — bien avant tout autre — la nouveauté du déménagement de la crise de la dette au Nord global. Ceci explique d’ailleurs pourquoi ce comité grec s’est constitué dans une perspective internationale, cherchant dès le début à contribuer activement à la fondation des comités analogues partout en Europe, et surtout dans les Balkans.

Si ce Comité contre la dette a joué un rôle de pionnier, c’est sans doute la mouvance de la gauche unitaire Aristero Vima (Tribune de Gauche) qui a été déterminante pour que la lutte pour l’audit de la dette publique fasse une véritable percée dans la gauche et la société grecque. Produit de la rencontre d’une aile gauche de Syriza (Coalition de la gauche radicale) et de Synaspismos et d’une partie de la Coalition d’extrême gauche « Antarsya », cette Tribune de Gauche s’est limitée à ses débuts à faire de l’agitation uniquement pour l’annulation de la dette publique et la sortie de la Grèce de la zone euro.

Après avoir organisé en octobre 2010, avec grand succès d’affluence, une conférence de deux jours contre la dette et les mesures d’austérité, sa radicalisation progressive et l’influence déterminante de l’économiste grec (de Londres) Kostas Lapavitsas ont amené Aristero Vima, après quelques mois d’hésitations, à affiner ses analyses et à opter clairement pour la formation d’une commission d’audit de cette dette en tant qu’axe central de son travail politique.

Manifestement, c’était le bon choix, car il permettait non seulement de souder plusieurs dizaines des militants autour d’une campagne d’envergure, mais aussi — et surtout — de frapper juste, là où le bât blesse les gouvernants et « ceux d’en haut ». La jonction avec le Comité contre la dette étant faite sans difficulté, le chemin était alors ouvert pour que démarre enfin la campagne de l’Initiative pour la création de la Commission internationale d’audit de la dette publique grecque.

Évidemment, la suite n’était pas peinte uniquement en rose. Les directions des partis de gauche ne se limitaient pas à contourner la question de l’audit de la dette publique. Secondées par une certaine ultragauche et surtout une mouvance néo-patriotique qui professe « la résistance contre l’occupation du pays par les étrangers », elles lançaient périodiquement des attaques plutôt virulentes contre l’Initiative, la taxant soit de gauchiste irresponsable, soit de « réformiste » et de « béquille du gouvernement ». Pourtant, le rapport des forces évoluait favorablement obligeant la direction de Synaspismos à faire un pas en avant : elle acceptait le principe d’un audit de la dette tout en précisant que cet audit doit être le fait du Parlement grec et surtout, que l’identification de sa partie odieuse (2) ne doit absolument pas conduire à son non-paiement !

Une des raisons de cette évolution favorable des rapports de force a été la (petite mais réelle) brèche que l’Initiative pour l’audit de la dette a pu ouvrir aux flancs de la social-démocratie au gouvernement. La députée Sofia Sakorafa, exclue du Pasok en raison de son refus de voter les mesures d’austérité, a fait sensation quand, en plein débat parlementaire sur le nouveau budget d’État, elle a pris position en faveur de la formation d’une commission d’audit de la dette publique grecque. Citant Eric Toussaint, l’expérience du CADTM et le précédent de l’audit de la dette équatorienne, S. Sakorafa s’est déclarée favorable au non paiement de la partie odieuse et illégitime de la dette grecque…

Le grand succès de la campagne des signatures en faveur de la campagne pour la création d’une Commission internationale d’audit de la dette publique grecque, était la preuve que le « cas » Sakorafa n’était pas isolé. Tandis que plus d’une centaine d’éminentes personnalités de gauche du monde entier apportaient leur soutien à l’Initiative grecque, la réponse était analogue à l’intérieur du pays : des dizaines et des dizaines d’universitaires, d’artistes et des scientifiques signaient l’appel ensemble avec des représentants des mouvements radicaux de désobéissance civile, des syndicalistes de base ou même des leaders syndicaux en rupture avec leur propre parti (le Pasok) au gouvernement !

Les dizaines d’articles consacrés par la (grande) presse internationale à l’écho de cette campagne pour l’audit de la dette grecque, confirmaient l’impression que l’Initiative grecque avait vue juste et qu’elle était en train de déblayer le terrain pour un combat qui dépassait largement les frontières nationales. Un combat potentiellement européen ! C’est d’ailleurs cette impression qui virait à la certitude, qui poussait la campagne grecque à prendre les devants et d’organiser une première Conférence internationale contre la dette et les mesures d’austérité, à Athènes le 6, 7 et 8 mai 2011.

Cette Conférence internationale a été une étape importante dans la marche vers la création de la Commission d’audit de la publique grecque. D’autant plus qu’on est en train d’assister au début d’un processus de jonction de cette campagne pour l’audit de la dette avec le très radical et grandissant mouvement de désobéissance civile « Je ne Paye pas ». Ce mouvement largement spontanée et populaire, qui a débuté refusant de payer les exorbitants droits de péage aux autoroutes privatisées, et qui a pris ensuite des initiatives encore plus radicales occupant les péages et levant les barrières, s’est étendu aux grandes villes où il prône activement le non-paiement des tickets du métro ou des bus.

L’Initiative pour la Création d’une Commission Internationale d’audit de la dette publique grecque rencontre un succès et est en train d’inspirer des initiatives analogues dans d’autres pays européens, en commençant par l’Irlande. Indiscutablement, le début est encourageant, mais le plus dur reste à faire. Il s’agit de transformer l’essai… ■

Athènes, 6 avril 2011

* Yorgos Mitralias, journaliste retraité et correspondant d’Inprecor, est un des fondateurs du Comité grec contre la dette et militant du Comité pour l’annulation de la dette du Tiers-Monde (CADTM).

Synthèse sur la Grèce

Notes

1. Le Comité grec contre la dette (www.contra-xreos.gr) fait partie du réseau européen du CADTM.

2. Le concept de la « dette odieuse » — contractée par des dirigeants sans l’agrément ni approbation des citoyens, dont les fonds ont été investis sans que les citoyens ou le pays n’en profitent, ce dont le prêteur était parfaitement informé — a été élaboré par Alexandre Sack, ancien ministre tsariste émigré aux États-Unis, juriste de formation, en 1927. Ce dernier c’est appuyé sur les antécédents (refus des États-Unis d’honorer la dette de Cuba après la guerre hispano-américaine et la prise du contrôle de l’île en 1898 ; refus des révolutionnaires mexicains d’honorer la dette de l’empereur Maximilien Ier, établie avec l’appui de Napoléon III, qu’ils avaient détrôné en 1867). Notons qu’après avoir envahi l’Irak en 2003, le secrétaire américain au Trésor, James Baker, a utilisé ce concept pour refuser d’honorer la dette de Saddam Hussein…

Vous appréciez ce site ?
Aidez-nous à en maintenir sa gratuité
Abonnez-vous ou faites un don
Qui sommes-nous ? |  Contact | Abonnement | Design et codage © Orta