Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 591 février 2013 *

GRÈCE

Débattre de l’avenir

Cf. aussi : [Grece]

Contribution de APO, DEA et Kokkino *

Texte de débat pour la Conférence de Syriza de fin 2012 par des membres de trois organisations de l’aile gauche de la coalition (DEA, Kokkino et APO).

Le 19 décembre 2012

Le projet de déclaration publié par le secrétariat de Syriza (1) pour la discussion dans les sections au sujet du projet unitaire de la gauche radicale soulève d’importantes questions politiques dans une période critique.

Puisque nous voyons le processus de transformation de Syriza en une entité politique unifiée comme principalement un processus de construction d’une unité politique parmi une large partie de la gauche, nous concentrerons notre contribution sur les questions politiques et programmatiques dans le projet de déclaration. Ceci ne signifie pas que nous sous-estimions les questions liées à l’orientation idéologique et stratégique. Au contraire, pour de nombreuses raisons, nous considérons l’engagement explicite de Syriza en faveur d’une stratégie anticapitaliste et socialiste comme très appréciable.

Synthèse actualisée Inprecor

Mais nous pensons qu’il est évident que les distinctions et les différences idéologiques entre les divers courants et traditions qui coexistent dans Syriza continueront à exister pendant un certain temps, particulièrement autour des questions liées à la réalisation du socialisme. Aussi longtemps que l’unité politique demeure forte, nous croyons que ces différences continueront à servir comme un apport positif et non comme une source de problèmes pour Syriza.

Nous croyons que parmi toutes les questions soulevées dans le projet de document, les membres et les sections de Syriza devraient concentrer leur attention sur celles-ci :

1. Insistons-nous pour prendre position pour un « gouvernement de la gauche, » ou y a-t-il d’autres possibilités pour Syriza, étant donné la crise qui mine le gouvernement de coalition ?

Le projet de déclaration affirme que le but principal de Syriza devrait être un gouvernement de gauche « avec des racines dans un large front de forces sociales et politiques ». Dans le but de réussir cet objectif, le document déclare que :

a) « Nous insistons sur le besoin d’action commune et sur un front uni de la gauche » ;

b) « Nous sommes engagés de toutes nos forces dans l’effort pour construire un mouvement social puissant et un mouvement politique de masse » ;

c) « Nous devons renforcer et élargir Syriza ».

Cette position est correcte. Elle devrait être défendue et réaffirmée à la Conférence nationale. Cette position a été remise en cause, avec d’autres formulations proposées pour les buts de Syriza, telles que :

« Un gouvernement des forces anti-Mémorandum » : cette proposition dissimule un soutien à un gouvernement de coalition avec les Grecs Indépendants, le parti dirigé par Panos Kammenos (2). Elle essaie de prendre en compte tant le besoin qu’a Syriza de se trouver des alliés que la question qui pourrait se poser quant à la façon de réaliser une majorité parlementaire aux prochaines élections. Mais, en le faisant de cette manière, elle crée des problèmes sérieux pour l’orientation politique et stratégique de Syriza. Le parti de Kammenos, en dépit de sa rhétorique anti-Mémorandum, demeure une force néolibérale. Il reste un parti de droite, et il pourrait servir de pilier pour une alternative nationaliste et pro-guerre pour le capitalisme grec en tant que manière d’affronter la crise.

« Un gouvernement de salut social (ou national) » : Syriza a passé cet essai avec succès entre les élections de mai et de juin (3). Elle doit tenir bon face à la même pression aujourd’hui, même face à la menace d’une impasse économique et d’une crise financière grave.

Un gouvernement de coalition avec un éventail de forces politiques bourgeoises (et peut-être même un parti de droite ?) servirait uniquement à re-stabiliser l’establishment, quelle que soit la forme que ceci prendrait. Un tel gouvernement serait en opposition avec les buts de la gauche et il serait contre les intérêts des travailleurs et de la jeunesse.

Même présenté de la manière la plus séduisante — par exemple, sous forme de gouvernement « d’urgence », avec « une tâche et un mandat spécifiques » — il est impossible d’ignorer les problèmes qu’il créerait. Personne ne devrait oublier l’expérience négative de 1989 (4).

2. La promesse de terrasser l’austérité.

Syriza est maintenant explicitement engagée en faveur d’une annulation unilatérale des Mémorandums et toutes les lois d’austérité par un « gouvernement de la gauche. » Cette position a été réitérée au Parlement par Alexis Tsipras.

Syriza doit combiner cette position avec un soutien aux revendications du peuple en lutte, autour de la restauration des salaires et des pensions, de la protection des écoles et des hôpitaux publics et de l’annulation des tentatives de défaire les lois du travail. Ces revendications doivent être les premières priorités pour Syriza, défendues par tous les moyens nécessaires.

Nous comprenons les difficultés financières auxquelles un gouvernement de gauche fera face et — en conséquence — le temps et l’effort qui seront nécessaires pour se concentrer sur ce front. Dans le programme électoral de Syriza, nous avons un aperçu de notre réponse à cette question, avec la promesse d’annuler immédiatement les coupes pour les travailleurs ayant les salaires et les pensions les plus bas et d’annuler graduellement les coupes jusqu’aux niveaux moyens de salaire et de pension.

Cette position est très différente de celles exprimées par quelques dirigeants qui parlent de « geler » les salaires et les pensions à leur niveau actuel et qui s’engagent seulement à promettre qu’il n’y aura plus de mesures d’austérité. Ce sont des positions politiques totalement différentes, et l’ambiguïté doit être levée par Syriza.

3. Les ressources nécessaires pour financer les mesures populaires d’un gouvernement de gauche.

C’est l’argument le plus sérieux mis en avant par nos ennemis. La réponse de Syriza doit être construite sur l’engagement le plus clair sur trois positions :

► a) Arrêt immédiat des paiements et annulation immédiate de la dette  : avec beaucoup d’autres camarades, nous soutenons la politique d’un arrêt immédiat et unilatéral du paiement des intérêts et de l’annulation de la dette.

Syriza a choisi une approche plus « complexe » mais également contradictoire, qui demeure ouverte à quelques interprétations dangereuses, parmi lesquelles un audit de la dette, l’annulation d’une grande partie de celle-ci (mais pas de sa totalité), un moratoire sur le paiement de la dette, un report volontaire des délais de paiement négocié avec les créanciers et, enfin, un remboursement du reste de la dette dans de meilleures périodes économiques sur la base « d’une clause de taux de croissance ». Toutes ces mesures laissent de côté la gestion générale de la dette au niveau européen.

Mais à partir du « premier jour au pouvoir » un dilemme crucial émergera pour Syriza : un gouvernement de gauche continuera-t-il de payer les usuriers locaux et internationaux ? Si nous continuons les paiements, qui se montent aujourd’hui à plus de 11 milliards d’euros chaque année, cela saignera les fonds publics et conduira, chaque année, à la nécessité d’imposer un nouveau « paquet » d’austérité.

Continuer de rembourser les créanciers est pratiquement impossible — cela représente plus de 50 % des dépenses publiques annuelles — sans aide financière étrangère. Puisque nous savons que la Troïka ne continuera pas à financer un gouvernement de gauche qui mettra fin à l’austérité, le choix que nous devons faire — mettre fin aux paiements — est inévitable. Mais il doit être fait avec une clarté qui activera les forces sociales pour soutenir cette action, tout en neutralisant les forces sociales hostiles.

► b) Taxation du capital et de la richesse : Le projet de déclaration propose de manière correcte des mesures pour imposer la richesse accumulée. Mais il obscurcit la question cruciale qui est l’imposition des profits des grandes entreprises. La position défendue par Syriza pendant les élections — un taux d’imposition de 45 % sur les profits doit être réaffirmée ou remplacée par une autre proposition tout aussi concrète.

Contrairement à ce que nous avons entendu de la part des médias, des centaines de grandes entreprises ont fait des bénéfices significatifs pendant la crise. Même le FMI et l’UE arguent maintenant du fait qu’il est impossible de traiter les problèmes fiscaux des États tant que le capital continue à profiter d’une immunité fiscale. Naturellement, une telle politique d’imposition sur le capital doit être combinée avec des mesures de contrôle de l’économie, afin de supprimer la fuite des capitaux ou une rébellion fiscale des entreprises.

Cette mesure, comme la fin du paiement de la dette, est également inévitable et doit être faite directement. De cette façon, nous montrerons que nous voyons le caractère d’un gouvernement de gauche comme simplement « transitoire » et comme une étape vers le socialisme.

► c) Nationalisation des banques et des entreprises publiques privatisées, sous le contrôle démocratique et public des travailleurs : c’est le troisième aspect de la sécurisation non seulement des ressources financières mais des outils nécessaires pour soutenir et défendre une politique populaire favorable aux travailleurs. C’est un autre engagement électoral de Syriza qui doit être réaffirmé et mis en avant de manière consistante.

Nous devons insister sur l’exécution de notre programme de nationalisation — d’abord et surtout des banques, mais également des entreprises publiques qui ont été privatisées et de celles qui sont en cours de privatisation en ce moment. Ce programme doit être effectué sans payer de compensation aux grands actionnaires et en défiant, si nécessaire, les règles et les régulations du marché, les traités européens concernant le libre échange et la concurrence, etc.

Si on prend en compte l’effondrement économique et social provoqué par la politique des Mémorandums et aussi le manque des fonds publics dont Syriza héritera des gouvernements des Mémorandums, même une seule nationalisation, si elle doit être effectuée en rachetant des actions des actionnaires, sera impossible et socialement injuste. Un gouvernement de gauche ne pourra pas plus exercer une politique en faveur des travailleurs ou résister aux attaques des forces capitalistes s’il ne se dirige pas immédiatement vers un programme de nationalisations de masse.

Synthèse actualisée Inprecor

4. Affronter le chantage de l’Union européenne

Pendant la période pré-électorale nous avons formulé la position « Pas un seul sacrifice pour l’euro ».

Cela signifiait qu’un gouvernement de gauche :

a) refuserait l’austérité sauvage exigée par l’UE en tant que moyen de sauver la zone euro ;

b) porterait au niveau européen ce refus de se soumettre à l’austérité, en plaçant ses espoirs dans l’appui actif du mouvement des travailleurs et de la gauche internationale ;

c) refuserait de s’identifier à ces sections de dirigeants européens (tels François Hollande, Mariano Rajoy, Mario Monti, etc.) qui peuvent soutenir des politiques plus flexibles au sujet de la dette, mais qui insistent sur des programmes d’austérité afin de traiter la crise de la zone euro.

Aujourd’hui, l’éruption des luttes en Europe du Sud et la popularité de notre position parmi les autres forces de gauche exigent de nous de maintenir le slogan « Pas un seul sacrifice pour l’euro » et d’en faire une partie de l’action politique quotidienne en tant que caractéristique unifiante minimale de Syriza.

5. Réaffirmer le caractère véritablement antiraciste de la politique de Syriza

Le projet de déclaration minimise l’engagement à s’opposer au racisme de la part de la grande majorité des forces dans Syriza. Cet engagement, que nos ennemis utilisent contre nous, était clair pour le peuple pendant les élections, quand ils nous ont propulsés à nos 27 % des suffrages exprimés.

Affirmer la nécessité d’annuler « Dublin 2 » (4) — ce qui serait une avancée démocratique importante qui permettrait à des immigrés d’acquérir des documents de voyage afin de quitter la Grèce — n’est pas suffisant. Cette position est mentionnée dans le programme du parti d’extrême droite LAOS et même dans le programme de l’Aube Dorée néonazie.

La question cruciale pour Syriza est sa position en faveur de l’égalité des droits à assurer à tous les immigrés qui souhaitent rester en Grèce. Il ne devrait y avoir aucun recul sur cette position. Sur cette base, Syriza devrait insister sur trois points principaux :

a) Le problème, ce n’est pas les immigrés mais le racisme. Si nous acceptons que l’immigration soit un problème, même si nous promettons de le « résoudre d’une manière sensible et humanitaire », nous aurons déjà fait la première et cruciale concession à la pression du racisme.

b) Nous sommes en opposition totale aux politiques nationales et européennes de contrôle des frontières. Nous sommes contre les chasseurs de têtes, FRONTEX, la transformation des garde-côtes en une force militaire contre les immigrants et contre des barrières et des champs de mine le long des frontières.

c) Nous sommes pour la légalisation pour tous les immigrants qui souhaitent rester dans le pays. L’histoire de Syriza montre que c’est la politique radicale qui fonctionne, même dans les élections, et pas l’ajustement aux pressions qui s’exercent sur nous ou le glissement vers des directions conservatrices.

6. Quel genre « d’élargissement » pour Syriza ?

Nous avons commencé notre contribution à partir de la position affirmant que l’appel pour un gouvernement de gauche est basé sur une politique d’unité de la gauche, avec des initiatives systématiques de Syriza vers le Parti Communiste (KKE), Antarsya (5) et d’autres forces de gauche. C’est ce genre « d’élargissement » que nous continuerons à soutenir comme première priorité.

Cet engagement ne devrait pas changer à cause des réponses négatives données par les directions d’autres forces politiques. Par exemple : plus la direction du KKE glisse vers l’isolationnisme et sa position, claire mais unique, qu’une victoire de la classe des travailleurs est impossible à l’heure actuelle, plus Syriza doit insister, sérieusement et de façon responsable, sur des initiatives en direction d’une action commune.

Cet engagement n’est pas en contradiction avec le fait de s’adresser à de larges secteurs de la base sociale de la social-démocratie. Au contraire, l’insistance sur les luttes, sur la politique radicale et sur la présentation de propositions politiques alternatives claires est destinée à attirer des milliers et des milliers de gens des classes populaires qui ont placé leurs espoirs dans la social-démocratie par le passé.

Les 27 % de votes pour Syriza ont été le résultat de son développement historique et de son attitude globale pendant toute une période, et pas le résultat de quelques défections de personnalités connues du PASOK.

Synthèse actualisée Inprecor

Dans la situation actuelle, avec la désintégration du PASOK, nous croyons que Syriza doit être agressive et audacieuse quand elle s’adresse à la base du PASOK pour la gagner mais qu’elle doit également faire très attention quand elle en vient à en accepter des membres de haut niveau. Nous croyons que les groupements ou les individus qui ont occupé des responsabilités gouvernementales ou des rôles politiques centraux dans le PASOK par le passé n’ont aucune place dans les sections ou sur les listes électorales de Syriza. ■

* Nous reproduisons ici un texte écrit en vue du débat à la Conférence nationale de Syriza (30 novembre - 2 décembre 2012) par les membres de son Secrétariat national représentant trois organisations de l’aile gauche de la coalition : la Gauche internationaliste des travailleurs (DEA), Kokkino (« Rouge », observateur permanent) et le Groupe Politique Anticapitaliste (APO). Ce texte a été signé par : Antonis Davanellos (DEA), Panos Kosmas (Kokkino), Sotiris Martalis (DEA), Vasilis Papakostas (Kokkino), Petros Psareas (APO), Giorgos Sapounas (APO). (Traduit du grec vers l’anglais par Panos Petrou  et de l’anglais par Jean Peltier).

Notes

1. Ce texte est publié en français par Europe solidaire sans frontières : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article27359

2. Il s’agit d’une scission du principal parti de droite, la Nouvelle démocratie, qui s’oppose au mémorandum, mais dans une perspective nationaliste.

3. Syriza a résisté à l’énorme pression pour lui faire rejoindre un gouvernement de coalition avec les partis politiques bourgeois afin « de mettre fin à l’instabilité ».

4. A la suite des élections du 18 juin 1989, perdues par le PASOK, empêtré dans les scandales de corruption, qui dirigeait le gouvernement depuis 1981, Synaspismos (alors coalition électorale du KKE et du Parti de gauche, successeurs du PC de l’intérieur, « eurocommuniste ») entre dans le gouvernement de Tzanis Tzannetakis (7 juillet — 12 octobre 1989) avec le principal parti de droite, la Nouvelle Démocratie (ND). de coalition avec la droite. Ce gouvernement ne tient pas et est remplacé par un gouvernement « de transition », chargé préparer les élections, mis en place par l’équivalent grec d’une Cour Suprême, Areios Pagos, auquel Synaspismos participe encore (12 octobre — 23 novembre 1989). A l’issue des élections de novembre 1989, c’est un gouvernement « d’union nationale » (ND, PASOK et Synaspismos) qui est mis en place. Il ne durera que jusqu’au 11 avril 1990 et sera remplacé, à la suite de nouvelles élections le 8 avril 1990, par un gouvernement de la Nouvelle Démocratie, puis, à la suite de la défaite de ND aux législatives d’octobre 1993, par un gouvernement du PASOK. A la suite de ces expériences gouvernementales la coalition Synaspismos a éclaté, le KKE excluant 45 % de ses dirigeants et la majorité de ses sections locales, quittant la coalition et opérant un tournant néostalinien. En 1991 ceux qui restent dans la coalition Synaspismos décident de la transformer en parti, qui en 1993 ne parvint pas à franchir la barre de 3 % et disparaît pour une cadence du parlement grec (il y reviendra en 1996 avec 5,1 % des suffrages exprimés et 10 élus, sur une orientation plus à gauche).

4. Un traité qui oblige les États-membres — dont la Grèce, particulièrement exposée du fait de sa situation géographique — à garder tous les immigrés entrant dans l’UE par son territoire et à ne pas leur permettre de voyager vers d’autres États de l’UE.

5. Antarsya (Coopération de la gauche anticapitaliste pour me soulèvement) a été fondée en mars 2009 par dix organisations : Alternative écologiste, Renouveau communiste, AKOS, ARAS, AS, ARAN, NAR (majorité de la Jeunesse communiste devenue indépendante du PC en 1989), OKDE-Spartakos (section grecque de la IVe Internationale), EKKE, SEK (section grecques de la Tendance socialiste internationale), NKA ainsi que par des militants indépendants. Elle regroupe plusieurs milliers de militants actifs et influence les courants syndicalistes combatifs. Lors des élections de 2012, qui ont marqué la percée électorale de Syriza, Antarsya a obtenu 1,19 % de suffrages exprimés en mai. En juin 2012, Antarsya a refusé la proposition de Syriza d’intégrer sa liste, qu’elle jugeait « réformiste », son score s’est effondré à 0,33 %.

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