Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 616-617 juin-juillet 2015

GRÈCE

L’autre gauche : Antarsya

Cf. aussi : [Grece]

Entretien de Sebastian Budgen avec Panagiotis Sotiris *

Place Syntagma, Athènes. drapeaux Antarsya.
©Photothèque Rouge/DUVERT Pierre

Place Syntagma, Athènes. drapeaux Antarsya. ©Photothèque Rouge/DUVERT Pierre

Sebastian Budgen : Comment Antarsya est-elle apparue et quelles sont ses diverses composantes ? Pourrais-tu dire quelques mots sur l’histoire, la taille relative et la culture idéologique spécifique de chacune des composantes de ce front…

Panagiotis Sotiris : Antrasya a été formée au début de l’année 2009, juste après l’explosion des luttes de la jeunesse grecque en décembre 2008. C’était une période d’intense participation des militants de la gauche anticapitaliste dans les manifestations, les écoles de rue, les occupations – une énorme expérience. C’était une période où on pouvait sentir les premiers signes de la crise économique et sociale.

Le NAR, traditionnellement réticent aux alliances

Le Courant de la nouvelle gauche (NAR) est la principale composante d’Antarsya, relativement la plus nombreuse, bien qu’elle ne soit pas majoritaire, bien sûr. Son origine c’est une scission au sein de la Jeunesse communiste et du Parti communiste en 1989, mais l’identité particulière du NAR a évolué comme version de gauche de la politique communiste. Il exerce une importante influence à la fois dans le mouvement étudiant et dans les syndicats.

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Sebastian Budgen : Qu’entends-tu par « politique communiste de gauche » ? Je suppose qu’il ne s’agit pas de ce que les anglophones comprennent par « communisme de gauche »…

Panagiotis Sotiris : Ils définissent leur position en tant que recherche d’une trajectoire communiste nouvelle. Ce n’est pas associé avec un courant historique particulier, il n’est pas facile de le classifier en termes politiques.

Sebastian Budgen : Mais il y a deux ailes dans le NAR ?

Panagiotis Sotiris : Il y a deux positions différentes en son sein. Il s’agit surtout de différences en ce qui concerne les alliances, les coopérations possibles. Traditionnellement le NAR était réticent envers la formation d’alliances plus larges, ce qui est apparu clairement lors de l’échec des négociations pour un éventuel front de la gauche anticapitaliste en 2007 et cela est encore réapparu lors des débats concernant la possible coopération d’Antarsya avec d’autres groupes.

Cependant de nombreux camarades dans le NAR ont tendance à être plus ouverts à des alliances et à une ligne de masse. Parfois, la principale caractéristique du NAR est une crainte de voir mises en péril les avancées idéologiques et politiques que nous avons réalisées, si nous nous engageons dans un front politique plus contradictoire. Ce n’est pas un groupe qu’on peut caractériser de sectaire par définition, il a une longue histoire de coopération avec d’autres tendances. Néanmoins, à certains moments, il peut avoir une attitude défensive en ce qui concerne les alliances…

Sebastian Budgen : Attends, j’ai toujours pensé qu’idéologiquement le NAR était une sorte de stalinisme de troisième période… Est-ce que je me trompe ?

Panagiotis Sotiris : Ce serait injuste de les caractériser de cette façon.

Sebastian Budgen : Mais ils sont en faveur de syndicats rouges, par exemple ?

Panagiotis Sotiris : Non, ils ne sont pas favorables à des syndicats rouges, du moins dans le sens de leur définition historique. Leur conception, articulée au cours des années 1990 et au début des années 2000, était que pour s’opposer à la mutation de plus en plus bureaucratique et pro-capitaliste de la bureaucratie syndicale – une observation assez réaliste – il faut développer une rupture organisationnelle avec le mouvement syndical afin de créer des syndicats qui soient orientés plus vers la lutte de classes.

Je suis en désaccord avec les aspects tactiques de cette position, car ce n’est pas une question d’organisation, c’est une question politique. Si une position plus radicale peut devenir hégémonique au sein d’un syndicat et que vous vous en servez pour rompre avec les grands syndicats, cela peut aboutir à ce que vous deveniez un syndicat minoritaire, ce qui est inutile. En même temps, en Grèce, il y a l’exemple catastrophique du Parti communiste (KKE) et de sa conception sectaire de la construction de PAME en tant que fédération parallèle, ce qui n’a fait rien avancer ni n’a rendu ses syndicats plus militants.

Cette question a donc aussi été un point de désaccord avec le NAR, dans diverses instances.

Sebastian Budgen : Quelle est la relation du NAR avec les expériences soviétique et chinoise ?

Panagiotis Sotiris : Oh, ils sont très critiques. Depuis le début ils ont été très critiques. Cela faisait partie de leur rupture autocritique avec le Parti communiste. Ils considèrent qu’il y a eu une évolution vers des États oppresseurs et exploiteurs ; c’est une conception assez proche de celle du capitalisme d’État, mais pas d’une des variantes historiques associées à cette théorisation. Ils ont été sincères dans cette façon de rompre avec les traditions idéologiques du parti communiste.

Sebastian Budgen : Peut-on parler d’une originalité théorique du NAR ou bien est-ce pour l’essentiel une organisation sans épine dorsale théorique ?

Panagiotis Sotiris : Bien que le NAR n’ait jamais été associé à un courant théorique spécifique, je dois dire qu’en ce qui concerne l’ouverture des questions politiques, ils ont joué un rôle important dans les débats idéologiques, dans le sens qu’ils ont cherché à ouvrir le débat, en particulier à la fin des années 1990, mais aussi plus tard.

Que l’on soit d’accord ou non avec les réponses qu’ils formulaient, c’était intéressant. Le débat sur les syndicats est un des exemples : comment faire face à la question syndicale dans la nouvelle période du néolibéralisme et alors que les bureaucraties syndicales capitulent complètement face à la modernisation capitaliste ? Mais aussi – ils ont joué un rôle clé dans ce débat – comment allons-nous repenser la relation entre le parti et le front ? Il en va de même de leur insistance sur une nouvelle perspective communiste.

Dans le NAR il y a aussi une jeune génération militante qui est vraiment intéressée à l’ouverture du débat théorique.

Sebastian Budgen : Si tu es un jeune militant en Grèce et que tu deviens marxiste, tu as ce choix incroyable, cet assortiment d’organisations dans lequel tu dois choisir. Qu’est-ce qui peut te faire faire le choix du NAR ? Sa culture organisationnelle, ou bien…

Panagiotis Sotiris : Je pense que c’est une question difficile, car je viens d’une tradition différente. Je dirais qu’ils se présentent comme un courant politique qui garantit l’existence de nombreuses initiatives politiques. Cependant, ils essayent également de montrer qu’ils sont plus radicaux que les autres groupes, plus à gauche. Cela fait surtout partie de la culture politique de leur jeunesse : être les plus radicaux de la gauche radicale.

Le SEK : en désaccord, ils ont accepté la décision

Sebastian Budgen : Bon, revenons aux composantes d’Antarsya.

Panagiotis Sotiris : Eh bien, la deuxième composante d’Antrasya dans l’ordre d’importance, c’est le SEK. Des camarades faisant partie du mouvement contre la dictature avaient créé à cette époque Socialist Revolution, qui s’est ensuite appelée Organization Socialist Revolution (OSE), liée à la Tendance socialiste internationale (International Socialist Tendency – IST), qui devient après 1991 le Parti socialiste des travailleurs (SEK).

Sebastian Budgen : Est-ce que tu dirais que le SEK est un clone du SWP britannique ou bien a-t-il quelque chose de spécifiquement grec ?

Panagiotis Sotiris : Non, je pense que le SEK a des spécificités. Premièrement, il fait partie d’Antarsya et, indépendamment des catégorisations propres à la Tendance socialiste internationale (IST) en ce qui concerne les fronts, Antrasya n’est pas « un front d’un type spécial ». Ainsi, ce n’est pas possible de dire que le SEK considère qu’il est révolutionnaire et que les autres sont des réformistes au sein de l’alliance. Le SEK n’a jamais dit cela.

Antrasya est un front de forces révolutionnaires, de forces anticapitalistes, et ils font partie de ce front qui est aussi plutôt démocratique. Il y a eu des décisions que le SEK a acceptées, même s’il ne les aimait pas et qu’il s’y était opposé. Pour autant que je sache, c’est assez différent de la pratique de l’IST dans d’autres pays.

Par exemple, Antarsya a participé aux élections sur une liste plus large qu’auparavant, en coopération avec d’autres groupes – ce à quoi le SEK s’opposait fermement. Pour prendre cette décision, il y a eu un processus national de vote au sein des comités locaux et sectoriels d’Antarsya et cette décision a été adoptée. Ils étaient en désaccord, mais ils ont accepté la décision. Je pense que c’est quelque chose d’important. Je ne suis pas en mesure de juger dans quelle mesure cela a affecté la culture organisationnelle ou politique du SEK. Néanmoins, je pense que c’est un élément important de l’expérience d’Antarsya dans son ensemble.

En outre, ils ont tendance à adopter des positions à la suite du dialogue au sein d’Antarsya. Par exemple, le SEK a une position très opposée à l’Union européenne et très contre l’euro – quelque chose qu’on ne voit pas beaucoup dans les autres pays européens. En conséquence, le fait que le SEK fasse partie d’Antarsya est une expérience intéressante, malgré de nombreuses divergences.

Bien sûr, il y a maintenant de nombreuses questions ouvertes, mais cela fait partie d’un débat plus large sur la façon de traiter la conjoncture actuelle. Par exemple, le SEK affirme que nous ne devons pas nous battre pour élargir notre coopération avec les autres forces opposées à l’Union européenne, insistant pour être un front anticapitaliste, ce qui peut être interprété comme un front des forces historiquement associées à la gauche révolutionnaire et anticapitaliste. Pour notre part, nous insistons sur la nécessité d’une alliance plus large avec les forces de gauche contre l’UE.

En même temps, je pense que le genre d’opposition à laquelle le SEK aspire contre le gouvernement dirigé par Syriza fait penser plutôt à des positions adoptées par certains segments de la gauche révolutionnaire au cours des années 1970 : « Il est positif que les travailleurs aient voté pour la gauche, c’est bien, mais ce gouvernement ne sera pas capable de réussir, car ce sont des réformistes, puis les travailleurs vont émerger dans la conjoncture politique et changer les choses. »

Je pense que c’est une position plutôt schématique et non dialectique. Elle court le risque d’être à la fois trop amicale envers le gouvernement de Syriza et trop sectaire dans le sens de ne pas aider à l’articulation concrète d’une alternative à Syriza, mis à part des références générales au pouvoir des travailleurs. Cependant, peut-être que pour ma part j’ai tendance à tordre le bâton trop dans l’autre sens.

Sebastian Budgen : Est-ce que le SEK a toujours de très mauvais rapports avec le DEA ?

Panagiotis Sotiris : Oui, je pense que c’est négatif. Je ne dis pas que le DEA n’a pas ses propres contradictions. Faire partie de Syriza les conduit à faire trop de concessions et de compromis. En même temps, c’est une organisation anticapitaliste radicale, en opposition à la ligne centrale de Syriza, qui dit plus fort l’opposition que les autres composantes de la plateforme de gauche. Le DEA joue un rôle dans le mouvement antifasciste et antiraciste, donc je pense que nous devrions coopérer beaucoup plus avec des tendances telles que DEA. Les scissions du passé ne sont plus pertinentes aujourd’hui.

ARAN : forte influence althussérienne

La troisième composante d’Antarsya, c’est la Recomposition de gauche (ARAN). Nous provenons d’un processus de fusion de deux groupes politiques au début des années 2000. Historiquement, nous sommes sous une forte influence althussérienne (1). Cependant, nous avons essayé d’élaborer une politique plus originale, en utilisant la lecture que nous nous efforçons de faire de Gramsci, et nous essayons de penser comment avoir, dans cette conjoncture particulière, des séquences révolutionnaires très originales basées sur la combinaison d’une lutte pour l’hégémonie et pour le pouvoir, y compris le pouvoir gouvernemental et aussi le pouvoir populaire d’en bas.

Au sein d’Antarsya, nous avons soutenu la nécessité d’avoir une ligne de masse. Nous avons insisté, en particulier au début de la crise, sur la nécessité qu’Antarsya travaille avec les autres forces de gauche anti-euro, même si ces forces ne sont pas nécessairement révolutionnaires ou anticapitalistes dans le sens historique de ces termes. Nous pensons que les questions de l’euro, de l’Union européenne et de la dette sont des points qui divisent la gauche et offrent en même temps la possibilité de convergences nouvelles.

Dans cette conjoncture particulière, après les élections de 2015, nous avons insisté pour qu’Antarsya – et la gauche anticapitaliste en général – fasse une analyse autocritique sur ce qui est arrivé ces cinq dernières années.

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En 2009, il était important de rassembler les forces anticapitalistes – c’était un but en soi. Toutefois, après cinq ans d’une crise politique immense, de ruptures très importantes dans les rapports de représentation politique, qui ont conduit à des changements massifs du paysage politique, d’une crise quasiment hégémonique, d’une séquence unique de luttes, et d’une énorme percée électorale de Syriza, quel bilan peut faire Antarsya ? Malgré notre engagement dans le mouvement, malgré le fort investissement personnel des militants participant aux luttes, malgré le fait qu’en termes programmatiques Antarsya a été la première tendance de la gauche insistant sur l’annulation de la dette, sur la rupture avec l’Union européenne, sur les nationalisations en tant que voie de sortie de la crise, Antarsya n’a pas réussi à créer une relation plus organique avec de larges segments des classes populaires – ce qui est en soi un problème.

Nous ne sommes pas parvenus à modifier l’équilibre des forces au sein de la gauche. Nous devons affronter cette réalité de façon critique et parvenir à une évaluation de tous les moments spécifiques lors desquels Antarsya n’a pas profité des occasions qui apparaissaient. Par exemple : pourquoi n’avons-nous pas profité de l’occasion du mouvement d’occupation des places pour initier un processus original constituant de la gauche en tant que combinaison du militantisme anticapitaliste avec les nouvelles forces entrant dans le mouvement ?

Ou encore, pourquoi nous n’avons pas insisté sur la nécessité du rassemblement des forces de la gauche avant la montée de Syriza, par exemple en soulignant que la coalition anti-euro ne doit pas forcément être révolutionnaire mais qu’elle pourrait être un moyen pour réorganiser la gauche ? En conséquence, nous avons besoin de ce genre d’approche auto-critique afin d’être capables de voir comment ne pas rater d’autres opportunités de la période – qui reste toujours ouverte, la situation de la Grèce reste très dynamique. C’est cela le troisième courant d’Antarsya.

Sebastian Budgen : Pour schématiser, le NAR serait à gauche d’ARAN et d’Antyarsya, et ARAN serait sa droite ? Bien sûr les termes gauche et droite ne sont pas employés ici dans un sens péjoratif.

Panagiotis Sotiris : Eh bien, je voudrais m’opposer à la caractérisation d’ARAN en tant qu’aile droite. C’est un peu plus compliqué, d’autant plus qu’actuellement ce qui se revendique de la gauche, dans le sens de s’opposer à des alliances plus larges, est représenté par le SEK et par l’OKDE-Spartakos, la section grecque de la IVe Internationale, qui est le groupe le plus critique de toute la ligne actuelle d’Antarsya.

Sebastian Budgen : C’est aussi la composante la plus petite, non ?

Panagiotis Sotiris : Non, pas la plus petite. Ce que je dis c’est qu’ils pensent qu’Antarsya risque de perdre son caractère anticapitaliste et internationaliste indispensable.

La quatrième composante d’Antarsya, c’est le Regroupement de la gauche anticapitaliste (ARAS). Nous provenons des mêmes racines politiques ; nous faisions partie du même groupe dans les années 1990, mais il y a eu une scission en 1997. ARAS a également une certaine orientation althussérienne.

Dans la phase actuelle, nous avons des positions similaires (ce qui n’était pas le cas dans le passé) et nous coopérons au sein d’Antarsya. Il y a aussi des groupes plus petits dans Antarsya, comme EKKE (Mouvement communiste révolutionnaire de Grèce), qui maintenant est un petit groupe, mais qui était la deuxième plus grande organisation maoïste au cours des années 1970. Il y a aussi ARIS, qu’on peut traduire par Regroupement de la gauche, qui a scissionné d’ARAS.

En outre – et c’est quelque chose d’important – dans Antarsya il y a aussi des gens qui ne sont associés à aucun groupe particulier. Il est aussi intéressant de noter qu’au cours de l’année dernière nous avons vu émerger dans Antyarsya des initiatives, ou des tendances, ou des déclarations communes, ou des plateformes représentant des gens qui n’appartenaient à aucune organisation. Je pense que c’est un développement intéressant. (…)

Un processus d’autocritique nécessaire

Sebastian Budgen : Parlons maintenant des questions gênantes. De l’extérieur de la Grèce, ce qu’on voit c’est que les résultats électoraux d’Antarsya sont quasiment invisibles et qu’il n’y a pas de possibilité réelle de les améliorer d’une manière ou d’une autre. Ce qui inquiète beaucoup la gauche anticapitaliste en dehors de la Grèce, ce n’est pas tant l’existence d’Antarsya ou la nécessité de regrouper les forces de gauche et d’avoir une existence indépendante en dehors de Syriza, mais, premièrement, son refus de répondre positivement à l’appel pour un gouvernement de la gauche contre l’austérité et, plus spécifiquement, son insistance sur la nécessité absolue en tout temps d’avoir une présence électorale indépendante. Cela, malgré l’énorme quantité d’énergie dépensée pour des résultats insignifiants. Comment peux-tu répondre à cela ?

Panagiotis Sotiris : Comme je l’ai déjà dit, c’est clair que nous devons passer par un processus d’autocritique. En regardant seulement les résultats électoraux, il est impossible de comprendre l’influence actuelle d’Antarsya, son rôle dans les mouvements, son rôle dans les débats au sein de la gauche, son influence politique actuelle. Il est évident qu’Antarsya et ses positions ont une audience beaucoup plus large mais, en même temps, sous la pression électorale, nous ne pouvions faire mieux.

Sebastian Budgen : Mais n’est-ce pas un problème ? Tout le monde peut reconnaître qu’Antarsya n’est pas simplement un petit groupe sans importance, mais il y a un contraste entre les résultats électoraux – qui sont désastreux, microscopiques – et l’influence plus large…

Panagiotis Sotiris : Ce problème indique également la contradiction dans la stratégie d’Antarsya. Comme je le disais, avant 2009 ou 2010, au début de la crise, on pouvait considérer que l’accent mis sur le regroupement des forces de la gauche anticapitaliste était une fin en soi. Une expérience plus unitaire des forces de la gauche anticapitaliste et une ligne qui soit plus de masse étaient nécessaires, et cela n’impliquait pas d’investissements particuliers en termes électoraux. Cependant, le problème c’est qu’après l’éclatement de la crise il est devenu évident que la gauche radicale devrait viser à élargir son appel et à jouer un rôle beaucoup plus important. Je crois que c’est là que nos principaux problèmes ont émergé.

Je tiens à parler en mon nom personnel, je ne voudrais pas que cela apparaisse comme une critique des autres tendances. Nous portons tous des traces ou des cicatrices de toute une période de crise de la gauche révolutionnaire. Car qu’était la gauche révolutionnaire avant cette période ? Qu’était la gauche anticapitaliste des années 1990 ou des années 2000 ? Si vous regardez cette période, c’était une gauche de résistance, un militantisme dans les mouvements et une défense générale, idéologique et éthique, de la perspective révolutionnaire. Elle n’avait pas de stratégie cohérente, ce n’était pas une gauche qui visait le pouvoir ou l’hégémonie, elle manquait de stratégie révolutionnaire. Malgré quelques appels urgents au niveau international – je me souviens toujours de l’appel du regretté Daniel Bensaïd à l’ouverture d’un débat sur la stratégie – ce débat n’a en fait jamais commencé.

Tu peux dire que, d’une certaine manière, ce fut aussi le problème de Syriza, qui représentait aussi la gauche, pas anticapitaliste mais une gauche des résistances, des mouvements et une défense idéologique générale de la perspective socialiste. Au moment de la confrontation de Syriza avec le pouvoir politique, tous ces problèmes des vieilles conceptions, venant de la tradition de l’aile droite de l’eurocommunisme et ses idées de gouvernance progressiste, réapparaissent et ne peuvent faire face à la réalité de l’État, mis à part la question de l’Union européenne.

Je veux dire par là que notre gauche, la gauche anticapitaliste, était encore en crise stratégique dans cette période et que cela l’a conduit à louper des moments politiques importants, cruciaux, et l’incapacité d’Antarsya d’avoir une réponse aux défis du jour a été mise en évidence.

Par exemple, nous étions la première tendance de gauche à réaliser qu’on pourrait avoir un programme concis de revendications transitoires qui répondraient effectivement à la crise, des revendications radicales, anticapitalistes et qui, en même temps, auraient un effet immédiat et pourraient très facilement être reprises par la population. C’était la combinaison de l’arrêt immédiat des paiements et de l’annulation de la dette, de la sortie de la zone euro, de la rupture avec l’Union européenne, des nationalisations massives dans le cadre d’un programme de reconstruction productive. C’était des choses faciles à expliquer aux gens et ils pouvaient réaliser qu’il s’agissait de bons points de départ.

En cours de route il est devenu évident que c’était un processus important à la fois de réalignement des forces de gauche et de nouvelles ruptures, en particulier sur la question de l’euro. En même temps, nous avons manqué de l’audace nécessaire pour faire un appel ouvert, disant que nous voulions construire une plus large coalition fondée sur la négation de la dette, la sortie de l’euro, les nationalisations et quelques références générales à la politique socialiste.

Au cours de cette période, c’était possible. Si ce processus avait été réalisé – je ne dis pas que c’était seulement notre responsabilité, on pourrait poser la même question en ce qui concerne les choix des courants de gauche au sein de Syriza – nous aurions eu une gauche très différente dès le début de ce mouvement, peut-être des rapports de forces très différents.

Deuxièmement, nous avons eu le mouvement d’occupation des places. Nous faisions partie de ce mouvement et nous étions chaque jour sur les places. Mais nous n’avons pas réfléchi à ce qu’il était possible de faire avec ce mouvement. Ce n’était pas simplement un « phénomène sociologique » ni seulement la convergence impressionnante de militants et de gens qui n’avaient jamais pris part à un mouvement. C’était aussi un moment crucial de repolitisation de la société, à travers cette réappropriation de l’espace public les gens étaient à la recherche d’une politique nouvelle.

Pourtant, nous n’avons jamais cherché comment faire pour transformer cela en un processus constituant de la nouvelle gauche. Nous ne nous posions pas cette question. Ce n’est qu’après que nous y avons pensé. Par exemple, j’ai entendu beaucoup de gens impressionnés par l’émergence de Podemos. Je réfléchis à cela de manière autocritique : nous avions quelque chose de plus grand – le mouvement grec d’occupation des places de 2011 était plus grand que le mouvement des indignés et il avait englobé toute la gauche.

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« Nous n’avons jamais réalisé que se posait là la question du pouvoir »

Mais nous n’avons jamais réalisé que se posait là la question du pouvoir. Nous ne l’avions pas réalisé ! Nous sommes entrés dans le cycle électoral de 2012 en essayant d’être la meilleure opposition du moment aux partis du système. En fait, il était évident que la crise politique était si profonde que seule une rupture politique pourrait mettre fin à l’austérité, et le peuple l’avait compris après deux années de luttes intenses au cours desquelles nous avions utilisé tous les moyens traditionnels et non traditionnels pour faire pression sur le gouvernement.

Il fallait proposer une stratégie, une perspective politique, pour la reconquête du pouvoir gouvernemental. À ce moment-là, on n’a pas eu cette position, et Syriza l’a eu. Je ne sais pas si Syriza l’a fait grâce à une sorte de perspicacité ou par maximalisme électoral opportuniste, pour survivre face à la pression d’autres tendances. Mais Syriza l’a fait et nous, nous avons manqué le moment le plus crucial dans la crise politique.

Oui, la question était celle du pouvoir, et ça a lancé une nouvelle séquence politique. La gauche anticapitaliste n’a pas réussi ce défi car elle n’avait pas de stratégie révolutionnaire. Parce que nous n’avions jamais discuté sérieusement de comment il est possible dans une formation capitaliste avancée de combiner la question du pouvoir gouvernemental avec les formes de pouvoir populaire par en bas, dans une version très originale de la stratégie de la double pouvoir. Nous n’avions pas pensé ces questions.

Même après 2012, après le choc électoral, en tenant compte à la fois de ses aspects positifs et négatifs, nous avons continué à éviter l’élaboration d’une stratégie. Si on entre dans un cycle électoral qui ne prendra fin qu’avec la possibilité d’un gouvernement Syriza, comment apparaître comme un vote utile ? Pas un vote d’engagement idéologique, mais un vote qui est utile dans le cadre du système parlementaire ?

Si on avait pu avoir notre propre position originale concernant le gouvernement de gauche et le type de programme et de politique dont un tel gouvernement a besoin, alors on aurait pu être en mesure de dire : « Votez pour nous, parce que si nous avons un rôle décisif dans les votes au Parlement, nous pourrons pousser dans cette direction, nous serons une opposition utile au sein du Parlement. »

Mais nous n’avons pas développé notre lecture de la conjoncture. Même en ce qui concerne la question de savoir si Antarsya pouvait s’allier avec d’autres forces qui lui étaient proches – des socialistes anti-euro, des communistes et d’autres forces – il nous a fallu trop de temps pour nous décider. Ce fut une grande perte de temps et de capital politique jusqu’à ce que nous réussissions à avoir une expression plus unitaire.

Donc, ce n’est pas que les gens nous ont tourné le dos en considérant que nous étions des gauchistes paranoïaques ou des renégats de la classe, mais parce qu’ils nous ont dit : « vous dites des choses qui sont plus correctes ou plus au point, mais c’est une élection, nous avons besoin de trouver un vote qui soit utile. »

Je pense que nous devons prendre tout cela en considération et tenter de réfléchir et de changer réellement, car autant il est possible de commettre des erreurs, autant il faut être capable de ne pas commettre les mêmes erreurs une nouvelle fois – c’est cela qui fait la différence dans la vie, pas seulement en politique. Il faut à tout ce processus une catharsis et une catalyse, car nous sommes dans une position très cruciale en Grèce, dans le sens que ce n’est pas la fin de la partie.

Nous ne sommes pas en 1981. En 1981, le Pasok était hégémonique. Il a mis en pratique une version du programme de la gauche réformiste, un programme d’État-providence accompagné d’une modernisation capitaliste. Personne ne pouvait offrir une alternative. C’est pourquoi le Pasok a été capable d’intégrer et de corrompre la gauche. Aujourd’hui la situation est différente. Le nouveau gouvernement est sous une pression immense de l’Union européenne et nous voyons un coup d’État continuel et cynique contre la volonté souveraine du peuple grec. C’est une situation contradictoire.

Cependant, même maintenant, au cours de cette période de négociations – qu’elle dure jusqu’en juin ou plus longtemps – il y a une place pour une alternative. Une alternative qui réponde effectivement à ces contradictions et non une expression de la paresse théorique et politique, non une critique gauchiste simpliste qui se limiterait à dire « ce sont des renégats, ils vont échouer », car ce serait juste une excuse pour ne rien faire.

Je parle d’un véritable effort pour présenter une alternative, qui permettrait que les choses aillent aujourd’hui en Grèce d’une manière différente, afin de ne pas manquer cette occasion historique, de ne pas être vaincus par l’UE et le capital international. Pour cela nous avons besoin d’idées concrètes concernant ce qu’un gouvernement réellement de gauche devrait faire avec la dette, avec l’euro, avec les nationalisations, etc. Nous avons besoin d’une feuille de route pour sortir de l’euro, comment désobéir à l’UE sur les nationalisations etc., en termes pratiques et spécifiques. Nous avons besoin de propositions concrètes pour un nouveau processus constituant, expliquant comment combiner une profonde transformation institutionnelle avec les nouvelles formes d’intervention du mouvement populaire. C’est ce genre de politique qui est nécessaire maintenant. Nous n’avons pas besoin de la politique de paresse théorique et politique se limitant à la critique des insuffisances du gouvernement. Bien sûr, nous devons critiquer Syriza, insister sur cette critique, mais nous devons en même temps élaborer une alternative. Voilà l’enjeu, si nous voulons aussi faire partie de la solution du problème.

Parce que si ce cycle historique se termine par une restauration complète de la domination capitaliste sur la scène politique, nous ferons tous partie de la défaite et le peuple nous tiendra tous également responsables d’avoir raté l’occasion de faire de la Grèce le maillon le plus faible de la chaîne européenne.

Une alternative à la « voie européenne »

Et, bien sûr, il y a une dimension historique plus large de cette question. C’est à mon avis le défi posé à Antarsya, aux forces opposées à l’Union européenne en général ainsi que – d’une façon différente – à la gauche, aux forces anticapitalistes au sein de Syriza. Nous devons réussir à élaborer une alternative. C’est cela qu’il faut réussir.

Sebastian Budgen : Pourquoi vous ne coopérez pas avec Syriza ? Est-ce que cela ne pourrait pas être considéré comme une « tactique du front unique » ?

Panagiotis Sotiris : La raison concerne justement la question de la stratégie. La principale ligne de démarcation dans la société grecque aujourd’hui ne se limite pas simplement à la question de l’austérité. Elle concerne bien plus ce que va être la rupture avec le discours principal de la bourgeoisie grecque depuis 50 ans, à savoir l’attachement au processus « d’intégration européenne ». Aujourd’hui, une sortie du cercle vicieux de l’austérité, de la récession et de la dette serait avant tout une rupture avec le néolibéralisme et avec le caractère intrinsèquement néolibéral de l’UE et de la zone euro. Et c’est là que nous pouvons voir les défauts de l’européisme du groupe dirigeant de Syriza.

Une sortie progressive et démocratique de la crise grecque nécessite un programme de ruptures et nous insistons sur la nécessité d’une stratégie de ruptures élaborée et représentée politiquement par un pôle politique autonome de la gauche radicale opposée à l’UE. Cela implique de sortir d’un sectarisme traditionnel. Nous savons bien que beaucoup de militants de courants gauche de Syriza ont des positions similaires. Nous insistons sur la nécessité d’un dialogue et d’une coordination avec eux et, naturellement, nous sommes très intéressés par les débats non seulement au sein de Syriza mais également avec la vaste alliance sociale que Syriza représente sur le terrain électoral. Nous avons toujours opté pour la coopération au sein du mouvement. Mais l’autonomie politique de cette alternative radicale est indispensable pour pouvoir influencer les discussions et, plus généralement, les rapports de forces politiques et idéologiques au sein de la gauche grecque.

Est-ce que cela signifie que nous abandonnons le front unique ? Non, mais un front unique ne peut être construit sans une base programmatique et sans un discours unificateur qui se réfère aux lignes de démarcation fondamentales dans chaque conjoncture historique particulière. Dans le cas de la Grèce actuelle, cela inclut la question des rapports de la Grèce avec l’UE, la question d’une alternative à la « voie européenne ».

Je ne crois pas qu’aujourd’hui, en particulier dans une conjoncture comme celle que connaît la Grèce, nous avons seulement besoin d’un front des forces révolutionnaires – et peut-être qu’en cela je suis en désaccord avec certains camarades d’Antarsya. Je crois que nous avons besoin d’un front de la gauche radicale basé sur la stratégie nécessaire de ruptures, un front qui sera nécessairement plein de contradictions et au sein duquel les forces anticapitalistes devront lutter pour être prédominantes. Un tel front, qui tentera d’être la force dirigeante d’une large alliance sociale, potentiellement « un bloc historique », est indispensable si nous voulons réellement profiter de la fenêtre d’opportunité historique ouverte en Grèce. Syriza est loin d’être ce front et cela implique un projet alternatif pour la gauche, s’opposant à la fois au « réalisme » et au sectarisme.

Le danger de se limiter à la dénonciation de Syriza

Sebastian Budgen : Quelle est ton opinion sur la conjoncture et sur le gouvernement Syriza-ANEL ? Quelle devrait être à ton avis la position d’Antarsya ?

Panagiotis Sotiris : Les premiers mois du gouvernement Syriza-ANEL ont mis en évidence l’ampleur de la pression que les créanciers de la Grèce peuvent exercer en faveur de l’austérité et des réformes néolibérales. L’UE et le FMI dénient actuellement au gouvernement grec la possibilité de mettre en œuvre son programme, qui est pourtant très modeste et pas très radical. Ils emploient actuellement le financement de la Grèce par les fonds de l’UE et les injections des liquidités par la Banque centrale européenne (BCE) comme moyens de chantage pour que le nouveau gouvernement poursuive la même politique de dévastation sociale.

Leur calcul n’est pas technique, mais politique : il s’agit d’envoyer le message que personne ne peut échapper à la discipline du néolibéralisme extrême, que les forces dirigeantes de l’UE considèrent comme étant normale. Le problème avec le nouveau gouvernement grec, c’est son insistance qu’il est possible de négocier avec l’UE et le FMI une voie pour sortir de l’austérité tout en restant dans la zone euro et en honorant pleinement les engagements de la dette. Cela a conduit à un effort provoquant une quasi-agonie pour trouver les sommes nécessaires au remboursement des traites et à une série de négociations avec les représentants des « institutions » (à savoir l’infâme troïka) qui n’ont conduit qu’à la poursuite des pressions pour des concessions et des compromis et au report continuel des importantes promesses pré-électorales de Syriza. De ce fait chaque nouvel accord avec l’UE et le FMI et chaque nouvel accord de prêt seront nécessairement accompagnés par des engagements à plus d’austérité et de réformes néolibérales.

Nous ne devons pas envisager uniquement une grande épreuve de force avec nos créanciers en juin et imaginer que le gouvernement sera alors confronté à un choix entre la capitulation ou une sortie héroïque. Il y a également la possibilité d’un cycle sans fin de négociations menant à une impasse et un risque de défaut de paiement, suivi à la dernière minute d’une autre solution temporaire (avec plus de concessions de la part du gouvernement grec) jusqu’à l’impasse suivante, et ainsi de suite.

En ce qui concerne le nouveau gouvernement, ce dont nous avons besoin c’est une opposition de gauche constructive, une critique de sa stratégie et de ses tactiques au nom des possibilités qu’offre une fenêtre d’opportunité historique, ouverte, en dernière instance, par une vague de luttes sans précédent. Cela nécessite un effort systématique pour proposer des alternatives concrètes qui peuvent rendre possible un autre cours des choses, des grandes questions de rapports avec l’UE aux difficultés de la vie quotidienne.

Une telle opposition constructive est très différente de la tactique adoptée par le Parti communiste (KKE). Ce dernier a non seulement présenté Syriza comme étant plus ou moins l’alternative bourgeoise, mais il se fonde sur une lecture très défaitiste des cinq dernières années, sous-estimant l’importance des luttes et la modification de la relation des masses à leur représentation politique. Pour le KKE le seul critère pour juger la spécificité de la conjoncture, c’est sa propre influence – ce qui est un cas extrême de « subjectivisme » politique.

Même certains segments de la gauche anticapitaliste courent le danger de se limiter à la dénonciation de Syriza et à traiter le nouveau gouvernement comme potentiellement social-libéral. Je pense que ce serait une erreur, une sous-estimation de la capacité des classes populaires de jouer un rôle dans la nouvelle situation et de l’influencer par leurs aspirations et revendications. En fin de compte, ce serait traiter la défaite et la capitulation du nouveau gouvernement comme une prophétie auto-réalisatrice. On pourrait penser également que c’est une certaine paresse théorique et politique, le refus de la réflexion sur la conjoncture et de l’élaboration des alternatives concrètes à l’européisme au-delà d’un verbiage anticapitaliste, une paresse qui se satisfait du confort que procurent la simple dénonciation et l’attente de l’inévitable défaite.

Par conséquent, en contraste avec à la fois le simple soutien au gouvernement et sa simple dénonciation, ce qui est nécessaire c’est de penser une stratégie de ruptures en tant que stratégie d’un nouveau « bloc historique ». L’émergence d’une large alliance de lutte des forces du travail, de la culture et de la connaissance, la nouvelle politisation de la société grecque, les diverses formes d’expérimentation de nouvelles pratiques sociales – tout cela atteste de la possibilité qu’un nouveau « bloc historique » assume le rôle dirigeant dans la société grecque et de l’articulation d’un nouveau discours au-delà du néolibéralisme actuel et orienté vers une nouvelle perspective socialiste.

Évidemment, la stratégie de négociation adoptée par le groupe dirigeant de Syriza et toute son orientation programmatique visant à desserrer l’austérité (en créant un filet de sécurité sociale en tant que fondement d’un nouveau cycle d’investissements et de croissance) dans le cadre de la zone euro, est loin de ce défi. Cependant, il en va de même pour la simple rhétorique anticapitaliste.

Il est donc nécessaire de travailler sur un programme, sur l’indispensable feuille de route pour une rupture avec l’euro et l’UE, sur la façon d’articuler un gouvernement de gauche avec un mouvement populaire construit par en bas et fort, sur une forme contemporaine de la stratégie de double pouvoir, sur la façon de penser les profondes transformations démocratiques institutionnelles, sur la manière d’apprendre des expériences actuelles d’autogestion et de solidarité sociale.

La souveraineté devient un enjeu de classe

Sebastian Budgen : Pourquoi cette insistance sur la rupture avec l’euro et l’Union européenne ?

Panagiotis Sotiris : L’étendue et la profondeur de la crise grecque ne peuvent être comprises sans prendre en compte l’évolution de « l’intégration européenne ». La crise grecque et la dévastation sociale due aux mesures d’austérité est une manifestation du caractère profondément antidémocratique et du néolibéralisme incorporés dans le processus d’intégration européenne et plus particulièrement dans la zone euro.

Depuis 2010, la Grèce a été le terrain d’une expérimentation géante de la capacité des institutions européennes d’imposer un changement violent du paradigme social. Il ne s’agit pas d’une exception. Cela devient la nouvelle norme de l’UE. Tant l’euro que les traités européens ne sont pas des questions techniques ou simplement monétaires. Ils conduisent à une souveraineté limitée qui facilite les stratégies capitalistes les plus agressives. Dans ce sens, la lutte contre l’euro et l’UE est aussi une lutte pour récupérer la souveraineté populaire. Cet aspect antidémocratique et disciplinaire de l’intégration européenne est manifeste dans les traités et dans les mécanismes de la zone euro, avec tous leurs moyens visant à pénaliser les déficits excessifs, ainsi que dans la logique de cette violente édification socio-économique du pays imposée à la Grèce (traitée comme une sorte d’État défaillant). En ce sens, nous pouvons dire aujourd’hui que la question de la souveraineté devient un enjeu de classe. Nous avons besoin d’une souveraineté démocratique populaire, d’un contrôle démocratique opposé à la violence systémique du capital internationalisé.

Bien sûr, nous connaissons les problèmes associés à la notion de souveraineté, en particulier son association avec le nationalisme, le racisme, le colonialisme. Ce dont je parle cependant, c’est d’une souveraineté basée sur une alliance sociale différente de celle du souverainisme bourgeois, sur une alliance des forces populaires fondée sur leur condition commune, sur la solidarité et la lutte commune des classes populaires, sur une réinvention du « peuple » (ou même de la « nation ») en tant que sujet collectif de lutte et d’émancipation.

Sebastian Budgen : Quelle est la relation d’Antarsya avec les mouvements sociaux ?

Panagiotis Sotiris : Antarsya a été actif dans la plupart des mouvements sociaux. À part notre enracinement dans le mouvement étudiant, nous avons une forte présence dans le mouvement syndical, dans le mouvement antifasciste ainsi que dans les mouvements et les initiatives locales (ce qui peut également expliquer les bons résultats électoraux d’Antarsya aux élections régionales et municipales). Il y a une très forte culture du militantisme dans les mouvements sociaux au sein d’Antarsya et on pourrait dire que le dynamisme et la qualité de ce militantisme est l’une des raisons pour lesquelles il est respecté en tant que tendance de la gauche.Il y a aussi l’attitude non sectaire des militants d’Antarsya dans les syndicats et les mouvements. Leur respect de l’autonomie et de la démocratie au sein du mouvement et leur insistance sur l’unité dans la lutte contraste avec le sectarisme du KKE, avec son insistance sur des « syndicats de classe » séparés, sur des rassemblements distincts des masses, sur des journées d’action isolées – tout ce qui a conduit seulement à des divisions inutiles et à une incapacité à coordonner les forces au cours des moments cruciaux.

Cela signifie que notre objectif principal, d’une façon ou d’une autre, c’est d’abord de construire le mouvement, d’assurer une participation et une mobilisation des masses, d’aider à la montée des luttes et, sur cette base, modifier le rapport des forces – et non inversement. Bien sûr, cette insistance sur la nécessité de mouvements victorieux signifie que nous voulons engager notre responsabilité dans leur construction et non simplement « les soutenir » en tant que soutiens ou agitateurs extérieurs, ni les traiter comme un terrain de recrutement.

Sebastian Budgen : Quelles leçons pouvons-nous tirer de l’expérience grecque en ce qui concerne la crise de la gauche anticapitaliste et sa possible recomposition ?

Panagiotis Sotiris : Je pense qu’il y a d’importantes leçons à tirer de l’expérience grecque. Elle a montré qu’il est possible d’avoir des conjonctures spécifiques où la crise économique et sociale, combinée avec d’importantes séquences de lutte et de contestation, peut conduire à une crise de l’hégémonie, et offrir à la gauche d’importants défis mais également des occasions pour intervenir. En même temps, elle a également mis en évidence le fait que si la gauche anticapitaliste ne relève pas le défi, elle peut se trouver dans une situation où d’autres forces de la gauche réformiste prennent l’initiative. Dans une telle conjoncture l’engagement dans le mouvement n’est pas suffisant. La question centrale c’est la stratégie politique et le programme, la capacité de réaliser le potentiel de chaque tournant historique.

On pourrait aussi dire que la crise grecque a également été un test décisif mettant en lumière les défauts d’une certaine politique anticapitaliste basée sur une combinaison de résistances anti-néolibérales et de défense idéologique générale du socialisme. Ce dont on a besoin, c’est d’une gauche anticapitaliste capable de relever le défi du pouvoir et de l’hégémonie, capable de penser en termes de « blocs historiques » potentiels.

Le fait est, que dans ce contexte d’une conjoncture de crise profonde du néolibéralisme et d’une nouvelle émergence politique à l’échelle mondiale de mouvements de masse, la plupart des courants de la gauche anticapitaliste, au moins en Europe (peut-être sommes-nous dans une situation meilleure…), se sont trouvés dans une situation de crise stratégique et idéologique, ont dû faire face à diverses formes de luttes internes et aux limites imposées par leurs crises organisationnelles. Cela rend très nécessaire et urgent un processus d’autocritique collective et une volonté de chercher comment faire de la politique autrement. Dans la conjoncture actuelle, un aspect important de cette autocritique devrait être le fait que nous ne pouvons pas penser en termes de courants historiques et que nous ne devons pas nous en tenir aux conceptions traditionnelles de la construction d’une organisation comme forme embryonnaire du parti.

Les organisations de la gauche anticapitaliste sont le produit de la crise du mouvement révolutionnaire

Nous avons besoin d’un nouveau processus constituant de la gauche anticapitaliste, basé sur une analyse réaliste de la conjoncture, une autocritique en ce qui concerne les limites de notre conception politique précédente, une confrontation politique et théorique ouvrant les questions de stratégie et en particulier de la dialectique entre le programme de transition, le gouvernement de gauche et les mouvements populaires en tant que cadre de la stratégie révolutionnaire.

Nous avons désespérément besoin d’ouvrir le débat stratégique basé sur la confrontation avec les questions urgentes d’aujourd’hui : en refusant un simple retour dogmatique à « l’autorité » des classiques ; en faisant tout pour que les slogans tels que « contrôle ouvrier » deviennent des processus politiques en construction ; en insistant sur l’évaluation concrète des expériences des mouvements, y compris les expériences contradictoires de la gouvernance de gauche en Amérique latine ; en pensant la nécessaire dialectique entre la « guerre de position » et la « guerre de mouvement » dans le contexte de la « révolution passive » néolibérale et de la crise du paradigme néolibéral.

Un aspect nécessaire de ce processus devrait être l’acceptation du fait que toutes les organisations contemporaines de la gauche anticapitaliste ne sont que des fragments, créés par une longue histoire de crise du mouvement révolutionnaire, et qu’ils ne peuvent être considérés comme les seuls détenteurs de la vérité politique. C’est pour cette raison que la forme du front a un rôle stratégique dans la nécessaire recomposition de la gauche anticapitaliste. Nous avons besoin de fronts qui soient démocratiques et qui puissent attirer et intégrer tous les divers courants, groupes, sensibilités et expériences de la gauche anticapitaliste, qui puissent aider à l’émergence de nouvelles synthèses politiques visant à venir à bout de la nouvelle conjoncture.

Cette conception d’un front démocratique en tant que laboratoire pour l’élaboration collective de la stratégie et la traduction des expériences issues des mouvements de masse en pratiques politiques de masse est réellement quelque chose de très important. L’histoire d’Antarsya en tant que front démocratique, malgré ses nombreuses lacunes, peut être un apport important à ce débat. ■

* Sebastian Budgen, rédacteur des éditions Verso Books et membre de la rédaction de Historical Materialism, a réalisé pour le magazine électronique étatsunien Jacobin un long entretien sur « l’autre gauche » grecque, avec Panagiotis Sotiris, philosophe, dirigeant d’ARAN (Recomposition de gauche), qui a pris part à la fondation d’Antarsya (Antikapitalistiki Aristeri Synergasia gia tin Anatropi, Coopération anticapitaliste de gauche pour le bouleversement, « antarsya » signifie aussi « rébellion »), et il fait partie de sa direction. De cet entretien nous avons extrait ce qui traite de la composition et de l’orientation politique d’Antarsya ainsi que de l’analyse critique d’Antarsya et de l’orientation stratégique vue par Panagiotis Sotiris. La totalité de l’entretien, publié le 17 avril 2015 en anglais, peut être consultée sur le site web de Jacobin :www.jacobinmag.com (Traduit de l’anglais par JM et IG).

Notes

1. Au sein de la gauche grecque « l’althusserisme » est une référence, sinon un qualificatif politique. Dans une partie de cet interview que nous n’avons pas reproduit ici, Panagiotis Sotiris en parle ainsi : « Quand je dis qu'il y a des groupes qui ont des tendances althussériennes, je dis qu'ils ont une dette théorique spécifique à Althusser, une analyse particulière de l'État et des appareils idéologiques de l'État, une conception mettant au centre l’analyse de la conjoncture. (…) Il y a eu en Grèce une importante influence d’Althusser et de Poulantzas sur toute la gauche. Au moins une certaine version d’Althusser était influente dans le Parti communiste de l’intérieur, en particulier chez ses intellectuels. Il a été très influent dans la scission que nous avons opérée dans la jeunesse communiste du Parti communiste de l’intérieur. »

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