Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 532-533 novembre-décembre 2007 *

GRÈCE

La droite s’essouffle, la social-démocratie se déchire et la gauche antilibérale revient en force

Cf. aussi : [Grece]

Georges Mitralias

Georges Mitralias est militant de l’organisation politique « Kokkino » (Rouge)

Le résultat des élections grecques (1) du 16 septembre 2007 a confirmé les attentes : il a débloqué une situation politique dominée par la toute-puissance du bipartisme néolibéral et la marginalisation de la gauche, et qui restait pratiquement immuable depuis plus de 25 ans ! Pour la première fois depuis fort longtemps, les deux grands partis qui s’alternent au pouvoir, la Nouvelle Démocratie (ND) de droite et le PASOK social-démocrate subissent — tous les deux — des pertes importantes au profit surtout de deux formations antilibérales de gauche, le PC grec (KKE) et la Coalition de la Gauche Radicale (Syriza).

Il a suffit donc que les deux partis néolibéraux perdent un peu plus de 7 % de leurs voix pour qu’on assiste à un véritable chambardement du paysage politique grec : la droite a été reconduite au pouvoir mais avec une majorité parlementaire plus que fragile de seulement 2 députés, tandis que la social-démocratie, qui a été la grande perdante, a plongé dans une crise dévastatrice qui est aussi la plus profonde de son histoire ! Dès le lendemain des élections du 16 septembre, il était clair que le pays était entré dans une période de grande instabilité politique caractérisée par une nouveauté absolue : la défaite de l’un de deux piliers du bipartisme ne profite plus à l’autre, et c’est donc tout le système bipartite mis en place — et bien verrouillé — pratiquement depuis la chute de la dictature des colonels, qui se trouve profondément ébranlé !

Alors, c’est presque tout naturellement que, depuis le lendemain des élections, l’actualité politique quotidienne du pays soit dominée par deux très éloquents débats parallèles et simultanés : le premier porte sur l’éventualité d’un retour aux urnes au printemps prochain (!) et le second sur la profondeur et les conséquences de la crise d’un PASOK très diminué et menacé directement d’éclatement…

La crise historique du PASOK

La crise actuelle du PASOK n’est pas la première, mais elle est de loin la plus grave. D’abord, ce n’est pas un hasard si elle éclate après sa seconde défaite électorale consécutive, ce qui signifie que ce parti si habitué à tirer sa force de l’occupation du pouvoir (il a gouverné la Grèce de 1981 jusqu’à 2004, avec une courte interruption de 1989 à 1993) s’installe désormais durablement dans l’opposition, sans qu’apparaisse à l’horizon la perspective d’un retour rapide aux affaires ! Mais, il ne s’agit pas seulement de la menace d’un trop long éloignement du pouvoir, car il y a désormais pire : le PASOK est en train de saigner énormément, et cette hémorragie inexorable, qui dure depuis des années, se traduit maintenant par des pertes records vers sa gauche mais aussi vers sa droite, par un début d’effondrement de sa base traditionnelle, sans qu’il y ait le moindre espoir d’inverser cette tendance. Parti déjà interclassiste et fourre-tout, le PASOK social-libéral d’aujourd’hui ne peut plus ni représenter ni satisfaire tout le monde, coincé comme il est entre son éloignement durable du pouvoir et les contraintes du néolibéralisme dont il a été et reste un fidèle serviteur sans états d’âme.

Il n’aura pas fallu plus pour que la crise qui couvait depuis bien longtemps au sommet de la social-démocratie grecque éclate et provoque une véritable « guerre civile » au sein du parti. L’affrontement commencé le soir même du 16 septembre a été très violent et ses deux protagonistes, le président sortant Georges Papandreou Jr. et son concurrent Vangelis Venizelos, ont utilisé les pires moyens afin de prendre la direction du parti. Et tout ça en public, par chaînes de télévision interposées, pendant 55 jours, jusqu’au 11 novembre de la farce électorale qui a vu Papandreou battre finalement Venizelos avec le soutien de centaines de milliers des « amis » du PASOK, qui s’inscrivaient aux listes électorales du parti en même temps qu’ils votaient pour un des candidats !

Évidemment, le seul grand absent de ce psychodrame collectif a été… la politique ! Ni Papandreou, ni Venizelos, ni les autres barons du parti n’ont daigné interrompre les insultes qu’ils échangeaient pour parler politique et surtout, « dire quelque chose de gauche » sur les vraies raisons de sa crise. Leur spectacle étant plus que lamentable, les réactions de dégoût de la base n’ont pas tardé à se manifester et tous les sondages qui ont suivi témoignent de sa désaffection toujours plus grandissante. Malgré sa tentative de faire oublier ses « exploits » néolibéraux les plus récents qui l’avaient aligné sur les positions du gouvernement de droite (lors par exemple du grand mouvement des étudiants et des universitaires de l’année passée contre la privatisation de l’enseignement supérieur), Georges Papandreou n’a convaincu personne et brille maintenant par son silence assourdissant au moment où le gouvernement de droite met le feu aux poudres et lance la plus brutale de ses offensives contre la sécurité sociale…

Peut-on alors dire qu’on est en train d’assister à la crise finale de la social-démocratie grecque ? La réponse n’est pas facile, mais dorénavant une chose est sûre : non seulement le grand PASOK de jadis est désormais un souvenir lointain, mais tout indique que — dans le meilleur des cas — le PASOK de demain sera un parti très diminué, si évidemment il parvient à ne pas subir une ou plusieurs scissions, ce qui pourrait accélérer sa désintégration...

Il va sans dire que le PASOK étant un de deux piliers du système bipartite (néolibéral) grec, sa crise structurelle met aussi en crise tout le système de domination politique mis en place au début des années 1980. Cet événement d’importance capitale ne passe pas inaperçu et se fait sentir d’autant plus que l’autre pilier du système bipartite, le parti de la Nouvelle Démocratie du premier ministre Kostas Karamanlis, ne jouit plus de la meilleure santé. Au contraire, des dissensions internes aidant, sa très maigre nouvelle majorité parlementaire (152 députés sur un total de 300) est déjà trop incertaine et menace même ouvertement de fondre à l’occasion de n’importe quelle votation parlementaire.

En somme, les savants équilibres politiques du système bipartite grec qui ont assuré pendant si longtemps les beaux jours de l’alternance au pouvoir des deux partis néolibéraux, peuvent désormais être considérés comme rompus ou au moins, en train d’être rompus. Le fait que c’est surtout la gauche antilibérale qui en profite, rend la situation grecque une des plus intéressantes en Europe même s’il est vrai que nous ne sommes encore qu’au tout début d’un long parcours…

« Syriza » un phénomène inédit

Toutes les études sociologiques et autres sondages de l’opinion publique publiées par rafales depuis les élections du 16 septembre sont pratiquement unanimes : la crise de deux grands partis profite surtout aux deux partis de la gauche grecque, et en priorité à la Coalition de la Gauche Radicale, plus connue comme Syriza. L’explication est facile : le gros des déçus du PASOK qui se tournent vers Syriza commencent à y « déménager », confirmant ainsi une tendance qui s’est déjà manifestée dans les résultats électoraux.

Mais, ce n’est pas tout. Syriza apparaît désormais comme ayant le vent en poupe, comme étant la formation politique attirant le plus les jeunes (12 % des préférences dans la tranche d’age 18-24 ans), faisant pratiquement jeu égal avec le KKE. dans les centres urbains et populaires, celle qui représente non seulement le renouvellement générationnel mais aussi la radicalité politique et « mouvementiste » contre un paysage politique embourbé et conservateur.

Tout ça ne constitue pas une surprise pour ceux — qui comme nous de l’organisation politique Kokkino (Rouge) — se sont constamment battus pour faire naître et ensuite, maintenir en vie et développer cette Coalition de la Gauche Radicale (Syriza). Car il faut dire que ni la naissance ni le maintien de Syriza n’allaient pas de soi. Alliance d’abord électorale, et maintenant beaucoup plus stable, du parti de la gauche réformiste « Synaspismos » (Coalition) avec des organisations d’extrême gauche (2), Syriza a vu le jour juste avant les précédentes élections parlementaires de 2004. Il s’agissait déjà d’une alliance totalement inédite dans un pays dont la gauche avait toujours fait preuve d’un sectarisme viscéral.

Cependant, Syriza ne tombait pas du ciel. Au contraire, sa fondation constituait l’aboutissement de 7 ans d’osmose et de collaboration militante des secteurs antilibéraux de Synaspismos avec des sensibilités et organisations d’extrême gauche. C’était le temps du réseau grec des Marches Européennes contre le chômage, la précarité et le racisme, qui a regroupé dans ses rangs — pour la première fois dans l’histoire du mouvement ouvrier et socialiste grec — eurocommunistes, staliniens, trotskistes, libertaires et syndicalistes de toute obédience (le KKE — PC grec — inclus durant un laps de temps !), préparant de cette manière le terrain pour des expérience unitaires encore plus avancées comme « l’Espace de dialogue et d’action commune de la gauche » en 1999 ou même le Forum social grec à partir de 2002.

Sans s’attarder aux maintes péripéties qui ont jalonné les débuts de Syriza, il faut s’arrêter à son nouveau départ juste après les élections communales et régionales de novembre 2006. Évidemment, l’abandon progressif des positions traditionnelles ambiguës (pour le moins) de Synaspismos en faveur d’une orientation plus clairement anti-centre-gauche, incarnée par sa nouvelle majorité et direction, avait contribué à revigorer Syriza. Mais c’était la constitution et ensuite le grand succès électoral des listes antilibérales dites « radicales » constituées par l’aile gauche de Synaspismos et des organisations d’extrême gauche, à l’instar de celle de « Ville Ouverte » à Athènes (ayant à sa tête l’ex-secrétaire de l’organisation de jeunesse et étoile montante du parti, Alexis Tsipras), qui ont fait un tabac obtenant 11 % des voix bien devant le KKE et ont donné le signal pour l’approfondissement et l’élargissement de l’expérience de Syriza.

Sur la lancée du succès et de la dynamique de ces « listes radicales », Syriza initiait la deuxième phase de sa vie, élargissant ses rangs à d’autres organisations de la gauche anticapitaliste et radicalisant ultérieurement son discours politique. Et contrairement à ce qui s’était passé lors de sa première expérience électorale, provoquant maint traumatismes, Synaspismos se montrait cette fois bien moins hégémonique envers ses partenaires. Syriza était — enfin — bien lancé pour gagner la confiance de tous ceux qui avaient encore des doutes quant à la sincérité, la crédibilité et la suite de l’entreprise. Le résultat sorti des urnes (5,04 % contre 3,3 % en 2003) non seulement couronnait une campagne électorale combative et unitaire de toutes les composantes, mais servait aussi comme point de départ d’une percée ultérieure : selon presque tous les sondages, Syriza est la formation politique grecque qui progresse le plus atteignant déjà 8 % des préférences, et se rapprochant d’un PC (KKE) qui est aussi en nette progression (environ 8,5 %-9 %)…

Toutes ces très bonnes performances de Syriza avant et après les dernières élections ont, indiscutablement, renforcé son unité et radicalisé encore plus son discours politique. En même temps, elles ont fait taire (mais jusqu’à quand ?) ses opposants à l’intérieur de Synaspismos (son aile droitière et anti-Syriza regroupe environ 30 % des membres du parti) tandis qu’elles provoquent déjà des débats assez agités dans les rangs de cette extrême gauche qui avait préféré présenter ses propres — et multiples — listes aux élections avec des résultats plutôt désastreux.

Le fait est que Syriza est en train de transformer profondément le paysage mais aussi les traditions de la gauche grecque. Composé de 10 partis, organisations et mouvances, Syriza développe désormais une dynamique unitaire qui pousse vers sa transformation en « quelque chose » qui ressemblera fort à une formation politique bien structurée. Bien avant la première conférence nationale de ses comités de base, qui doit se tenir début mars 2008, Syriza a vu (à l’initiative de Kokkino, de KOE et de Synaspismos) les formations étudiantes de ses composantes se fédérer au sein d’une nouvelle organisation étudiante, l’Unité de Gauche, qui joue déjà un rôle important dans le mouvement étudiant. De même, vient d’être lancée l’initiative pour l’unification du travail ouvrier et syndical de ses composantes, tandis que fait son apparition un phénomène totalement inédit : les demandes d’adhésion ne s’adressent plus exclusivement à chaque composante, mais aussi, à Syriza lui-même !...

Ce n’est pas un secret que le succès de Syriza le charge de grandes responsabilités. En effet, des franges très importantes de la société grecque, prenant acte de la paralysie prolongée et de l’incapacité du PASOK de s’opposer au gouvernement de droite, se tournent maintenant vers Syriza en attendant de lui qu’il assume des responsabilités (de rempart contre la droite) sans commune mesure avec ses moyens. Le problème est réel et difficile, mais Syriza devra l’affronter et le résoudre au plus vite sous peine de décevoir les espoirs investis en lui.

C’est donc dans cet esprit que Syriza met en avant — comme priorité absolue de la période — la lutte unitaire contre l’offensive gouvernementale et surtout, contre son projet de démantèlement de la sécurité sociale. De la bouche de son président Alekos Alavanos, la Coalition de la Gauche Radicale n’arrête pas de lancer vers le PASOK et le KKE des propositions d’unité d’action sur trois fronts : a) celui de la défense de la sécurité sociale, b) contre les privatisations des services publiques, et c) pour l’interdiction des collèges et autres instituts privés qui minent de fait le caractère public de l’enseignement supérieur.

Malheureusement, tous ces appels pressants à l’unité d’action contre les politiques néolibérales du gouvernement Karamanlis restent pour l’instant sans réponse. Le KKE persiste à considérer Syriza (et surtout Synaspismos) comme… « l’ennemi principal », tandis que le PASOK préfère parler de tout autre chose, c’est-à-dire du besoin d’une coalition de… centre-gauche. La réponse de Syriza, maintes fois répétée, est nette et claire : oui à l’unité d’action contre les politiques du gouvernement de droite, non catégorique à toute collaboration politique et gouvernementale avec la social-démocratie…

Quant aux organisations et groupes d’extrême gauche qui ont choisi de poursuivre leur parcours solitaire, Syriza leur tend toujours la main d’autant plus que ses militants luttent depuis des années côte à côte avec les militants de certaines de ces organisations (dont l’OKDE-Spartakos, section grecque de la IVe Internationale) dans les mouvements sociaux et au sein du Forum social grec. Bien que pour l’instant on n’observe aucune avancée spectaculaire dans l’évolution de ces organisations envers Syriza, le fait est que les débats font maintenant rage dans certaines d’elles. Donc, affaire à suivre très attentivement…

La conclusion, nécessairement provisoire, n’est pas trop difficile : Syriza constitue non seulement un « phénomène » politique absolument nouveau et unique en Europe, car fondée sur la collaboration politique d’un parti réformiste antilibéral avec plusieurs organisations d’extrême gauche de tout horizon, mais aussi un exemple concret de réussite à tous les niveaux. En même temps, c’est l’évidence même que tout reste encore à faire, que les problèmes et les tensions ne manqueront et que ses succès resteront fragiles tant que Syriza n’aura pas réussi sa transformation en une formation démocratique bien structurée, dotée d’un programme anticapitaliste clair, respectueuse de l’autonomie des mouvements sociaux et bien ancrée dans le courant anticapitaliste européen. Pour l’instant, une chose est pourtant sûre : Syriza semble être en train de gagner son pari initial et dorénavant se trouve bien positionné pour affronter, dans les meilleures conditions — et peut-être résoudre — la crise historique du PASOK, ce qui constitue un préalable tant à la reconstitution du mouvement ouvrier qu’à la recomposition (unitaire et radicale) de la gauche grecque…

Qu’est ce que « Kokkino » ?

« Kokkino » (Rouge) est de loin la plus jeune des composantes de Syriza. Il a été fondé en 2004 par quelques dizaines de militants de DEA qui ont dû abandonner cette organisation, étant en désaccord total tant avec l’absence de démocratie interne (interdiction des tendances, etc.) qu’avec le peu d’enthousiasme qu’elle montrait pour la construction de Syriza. Kokkino qui édite un mensuel du même nom (32 pages et s’investit énormément dans les mouvements féministe, étudiant, écosocialiste et immigré ainsi que dans le Forum social grec. Après avoir été une organisation surtout jeune et étudiante, Kokkino est en train d’opérer maintenant son « tournant ouvrier » en recrutant surtout des travailleurs/ses de toute provenance politique (PASOK, PC, extrême gauche, etc.). Il y a deux ans, Kokkino a décidé de se rapprocher de la IVe Internationale et maintenant il est en train de se préparer (à l’occasion d’une conférence spéciale le 9 février 2008) pour y demander son adhésion. (G.M.)

Notes

1. Nouvelle Démocratie 41,83 % et 152 députés, PASOK 38,10 % et 104 députés, KKE 8,15 % et 22 députés, Syriza 5,04 % et 14 députés, LAOS (extrême droite) 3,80 % et 10 députés, Verts-Écologistes 1,05 %. Les résultats de l’extrême gauche ont été : PC (m-l) 0,25 %, Front de la Gauche Radicale (MERA) 0,17 %, Gauche Unitaire Anticapitaliste (ENANTIA) 0,15 %, m-l PC 0,11 %.

2. La Coalition de la Gauche Radicale (Syriza) est actuellement composée des organisations et partis suivants : Synaspismos, AKOA (Gauche Rénovatrice Communiste et Écologique, ancien PC de l’intérieur), DEA (Gauche Ouvrière Internationaliste, lié à l’ISO des États-Unis), Kokkino (Rouge, organisation observatrice permanente auprès de la IVe Internationale), KEDA (Mouvement pour l’Unité et l’Action de la Gauche, scission des cadres du KKE), KOE (Organisation Communiste de Grèce, d’origine mao-stalinienne), Citoyens Actifs (mouvance dont le leader est Manolis Glezos), DIKKI (Mouvement Démocratique et Social, ancienne scission de gauche du PASOK), Intervention Écologique, Mouvance des Inorganisés.

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