Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 581-582 mars 2012

GRÈCE

La lutte des salariés du quotidien Eleftherotypia

Cf. aussi : [Grece]

Entretien avec Moisis Letsis *

Diagonal : Quelle la situation actuelle du quotidien Eleftherotypia ? Et pourquoi ?

Moisis Litsis : La situation est très difficile. Nous n’avons pas été payés depuis le mois d’août. La société Χ.Κ. Tegopoulos, qui publie Eleftherotypia emploie plus de 800 salariés : journalistes, personnel de bureau, imprimeurs, etc. Au début de la crise la majorité de ces travailleurs hésitait à se mettre en grève. Ils croyaient encore aux promesses de l’employeur qui affirmait être sur le point d’obtenir un emprunt auprès des banques, bien que ledit emprunt fût soumis à des conditions similaires à celles que la Troïka (Union européenne, Banque centrale européenne, Fonds monétaire international) impose à la Grèce pour lui octroyer ce qu’elle appelle une aide.

Un autre facteur était le mythe d’Eleftherotypia, un quotidien fondé en 1975 après la chute de la junte des colonels. Eleftherotypia est un des journaux les plus libres et le plus radicaux du pays. Et ses propriétaires n’étaient pas de « capitalistes classiques », comme d’autres « barons » de la presse grecque et de l’industrie des médias qui possèdent d’autres entreprises et sont des personnalités bien connues du monde des affaires.

La société à présentée l’ébauche d’un prétendu « business plan » qu’elle négociait avec les banques, un plan élaborée par une célèbre société internationale d’investissement, Grant Thronton. Le plan comportait des « départs volontaires », qui encourageait les travailleurs à partir, par la promesse qu’il allaient recevoir une compensation financière dans un avenir proche, une fois l’emprunt bancaire débloqué. Pendant ce temps, les autres salariés continueraient à travailler indéfiniment, sans être payés, jusqu’à ce que la somme ainsi économisée représente une réduction suffisante des coûts, c’est-à-dire au moins 50 %. Malgré ça tous ces salariés espéraient une solution et continuaient à produire en étant payés quelques euros à peine. Ils refusaient de se mettre en grève malgré la demande pressante de beaucoup d’entre nous.

En novembre il devint clair qu’il n’y aurait pas de nouveau prêt bancaire. La direction du journal expliquait que les banques refusaient d’accorder un nouveau prêt à un journal qui exerçait une pression politique, parce que Eleftherotypia était le seul quotidien à critiquer la politique de moratoire du gouvernement grec. La vérité est que, par crainte d’un défaut de paiement de la dette publique par la Grèce et de l’éventualité d’une sortie de l’euro, les banques grecques n’accordent pratiquement plus aucun prêt à qui que ce soit.

Les salariés ont dès lors acquis la certitude qu’aucun nouveau prêt ne serait accordé et ont entamé leur premier mouvement de grève au lendemain du jour où la société mère a menacé de ne plus publier le journal. Nous sommes en grève ininterrompue depuis ce 22 décembre pour réclamer le paiement de nos salaires. La société maintient son refus de payer en s’abritant derrière l’article 99 de la loi grecque sur les défaillances d’entreprises. Les seuls « créanciers » auxquels la société éditrice doit de l’argent, ce sont les salariés qui ont refusé de renoncer aux procédures.

Avec le recours à l’article 99, les travailleurs ne peuvent plus recevoir leur salaire par les voies juridiques et ils risquent un appauvrissement suite aux réductions imposées des dépenses et à un « business plan » qui réduira encore le paiement des salaires et provoquera des licenciements massifs.

Diagonal : Que se passe-t-il dans les autres médias tels que la télévision Alter ou l’hebdomadaire Κosmos tou Ependiti ?

Moisis Litsis : À la station de télévision « Alter » la situation est encore pire. Les salaires n’ont pas été versés depuis 10 mois et après une longue période de grève ils sont maintenant retenus. Les salariés ont occupé la station et ont récemment entrepris de diffuser des bulletins rapportant la situation des salariés en général et de l’industrie des médias en particulier. Ils parlent également de leur situation spécifique au travail. Dans l’hebdomadaire Κosmos tou Ependiti (« Le Monde de l’Investisseur ») les salariés ont déclenché une grève illimitée dès que la société a annoncé (en décembre) qu’elle ne disposait pas des fonds nécessaires au paiement des salaires. Ils ont immédiatement « édité » un journal électronique contenant des informations de toutes sortes.

Aujourd’hui, en Grèce, un nombre important d’entreprises privées ont cessé de payer les salaires ou les payent avec retard, ont imposé des baisses de salaire en infraction même à la nouvelle loi qui leur est pourtant favorable et ont licencié des centaines de salariés. Dans le secteur des médias, au moins quatre journaux ne payent plus les salaires ou payent avec retard seulement une partie des salaires qu’ils doivent aux travailleurs. Cette pratique est devenue très courante après le mois de juillet, mois marqué par le démarrage des négociations sur la réduction de la dette publique grecque avec la menace d’un défaut de paiement immédiat.

Diagonal : L’autogestion est-elle la solution face à cette situation ? Pourquoi ? Y a-t-il d’autres alternatives ?

Moisis Litsis : De mon point de vue, l’autogestion est la seule solution. Je ne vois aucune perspective d’un futur retour vers une quelconque forme de normalité dans nos journaux étant donné que la situation économique et financière va de mal en pis dans l’ensemble de la Grèce. Mon sentiment est que les propriétaires vont abandonner leurs entreprises, ils ne veulent pas investir leur propre argent dans leurs sociétés et essayent simplement de gagner du temps, en attendant de voir ce qui va advenir de la crise de la dette grecque, de l’éventualité d’un défaut de paiement et d’une sortie de l’euro, un événement qui entraînera encore plus de confusion et de faillites.

Il est à peu près impossible de trouver un nouvel emploi, non seulement en tant que journaliste mais également dans n’importe quelle autre profession, bien sûr sans prétendre au même niveau de salaire que précédemment et peut-être même sans le même niveau de protection sociale. Pour les salariés d’Eleftherotypia, cette situation crée une occasion unique de prendre leur situation en mains. De nombreux lecteurs nous encouragent à suivre cette voie, car ils ne s’habituent pas à l’absence dans les kiosques d’un quotidien qui s’identifie par sa ligne éditoriale différente, son esprit critique et sa radicalité.

Nous recevons des messages de gens ordinaires qui nous encouragent en écrivant « prenez le journal en mains », nombre d’entre eux, ni « gauchistes », ni « radicaux », sont des gens pour qui « l’autogestion » est une nécessité et non l’occasion d’une nouvelle expérience sociale. Ils sentant intuitivement que nous avons en nous-mêmes la capacité de mieux gérer la situation tout en dégageant une rémunération décente. Mais le personnel d’Eleftherotypia n’a pas assez confiance en lui-même pour rechercher des solutions hors de « l’économie de marché », malgré les nombreuses discussions tenues lors des assemblées générales et le fait que certains d’entre nous encouragent les autres à réfléchir sérieusement sur les possibilité d’auto-publication du journal (la société est propriétaire d’une des plus grandes imprimeries du pays). Une opinion se fait jour selon laquelle cette option serait semée d’embûches mais qu’elle serait toujours mieux que l’attente d’une solution… qui jamais ne viendra.

Dans les toutes dernières semaines, la discussion autour de ce projet a pris un tour beaucoup plus sérieux. Lors de la dernière assemblée nous avons décidé que la rédaction, l’administration et l’imprimerie devait se réunir en assemblées séparées afin d’examiner la possibilité et les modalités de publication d’un « Eleftherotypia des travailleurs », qui aurait pour objectif de promouvoir notre lutte tout en continuant, selon la volonté de chacun, de « rapporter l’information » comme par le passé. Un des problèmes les plus difficiles à résoudre est la manière selon laquelle les autres professions peuvent contribuer à la publication du journal. De mon point de vue, nous pouvons, au début, gagner un peu d’argent avec un tel journal de sorte à alimenter une « caisse de grève » pour l’achat de nourriture, etc. Nous avons déjà reçu de l’argent et de la nourriture d’autres travailleurs et de citoyens désireux de manifester leur solidarité. Dans la situation critique que connaissent l’économie et la société grecques, il est utile de mobiliser notre capacité de contribuer, ne serait-ce qu’avec quelques euros issus de notre travail, à l’achat de nourriture et à l’assistance à des salariés dont la situation est pire que celle des autres.

Mais de nombreux journalistes, élevés dans l’idée qu’ils sont des « êtres différents », continuent à penser que nous trouverons un investisseur pour sauver le journal… Certains journalistes ont commencé à parler de la création d’une sorte de coopérative qui pourrait récolter des fonds auprès de la population. Je pense que c’est prématuré, car il reste des hésitations sur notre la possibilité de coopérer, quel sera le sort du titre original du journal ? Nous voulons publier Eleftherotypia et non un nouveau titre.

Quoi qu’il en soit nous avons entamé des discussions sur tous ces sujets et je suis presque certain que nous pourrons dans les jours prochains, publier un Eleftherotypia des travailleurs, qui peut inciter les autres à oublier leurs hésitations et à essayer de trouver une solution à leurs problèmes dans une sorte d’autogestion.

Diagonal : Qu’en est-il des relations avec des journalistes dans d’autres pays ? Connaissez-vous des exemples d’autogestion de médias dans d’autres pays ?

Moisis Litsis : Nous avons des relations étroites avec d’autres journalistes. Nous avons bien sûr informé le Syndicat européen des journalistes, qui a publié, il y a quelques mois, un communiqué sur notre situation, demandant aux propriétaires d’assumer leurs responsabilités pour le sauvetage d’un « journal historique ». Nous avons également informé d’autres syndicats et certains journaux ont commencé à rendre compte de la situation. Certains d’entre nous ont essayé d’informer l’opinion publique d’autres pays et ont encouragé les militants, les syndicats ouvriers et les organisations de gauche à écrire à notre sujet.

En ce qui concerne l’autogestion, je n’en connais malheureusement pas d’autre cas.

Diagonal : En Argentine les travailleurs de Corralito ont pris le contrôle de leur usine. Ce phénomène se produit-il en Grèce ailleurs que dans les médias ?

Moisis Litsis : Je pense que non. De nombreuses usines ont été délaissées par leurs patrons, avec plus d’un an d’arriérés de salaires impayés, j’ai entendu de parler de certaines de ces entreprises via les quelques rares informations diffusées par la télévision publique. Les travailleurs et les principaux syndicats continuent à penser de manière traditionnelle. Grèves, manifestations, une certaine publicité, appels au changement de la politique économique et sociale actuelle mais sans réelle coordination et bien entendu sans réflexion sur le moyen de contrôler la production (pour autant qu’il y en ait, chacun sachant que la plupart de sociétés grecques sont des entreprises de négoce qui importent des marchandises de l’étranger).

Par exemple les grévistes de Chaliburgia, une entreprise sidérurgique, ont arrêté le travail depuis près de trois mois pour manifester leur refus des licenciements et des réductions de salaire. Ils sont devenus célèbres grâce à l’engagement des partis de gauche traditionnels, principalement du Parti Communiste (KKE), qui est majoritaire dans les syndicats ouvriers. Ils occupent leur usine mais uniquement pour manifester, pour organiser la solidarité et non pour exploiter l’entreprise au bénéfice des salariés et de la société toute entière.

En Argentine, qui est un pays que je connais un peu, la situation est similaire, voire pire. Les propriétaires abandonnent leurs sociétés. C’est pourquoi j’essaye de convaincre mes collègues d’Eleftherotypia de réfléchir sur les possibilités de prendre en main leur propre situation. Parce que, comme je l’ai déjà dit, peut-être avec un peu d’exagération, il n’y a pas d’autre solution.

Diagonal : Peux-tu mesurer la détérioration du niveau de vie des Grecs depuis la mise en place du plan de sauvetage et l’intervention de la Troïka ?

Moisis Litsis : Nous vivons à présent une situation qu’en dépit de ma cinquantaine et de la grande pauvreté de mes origines, je n’ai jamais connue auparavant. Il n’y a d’abord aucun espoir tant au niveau social qu’individuel, comme c’était naguère le cas face à des situations difficiles. La crise actuelle affecte ce qu’il est convenu d’appeler la « classe moyenne », des gens qui prenaient pour acquise la prospérité des années passées et particulièrement des gens de mon âge dont les débuts furent difficiles, qui ne sont plus assez jeunes pour être optimistes, qui ont fondé une famille, etc.

Beaucoup de personnes dans ma situation vivent sur leurs économies (si tant est qu’ils en aient). Il est très rare de voir deux personnes de la même famille avec un emploi (sauf si l’un d’entre eux a un emploi public). De plus en plus de gens optent pour les repas en commun, la famille grecque traditionnelle restant un « socle social » solide. Nous devons payer de plus en plus d’impôts sur les revenus passés. Nombreux sont ceux qui refusent de payer, non pour des raisons idéologiques, mais tous simplement parce qu’ils n’ont pas d’argent.

Le taux de chômage officiel s’élève à 18 %. Comme je l’ai dit précédemment, un grand nombre de salariés comme ceux d’Eleftherotypia ne sont pas officiellement chômeurs, mais ils ne reçoivent pas la moindre rémunération pour leur travail. Les officines de prêteur sur gage spécialisées dans la vente et l’achat d’or, constituent un secteur marchand en pleine expansion dans la Grèce d’aujourd’hui. Des publicités vantant les mérites de boutiques d’achat d’or, fleurissent un peu partout hors du quartier traditionnel du centre d’Athènes.

Diagonal : Pourquoi la Grèce a-t-elle été la première ? Sonia Mitralias (1) m’a indiqué que la troïka utilise la Grèce comme un laboratoire pour voir jusqu’où ses membres peuvent aller. Qu’en pensez-vous ?

Moisis Litsis : Je pense que Sonia a raison. Même le précédent Premier ministre, George Papandreou, a un jour affirmé que nous sommes un « laboratoire mondial ». Comme vous le savez, la Grèce représente une toute petite partie de l’économie de la zone euro (tout juste 2 % du PIB, à comparer par exemple aux 11 % de l’Espagne ) et bien sûr encore bien moins par rapport à l’économie mondiale. Pourquoi alors tant de bruit autour de la crise grecque ces deux dernières années et d’une prétendue menace que la Grèce déséquilibrerait l’économie mondiale ?

La Grèce a été le premier exemple de ce que le monde entier reconnaît aujourd’hui : la crise de la dette mondiale, avec une concentration particulière sur la zone euro. C’est en fait la peur d’un effet dominos dans les autres pays d’Europe et de la disparition de l’euro en cas de défaut de paiement de la Grèce. C’est la manière qu’ils ont choisi pour essayer de résoudre le problème grec, bien sûr sans le moindre succès. La menace de démantèlement de la zone euro à cause de la crise de la dette est aujourd’hui le sujet habituel de controverses, bien sûr pas à cause de la Grèce, mais parce que cette crise affecte des économies plus importantes, telles que l’Espagne ou l’Italie.

Avec une austérité brutale, des décisions politiques contraignantes, la menace d’un défaut de paiement immédiat et d’une sortie de l’euro, les politiques de la Troïka ont d’abord essayé de convaincre les Grecs eux-mêmes qu’il n’y a pas d’alternative. Ensuite ils terrorisent les autres peuples, les menaçant que, s’ils n’adoptent pas la voie imposée à la Grèce, ils seront plus rapidement encore dans une situation similaire.

Ils essayent de mesurer les limites des réactions des gens. Malgré les grèves, les manifestations, les critiques et les polémiques permanentes, aucune explosion sociale ne s’est produite en Grèce. Ainsi les dirigeants de la zone euro peuvent-ils penser qu’ils sont les maîtres du jeu, capables de contenir n’importe quel mécontentement dans les autres pays. La Grèce aujourd’hui est, je crois, l’exemple de ce qui ne doit pas se produire dans d’autres pays européens. Il ne faut pas croire qu’il n’existe pas de solution à la crise de la dette autre que les politiques de la troïka. Ces politiques ont conduit à l’appauvrissement du peuple Grec.

Diagonal : Et comment réagit le peuple grec ? Est-ce que les gens luttent ? La société grecque est-elle unie dans les luttes ? Quel est le rôle réel des indignés — aganaktismeni ? Comment fonctionne le mouvement pour l’audit de la dette publique ?

Moisis Litsis : Le pays a connu beaucoup de grèves, dont certaines ont été massives, surtout au début du mouvement. Mais les Grecs n’ont vu aucun changement réel. Un moment important fut le démarrage, au cours de l’été dernier, du mouvement aganaktismeni lorsque des milliers de Grecs assiégeaient le parlement dans l’espoir que la majorité du Pasok (parti socialiste) ne voterait finalement pas les nouvelles mesures que la troïka imposait après l’octroi d’un nouveau crédit en juillet. Le seul résultat a été le remplacement du Premier ministre socialiste, Georges Papandreou, par Loukas Papademos, un technocrate, ancien directeur de la banque centrale soutenu par la droite de Démocratie Nouvelle et l’extrême droite de LAOS.

Je pense que les Grecs sont fatigués de l’absence de réels changements, ils restent hésitant face aux syndicats traditionnels et aux partis de la gauche traditionnelle, même si ces organisations ont fait de bons scores lors des derniers scrutins. De nombreuses initiatives nouvelles apparaissent au niveau local, mais pas un mouvement de masse général avec une revendication centrale. Mais le combat continue.

L’initiative pour un audit de la dette publique, bien que nous ayons été les premiers en Europe à emprunter cette voie, ne porte pas ses fruits. Pourquoi ? En raison du manque d’une mentalité de mouvement dans la gauche organisée, qui porte un regard hésitant sur cette initiative depuis le début, utilisant cette attitude comme un moyen de promouvoir la politique de leur parti, ou parce qu’ils sont « trop réformistes » pour y adhérer. Le mouvement en faveur de l’audit reste une initiative de « professeurs » et de « militants professionnels », qui y voient le moyen de promouvoir leur programme et non le lieu où discuter de la dette, ce qui était au moins la tendance d’un nombre important de ceux qui ont rallié le projet dès le début.

Je ne suis pas sûr qu’il soit possible en Grèce aujourd’hui de discuter de l’audit de la dette. Je pense qu’il existe une aspiration au rejet total des politiques actuelles et de la dette, qui remet même en cause l’intégration de la Grèce dans l’euro. En fin de compte, malgré les différences sur ce sujet dans les politiques de gauche, il est hautement probable que la Grèce soit contrainte à quitter l’euro, sans un réel mouvement prêt à s’opposer aux conséquences brutales d’un tel changement, si aucun bouleversement politique ou social ne se produit.

Diagonal : Pourquoi la Grèce n’a-t-elle pas déclaré une grève générale illimitée ?

Moisis Litsis : Je me rappelle de l’échec de l’extrême gauche dans sa tentative de déclenchement d’une grève générale illimitée, il y a longtemps. Nous avons connu de nombreuses grèves générales au cours des deux dernières années, plus encore qu’au cours de la première année qui a suivi la chute de la junte en 1974, une période marquée par une forte radicalisation et un grand mouvement de la jeunesse.

Les gens ont perdu énormément d’argent lors des grèves, principalement dans le secteur public, aussi hésitent-ils en ces temps difficiles, à s’engager dans une grève illimitée, une forme d’action dont les forces syndicales traditionnelles ne veulent pas réellement et qu’elles sont donc incapables d’initier.

Diagonal : Comment expliquez-vous l’offensive de la Troïka, pas seulement dans les pays à la périphérie de l’Europe ? Je crois que leur objectif est d’attaquer la classe ouvrière partout en Europe. Qu’en pensez-vous ?

Moisis Litsis : Sans aucun doute. Dans les vingt dernières années, qu’on peut qualifié « d’âge d’or du néolibéralisme », nous avons vu une tendance continue au démantèlement de « l’État providence » en Europe et de la puissance traditionnelle des syndicats (particulièrement dans les pays du Nord) au nom de la nécessité d’une croissance importante du PIB.

Ce processus a été l’occasion d’une lutte importante à l’intérieur de l’Union Européenne et de nombreux gouvernements, face à la pression des syndicats et de l’opinion publique, ont adopté les réformes néolibérales à « petits pas », revenant parfois même en arrière sous la pression populaire. Actuellement avec la persistance de la crise de la dette, qui est le résultat d’une « bulle » de l’euro, les gouvernements sont contraints de mettre en place des réformes rapidement, sans respect des droits ni de la protection sociale. Beaucoup de gens ont peur de conséquences encore plus dures, telles que celles dont nous sommes les témoins en Grèce. Ils espèrent que les mesures que pourraient prendre les gouvernements éviteraient le défaut de paiement et que leur niveau de vie cesserait de se détériorer.

Le moment est venu pour la classe ouvrière de se soulever et de trouver de nouveaux moyens de s’opposer à la politique brutale qui, comme c’est le cas en Grèce, ne s’est jamais arrêtée.

Diagonal : Quels sont les liens entre les pouvoirs européens et les pouvoirs états-uniens dans cette crise de la dette de l’euro ? Quelle est la réalité de le « crise de la dette de l’euro » ? Quelle est le rôle de l’Allemagne dans ce film d’horreur ?

Moisis Litsis : Comme vous le savez peut-être, beaucoup d’européens considèrent que la politique états-unienne est plus favorable au développement économique du simple fait que les États-Unis peuvent faire marcher la planche à billets et ainsi promouvoir la croissance. Ce n’est pas tout à fait vrai, car malgré les milliards de dollars que la FED a « imprimé » dans les dernières années, la situation sociale aux États-Unis est similaire à celle de l’Europe et parfois même encore plus dégradée.

Les crises de la dette sont réelles et résultent du modèle de consumérisme du capitalisme moderne. Auparavant (par exemple dans les années 1970), les déficits publics étaient le résultat des politiques keynésiennes traditionnelles de financement de l’« État providence », etc. Aujourd’hui nous constatons une explosion de la dette publique et privée due à la pression des banques qui ont encouragé les gens et les États à contracter des emprunts à taux faibles pour financer leur prospérité (maison, voitures, services, etc.), banques qui, aujourd’hui, exigent le remboursement des emprunts, conscientes qu’elles sont qu’aucune société ne peut faire face au paiement de toutes ces accumulations de dettes privées et publiques sans une croissance réelle.

Elles accusent les gens d’avoir vécu au-dessus de leurs moyens tout en oubliant au passage que c’est grâce à cela que nous avions des taux de croissance aussi élevés en Grèce, en Espagne et en Irlande.

L’Allemagne et ses banques ont joué un rôle important dans ce processus. L’Allemagne est une société de consommation assez « conservatrice ». En faisant appel au crédit, elle a pu financer des pays comme la Grèce pour l’achat d’armes ou la construction d’importantes infrastructures publiques pour les Jeux Olympiques, au plus grand bénéfice de sociétés grecques et étrangères.

La presse allemande à grand tirage, telle que « Bild », a attaqué le peuple grec en le traitant de « paresseux », se nourrissant de l’argent des Allemands, malgré le fait que la participation de l’Allemagne au « plan de sauvetage » s’est faite au prix de taux élevés, bien plus élevés que ceux auxquels la BCE prête aux autres banques.

L’Allemagne a transformé l’euro en « monnaie allemande » et veut imposer le modèle allemand aux autres pays européens sans prendre en compte leurs traditions, leur mentalité ni les disparités économiques qui résultent du fossé qui sépare le Nord et le Sud. Elle exige que les autres en paient le prix malgré le fait qu’elle est le pays qui bénéficie le plus de l’euro depuis sa création.

Cette attitude me rappelle celle de l’Union Soviétique qui voulait imposer son régime politique et social à l’ensemble des pays du bloc de l’Est, sans tenir compte de leur histoire, ni de leurs traditions, ni de leur mentalité.

Diagonal : En Espagne, le Parti Populaire (droite) a tranquillement, en arrivant au pouvoir en novembre 2011, découvert un déficit supplémentaire : de 6 % à 8 % ! Ce qui se traduit par des coupes budgétaires de 40 milliards d’euros pour la seule année 2012 ! En Grèce ils ont découvert le scandale des comptes truqués pour justifier les coupes budgétaires et l’austérité. En Espagne, actuellement, personne ne croit que les statistiques peuvent être falsifiées. Que diriez-vous au peuple espagnol à ce sujet ?

Moisis Litsis : Ne faites pas confiance aux statistiques officielles et mettez tout en œuvre pour découvrir la vérité. Un mouvement d’audit public de la dette pourrait contribuer à cette recherche. Ne faites pas confiance même à l’Eurostat, la responsabilité des bureaucrates de Bruxelles est engagée au même niveau dans la situation réelle des statistiques « truquées » dans les pays de la zone euro. Aujourd’hui nous assistons en Grèce à une nouvelle querelle entre le PASOK et le Nouveau Parti Démocratique (qui a été accusé de ne pas dire la vérité sur le déficit quand il était aux affaires en 2009 et qui accuse maintenant le PASOK de gonfler les statistiques afin de persuader l’opinion publique d’adopter les mesures drastiques de la Troïka).

Diagonal : Une leçon à tirer de la Grèce ?

Moisis Litsis : La principale leçon : Ne croyez pas qu’il n’existe pas de solution alternative. Voyez ce qui arrive au peuple grec qui a cru au début que les premières mesures d’austérité seraient suffisantes pour le mettre à l’abri d’un défaut de paiement. Aujourd’hui la Grèce en en faillite non officielle, des milliers de travailleurs du secteur privé perdent leur emploi, alors qu’au début on nous serinait que le problème venait d’un « secteur publique pléthorique ». On raconte des histoires aux gens pour leur faire avaler la potion amère. Soulevez-vous pour refuser ces politiques avant qu’il ne soit trop tard. Organisez-vous et montrez votre solidarité envers le peuple grec parce que la lutte est commune. Nous devons combattre au niveau de l’Europe, un engagement qui reste bien sûr encore très difficile à obtenir. ■

* Moisis Litsis, journaliste économique au quotidien Eleftherotypia (ce qui signifie « Liberté d’expression » en grec), suppléant du Conseil d’administration du Syndicat grec des journalistes (ESHEA), a été élu membre du comité de rédaction d’Eleftherotypia des travailleurs, lancé le 15 février par le personnel du quotidien en grève reconductible depuis le 22 décembre 2011. Nous reproduisons ici une interview, réalisée en anglais par Fátima Fafatale pour le bimensuel espagnol Diagonal, avant la parution du premier numéro de Eleftherotypia des travailleurs. (Traduit de l’anglais par Antoine Dequidt).

Notes

1. Sonia Mitralias est une militante féministe grecque, membre du Comité grec contre la dette (CADTM-Grèce) et fondatrice de l’Initiative des Femmes contre la Dette et les Mesures d’Austérité. Pour plus d’information voir le texte du discours de Sonia Mitralias La Grèce en lutte de 2012 comme l’Espagne de 1936 pour les peuples d’Europe ! lors du meeting contre la dette et les mesures d’austérité, à Marseille, le 17 février 2012 (http://www.npa2009.org/content/la-grèce-en-lutte-en-2012-comme-l’espagne-en-1936-pour-les-peuples-d’europe).

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