Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Dossier

N° 545-546 janvier-février 2009 *

GRÈCE

La révolte et la gauche

Cf. aussi : [Grece]

Panos Kosmas

Panos Kosmas est membre de la direction de l’organisation politique Kokkino (Rouge, observatrice auprès du Comité International de la IVe Internationale), une des composantes de la Coalition de la gauche radicale, Syriza.

La révolte grecque de décembre 2008 a eu ses pré-conditions politiques mais, aussi ses conséquences politiques. La bourgeoisie, le système de la gestion bipartite néolibéral, toute la coterie institutionnelle, ont tiré dès les premières heures des conclusions très inquiétantes du fait qu’une grande partie de la société grecque avait manifesté une prédisposition spontanée et de masse contre le régime. Les attaques des commissariats de police partout en Grèce (avec certains qui furent totalement démolis) de la part surtout des lycéens, sont sans précédent au moins dans l’histoire de l’après-guerre grecque ! Pire encore, une partie substantielle de la société grecque a manifesté de la sympathie, active ou passive, envers les pratiques massives anti-régime du mouvement. Des sondages, après la première vague de la révolte, n’ont jamais été publiés parce que leurs résultats confirmaient la constatation que le microbe de la révolte avait contaminé des larges secteurs de la société : plus de 50 % des citoyens étaient d’accord avec les attaques contre les commissariats, les banques et les filiales des multinationales, mais pas avec celles contre les petites boutiques !

Tout ça constituerait, en tout cas, un cauchemar pour n’importe quel pouvoir. Mais le « désastre » ne s’est pas arrêté là. Ce qui était encore pire était que tous ces sentiments et pratiques de masse anti-régime ont bénéficié du soutien politique d’une importante force politique, qui les a « porté » sur l’avant-scène politique et les a « légitimé » politiquement : cette force politique était la Coalition de la gauche radicale, Syriza. Malgré des épisodes isolés de double langage ou les quelques malheureuses déclarations des certains cadres de Synaspismos, Syriza non seulement est devenue le « parrain politique » de la révolte mais elle a aussi constitué le tronc majoritaire des manifestations — en particulier durant les trois premiers jours critiques. Les deux premières d’entre elles, le lendemain et le surlendemain de l’assassinat d’Alexis, étaient vraiment épiques : dans la première qui a parcouru le centre d’Athènes en direction de la Sûreté Générale d’Attique, Syriza constituait le gros d’un cortège de 30 000 manifestants, qui avançait au milieu d’un enfer de gaz lacrymogènes et d’attaques contre des filiales de banques et de multinationales ainsi que des concessionnaires des voitures. Le lendemain, il y avait encore plus de monde marchant, dans des conditions encore pires rappelant des vrais champs de bataille, vers le Parlement et les Propylées de l’Université.

Un jour plus tard et en vue de la grève générale déjà programmée, le premier ministre Kostas Karamanlis a tenté de former à la va-vite l’alliance des forces politiques « responsables », qui auraient exorcisé la « violence aveugle » et isoleraient en pratique les insurgés afin de faciliter leur marginalisation et répression. Il a donc invité les chefs des partis parlementaires pour les mettre « devant leurs responsabilités », la veille de la grève générale. Les déclarations des leaders politiques, à leur sortie du palais présidentiel au troisième jour de l’insurrection, offraient la plus fidèle image du nouveau paysage politique grec en formation. Karamanlis essayait — sans aucun succès — d’imiter un peu De Gaulle, un peu Sarkozy. Le président du Pasok, Giorgios Papandreou, essayait de prendre ses distances en prononçant un méli-mélo insipide contre la violence. Le président de l’extrême droite (LAOS) ne pouvait qu’être lui-même : l’avocat des forces de répression, de l’ordre et de la loi. La surprise est venue du Parti communiste (KKE) : en sortant du palais présidentiel, sa secrétaire générale, Aleka Papariga, a accusé directement Syriza de « caresser les oreilles des casseurs ». Syriza était aussi « désignée » comme « auteur moral » de la révolte tant par la droite (Nouvelle Démocratie) que par LAOS, mais de façon plus indirecte ; ils ont laissé le sale boulot au KKE. Quant au Pasok, après avoir adopté une position « neutre » et attentiste, il a rapidement et amplement rectifié son tir : ses « barons » sont arrivés à qualifier Syriza et Synaspismos de « bande de voyous » et de « force antidémocratique aux élans fascistes » (!) sans que G. Papandreou ne s’en émeuve outre mesure.

La seule fausse note dans ce concert réactionnaire des bien-pensants était représentée par le président de Syriza, Alekos Alavanos, qui, en sortant du palais présidentiel, a réitéré son soutien à la révolte : il a parlé de ses profondes causes sociales, des ruines sociales accumulées par le néolibéralisme, de la juste colère de la jeunesse et il l’a nommée « insurrection ». Plus important : il a refusé « d’obéir aux instructions » et de « condamner » les « violences ». Ce jour-là, un nouveau paysage politique a émergé en Grèce !

Le lendemain c’était le jour de la grève générale des syndicats programmée bien avant que la révolte n’éclate. Toutes les forces systémiques se sont mis d’accord pour qu’il n’y ait pas le traditionnel meeting devant le local de la Confédération générale des travailleurs grecs (GSEE), afin d’éviter la marche traditionnelle vers le Parlement. La direction social-démocrate des syndicats a annoncé la couleur en appelant à un meeting à la place de Syntagma devant le Parlement et en multipliant les déclarations pour exorciser ces damnées violences de rue. La fraction syndicale de Synaspismos ayant subi d’énormes pressions ne s’est pas battue contre la bureaucratie syndicale. Elle a décidé de prendre juste un peu ses distances en se donnant rendez-vous à un kilomètre du Parlement. Après une discussion difficile au sein de son secrétariat, Syriza a décidé de dénoncer la trahison de la bureaucratie syndicale et d’appeler à un rassemblement préliminaire sur la place Omonia (au même endroit que le KKE) et à une marche vers le Parlement. Ce mercredi a constitué une grande victoire pour les forces de gauche, et spécialement celles de Syriza. Le rassemblement préliminaire à Omonia était très massif, la marche vers le Parlement a été très combative et finalement le cortège de Syriza et des forces de l’extrême gauche qui suivaient a rempli la place Syntagma, où le meeting de la bureaucratie syndicale fut un fiasco. C’est ainsi que la parade des bien- pensants de la bureaucratie syndicale s’est transformée en une extraordinaire marche qui était aussi le point de référence de la révolte au centre d’Athènes.

La dialectique du politique et du social

Cette référence un peu bavarde et fatigante aux événements des premiers jours de la révolte était intentionnelle : c’est un peu comme ça qu’a été fondée ce qui constitue désormais la nouvelle caractéristique du paysage politique grec, l’émergence de Syriza en tant que « provocateur » de la scène politique et cible privilégiée des attaques des forces institutionnelles, mais aussi du KKE. En effet, les attaques contre Syriza sont même plus fréquentes que celles contre les « casseurs » (!), que Syriza est dorénavant accusée non seulement de « caresser » mais aussi de diriger ! La fréquence et le ton de ces attaques a désormais dépassé les limites acceptables, a acquis une violence sans précédent et fait penser à d’autres époques quand on préparait des déviations majeures de la démocratie bourgeoise !

Il ne s’agit ni d’un entêtement ni d’une tentative de vengeance mais de quelque chose de beaucoup plus profond. Depuis deux ans, on assiste à l’activation d’un double processus qui est en train de représenter une menace majeure pour le pouvoir capitaliste néolibéral.

● D’un côté, le système de gouvernement bipartite néolibéral est en crise profonde. Les résultats des dernières élections et tous les sondages montrent que l’alternance au pouvoir des gouvernements monocolores des deux partis néolibéraux (Nouvelle démocratie et Pasok) appartient au passé, que le total de leurs scores atteint un minimum historique, en raison de la percée de Syriza qui dépasse 10 % des intentions de vote. La lecture plus attentive de ces sondages révèle ce qui se cache sous l’iceberg : un effritement de l’alliance sociale néolibérale, l’extension du mécontentement à des secteurs de la classe ouvrière (en particulier à la nouvelle classe ouvrière et aux précaires) et à la jeunesse, un mécontentement social diffus. La crise du système consensuel et du système de gestion en est la conséquence. Ces changements ne sont pas révélés seulement par les sondages mais aussi par les manifestations de la lutte de classe : depuis 2006 on a eu un redressement spectaculaire du mouvement ouvrier, ponctué de plusieurs grèves générales, de grands mouvements de jeunes mais aussi d’une densité inusitée, de toute sorte de mobilisations « de petite envergure » : antiracistes, écologiques, anti-guerre, féministes, pour la protection des espaces publics, etc. Les grands moments de cette période ont été le mouvement étudiant des occupations en été 2006 et le mouvement dans tout l’enseignement qui s’est élargi à toute la société en hiver 2006-2007, lequel a annulé la tentative de réforme constitutionnelle de Karamanlis, et plus spécifiquement, de l’article de la Constitution qui concerne l’interdiction de créer des Universités privées.

● De l’autre côté, s’accumulent en permanence et mûrissent très vite les conditions pour la formation d’un courant de masse de la gauche radicale-unitaire-mouvementiste-anti systémique. Le pari de cette entreprise se « joue » aujourd’hui surtout dans Syriza. Héritier de l’esprit des Forums Sociaux et de l’action unitaire de la gauche, Syriza a joué un rôle de tout premier plan dans les mobilisations des trois dernières années et a posé les bases pour la politisation des dispositions radicales diffuses qui traversaient des larges couches sociales.

C’est ainsi qu’a été installé un processus d’interaction entre la multiplicité des résistances sociales, les autres manifestations du mouvement et les bouleversements à l’intérieur de la gauche. Dans ce cadre, les pressions sociales trouvent un débouché et se transforment en pressions sur le système politique, aiguisant la crise des institutions bourgeoises de consensus, de représentation et de gouvernement.

C’est cette dialectique du social et du politique qui donne la force aux mouvements, ouvrant la perspective de la formation d’un bloc social massif de résistance, durable et profond, face à la crise des institutions gouvernementales. Cette dialectique est « représentée » tout particulièrement par Syriza.

Mais, revenons à la révolte par laquelle on a commencé. La furie des forces institutionnelles contre Syriza s’explique par le fait que la révolte de décembre, déjà si dangereuse de leur point de vue, a confirmé que Syriza n’est pas avec elles, mais avec le mouvement, face à elles. Ce test était important car effectué dans des conditions de grande pression politique et des durs dilemmes posés par une insurrection. Le fait que Syriza ait fait montre de « caractère » est particulièrement inquiétant pour le système : c’est un signe avant-coureur des mésaventures à venir pour la gestion capitaliste, puisqu’on entre dans cette année critique 2009 du plus grand ralentissement de l’économie grecque depuis 16 ans, avec l’héritage d’une révolte qui n’a pas été défaite et n’a pas dégénéré, ainsi qu’avec le précédent de l’impardonnable « mutinerie politique » de la part de Syriza.

A tout ça il faudrait même ajouter, sans qu’on puisse l’analyser ici, que l’État grec est confronté au danger de ne plus pouvoir ni emprunter ni servir sa dette publique en 2009 et de devoir se mettre ainsi sous la tutelle de l’Union européenne. La contradiction est totale et fait peur à la bourgeoisie grecque : la crise et ses conséquences exigent que les institutions politiques capitalistes consensuelles et gouvernementales fonctionnent au mieux, en même temps que la révolte et le comportement politique de Syriza aggravent leur crise.

Ce n’est pas donc un hasard que les violentes attaques contre Syriza se combinent avec l’apparition et l’élaboration de scénarios visant la création des conditions d’un consensus entre les deux grands partis néolibéraux, la Nouvelle démocratie et le Pasok.

Dans cette Grèce éloignée du centre européen, pays membre de la zone euro et aussi théâtre d’une révolte qui a provoqué l’intérêt international, s’est développée ces derniers temps une dynamique de très importants bouleversements politiques et sociaux. Ces bouleversements méritent, donc, au moins l’attention de la gauche européenne, et plus spécialement de la gauche anticapitaliste.

En terminant cette « introduction au sujet », nous devons faire trois remarques :

1. Syriza n’est pas un parti anticapitaliste de masse, mais un parti de masse de la gauche radicale. Ces termes ont leur importance : la mise en question et le renversement du capitalisme sont des questions qui ne sont pas claires pour Syriza. Par contre, ce qui est clair est que Syriza ne veut pas gérer les fortunes du capitalisme néolibéral, qu’elle est opposée au centre-gauche. A la mi-décembre, elle a rendu publics ses 15 points programmatiques qui constituent un important pas de plus vers son ultérieure radicalisation à gauche. Syriza est une formation politique transitoire de la gauche radicale, ayant une forte composante anticapitaliste dans ses rangs, peut-être la plus forte dans une formation équivalente de la gauche européenne. Sans doute, elle est idéologiquement instable puisqu’en son sein coexistent tant le réformisme de gauche que des forces dotées d’une stratégie anticapitaliste. Cependant, elle a deux acquis fondamentaux : depuis quelques années, elle est la formation politique de masse de la gauche jouissant d’un prestige politique et social, qui constitue le soutien et l’expression politique des mouvements sociaux, et qui s’est trouvée du bon côté dans tous les moments critiques. Syriza représente le principal pari politique de la gauche grecque, et sa fortune va déterminer dans une large mesure les rapports de force politiques et sociaux.

2. Les tentatives pour former à la gauche de Syriza un pôle anticapitaliste ont été jusqu’à aujourd’hui très marginales quant a leur influence sociale et politique. Le virage à gauche de Syriza les prive d’oxygène, tandis que le sectarisme traditionnel ne permet pas de faire des pas unitaires vers une véritable recomposition. Ces considérations ont été plus que confirmées durant la révolte de décembre : l’extrême gauche a cherché par tous les moyens à se délimiter par rapport à Syriza, en recourant à des inexactitudes et des exagérations, ses initiatives étaient divisées et centrées sur les étudiants, et les forces du système l’ont ignorée de façon ostentatoire… Sans aucun doute, il s’agit de forces ayant un précieux potentiel, mais leur comportement sectaire envers Syriza se transforme souvent en « psychose » et réalimente leur sectarisme traditionnel. Malheureusement, tout ça ne permet pas encore l’osmose et la marche commune des forces anticapitalistes à l’intérieur et à l’extérieur de Syriza.

3. La révolte grecque a délégitimé profondément le système politique usé du capitalisme néolibéral grec. On ne peut pas exclure que son héritage puisse alimenter prochainement des luttes d’une ampleur encore plus grande, lesquelles rendront encore plus proche la création d’une gauche anticapitaliste de masse.

Attention donc à la Grèce : elle est en train de présenter tous les traits d’un authentique « maillon faible » de la zone euro.

Athènes, le 9 janvier 2009

Traduction : Georges Mitralias (du grec)

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