Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 532-533 novembre-décembre 2007 *

GRÈCE

Polarisation croissante

Cf. aussi : [Grece]

Andreas Kloke

Andreas Kloke est membre de la direction de l’OKDE-Spartakos, la section grecque de la IVe Internationale.

C’est dans un contexte marqué par les catastrophiques incendies de forêts de la fin août que les élections législatives du 16 septembre se sont déroulées. Ces incendies ont détruit une grande partie du Péloponnèse occidental, d’Euboea et d’autres régions. Elles ont fait 67 victimes humaines, ont brûlé 70 000 animaux domestiques et détruit plusieurs villages. C’est le refus des gouvernements précédents — le social-démocrate du PASOK (1981-1989 et 1993-2001) et le bourgeois conservateur de la Nouvelle démocratie (ND; 1989-1993 et 2004-2007) — de prendre les mesures adéquates en vue de la protection des forêts et plus généralement de l’environnement qui est clairement apparu comme la cause de ce désastre. Le résultat électoral a été influencé par ces événements : les Verts Alternatifs (gauche modérée) ont ainsi gagné 1 % et surtout les abstentions et les votes nuls sont passés de 25,8 % à 28,7 % des inscrits.

Le premier ministre Kostas Karamanlis (ND) a fait le choix de ces élections anticipées car sa victoire paraissait certaine et il avait besoin de renouveler sa légitimité avant d’entreprendre une accélération de son programme de contre-réformes. Bien que la Nouvelle démocratie ait reculé, n’obtenant que 41,8 % des votes (contre 45,4 % en 2004), elle pourra continuer à gouverner avec 152 députés sur 300, du fait du caractère peu démocratique du mode de scrutin. Bien qu’affaibli au Parlement, Karamanlis peut se prévaloir d’un succès.

La surprise ce fut le recul du principal parti de l’opposition, le PASOK, qui passe de 40,6 % à 38,1 % des votes. Les votes en faveur des deux partis dominants, qui ont été capables d’assurer une certaine stabilité au pouvoir du capital après 1974, reculent ainsi de 85,9 % à 79,9 %.

C’est le Parti communiste de Grèce (KKE), traditionaliste stalinien, qui passe de 5,9 % à 8,2 % et la Coalition de la gauche radicale Syriza, regroupant Synaspismos d’origine eurocommuniste et plusieurs petits groupes radicaux et qui passe de 3,2 % à 5,0 %, qui apparaissent comme les gagnants de ces élections. Si l’on ajoute à leurs scores ceux des divers groupes de la gauche extraparlementaire — le PC-ml (0,24 %), le ml-Pc (0,11 %), les coalitions Mera (0,17 %) et Enantia (0,15 %) — le total des voix à la gauche du PASOK atteint 13,9 %.

L’autre gagnant de ces élections se situe à l’opposé. L’extrême droite raciste de l’Alarme populaire-orthodoxe (LAOS) entre pour la première fois au Parlement, grimpant de 2,2 % à 3,8 %, ce qui lui permet de franchir la barre des 3 % exigés pour participer à la répartition des sièges. Cette organisation ne manquera pas de faire pression sur la Nouvelle démocratie pour radicaliser à droite le programme gouvernemental des contre-réformes. Elle représentera aussi la « colère » populaire chauvine, orientée vers le conflit irrationnel à propos du nom du pays voisin, la République de Macédoine, nom que l’État grec refuse, en imposant aux instances internationales de l’appeler « FYROM » (de « Former Yugoslavian Republic of Macedonia » ou « Ancienne république yougoslave de Macédoine ») car il considère que le nom de Macédoine n’appartient qu’à sa propre province nordique. LAOS regroupe plusieurs groupes et individus fascistes ainsi que des gangsters néo-nazis, dont certains sont devenus députés. Ce qui est particulièrement inquiétant, c’est que cette extrême-droite a obtenue ses meilleurs résultats dans les banlieues ouvrières d’Athènes, du Pirée et de Salonique.

Ces élections indiquent donc une polarisation à gauche et à l’extrême droite, au détriment des grands partis du centre-droit et de centre-gauche. Cette tendance pourra s’accentuer dans l’avenir, car la crise politique et économique s’approfondit et les contradictions de classe deviennent plus apparentes. Mais malgré la réélection de la Nouvelle démocratie et la percée de LAOS, les résultats globaux indiquent un déplacement limité mais visible vers la gauche.

Défaite du PASOK

Le PASOK s’est avéré incapable de tirer profit des divers scandales dont le gouvernement sortant portait la responsabilité : vol des fonds de pensions, privatisation des universités, affaires de corruption, brutalité de la police, explosion de l’endettement des ménages et de la hausse des prix… Cette incapacité a été attribuée au caractère mou de son leader, Giorgios Papandreou, le fils d’Andreas Papandreou, fondateur du parti et longtemps premier ministre. Mais la défaite du parti a des raisons plus profondes. Le parti et ses gouvernements, en particulier le gouvernement de Kostas Simitis (1996-2004), ont dérivé de plus en plus à droite, poursuivant les politiques néolibérales qui l’ont conduit à la grave défaite de 2004. Mais le PASOK a par la suite suivi une ligne d’opposition fort hésitante, restant à l’écart des protestations, des mobilisations et des grèves contre le gouvernement, se contentant de critiquer des questions d’importance secondaire.

La base de ce parti, fort activiste dans le passé, fut virtuellement dissoute par la direction. G. Papandreou lui-même a récemment déclaré que le PASOK « s’est transformé en un appareil d’exercice du pouvoir et n’a pas tenu compte des besoins de larges couches populaires ». Les directions syndicales, encore largement contrôlées par les bureaucrates du PASOK, ont en général — à de rares exceptions près — tenté d’étouffer les mobilisation contre les mesures pro-patronales. Ce n’est qu’au cours des deux ou trois semaines précédant le vote que Papandreou a tenté de changer la situation en multipliant des promesses verbales adressées aux travailleurs et aux couches populaires, mais cet électorat ne l’a pas pris au sérieux. Le PASOK a ainsi obtenu ce qu’il a mérité pour avoir été aligné de manière quasi inconditionnelle sur les intérêts de la bourgeoisie durant une si longue période.

A la suite de la défaite une forte lutte pour le pouvoir a secoué le PASOK. Le challenger de Papandreou, Vangelis Venizelos est encore plus à droite que l’actuel président du parti. Il n’est pas probable qu’une aile gauche, capable d’exprimer les aspirations des travailleurs et des couches plus larges , ne serait-ce que d’une manière réformiste classique, puisse apparaître au sein du PASOK. Ce qui permet d’espérer que dans l’avenir une partie de sa base militante abandonnera ce parti.

Les succès du KKE et de Syriza

Le KKE a pour la première fois été capable d’exploiter la crise du PASOK. Il reste la principale force de la gauche en Grèce et emploie une rhétorique très anticapitaliste et anti-impérialiste. Mais il s’avère incapable de dépasser les conceptions réformistes classiques d’une « économie populaire » orientées vers l’alliance avec des secteurs de la bourgeoisie et le « front populaire ». Néanmoins, le KKE apparaît comme la force « la plus à gauche » au sein du parlement et attire les votes de protestation les plus à gauche. Organisant toujours ses propres marches de protestation, le KKE refuse de coopérer avec tous les autres partis et organisations, cultivant un sectarisme décidé. La politique de sa direction constitue ainsi l’un des principaux obstacles au succès des mobilisations, des grèves et des mouvements sociaux.

La direction du KKE est profondément nationaliste et elle soutient « sa propre » bourgeoisie dans tous les conflits extérieurs importants, que ce soit à Chypre ou en Mer Égée. Dans ce domaine elle ne recule même pas parfois devant l’alliance avec des forces d’extrême droite. Une des députées du KKE, la journaliste indépendante Liana Kanelli, soutient de manière fanatique le « patriotisme » fondé sur la religion orthodoxe. Le parti appelle la Grèce à quitter l’Union européenne sans offrir une perspective internationaliste alternative. Sa conception du « socialisme » poursuit le vieux modèle stalinien discrédité. Le renforcement du KKE aidera-t-il le mouvement ouvrier et la résistance sociale ? C’est une question qui reste ouverte…

Le renforcement de l’autre force réformiste, Syriza, sous la direction de Synaspismos et de son président Alekos Alavanos, est également significatif. Après 2000 Synaspismos a effectué un tournant à gauche, participant aux divers mouvements sociaux et jouant un rôle actif au sein du Forum social européen, dont le rassemblement à Athènes l’an dernier fut un succès. Synaspismos a réussi à reconstruire une organisation de jeunesse, essentiellement dans les universités, et présente actuellement un profil ouvert, pluraliste de gauche, écologiste etc. dans les diverses luttes. Au cours de la campagne électorale, Syriza a déclaré refuser une collaboration gouvernementale avec le PASOK néolibéral à l’issue des élections. Mais l’orientation stratégique de Synaspismos est indissolublement attachée à l’alliance avec le PASOK au niveau des communes, des régions, dans les syndicats et aussi au niveau de la politique nationale. A l’image de tous les autres partis de la « Gauche européenne », la direction de Synaspismos est fermement convaincue que le système capitaliste peut être réformé grâce à une politique parlementaire — et en fin de compte gouvernementale — adéquate de la gauche et que le modèle néolibéral peut être remplacé par une politique d’amélioration sociale de l’État providence.

La participation pratique de Synaspismos dans les luttes et les mobilisation reste marquée par une extrême prudence et la plupart de ses dirigeants syndicaux ne prennent pas des initiatives qui pourraient sérieusement défier la passivité et le défaitisme des bureaucraties syndicales contrôlées par le PASOK. Une forte aile droite de ce parti rejette par principe le militantisme de gauche et toute alliance avec les petites organisations de la gauche radicale et soutient une ligne « réaliste », c’est-à-dire des alliances avec le PASOK à tous les niveaux. Mais la direction de Synaspismos veut essayer de tirer profit de la crise du PASOK pour développer un nouveau projet réformiste de gauche et occuper ainsi l’espace politique que cette crise libère à gauche.

La gauche anticapitaliste

Depuis des décennies la gauche extraparlementaire grecque est divisée en des dizaines de petites organisations d’origines maoïste, stalinienne, trotskiste, etc. En raison de cette situation confuse et d’un besoin de reconnaissance des nombreuses « directions » autoproclamées, cette gauche continue à avoir du mal à construire un pôle alternatif, socialement enraciné, même si ses militants jouent un rôle important dans tous les conflits sociaux et politiques. Mais dans les élections municipales de 2006, pour la première fois depuis des années, les alliances de la gauche radicale ont obtenu des résultats non négligeables : entre 1 % et 2 % dans plusieurs banlieues d’Athènes et du Pirée. Avant les élections de septembre quelques organisations de cette mouvance ont essayé de discuter sérieusement leurs différences et de tenter un front uni de la gauche anticapitaliste.

Le SEK (Parti socialiste ouvrier, affilié à la Tendance socialiste internationale fondée par Tony Cliff, dont le SWP britannique est l’organisation la plus importante), connu jusqu’à peu pour son sectarisme virulent, a pris l’importante initiative d’approcher, entre autres, le NAR (Nouveau courant de gauche, continuateur de l’organisation de jeunesse du KKE, qui a été exclue de manière bureaucratique en 1989), une organisation relativement importante qui dirige le Front de la gauche radicale (Mera). En juin 2007, le SEK, l’ARAN, l’ARAS et l’OKDE-Spartakos ont lancé la Gauche anticapitaliste unifiée (Enantia), voulant ainsi exprimer les aspirations des mobilisations de ces dernières années (luttes des employés des banques, des enseignants, des étudiants etc.) et, plus généralement, celles des mobilisations pour les droits des immigrés et de la nécessaire lutte contre les effets du bilan catastrophique des politiques environnementales.

Du fait du sectarisme particulier du NAR et de Mera et malgré le fait qu’un électeur de gauche moyen a des difficultés pour différencier Mera et Enantia, il ne s’est pas avéré possible de mettre sur pied une liste commune des deux coalitions anticapitalistes. Les résultats électoraux des deux n’ont pas décollé.

Il est évident que la domination de la gauche réformiste ne pouvait être remise en cause dans la période actuelle. Mais une politique plus habile et plus flexible, orientée vers l’unité dans l’action, pourrait contribuer de manière décisive à convaincre les animateurs des luttes ouvrières et des mouvements sociaux de la nécessité d’un pôle d’attraction anticapitaliste. Un tel projet politique pourrait être couronné de succès dans l’avenir, si les larges couches de travailleurs, de la jeunesse, des femmes et des immigrés se mettaient en lutte dans l’esprit du front unique contre les projets du gouvernement et du capital.

Perspectives

Il n’y a pas de doutes au sujet des intentions du vieux-nouveau gouvernement. La contre-réforme réactionnaire du système des retraites (signifiant une modification des cotisations et l’augmentation du nombre d’années de travail, entre autres), la vente ou la liquidation d’Olympic Airways, la réduction de l’emploi à plein temps dans le secteur public, plus de privatisations (en particulier du réseau des téléphones OTE et de la compagnie d’électricité DEI) figurent sur l’agenda du gouvernement. C’est précisément ce que le président de l’association patronale SEV a rappelé dans sa lettre de félicitations adressée à Karamanlis après sa réélection. Les mois prochains montreront comment les partis et les organisations de la gauche ainsi que les syndicats et le mouvement ouvrier vont affronter la vague d’attaques contre les acquis sociaux préparée et annoncée par le gouvernement et le grand capital.

Athènes, octobre 2007

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