Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 573-574 mai-juin 2011

GRÈCE

Révolte populaire massive des Indigné(e)s

Cf. aussi : [Grece]

Yorgos Mitralias *

Assez différent de son homologue espagnol par ses dimensions, sa composition sociale, sa radicalité et son hétérogénéité politique, le Syntagma grec partage avec la Place Tahrir du Caire ou la Puerta del Sol de Madrid la même haine pour l’élite politique et économique qui accapare et vide de tout contenu la démocratie parlementaire bourgeoise aux temps d’un néolibéralisme le plus arrogant et inhumain.

30 juin 2011, Athènes, place Syntagma. Assemblée des Indignés. © Ggia

30 juin 2011, Athènes, place Syntagma. Assemblée des Indignés. © Ggia

Désormais c’est par centaines de milliers que les Indigné(e)s (Aganaktismeni, en grec) déclarent la guerre à leurs bourreaux néolibéraux. Deux semaines après ses débuts, le mouvement fait déborder les places des villes du pays par des foules énormes criant leur colère, faisant trembler le gouvernement Papandreou et ses soutiens locaux et internationaux. Ce n’est plus ni une simple protestation ni même une mobilisation d’ampleur contre les mesures d’austérité. Désormais, c’est une véritable révolte populaire qui balaie la Grèce.

Une révolte qui crie haut et fort son refus de payer « leur  crise » et « leur dette » tout en vomissant le bipartisme néolibéral sinon l’ensemble d’un personnel politique aux abois.

Combien étaient-ils à la Place de Syntagma (Place de la Constitution) au centre d’Athènes, en face du Parlement, le dimanche 5 juin 2011 ? Difficile a dire car une des particularités de ces rassemblements populaires est que, faute de discours central ou de concert, il y a un va et vient permanent de manifestants. Mais, en tenant compte des responsables du métro d’Athènes, qui savent calculer le nombre de passagers, il y a eu un minimum de 250 000 personnes confluant à Syntagma à cette mémorable soirée ! En somme, plusieurs centaines des milliers si on y ajoute les foules « historiques » rassemblées aux places centrales des dizaines d’autres villes grecques.

A ce moment s’impose pourtant une interrogation : comment est-ce possible qu’un tel mouvement de masse qui, en plus, est en train d’ébranler un gouvernement grec au centre de l’intérêt européen, soit passé sous un silence assourdissant par tous les medias occidentaux ? Pendant, ses 12 premiers jours, pratiquement pas un mot, pas une image de ces foules sans précédent hurlant leur colère contre le FMI, la Commission européenne, la troïka et aussi Mme Merkel et le gotha néolibéral international. Absolument rien. Sauf, de temps en temps, quelques lignes sur « des centaines de manifestants » aux rues d’Athènes, à l’appel de la CGT grecque. Étrange prédilection pour les manifestations squelettiques des bureaucrates syndicaux totalement déconsidérés au moment ou quelques centaines de mètres plus loin d’énormes foules manifestent jusqu’à très tard après minuit depuis deux semaines…

Il s’agit bel et bien d’une censure aux dimensions inconnues jusqu’à aujourd’hui. D’une censure politique très organisée et méthodique, motivée par le souci de bloquer la contagion de ce mouvement grec, de l’empêcher de faire tache d’huile en Europe. Face à cette nouvelle arme de la Sainte Alliance de temps modernes, il faudra qu’on réagisse tous ensemble, tant pour dénoncer ce scandale que pour trouver les moyens pour contourner cette interdiction d’informer les opinions publiques, par le développement de la communication entre les mouvements sociaux de toute l’Europe et la création de nos propres medias alternatifs…

Revenant aux Indigné(e)s grecs, il faut remarquer qu’il s’agit d’un mouvement de plus en plus populaire ou même plébéien, à l’image d’une société grecque façonnée par 25 ans de domination absolue de l’idéologie néolibérale, cynique, patriotarde, raciste et individualiste qui a tout transformé en marchandises. C’est pourquoi l’image qui en émerge est souvent contradictoire, mêlant le meilleur et le pire dans les idées comme dans les actes de chacun des manifestants. Comme par exemple, quand la même personne manifeste de façon ostentatoire un patriotisme grec aux allures racistes tout en brandissant un drapeau tunisien (ou espagnol, égyptien, portugais, irlandais et argentin) pour manifester sa solidarité… internationaliste aux peuples en lutte de ces pays.

Doit-on conclure alors qu’on est en présence d’une foule de manifestants schizophrènes ? Absolument pas. Comme il n’y a ni de miracles, ni de révoltes sociales politiquement « pures », le mouvement des Indigné(e)s se radicalise a vue d’œil tout en étant marqué par ces 25 ans de désastre social et moral. Mais, attention : toutes ses « tares » se subordonnent à sa caractéristique principale qui est son rejet radical du Mémorandum, de la Troïka, de la dette publique, du gouvernement, de l’austérité, de la corruption, de cette démocratie parlementaire fictive, de la Commission européenne, en somme du système dans son ensemble !

Ce n’est pas donc un hasard que les centaines des milliers d’Indigné(e)s grecs s’époumonent depuis deux semaines en répétant des mots d’ordre éloquents tels que « On ne doit rien, on ne vend rien, on ne paye rien ! », « On ne vend et on ne se vend pas ! », « Qu’ils s’en aillent maintenant tous, Mémorandum, Troika, gouvernement et dette ! » ou « Nous restons jusqu’à ce qu’ils s’aillent ! ». C’est un fait que des mots d’ordre de ce genre unissent tous les manifestants, comme d’ailleurs tout ce qui a trait au refus d’assumer et de payer la dette publique. C’est pourquoi la campagne de l’Initiative pour une Commission d’audit de la dette publique  fait un réel tabac pratiquement dans tout le pays. Son stand en pleine Place de Syntagma est en permanence assiégé par une foule de gens voulant signer son appel ou offrir leurs services comme volontaires…

D’abord presque totalement inorganisés, les Indignés de Syntagma se sont offert progressivement une organisation dont le summum est l’Assemblée populaire qui attire chaque soir à 21 heures plusieurs centaines de participants devant quelques milliers d’auditeurs très attentifs. Les débats sont souvent d’une grande qualité, dépassant de loin tout ce qu’il y a de mieux sur les grandes chaînes de télévision. Et tout ca malgré le bruit (on est en plein centre d’une ville de quatre millions d’habitants), le va-et-vient des dizaines des milliers de gens et surtout, la composition hétéroclite de ces auditoires monstres au milieu d’un campement permanent qui ressemble par moments à une Tour de Babel.

Toutes ces vertus de la « démocratie directe » expérimentée jour après jour à Syntagma, ne doivent pas nous faire oublier ses faiblesses, ses ambiguïtés ou ses tares comme, par exemple, son allergie initiale à tout ce qui a trait aux partis, aux syndicats ou a toute collectivité établie. S’il est indiscutable que cette aversion pour les « partis » est dominante dans les foules des Indignés qui ont tendance a rejeter l’ensemble du monde politique sans distinction, il faut quand même noter l’évolution spectaculaire de l’Assemblée populaire, tant a Athènes qu’à Thessalonique, qui est passé du rejet des syndicats à l’invitation de faire aboutir leurs manifestations à Syntagma afin que leurs travailleurs rejoignent les Indignés…

Évidemment, le temps passant, il y a eu une clarification du paysage politique de la Place de Syntagma, la droite et l’extrême droite populaire étant représentée parmi la foule en haut de la place, juste devant le Parlement, et la gauche radicale et anarchisante occupant la place elle-même et contrôlant l’Assemblée populaire et le campement permanent. Sans aucun doute, bien que cette gauche radicale donne le ton et laisse son empreinte sur toutes les activités et manifestations à Syntagma, les colorant d’un rouge profond, on ne peut pas conclure que les diverses nuances de la droite populiste, patriotarde, raciste ou même carrément neo-nazi vont cesser leurs tentatives d’influencer cet immense mouvement populaire. Elles vont persister et tout dépend, en dernière analyse, de la capacité de l’avant-garde du mouvement de l’enraciner profondément dans les quartiers, les lieux de travail et les écoles tout en le dotant d’objectifs clairs faisant le pont entre ses énormes besoins immédiats et sa rage vengeresse et antisystème.

Assez différent de son homologue espagnol par ses dimensions, sa composition sociale, sa radicalité et son hétérogénéité politique, le Syntagma grec partage avec la Place Tahrir du Caire ou la Puerta del Sol de Madrid la même haine pour l’élite politique et économique qui accapare et vide de tout contenu la démocratie parlementaire bourgeoise aux temps d’un néolibéralisme le plus arrogant et inhumain. En même temps, il est traversé par le même désir participatif, démocratique et non violent qui marque profondément toute révolte populaire en ce début du XXIe siècle.

Indépendamment de la suite des événements, qui s’annoncent déjà cataclysmiques, le mouvement actuel des Indignés aura marqué un tournant dans l’histoire du pays. Désormais tout est possible et rien ne sera plus comme avant… ■

Athènes, le 8 juin 2011

* Yorgos Mitralias, journaliste retraité et correspondant d’Inprecor, est un des fondateurs du Comité grec contre la dette et militant du Comité pour l’annulation de la dette du Tiers-Monde (CADTM).

Synthèse sur la Grèce

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