Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 592-593 avril 2013 *

GRÈCE

Rencontre internationale anticapitaliste à Athènes

Cf. aussi : [François Sabado] [Grece]

François Sabado *

A l’initiative de « Rproject » — coordination des forces de gauche de Syriza : DEA, Kokkino et Apo — a eu lieu à Athènes, du 1er au 3 mars, une rencontre anticapitaliste internationale qui a rassemblé près d’un millier de personnes.

Parlement d'Athènes. © Gerard McGovern

Parlement d'Athènes. © Gerard McGovern

Étaient présents des animateurs de la gauche de Syriza (qui a obtenu plus de 25 % des suffrages lors de la dernière conférence du parti), des syndicalistes de toute l’Europe (dont Giorgio Cremaschi, de la direction de la FIOM, fédération de la métallurgie de la CGIL italienne), des économistes (dont Michel Husson, Daniel Albarracin et Kostas Lapavitsas), des délégations du MPS de Suisse (avec Charles-André Udry), de Sinistra Critica d’Italie, d’Izquierda anticapitalista de l’État espagnol (avec Josep Maria Antentas), du Portugal, des États-Unis (avec Ahmed Shawki de l’ISO) et de France (avec des militants du NPA dont Olivier Besancenot). Pour la Grèce étaient notamment présents Christos Laskos (membre du secrétariat de Syriza), Panayiotis Lafazanis (membre du secrétariat du comité central de Syriza, député au parlement), Antonis Davanellos (membre du secrétariat du comité central de Syriza et membre de DEA). Ces deux derniers étant les principaux animateurs de la gauche de Syriza.

Synthèse actualisée Inprecor

Cette rencontre a permis une discussion passionnante sur la situation en Grèce et en Europe ainsi que sur les tâches des anticapitalistes dans le mouvement syndical, les services publics et dans la lutte antifasciste. La rencontre se termina par une discussion sur les révolutions arabes, animé par Gilbert Achcar et Ahmed Shawki.

La discussion sur la situation grecque prend une importance particulière, non seulement parce que la Grèce reste le maillon faible de l’offensive des classes dominantes en Europe mais aussi parce que l’acuité de la crise dans ce pays met à l’ordre du jour la discussion d’une série de questions stratégiques.

Il ne s’agit pas d’en faire un modèle car le contenu, les formes et les rythmes de la crise grecque ne sont pas transposables. Ni de penser que l’on peut aujourd’hui généraliser l’exemple de Syriza dans toute l’Europe, car on ne peut saisir la singularité, la force et l’espoir qu’il symbolise sans prendre en compte la profondeur de la crise grecque. Mais apprendre de la Grèce et des problèmes auxquels sont confrontés les révolutionnaires est décisif pour enrichir la réflexion tactique et stratégique des forces révolutionnaires en Europe.

L’effondrement grec

La Grèce connaît une crise d’effondrement provoqué par les politique d’austérité de l’Union Européenne et les diktats de la Troïka (UE, FMI, BCE). Elle est marquée par une destruction sociale sans précédent en Europe depuis la deuxième guerre mondiale. Le pays est démoli. Les classes populaires sont saignées : un chômage officiel de près de 30 %, des baisses de salaires de 30-40 % voire plus, des hôpitaux sans médicaments et des médicaments hors de prix ou vendus au marché noir. A Athènes, des milliers de devantures de commerce sont fermées. Ce qui reste de lois sociales est en train d’être démantelé. C’est toute l’Europe du Sud qui est attaquée mais, sur l’échelle des destructions « austéritaires », la Grèce arrive au sommet, loin devant le Portugal et l’Espagne. Il faut donc prendre la mesure du processus de dislocation que connaît l’économie et la société grecques. La Grèce est au centre d’une nouvelle confrontation entre les puissances centrales de l’Union Européenne et sa périphérie. Certaines forces évoquent la situation de la Grèce comme celle d’une néocolonie. Au-delà des formules, le peuple grec vit la politique de la Troïka comme une véritable humiliation, ce qui donne une nouvelle force à la question nationale, qui risque de redécouper les processus de réorganisation de la gauche. Les questions de souveraineté nationale conjuguées à la souveraineté populaire deviennent décisives, d’où l’importance d’articuler question nationale et question sociale pour ne pas tomber dans le nationalisme. Le combat de la gauche doit combiner radicalité et internationalisme. Mais au-delà de la crise sociale et économique, le pays est gagné par la décomposition politique avec une crise de la représentation politique et une perte de légitimité des institutions liées à une corruption généralisée et à un effondrement des partis traditionnels, en particulier du Pasok qui a perdu des millions d’électeurs. Crise de décomposition accompagnée d’une poussée de l’extrême droite fasciste incarnée par les néonazis de l’Aube Dorée.

Une révolte exceptionnelle

Malgré tout cela, le peuple grec vit, survit, résiste. La fatigue sociale et politique se fait sentir, après 29 journées de grève nationale depuis le début de la crise, mais la mobilisation est là, avec ses potentialités, mais aussi ses difficultés. La dernière grève du 20 février a encore été très importante. Le mouvement syndical résiste. Frappé par la crise, il ne connaît pas de progression importante. Il peut même reculer dans certains secteurs détruits par les attaques gouvernementales et patronales, mais les syndicats grecs restent une des bases importantes de la mobilisation. Des initiatives comme celles des « indignés grecs » n’ont pas eu la portée de ce mouvement dans d’autres pays mais ont marqué la situation. La résistance et l’organisation d’un mouvement antifasciste sont décisives dans la situation grecque actuelle. Même si des initiatives, comme celle d’un « manifeste européen contre les fascistes de l’Aube dorée », soulignent l’importance de la bataille sur ce terrain, il y a, maintenant une course de vitesse avec les néonazis, tant dans les quartiers populaires que dans la défense des immigrés. Au-delà des luttes sociales, c’est une résistance de tous les jours et des solidarités élémentaires — alimentaires, sanitaires… — dans les quartiers, les villages, les familles qui permettent aux classes populaires de survivre.

La singularité de Syriza

C’est dans ce contexte — effondrement de la société grecque, crise politique générale, austérité sans fin contre les classes populaires, résistances sociales maintenues mais qui ne parviennent pas à bloquer les attaques capitalistes, montée des fascistes — que se tient la discussion stratégique actuelle. On ne peut comprendre la coalition Syriza qu’en partant de l’analyse de la crise grecque.

Ce sont des circonstances exceptionnelles, celles d’une « crise nationale globale », qui ont propulsé Syriza en tant que premier parti de gauche. Ses résultats électoraux sont passés de 4,6 % à 26,89 % ! Sans cette crise nationale, il n’y aurait pas eu de Syriza. Mais son poids politique actuel résulte aussi de l’histoire de la gauche grecque, de la crise du mouvement communiste, de son éclatement : Synaspismos, courant majoritaire au sein de la coalition, provient des courants eurocommunistes des années 1970. Il a connu une série de crises internes et de déplacements à gauche notamment sous la pression des jeunes générations. Syriza a aussi travaillé avec le mouvement altermondialiste. C’est donc le produit de l’accumulation d’une série d’expériences, de débats, de cadres unitaires d’action et de confrontation qui ont permis à Syriza d’être la transcription politique de la résistance sociale grecque. L’unité aura joué un rôle clé dans cette dynamique Syriza.

Le KKE, parti super-stalinien, plus organisé et plus implanté que Syriza mais caractérisé par une politique de division des travailleurs et par un profil assumant la continuité du stalinisme international et grec s’est fait marginaliser ces dernières années.

Depuis sa dernière conférence, Syriza s’est constitué en parti, mais en fait, à cette étape, c’est une coalition de courants, partis et personnalités. Pluraliste, c’est le cadre le plus unitaire de la gauche grecque mais aussi l’enjeu de bataille entre courants qui vont du réformisme à la gauche révolutionnaire.

Les références de nombre de dirigeants de Syriza sont celles du gradualisme eurocommuniste des années 1970, de la perspective stratégique de passage au socialisme par des réformes graduelles et la transformation de l’État. Des courants s’inspirant de l’eurocommunisme de gauche, revendiquent la transformation graduelle des institutions et l’intervention du mouvement de masse. Ces derniers oscillent entre le refus clair de l’austérité et des tentations d’alliances ou de recherches d’accords avec des secteurs des classes dominantes.

Les courants de gauche anticapitalistes ou révolutionnaires travaillent à une confrontation avec les politiques d’austérité dans la perspective d’une rupture avec la logique capitaliste. Lors de la dernière Conférence nationale, le « Courant de gauche » et le « Pôle de gauche » ont présenté une liste séparée qui a obtenu 25 % des votes.

Si la majorité de Synaspismos reste sur des positions réformistes de gauche, l’instabilité de la coalition, sa sensibilité au mouvement de masse, sa capacité d’attraction des forces anti-austérité, la place de la gauche révolutionnaire en son sein, tout cela, dans un contexte exceptionnel, concourt à donner à Syriza un rôle radical, bien différent du Front de Gauche en France. Il n’y a pas, dans Syriza, de cristallisation aussi forte d’appareils bureaucratiques réformistes comme ceux du PCF, du PCE ou des partis communistes grecs ou portugais !

« Le gouvernement des gauches »

La force essentielle de Syriza et sa dynamique proviennent à la fois de son opposition radicale aux mémorandums de la Troïka, de son rejet des politiques d’austérité et de sa défense d’un programme en faveur des droits sociaux, des services publics, de l’annulation des dettes illégitimes, de la nationalisation sous contrôle social des banques. Dans la situation actuelle de confrontation aiguë, ces revendications ont un rôle transitoire. Syriza a mené une politique de propositions unitaires vis-à-vis du KKE et d’Antarsya — qui les ont rejetées — et s’est engagée pratiquement aux côtés des secteurs en lutte. Syriza est l’expression du mouvement anti-mémorandum. Elle a aussi popularisé la proposition d’un gouvernement des gauches sur un programme anti-austérité, dont le contenu est un enjeu entre la gauche et la droite de la coalition.

C’est dans ce contexte que la discussion de la rencontre s’organisa autour des tâches pour passer de la mobilisation de masse actuelle contre l’austérité à la construction d’un mouvement social et politique pour renverser le gouvernement de Samaras et instaurer un « gouvernement des gauches » contre l’austérité : un gouvernement transitoire de rupture avec les politiques d’austérité de l’Union européenne, un gouvernement des gauches sans le Pasok ou des forces bourgeoises. Comme l’explique, Antonis Davanellos, responsable du DEA, il s’agit de lutter pour un « gouvernement des gauches » —Syriza, KKE, Antarsya — qui « défende les classes populaires » et non pour un « gouvernement de salut ou d’union nationale avec des représentants capitalistes » comme l’ont défendu certains dirigeants de Syriza au cours des dernières semaines. Rechercher des alliances pour une reconstruction nationale avec des secteurs du capitalisme grec ne peut que s’opposer à un programme de défense des intérêts populaires. A cette étape, la force de Syriza a été de combiner résistance sociale et perspective politique de rejet des diktats « austéritaires » de l’Union européenne. Un gouvernement de gauche ne prend, en effet, son sens que sur une telle base : le refus des mémorandums, l’annulation des dettes illégitimes, la nationalisation des banques et des secteurs clé de l’économie pour réorganiser l’économie autour des besoins sociaux « élémentaires » de la population.

Dans cette situation de crise aiguë, la lutte pour les revendications élémentaires — qui ne sont pas si élémentaires que cela, mais plutôt vitales — pose le problème d’une confrontation. Car pour défendre l’emploi, arrêter la baisse des salaires, refuser les mesures de privatisation, rejeter les diktats de l’Union européenne, il faut financer une telle politique par une autre répartition des richesses et une réorganisation économique qui ne peut qu’utiliser la nationalisation des banques et des secteurs clé de l’économie. C’est se préparer à un affrontement avec les classes dominantes et l’impérialisme européen. Donc ces revendications ont un caractère transitoire : elles posent le problème d’un gouvernement pour les appliquer et d’un début de transformation anticapitaliste dans une visée socialiste. Pour aller le plus loin possible, cette perspective doit s’appuyer sur la mobilisation et l’auto-organisation sociale. « Il faut tenir bon sur cette ligne », nous explique la gauche de Syriza.

Pas de sacrifices pour l’euro !

C’est aussi dans ce cadre qu’a lieu le débat sur la sortie ou pas de l’euro. Toute une série de secteurs de la gauche grecque — le KKE, les secteurs dominants d’Antarsya, d’autres courants de la gauche grecque — se sont prononcés pour la sortie de l’euro. Sortie de l’euro qui, dans les conditions capitalistes, équivaudrait à une dévaluation brutale qui aggraverait encore plus la situation des classes populaires, sans relancer, même d’un point de vue capitaliste, l’économie grecque, étant donné la faiblesse des exportations du pays. Syriza — et particulièrement sa gauche — défend un autre point de vue : ils n’acceptent aucun sacrifice pour défendre l’euro. Le problème central, c’est d’appliquer un programme anti-austérité et ne pas accepter le chantage ou les diktats de l’Union européenne. Ne pas conditionner les mesures sociales d’urgence à un accord pour l’euro, et donc défier l’UE. Ce n’est pas à un gouvernement des gauches de sortir de l’euro mais à l’UE de prendre la responsabilité d’une rupture face à un gouvernement qui défend des mesures de défense des conditions de vie des classes populaires, ce qui ne sera pas si facile pour l’UE tant du point de vue des formes juridiques — celles des Traités, l’exclusion d’un pays n’est pas prévue — que du fond, à savoir l’étranglement social et économique de la Grèce. Les réactions populaires en Europe et les contradictions mêmes des classes dominantes peuvent donner du temps à un « gouvernement des gauches », à condition de tenir sur une ligne de confrontation avec l’UE et la classe capitaliste grecque. Ne pas prendre l’initiative de la sortie, défier l’UE mais se préparer en cas d’agression. Voilà la réponse tactique de Syriza à un des problèmes les plus difficiles. Là encore, les pressions de l’UE sont considérables, le chantage total, mais, pour le moment, Syriza garde son cap.

Tout est possible !

La situation est critique. Les enjeux au sein de Syriza sont considérables. Rien n’est joué. Des luttes politiques ont lieu ou se préparent autour des formulations de telle ou telle exigence du programme de Syriza. Les tentations de tel ou tel dirigeant sont grandes mais, à cette étape, la pression populaire comme celle de la base de Syriza poussent toujours à gauche alors que les pressions de l’UE et des classes dominantes poussent à droite. L’orientation réformiste dominante comme le décalage entre sa force électorale et ses faiblesses organiques limitent la capacité d’action de Syriza. Mais, en contrepoint, l’unité de toute la gauche radicale et révolutionnaire, l’auto-organisation de la mobilisation sociale peuvent jouer un rôle très important, notamment pour créer à partir du rejet de l’austérité les conditions de premiers pas vers une rupture avec le système capitaliste. ■

* François Sabado, membre du Bureau exécutif de la IVe Internationale et de la direction du Nouveau parti anticapitaliste (NPA, France) a participé à la rencontre anticapitaliste d’Athènes.

Vous appréciez ce site ?
Aidez-nous à en maintenir sa gratuité
Abonnez-vous ou faites un don
Qui sommes-nous ? |  Contact | Abonnement | Design et codage © Orta