Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Document

N° 545-546 janvier-février 2009

GRÈCE

Sources et dynamique de la révolte

Cf. aussi : [Grece]

Nous publions ici le texte de la résolution adoptée « à chaud », au cours même du mouvement de révolte, par le Comité central de l’OKDE-Spartakos, section grecque de la IVe Internationale.

L’explosion de ces derniers jours trouve ses racines dans le mécontentement social accumulé des dernières années et il s’inscrit, pas seulement pour la chronologie, dans la suite des mobilisations dans les facs et des grandes grèves et manifestations pour la défense de la sécurité sociale.

Aux sources de la révolte

Le déclenchement de la « tempête de la jeunesse » s’inscrit dans une conjoncture marquée tant par la colère généralisée contre le gouvernement de la Nouvelle Démocratie (ND) que par l’impasse « objective » à laquelle s’est trouvé réduit le mouvement ouvrier. En effet, le recul de la bureaucratie syndicale et des directions des partis de l’opposition parlementaire (Pasok, KKE, Synaspismos-Syriza)(1), effectué lors du vote de la réforme de la sécurité sociale par le gouvernement ND au printemps, a véritablement émoussé la combativité dont avaient jusqu’alors fait preuve les travailleurs. La social-démocratie avait alors véritablement renvoyé aux calendes (grecques…) les mobilisations, pour se lancer dans une phase préélectorale de longue durée (2).

En canalisant la protestation sociale vers les urnes, les réformistes ont alors permis au gouvernement de poursuivre son offensive (privatisations). Or, à un moment où l’économie grecque était entraînée dans la crise mondiale et où le gouvernement de Kostas Karamanlis s’engluait dans les scandales, le malaise rampant a commencé à exiger des moyens de s’exprimer. Des dispositions à la radicalité ont pu être perçues, quelques semaines avant la révolte de la jeunesse, avec le mouvement inédit des prisonniers qui ont entamé une grève de la faim pour améliorer leurs intolérables conditions de détention, et dans la vague de solidarité avec leur combat organisée autour des prisons. Des tendances identiques se sont manifestées dans la forme de lutte décidée par les travailleurs d’entreprises qui fermaient (occupation d’ALTEC). Il ne faut pas oublier non plus les mobilisations paysannes intervenues en novembre-décembre.

En revanche, même si c’est à un tout petit degré, on a pu recenser quelques actes de racisme, caractéristiques de l’accentuation des contradictions sociales et la cible en a été, bien sûr, les immigrés dans des quartiers perdant leur caractère bourgeois (à Patras, Athènes, Aghios Pandeléimonas)

L’explosion de colère de la jeunesse, qui est le baromètre de l’état d’esprit de la société, contre les violences policières a joué le rôle d’une valve, en libérant la puissante tension sociale qui couvait. L’assassinat dans le quartier athénien d’Exarcheia du jeune Alexis Grigoropoulos, âgé de 15 ans, en a été l’allumette, mais pas la cause. Il est évident que l’ensemble des travailleurs et des couches populaires est arrivé au point de rupture avec la ND. La classe ouvrière, la jeunesse étudiante et celle des lycées et collèges, les paysans, se trouvent, armés de leurs mobilisations des deux dernières années, en situation d’affrontement avec la politique libérale du gouvernement Karamanlis.

Pour autant, la révolte de la jeunesse n’incarne pas seulement ce mécontentement social : elle a ses caractéristiques propres.

Les nuits des barricades

Le samedi 6 décembre, la nouvelle de l’assassinat d’Alexis tombe comme un coup de foudre après 21 heures. Face à la provocation policière, des secteurs de la gauche révolutionnaire se montrent prêts à riposter. Sur la place Exarcheia, c’est surtout la mouvance anarchiste (3) qui se rassemble, érigeant des barricades dans les rues alentour à l’aide de charriots poubelles enflammés et s’affrontant à la police. Et elle se « fortifie » dans les locaux voisins de l’Ecole Polytechnique. L’extrême gauche, elle, se rassemble à côté, rue Harilaos Trikoupi. Ayant érigé des barricades, elle se confronte aux corps spéciaux de répression et tente de là de partir en manif pour le centre, réussissant à occuper la fac de droit. Un troisième bloc de manifestants, celui de membres du Diktyo (4) et de la jeunesse du Synaspismos essaie d’arriver en manif jusqu’à la place Omonoia. Après entente entre les organisations de la gauche anticapitaliste, il est décidé pour le lendemain dimanche l’organisation d’une manif en direction de la préfecture de police d’Attique. La coalition Syriza décide d’y participer. Lors de cette première nuit de barricades, ce sont environ 2000 personnes, en majorité militant-e-s de la mouvance anarchiste et de l’extrême gauche, qui se sont affrontés des heures durant à la police. Des affrontements semblables ont lieu à Thessalonique.

Le dimanche midi, ce sont environ 10 000 personnes qui manifestent en direction de la préfecture de police, avec la participation de l’extrême gauche et de Syriza. Des deux côtés du cortège, la présence de la mouvance anarchiste est massive, avec une grande envie d’aller à l’affrontement. Les lacrymos des flics coupent la manif avant qu’elle ne parvienne à la préfecture. Avec leurs cocktails Molotov, les anarchistes mettent le feu à des banques, à des espaces expos de voitures neuves et à des entrées de ministères. L’extrême gauche reforme son cortège et lance une manif vers le Parlement, alors que Syriza se disperse. Pendant la nuit, les affrontements se déplacent dans les rues d’Exarcheia et des quartiers alentours, avec comme bastion des anarchistes l’École Polytechnique (5) et pour l’extrême gauche la fac de droit. Un nouveau rendez-vous est donné pour une manif le lundi à 18 heures.

Syriza hésite : elle fait connaître son soutien politique tout en se tenant le plus loin possible du théâtre des affrontements. LE KKE, lui, est absent. Une délégation de sa direction effectue une démarche de protestation auprès de la préfecture de police. Pourtant, sous l’effet du mouvement social, il annonce pour le lundi qu’il manifestera, mais de son côté, place Omonoia, à bonne distance des autres! Ainsi, pendant ce week end, la réponse immédiate en termes de mobilisation à l’Etat et au gouvernement est venue avant tout des groupes révolutionnaires, anarchistes ou d’extrême gauche. Les barricades ont constitué une « répétition générale » et ont servi d’exemples aux masses de la jeunesse scolarisée qui vont descendre dans la rue, allant dès le lundi matin à des formes d’affrontement.

De son côté, le gouvernement évite alors de reprendre ce qu’il soutenait aux premières heures, en reprenant les sources policières, à savoir que le flic assassin aurait agi en situation de légitime défense. Il adopte alors une position passive, se bornant à refouler et contenir les « troubles ». Cette attitude s’explique par la situation dégradée et d’exaspération sociale dans lequel il se trouve.

Flammes de la jeunesse

A partir du lundi, la jeunesse scolarisée manifeste dans chaque coin du pays, en se metttant à assiéger les commissariats ! Elle s’inspire des exemples des deux jours précédents, mais elle a aussi en mémoire les expériences récentes du combatif mouvement étudiant et les grandes mobilisations pour la sécurité sociale. Et ces dernières années, nous avions aussi des mouvements de moindre ampleur d’occupation de lycées ou de collèges. La mobilisation de la jeunesse scolarisée est à partir de là impressionnante, inédite, impétueuse. Alexis Grigoropoulos était l’un d’entre eux. Le caractère de masse et la disposition à l’affrontement ne sont contrôlés ou conduits par aucune organisation ou aucun courant politiques. Les forces politiques sont tout simplement dépassées ! Le lundi soir, ce sont des dizaines de milliers de personnes qui descendent à Athènes pour faire entendre leur voix. On y voit, en dehors des membres des organisations politiques, des familles entières, avec les anciennes et les nouvelles générations, déjà ou en train de se politiser. Cependant, la force sociale qui y donne le ton est la masse des jeunes, avant tout de la jeunesse scolarisée, qui, sans avoir de lien organisé avec la mouvance anarchiste, adopte ses pratiques, sans en avoir jamais eu l’expérience. Des groupes de jeunes scolarisés de toute origine sociale, de toutes les banlieues, grecs comme immigrés, mettent alors le feu — le mot est à prendre au sens propre, sans exagération — au centre d’Athènes. Les affrontements avec la police sont alors les plus durs qui se soient produits depuis les années 1970, et l’étendue des dégâts est sans précédent. La manifestation se divise en plusieurs parties, de sorte que la police est dans l’incapacité de la dissoudre, malgré des lancers ininterrompus de grenades lacrymogènes. Les groupes de jeunes bloquent les unités spéciales par des jets de pierres incessants dans chaque axe principal ou petite rue du centre d’Athènes. Au même moment, la manif que tenait le KKE a démarré, après entente avec la police, pour aller loin du théâtre des affrontements... Une situation semblable se déroule dans des dizaines de villes du pays.

Crise politique

Quand cette nuit s’achève, la crise politique qui frappe le gouvernement de droite atteint son paroxysme. En empruntant les termes du pouvoir, nous dirons que « l’ordre, la loi et la sécurité ont été dissous » dans la capitale et d’autres villes, grandes ou petites. Le jour suivant, le premier ministre s’entretient d’urgence avec le président de la République et les dirigeants des partis politiques, en appelant à « l’unité nationale ». Le gouvernement fait circuler des menaces : « baisse de la violence ou sinon état d’urgence ». Le parti d’extrême-droite Laos et le KKE se rangent à la ligne du gouvernement. Le KKE s’en prend à Syriza en disant qu’« il caresse les oreilles des encagoulés » (6). Le PASOK, le plus grand parti de l’opposition, demande des élections mais réclame aussi de la jeunesse qu’elle « fasse preuve de retenue », demandant, en condamnant la violence, des formes pacifiques de protestation. Syriza est la seule force parlementaire qui ait demandé la démission du gouvernement dès le premier instant. Mais sous la pression du système politique, cette force commence à prendre chaque jour davantage ses distances avec les « marques violentes » du mouvement.

Le mardi 9, une massive manifestation de la jeunesse scolarisée, partie en milieu de journée, est réprimée par la police et des affrontements de moindre ampleur que la veille durent jusqu’au soir. Le gouvernement décide de durcir sa ligne et donne le feu vert pour une répression sauvage. En même temps, la situation se complique puisque les organisations syndicales avaient depuis longtemps programmé pour le jour suivant une grève générale de 24 heures contre la politique anti-ouvrière du gouvernement ! Le gouvernement demande aux syndicats d’annuler leur mobilisation : refus de la direction syndicale, sous la pression de la colère sociale. En même temps, elle décide de ne pas tenir la manifestation prévue depuis le siège de la confédération GSEE (7) jusqu’au parlement, mais d’appeler directement à un rassemblement sur la place Syntagma, devant le parlement. Le courant syndical de Syriza est en désaccord et appelle dans un premier temps à tenir la manifestation. Puis ce choix est abandonné et se transforme en l’appel à un prérassemblement à deux pas du rassemblement officiel. En substance, Syriza se conforme à la ligne de la direction syndicale. Le KKE comme il le fait traditionnellement (dans les faits, il a opéré une scission dans le mouvement syndical) appelle à un rassemblement place Omonoia, pour de là faire une manifestation loin du centre d’Athènes. Il se conforme ainsi aux injonctions de Karamanlis de ne pas manifester dans le centre de la ville. L’extrême gauche décide de tenir la manifestation le jour de la grève générale, en lien avec les syndicats enseignants.

Malgré la campagne d’intimidation du gouvernement, la participation des travailleurs au rassemblement de GSEE est de grande ampleur. En raison de ses rétractations successives, la présence de Syriza est moins forte. La manifestation de l’extrême gauche et des syndicats enseignants est rendue encore plus massive par la participation des associations syndicales étudiantes et des lycéens et collégiens descendus jusqu’au centre ville. A la suite de la manif se tiennent à Polytechnique et à la fac de droit des assemblées générales avec une très forte participation. Pourtant, les syndicats ne s’orientent pas vers des mouvements de grève et ils ferment la porte à une quelconque extension qui ferait descendre la classe ouvrière sur le pavé !

Premiers éléments pour une estimation du mouvement

En cette mi-décembre, le mouvement est encore en phase d’extension et donc, la première évaluation de sa nature, de sa dynamique et de ses limites reste à confirmer.

1. S’il s’agit bien d’une explosion de la jeunesse à caractère de soulèvement, il ne s’agit pas d’un soulèvement social généralisé. On ne signale nulle part de pareil mouvement dans le monde du travail, dans la base syndicale et encore moins, bien sûr, dans leurs directions. La perspective d’une grève générale à caractère politique n’est pas réaliste. Après la journée de grève du 10 décembre, la possibilité d’une jonction dans la rue avec le mouvement ouvrier s’éloigne et, de manière générale, les conditions pour voir se développer rapidement de vastes luttes ouvrières ne sont pas rassemblées, malgré le mécontentement croissant et les dispositions actuelles des travailleurs à la lutte.

2. La révolte de la jeunesse (scolarisée) est d’abord et surtout tournée contre la police et la répression. Il existe une haine quasi naturelle, profonde et sans perspective de conciliation envers la police. Cela s’est vérifié dans la « guerre des pierres » et dans les mots d’ordre « enflammés ». Pour une partie importante de la jeunesse descendant dans la rue, ce soulèvement tendait à être spontanément « anti-pouvoir ». Elle adopte en conséquence les pratiques violentes de la mouvance anarchiste et se tourne contre les symboles de l’État, les banques et les sociétés multinationales. Ce qui lie la jeunesse aux forces de la gauche est évidemment le caractère antigouvernemental du mouvement. Des éléments de violence dûs à la spécificité d’Athènes comme capitale-vitrine sont présents, mais en aucun cas ils ne suffisent à décrire le fond de la révolte des jeunes. Si nous voulions comparer avec l’exemple français, cette révolte ressemble pour une petite part à la lutte contre le CPE et correspond davantage au soulévement des jeunes des banlieues. Le point de départ en est le même : la mort d’un jeune à cause de la police. En même temps, la composition sociale et l’écho des deux soulèvements sont radicalement différents : en Grèce, il ne s’agit pas d’une violence minoritaire, d’une révolte des exclus, d’une voix du désespoir venue de banlieues laissées à l’abandon. C’est la jeunesse scolarisée de toutes les couches sociales et de l’immigration qui participe toute rassemblée et cela concerne aussi les épisodes violents. En outre, on ne trouve aucun rejet massif de la part du reste de la société : même s’il n’y a pas toujours soutien, il y a au moins une neutralité compréhensive. Une chose en tout cas est sûre : une génération entière se politise brusquement dans les circonstances d’une révolte et en totale rupture avec la droite.

3. Malgré l’étendue des dégâts et des violences, jusqu’au 5ème jour des mobilisations, la balance de « l’opinion publique » a penché du côté de la condamnation de la police et du gouvernement. Le fait que la victime ait été un jeune de 15 ans a favorisé l’expression d’une sympathie de la société. Assurément, on peut distinguer différentes positions envers le mouvement, qui vont du soutien ouvert jusqu’à une sorte de démission fataliste devant cette « catastrophe sociale » que « nous, société grecque, nous avons bien méritée » ! Dans des situations antérieures, la réaction des couches moyennes et de secteurs conservateurs de la classe ouvrière était de s’activer dès le premier instant, avec l’encouragement des médias, pour condamner les « fauteurs de troubles ». Là, alors que les dommages causés aux biens sont bien plus graves, les réactions sont très différentes : la déclaration de l’Association des Commerçants d’Athènes, indiquant que « les dégâts ne peuvent pas être comparés à la perte d’une vie humaine », est caractéristique ! Les vieilles générations des travailleurs, quant à elles, rejettent la gestion libérale, s’inquiètent des conséquences de la crise économique, s’indignent de l’immunité policière qui conduit jusqu’au meurtre d’un jeune de 15 ans, mais en même temps, elles ne sont pas prêtes à se soulever maintenant, particulièrement après l’issue décourageante des mobilisations en défense de la sécurité sociale. Pour le moment, ils ont « confié » cette révolte à leurs enfants. En dépit de ce climat, au 5ème jour des mobilisations, on a vu apparaître dans deux villes de province des groupes de « citoyens indignés », à l’instigation de l’extrême droite, pour « prendre la loi en mains ». Vu la force du mouvement, de tels phénomènes sont jusqu’à maintenant très limités, mais aussi longtemps que durera la crise, aussi longtemps il y a danger de les voir se produire.

4. Jusqu’à maintenant, il y a absence de formes réelles d’auto-organisation de tous ceux qui sont dans la lutte. Il faut dire que le haut degré de violence et l’éparpillement des forces qu’elle provoque n’ont pas permis au mouvement de « respirer » et de se doter de structures de base. La diminution des affrontements de jour comme de nuit peut se combiner dans les prochains jours avec la mise en marche de processus qui permettront l’organisation de la lutte au niveau des établissements scolaires et des facs et la solidarité avec la lutte au niveau du lieu de travail et d’habitation. Et en ce début de deuxième semaine, cela se met en route : d’après le syndicat des enseignants du second degré, 600 collèges et lycées sont occupés ! Dans les facs, 150 départements sont occupés, suite aux décisions prises en assemblées générales. Et des bâtiments administratifs ou municipaux commencent aussi à être occupés, même si le nombre en est encore très limité.

5. Il y a absence de procédures concrètes et de revendications concrètes qui exprimeraient la voix de l’ensemble ou de la majorité des acteurs de la lutte.

La gauche face au mouvement

Syriza n’a ni la volonté ni les forces sociales pour exercer une pression réelle sur la social-démocratie du Pasok, avec un objectif qui serait la mobilisation des partis et des syndicats ouvriers en vue de renverser le gouvernement. A l’intérieur du mouvement, il hésite : comme on le voit traditionnellement, ses tendances les plus radicales (principalement la jeunesse du Synaspismos), se sont trouvées sous l’hégémonie politique de l’extrême gauche. En même temps, comme cela se produit aussi traditionnellement, la direction de Syriza entre dans le mouvement avec hésitation et en sort le plus vite possible. Le jeudi 11 décembre a eu lieu la première manifestation à laquelle Syriza n’a pas participé, en dépit du fait qu’elle avait été décidée par le comité de coordination de la fac de droit auquel participe la jeunesse du Synaspismos ! Syriza est placé sous une double pression : celle du mouvement et celle du système politique. Les premiers jours il affiche son soutien public et offre sa « couverture parlementaire » aux mobilisations, mais les jours suivants, il condamne « la violence » et se montre clairement disposé à une rapide désescalade des mobilisations. Un jour il formule la revendication de dissolution des corps spéciaux de la police, mais le jour suivant la retire et la remplace par le « contrôle démocratique de la police par le parlement » (8). Dans de telles conditions, Syriza est sans cesse tiraillé en pleine mobilisation par une tendance de ses composantes à une dispersion entre elles, fait qui touche particulièrement ses plus petites composantes radicales. Soulignons sur ce point que la direction de Synaspismos s’est trouvée forcée, sous la pression des médias, à ne pas couvrir politiquement la jeunesse du parti. En outre, les plus petites forces de Syriza qui proviennent de l’extrême gauche sont dans l’incapacité d’exercer la moindre influence sur sa ligne politique, de même qu’elles n’arrivent pas à développer une action politique autonome au sein des événements. Et par rapport à la manifestation prévue pour le jour de la grève générale, elles aussi se sont laissé mener avec le Synaspismos derrière le choix de la bureaucratie syndicale et n’ont donc pas pris part la manifestation maintenue par les syndicats de l’éducation et l’extrême gauche ! (9)

Le KKE prend une méprisable position d’identification de fait avec le gouvernement quand il parle de groupes de provocateurs, d’encagoulés et de manipulés, au nom d’une supposée ligne de lutte de classe organisée… représentée par lui-même ! (10) En fait, il dépasse en conservatisme petit-bourgeois les propres représentants de ces couches (commerçants, chefs de petites entreprises) touchées par les dégâts dus aux affrontements. Les déclarations de la secrétaire du parti, Aleka Papariga, sont accueillies en première page des journaux de droite ! Avec ses déclarations, elle s’en prend à Syriza, non pas d’un point de vue de gauche, mais sous l’angle de la droite, en accusant Syriza de « caresser les oreilles des encagoulés » Au lieu de demander la démission du gouvernement qui assassine des jeunes, elle réussit avec de telles déclarations à recevoir les félicitations du gouvernement et du parti d’extrême droite Laos. En même temps, la jeunesse du KKE dans les universités entreprend — là où le rapport de forces lui est favorable — de maintenir fermés les départements universitaires, afin que ne s’y tiennent pas d’assemblées générales qui puissent décider l’occupation ! Le KKE n’a rien compris à cette explosion de la jeunesse ou ne veut rien comprendre à tout ce qui se produit en dehors du cadre étouffant de ce qu’il contrôle. Il prétend vouloir la politisation de la jeunesse mais en même temps, il sabote dès qu’apparaissent des mobilisations de masse — le meilleur moyen de politiser ! — dans les facs. Pour autant, tout cela n’est pas sans coût pour la direction du KKE : la pression exercée par les développements du mouvement sur les militants de sa jeunesse est importante et, malgré l’absence de toute expression critique en public (ce qu’impose le caractère stalinien du parti), il est désormais connu que se font de plus en plus entendre des voix de protestation à l’intérieur du parti.

L’extrême gauche a fait preuve dès le premier instant d’une notable préparation militante et elle s’est trouvée unie sur les barricades, dans la rue et dans l’occupation de la fac de droit d’Athènes. Elle n’a pas « craqué » sous les coups de la répression lors de la première grande manifestation du dimanche 7. Elle est depuis lors le cœur de la plupart des manifestations. Face au climat d’intimidation, elle a pris le risque de tenir une manifestation le jour de la grève appelée par les syndicats. Elle exerce une pression de gauche sur Syriza pour qu’il ne sorte pas des mécanismes de construction du mouvement, et elle ne laisse pas le monopole des affrontements à la mouvance anarchiste. Elle lance les initiatives pour tenir des assemblées générales dans les facs et entreprend de mettre sur pied une coordination au niveau de syndicats de branche. C’est elle aussi qui a initié les premières tentatives d’organiser le mouvement au niveau des quartiers. Elle reste handicapée pourtant par les différents tacticismes et par des oppositions de petits chefs, mais aussi par une incapacité à aller en dehors des départements universitaires occupés. Mais ce qui la caractérise surtout, ce sont des insuffisances au niveau de la réflexion politique et des différences d’estimation en son sein qui l’empêchent de pouvoir proposer de clairs objectifs pour la poursuite de la mobilisation. Faire tomber le gouvernement ? Oui, mais pour mettre quoi à la place ? Elle n’arrive pas à fonctionner comme une force politique nationale bien visible ni à exploiter les hésitations de Syriza ou le lâchage du mouvement par le KKE. Pire encore : elle n’arrive pas à avoir un projet politique pour exploiter la faiblesse politique du gouvernement. L’absence d’un large regroupement politique et de la nécessité de « rendre des comptes » à un vaste public social n’est donc pas sans conséquences… Et même face aux pratiques erronnées d’anarchisme spontané d’une partie importante du mouvement de la jeunesse scolarisée, alors qu’elle n’est pas en position d’ennemi comme le KKE ou de prise de distance comme Syriza, l’extrême gauche dans la plupart des cas n’a pas investi de forces proportionnelles à ce qu’elle pourrait faire pour faire évoluer en sa faveur les dispositions radicales de la jeunesse. Et cela alors qu’elle a l’avantage de se tenir depuis le début aux côtés des jeunes et non pas en face d’eux !

Perspectives

La première phase du mouvement — spontanée, particulièrement violente et faite d’affrontements — tend plutôt à s’achever. En cette deuxième semaine, ce qui se met en route, ce sont les procédures de masse dans les lycées et collèges et dans les universités avec comme but les occupations, ainsi que l’organisation du mouvement dans les quartiers. Toutefois, la coupure des vacances de Noêl est trop proche pour que nous puissions faire des prévisions sur la suite du mouvement.

1. La crise politique résultant de ces événements a été comme la pierre tombale pour le gouvernement de la droite, intervenant après la confrontation sur la sécurité sociale et l’éclatement de divers scandales. Il est particulièrement difficile voire impossible qu’il arrive à se reprendre et à continuer ses fonctions pendant longtemps, en allant jusqu’au bout de son mandat. Le mot d’ordre « A bas le gouvernement ! » va continuer à être d’actualité. A vrai dire, ce gouvernement aurait déjà dû partir, le lundi soir 8 décembre, mais l’absence de volonté politique aussi bien du PASOK que de la gauche parlementaire lui permettent de rester encore au pouvoir. Pour cette raison, c’est grâce aux luttes des opprimés qu’il doit partir, avec l’assurance pour tout gouvernement suivant que « les choses seront encore pires pour lui ! »

2. Nous devons mettre en avant le caractère anti-répression du mouvement, en faisant avec une logique transitoire la propagande de revendications comme le désarmement de la police, la dissolution des corps spéciaux de répression, la suppression de la législation anti-terroriste, et en donnant toute leur importance à de petites victoires arrachées par le mouvement, comme le desserrement des rondes de police ou l’éloignement des forces spéciales du quartier d’Exarcheia, du centre d’Athènes et des alentours des grandes facs. La libération de tous les manifestants arrêtés doit être un mot d’ordre central.

3. Il nous faut mettre en relation le coup d’éclat de la jeunesse pour obtenir la punition des brutalités policières avec les objectifs durables du mouvement étudiant radicalisé pour mettre à bas les contre-réformes éducatives récentes et à venir, et avec l’opposition frontale à la politique libérale et anti-ouvrière du gouvernement (sécurité sociale, privatisations etc.). Le déclenchement d’occupations dans les départements universitaires et les établissements scolaires constitue un enjeu immédiat et décisif pour la poursuite du mouvement. Il est également indispensable que soit tenté systématiquement de mettre en place une coordination permanente des syndicats au niveau des sections, qui puisse promouvoir la participation organisée des travailleurs au mouvement en développement et qui exerce une pression sur les directions de GSEE et d’ADEDY (11) pour les pousser à appeler à une nouvelle grève générale.

4. Une clé pour le rapport de forces entre classes et pour canaliser la violence accumulée et le mécontentement contre la classe dominante et son gouvernement est le dépassement de la division entre travailleurs nationaux et étrangers, la lutte contre le racisme, contre l’exploitation inhumaine et la misère des conditions de vie réservées aux immigrés et aux réfugiés. Le meurtre par la police d’un travailleur pakistanais quelques semaines avant celui du jeune adolescent à Exarchia est loin d’avoir provoqué les mêmes réactions. Dans le même temps, la mobilisation d’habitants de quartiers populaires conduite par l’extrême droite contre les immigrés montre que les contradictions sociales exacerbées peuvent prendre dans les conditions actuelles des formes réactionnaires (12).

5. Nous avons à marteler notre appel en faveur de l’unité politique de la gauche radicale, sur la base de l’expérience vécue en commun dans le mouvement des luttes d’hier et d’aujourd’hui, avec comme perspective de construire une gauche anticapitaliste forte et comme politique d’intervenir pour le principe d’une candidature commune de la gauche anticapitaliste grecque aux élections européennes, en coopération avec la gauche anticapitaliste en Europe.

6. Agissons en interaction avec la radicalisation de la jeunesse, avec pour but qu’elle s’organise de manière durable et travaille au renversement révolutionnaire du système et de l’État capitalistes. Donnons à la révolte en cours de la jeunesse une perspective que ne peuvent lui donner ni l’anarchisme ni le réformisme !

Athènes, le 14 décembre 2008

Traduction : Andreas Sartzekis, militant de l’OKDE-Spartakos

Notes

1. Le Pasok (Mouvement socialiste panhéllenique), fondé par Andreas Papandreou et dirigé actuellement par son fils, Giorgios, a dirigé les gouvernements en Grèce de 1981 à 1989 puis de 1993 à 2004, menant une politique de contre-réformes néolibérales. Le KKE (Parti communiste de Grèce) est un parti qui poursuit une orientation stalinienne traditionaliste, dans la lignée de son soutien à l’invasion de la Tchécoslovaquie en 1968. En 1989 il avait soutenu le gouvernement formé par la Nouvelle Démocratie (droite), alors qu’après huit année de gouvernance social-démocrate le PASOK avait été fortement discrédité. Synaspismos (Coalition de la gauche, des mouvements et de l’écologie) est apparu en 1989, en tant que coalition regroupant en premier lieu le KKE (dit pro-Moscou ou de l’extérieur) et le Parti communiste grec de l’intérieur (scission eurocommuniste de 1968). En 1991 cette coalition a éclaté, le courant stalinien excluant la forte minorité (45 %) issue du PC de l’intérieur et d’autres groupes indépendants. Les exclus ont gardé le nom de Synaspismos (alors que le courant stalinien a repris celui du KKE). Après un échec électoral en 1993 (2,94 % des suffrages et pas d’élus au Parlement), Synaspismos remonte la pente aux élections européennes de 1994 et aux législatives de 1996, obtenant des élus au Parlement européen et national. A partir de 2004, Synaspismos constitue avec des organisations de la gauche radicale (dont l’AKOA écolo-communiste, le KOE d’origine maoïste, le DEA et Kokkino, trotskistes) la Coalition de la gauche radicale, Syriza. Au cours des congrès suivants l’aille droite du parti le quitte et c’est un jeune dirigeant, Alexis Tsipras (que les médias grecs n’hésitent pas à comparer à Olivier Besancenot !), qui prend la présidence du parti (voir son interview en p. …).

2. Au printemps 2008, alors que des secteurs du syndicalisme grec (électricté, voirie) s’engageaient vers une grève reconductible, la bureaucratie syndicale a réussi à empêcher que la grève générale du 19 mars ne débouche sur une grève générale reconductible. Des secteurs de l’extrême gauche grecque (dont l’OKDE-Spartakos) ont alors critiqué Syriza-Synaspismos, qui avait mis en avant la revendication d’un référendum sur la loi de la contre-réforme du système des retraites adoptée par le Parlement, et lancé une pétition dans ce sens, considérant qu’une telle campagne minait celle en faveur de la grève générale.

3. Note du traducteur : en fait, il est difficile de traduire la dénomination grecque « antiexousiastes » : mot à mot, les « anti-pouvoir ». On peut parler de mouvance en ce sens que ce courant est très large, allant de libertaires organisés à des groupes ou individus dont la seule réponse politique à la violence de l’État bourgeois semble être la violence contre tout ce qui symbolise l’État et ses institutions, les banques et le commerce. On traduit par « mouvance anarchiste » à défaut de terme satisfaisant.

4. « Le Réseau » regroupe les militant(e)s et des organisations des mouvements sociaux et de la gauche radicale. Il est apparu dans la foulée des marches européennes et du développement du mouvement altermondialiste.

5. L’École polytechnique — une université de sciences polytechniques, nullement militarisée à la différence de la France — a été le lieu de la résistance à la dictature des colonels (1967-1974). Son occupation par les étudiants, réprimés dans un bain de sang le 17 novembre 1973, reste une référence de la lutte contre la dictature.

6. « Encagoulés » est un terme employé depuis des années, dans la presse notamment, pour désigner des activistes adeptes de la violence urbaine. En décembre, « l’encagoulement » a été adopté par des milliers de jeunes donnant corps à leur révolte.

7. La Confédération générale des travailleurs grecs, affiliée à la CES, fondée en 1919.

8. Le 12 décembre, en plein cœur de mobilisations avec affrontements et répression, Alekos Alavanos, ancien président de Synaspismos et actuel dirigeant du groupe parlementaire de Syriza, rencontrait la direction du syndicat des policiers pour rappeler qu’il y a d’un côté les droits des jeunes à faire respecter, mais que « l’autre face de la monnaie, c’est le policier citoyen », précisant que « le policier respectable, c’est celui qui a reçu une bonne formation et qui accomplit ses fonctions au sein de la société. »

9. Le KOE, le plus important des groupes d’extrême gauche dans Syriza, a massivement participé à cette manifestation.

10. Le KKE n’a par ailleurs pas hésité à expliquer que les services secrets étrangers sont, selon lui, derrière les événements de décembre !

11. Fédération des Travailleurs du Public.

12. Retourner la situation en tablant sur des réflexes réactionnaires, tel est l’un des objectifs recherchés par la droite (avec des divergences : il semble que certains secteurs aient voulu après le lundi 8 décembre faire carrément appel à la troupe), à la fois en essayant de créer l’idée de gentils policiers agressés par de violents fauteurs de troubles, et en appelant « au retour à la normale ». Quoi qu’il en soit, et malgré la très étrange fusillade qui a gravement blessé un policier dans la nuit du 5 janvier et a été suivie d’un rassemblement de plusieurs centaines de policiers à l’initiative de l’extrême droite, la manifestation pour l’éducation du 9 janvier a rassemblé autour de 10 000 manifestants, avec en tête les syndicats enseignants. A noter aussi : une campagne de solidarité active avec Constantina Kouneva, dirigeante syndicale immigrée, grièvement blessée le 23 décembre lors d’un attentat au vitriol, sans aucun doute en raison de son militantisme exemplaire contre les conditions de travail désastreuses des entreprises de nettoyage.

Vous appréciez ce site ?
Aidez-nous à en maintenir sa gratuité
Abonnez-vous ou faites un don
Qui sommes-nous ? |  Contact | Abonnement | Design et codage © Orta