Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 619-620 septembre-octobre 2015 *

GRÈCE

Une capitulation porteuse de menaces mortifères

Cf. aussi : [Grece]

Yorgos Mitralias*

Athènes, le 5 septembre 2015

Ce qui est le plus effrayant dans l’actuelle situation grecque, c’est que l’ensemble des dirigeants de la gauche grecque donne l’impression de ne réaliser ni l’étendue ni la profondeur de la catastrophe déjà accomplie par la capitulation du gouvernement Tsipras devant les créditeurs du pays. En effet, la campagne électorale se poursuit avec ses invectives et ses croche-pieds en suivant les traditions bien établies, sans que personne ne fasse référence à cette catastrophe, et surtout à ses conséquences, à moyen et à plus long terme. Et, plus grave, sans que personne ne fasse la moindre référence aux tâches concrètes et urgentes que cette catastrophe impose à la gauche grecque et ses militants.

Synthèse et articles Inprecor

Et pourtant, il est impossible que l’actuelle grisaille du paysage de la gauche grecque passe inaperçue car elle crève les yeux. D’un côté, l’hémorragie dont souffre l’actuel Syriza « génétiquement modifié » dépasse déjà les pires craintes des promoteurs de sa « normalisation ». Jour après jour, des centaines de ses cadres, députés, membres du Bureau politique, du Comité central, de la direction de sa jeunesse, de sa fraction syndicale et des autres organes du parti claquent la porte et prennent le large, en dénonçant violemment la « trahison » du gouvernement Tsipras.

Si l’écrasante majorité de ceux qui claquent ainsi la porte du parti adhèrent à l’Unité populaire récemment constituée, il n’en est pas de même pour les milliers d’« anonymes » qui s’en vont sur la pointe des pieds, complètement déboussolés, déçus, ou même en colère. Le résultat de tout ça est déjà devant nos yeux : effondrement du Syriza dans les sondages et véritable résurrection de la droite traditionnelle de Nouvelle Démocratie, qui ambitionne déjà de battre sur le fil ce Syriza précocement vieilli et déconsidéré.

De l’autre côté, l’Unité populaire des dirigeants de la Plateforme de gauche de Syriza, qui ont fait scission, ne semble inspirer ni les foules déçues ni les autres forces politiques qui s’opposent aux Mémorandums et qui, « normalement », devraient la rejoindre. Le campisme outrancier de son principal dirigeant (Lafazanis) mêlé à un certain hégémonisme envers les forces d’extrême gauche de moindre influence électorale (Antarsya et autres), éloigne déjà les éventuels partenaires et accentue non seulement l’émiettement électoral de la gauche anti-mémorandum, mais aussi le découragement général qui pousse une partie importante des gens de gauche et surtout de ceux qui avaient rejoint Syriza aux dernières élections, à tourner le dos à la politique et aux partis et à se replier sur eux-mêmes.

Si on ajoute à tout ça le fait que le Parti communiste grec (KKE) a fait de l’Unité populaire et de Lafazanis son principal ennemi, qu’il attaque jour et nuit avec des expressions d’une rare violence, et qu’Antarsya a décidé de présenter ses propres listes aux prochaines élections, on comprend mieux pourquoi le mot « dégoût » domine dans les discussions entre gens de gauche et anciens électeurs de Syriza. Alors, étant donné que tout indique désormais qu’après les élections ce Syriza « génétiquement modifié » fera partie d’un gouvernement de coalition avec un ou plusieurs partis néolibéraux (Tsipras vient de nommer le Pasok comme possible partenaire gouvernemental), et que ce gouvernement aura comme programme d’appliquer le troisième – et le plus dur – mémorandum, la boucle sera bouclée pour que le « dégoût » presque généralisé donne sa place au cauchemardesque « tous pareils » et « tous pourris » qui – évidemment – fait le fonds de commerce de l’extrême droite, et dans le cas grec, d’une Aube dorée déjà bien implantée et aux aguets.

Cette « insouciance » (1) de la gauche grecque de pratiquement toutes sensibilités ne peut pas nous étonner si on se souvient que cette gauche-là (sauf rares exceptions) n’a découvert la menace mortelle que constitue l’Aube dorée néonazie qu’après sa percée électorale !

En réalité, les dirigeants de Syriza n’ont jamais compris que leur propre succès électoral n’était que l’autre face de la médaille du succès de l’Aube dorée, car les énormes percées de ces deux partis étaient – toutes les deux – le produit et aussi l’illustration de la recherche désespérée des solutions radicales, aux deux extrêmes de la carte politique du pays, de la part de la plus grande partie d’une population grecque paupérisée, radicalisée et en colère.

Les dirigeants de Syriza n’ont jamais rien compris de tout ça et c’est pourquoi ils ont toujours cru que leurs succès étaient dus à leurs… extraordinaires capacités politiques. Cet énorme malentendu n’avait pas une grande importance pratique tant que tout allait bien et que se poursuivait la dynamique ascendante de Syriza. Mais, maintenant, à l’heure de la vérité, des règlements de comptes avec l’histoire et des lendemains qui ne chantent plus, il en va tout autrement. Dans cette société grecque, qui depuis bien longtemps ressemble comme deux gouttes d’eau à l’Allemagne de la République de Weimar agonisante, le prochain mouvement de ce pendule pourrait très bien conduire à l’extrême droite ! D’autant plus que la gauche radicale au gouvernement vient de faire les preuves de son incapacité de répondre aux attentes de la population et que la société grecque, traditionnellement très conservatrice, retrouve à grande vitesse ses anciens réflexes qui ont fait que l’Aube dorée… ne tombe pas du ciel (2).

La conclusion est aussi un avertissement. Seule la prise de conscience de l’étendue exceptionnelle de la catastrophe provoquée par la capitulation de Syriza et de son gouvernement pourrait conduire ce qui reste de la gauche radicale grecque à définir – au plus vite – des tâches qui correspondent à l’urgence du moment. L’heure n’est pas au triomphalisme mais plutôt à l’analyse rigoureuse de la situation créée après la capitulation du 13 juillet et aux conséquences qu’elle a, et qu’elle va avoir, sur la conduite politique et sociale de la population, et surtout des classes moyennes ruinées et radicalisées en Grèce.

Dans cette optique, tout sectarisme qui conduit à l’actuel émiettement extrême des forces de la gauche radicale équivaut à un vrai suicide et fait le lit de l’extrême droite néonazie. De même, toute attitude conciliatrice envers la gauche qui a capitulé et est en train de se social-démocratiser équivaut aussi à un suicide, car elle laisse le terrain libre à l’extrême droite qui pourra faire mouche avec son mot d’ordre central « tous pareils tous pourris ».

En somme, c’est maintenant plus que jamais que l’injonction de Gramsci d’allier « le pessimisme de la raison à l’optimisme de la volonté » devrait guider la gauche radicale grecque…  ■

* Yorgos Mitralias, journaliste, est l’un des fondateurs et animateurs du Comité grec contre la dette, membre du réseau international CADTM et de la Campagne grecque pour l’audit de la dette. Il est membre de la Commission pour la vérité sur la dette grecque et initiateur de l’appel de soutien à cette Commission.

Notes

1. Pour l’indifférence des dirigeants de Syriza envers les terribles conséquences internationales de leur capitulation, voir l’article « Les conséquences internationales catastrophiques de la capitulation annoncée de Syriza » : http://blogs.mediapart.fr/blog/yorgos-mitralias/310815/les-consequences-internationales-catastrophiques-de-la-capitulation-annoncee-de-syriza

2. À la question d’une enquête approfondie de l’opinion publique grecque réalisée peu avant les élections du 25 janvier : « à quelles institutions vous faites le plus confiance », plus de 80 % des répondants plaçaient l’armée, et plus de 70 % la police ! Il est à noter que les mêmes répondants exprimaient à ce moment majoritairement leur soutien à Syriza. Les résultats de cette enquête n’ont provoqué aucun choc en Grèce, car ils sont confirmés par des dizaines d’autres et surtout par ce que les Grecs voient autour d’eux ces dernières décennies.

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