Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 555 novembre 2009 *

GRÈCE

Une déroute de la droite… reste à battre sa politique !

Cf. aussi : [Grece]

Tassos Anastassiadis et Andreas Sartzekis (*)

Parlement grec à Athènes. © Andreas Trepte

Parlement grec à Athènes. © Andreas Trepte

La campagne électorale a été sans grand intérêt : comme toujours, elle a été basée sur l’argent coulant à flot (la droite et l’extrême droite ont dépensé des fortunes en affiches publicitaires) et sur le monopole des médias pour les seuls partis parlementaires, du parti LAOS (extrême droite) à SYRIZA (gauche radicale) et aux écologistes. Le premier résultat à noter, c’est que sur fond de crise galopante, de méfiance envers des partis institutionnels en décalage par rapport aux formidables enjeux de la période, l’abstention progresse, dans un pays où le vote reste, en théorie, obligatoire : participation de 74 % aux législatives de 2007, 52,6 % aux européennes de juin 2009 (63 % en 2004 : traditionnellement davantage boycottées), et 70 % aux élections du 4 octobre 2009.

Et pourtant, les résultats de ces élections sont fort intéressants : d’abord pour la véritable claque que subit la droite, bien plus forte que ce que laissaient prévoir les derniers sondages parus à la mi-septembre ; ensuite bien sûr, pour la très grosse victoire électorale du PASOK, sans équivalent ces derniers temps en Europe pour la social-démocratie ! Mais une première analyse des résultats à gauche du PASOK est évidemment indispensable, pour aider à comprendre la situation politique dans un pays marqué ces dernières années par de grandes luttes sociales, parmi lesquelles la gigantesque révolte des jeunes en décembre 2008.

Résultats 2009Résultats 2007
%VoixÉlus%VoixÉlus
Pasok 43,92 %3 012 37316038,10 %2 727 279102
Nouvelle Démocratie33.48 %2 295 9679141,84 %2 994 979152
KKE7.54 %517 154218,15 %583 75022
LAOS5.63 %386 152153,80 %271 80910
SYRIZA4.60 %315 627135,04 %361 10114
Ecologistes verts2.53 %173 44901,05 %75 5020
Renaissance démocratique (droite nationaliste)0.45 %30 85600,80 %57 1670
ANTARSYA (1)0.36 %24 73700,32 %22 4470

Un raz de marée du PASOK

Certains comparent les résultats du PASOK à ceux de 1981 quand, pour la première fois de son histoire, la Grèce avait connu un gouvernement de gauche, sans qu’il soit préventivement bloqué par un coup d’État. La comparaison est exagérée, mais les résultats sont impressionnants : alors qu’en septembre 2007, la Grèce voyait presque toutes ses régions dominées par la droite, c’est exactement l’inverse qui s’est produit cette fois-ci. Crédité de 39 % à 41 % dans les sondages, le PASOK obtient 43,92 % des voix contre 38,10 % en 2007 et 36,6 % aux européennes de 2009. Des régions traditionnellement à droite passent au PASOK, celle de Florina, dans le nord, lui donne pour la première fois la majorité. Et surtout, alors que le suspense à mi-septembre était de savoir s’il atteindrait les 151 sièges nécessaires pour gouverner seul, il en obtient 160, ce qui, plus que le PASOK lui-même, a soulagé d’éventuels partenaires à gauche : les écolos avaient annoncé être prêts à entrer dans un gouvernement qui prendrait des mesures de défense de l’environnement, ce qui avait provoqué des grincements, et à la veille des élections, le vieux cadre du Synaspismos (SYN), Leonidas Kyrkos, avait rappelé très haut ce que souhaitait à voix basse une partie de ses camarades : une coopération avec le PASOK.

Bien sûr, on doit et on peut nuancer cette approche par les chiffres en rappelant que les gouvernements depuis des dizaines d’années se partagent en Grèce entre le parti de la droite et le PASOK, dirigés par ailleurs par quelques grandes familles (Papandhréou, Karamanlis, Mitsotakis et autres). Mais cette fixation sur le « bipartisme », opérée par le KKE (PC grec) ou SYRIZA (gauche radicale autour du SYN), est justement non opératoire et elle masque deux faits incontestables. Le premier, c’est que même en 2007, les partis de gauche étaient majoritaires en Grèce, et cette situation aurait dû encourager des cadres de front unique pour mieux combattre les mesures d’une droite en réalité minoritaire : ce qui n’a jamais été réalisé, en grande partie sous prétexte de lutter contre le bipartisme. Deuxième fait, l’enracinement populaire du PASOK, comme on le voit dans les syndicats (on a déjà évoqué dans Inprecor le langage « gaucho » des dirigeants par ailleurs tout à fait réformistes de la confédération GSEE), et comme l’attestent ses résultats dans les banlieues populaires : 44,2 % à Egaleo, où le KKE fait 13,1 % et SYRIZA 6,8 % ; 45,7 % à Kamatero, avec 13,1 % pour le KKE et 5,2 % pour SYRIZA ; 43,7% à Peristeri avec 13,4 % pour le KKE et 6,5 % pour SYRIZA. Sur le plan national, il obtient 39 % des votes des salariés du privé (11 % pour le KKE, 8 % pour SYRIZA) et 47 % de ceux du public (7 % pour le KKE, 7 % pour SYRIZA). Et si l’on considère les régions en fonction du critère de la pauvreté, le PASOK obtient 43 % dans la plus pauvre, celle de Pella (4,3 % pour le KKE, 2,5 % pour SYRIZA), 49 % en Etolo-Acarnanie (6,2 % et 2,8 % respectivement pour le KKE et SYRIZA), 53 % dans celle de Rodope (2,5 % et 4,2 %). Le vote pour le PASOK a donc bien un caractère de classe, et les secteurs populaires l’ont utilisé pour chasser la droite.

On est pour l’heure bien loin de la crise que le PASOK connut après 2004, qui avait conduit le parti au bord de la scission. Giorgos Papandhréou, fils bien moins charismatique que son père Andhréas (le fondateur du PASOK), président de l’Internationale socialiste et adepte des méthodes de « démocratie participative » à la sauce social-démocrate, a réussi à s’imposer sur une ligne de gauche « moderniste », se réclamant d’Obama… Car bien sûr, le programme du PASOK n’annonce une rupture avec la politique de la droite qu’assez superficiellement : son programme électoral est un catalogue de principes très généraux, que la droite effectivement avait pour beaucoup d’entre eux mis en pièces, mais qui ne sont accompagnés d’aucune mesure concrète concernant l’égalité entre les femmes et les hommes, le soutien efficace aux revenus des agriculteurs, le renforcement des droits des travailleurs à l’information et à la négociation, la réduction de la déréglementation du marché du travail,. Il s’agit là des mêmes généralités que celles énoncées pour les élections européennes de juin et sur lesquelles bien du monde peut s’accorder ! Mis a part le bavardage sur la transparence de l’appareil étatique, l’accent sur la gestion de la crise se veut un peu plus keynésien : soutien de la demande salariale, mobilisation productive des liquidités mises auparavant à la disposition des banques, tandis que le programme de la droite prônait la destruction et la recomposition rapide du capital en faveur des secteurs les plus productifs. Notons que c’est la raison pour laquelle le PASOK a connu un vrai soutien de quelques secteurs de la bourgeoisie, menacés à court terme par la crise. Mais les contradictions de cette politique risquent d’éclater rapidement du fait de la violence de la crise et du cadre néolibéral européen : il faudra très vite trancher entre deux voies qui impliquent des choix de classe opposés.

C’est d’ailleurs là-dessus que la droite et les partis à gauche du PASOK ont essayé de coincer Papandhréou lors de la campagne électorale : qu’il énonce concrètement et chiffre ses mesures ! Mais dans les faits, le principe qui va guider la politique du PASOK vient d’être énoncé par le porte-parole du nouveau gouvernement, Giorgos Petalotis, à propos du statut du port commercial du Pirée, cédé par la droite à une entreprise chinoise : « Nous voulons assurer, avec les critères de l’intérêt public, une saine concurrence. » On sait mieux que jamais, un an après l’éclatement de la crise et les soi-disant réformes du capitalisme, ce qu’il en est de l’intérêt public quand on préserve les critères de l’économie capitaliste !

La droite en crise, l’extrême droite aux aguets

La défaite est sans appel : 10,5 points d’écart avec le PASOK (en 2007, elle avait gagné avec 3,7 points d’avance), baisse de 8 points soit près de 800 000 voix perdues en 2 ans. La démagogie sur une prétendue droite sociale s’est effondrée : en deux ans, la droite a confirmé son implication dans des scandales financiers, son incapacité à assumer des fonctions essentielles (inexistence du gouvernement pour faire face aux incendies catastrophiques des étés 2007 et 2009), mais surtout son alignement sur les politiques de la droite européenne en matière sociale. Résultat : des chiffres catastrophiques en matière de chômage. Ainsi, ce sont 50 000 chômeurs de plus en juillet (+129 000 en un an), un chiffre officiel autour de 10 %, mais en vérité autour de 15 % selon GSEE, avec des catégories (jeunes jusqu’à 24 ans : 24 %) et des régions (Macédoine, Épire) quasi sinistrées. En contradiction avec le discours officiel de Kostas Karamanlis sur les mesures nécessaires pour réduire la dette de l’État, ce sont en fait 53 milliards d’euros qui ont par ailleurs été discrètement empruntés ces 3 dernières années, alors que pendant ce temps le pouvoir d’achat se rétrécissait, mais jamais assez aux yeux du patronat grec.

Tout cela — ajouté au choix de la répression aveugle contre les travailleurs et les jeunes, à celui de développer les dépenses militaires au détriment de celles pour la lutte contre les incendies — a discrédité sans appel la droite de Kostas Karamanlis, neveu de l’ancien dirigeant de la droite, Konstantinos. Face aux urgences voulues pour défendre le grand capital, il a tenté une campagne sur le thème de la nécessité de mesures dures afin de sortir de la crise (déficit public probablement autour de 12 % du PIB cette année, dette énorme à 108 %, déficit extérieur à 12 %). Sa défaite est donc celle d’une politique voulue par le grand patronat, et cela doit être rappelé sans relâche quand le PASOK voudra imposer les mêmes mesures (retraites, sécurité sociale…).

En attendant, l’ampleur de la défaite a provoqué une crise majeure au sein de la droite : le soir même des élections, Karamanlis a annoncé qu’il démissionnait de sa charge de président du parti, ce qui a laissé de marbre des cadres mis de côté lors de ces élections ou d’autres qui voyaient dans ces élections anticipées une erreur historique (légalement prévues pour 2011, elles auraient été tenues de toute façon en mars 2010 à cause de l’élection présidentielle par les députés, pour laquelle le PASOK, s’appuyant sur la Constitution, aurait exigé un nouveau parlement). Et dès la fin de la déclaration de Karamanlis le soir de sa défaite, les successeurs impatients se sont précipités pour faire acte de candidature. Il y a au moins 4 prétendants ! Depuis, la guerre fait rage, et les coups bas pleuvent, renforçant la situation de crise sans offrir d’alternative crédible, et donc annonçant une très dure période pour la droite grecque ! En effet, au moins 2 des prétendants sont des « héritiers » : Dora Bakoyannis, fille de l’ancien premier ministre Kostas Mitsotakis et elle-même ex-ministre des Affaires étrangères ; Antonis Samaras, rejeton d’une grande famille de la bourgeoisie grecque et considéré par beaucoup comme traître au parti pour avoir fondé dans les années 1990 le groupuscule nationaliste « Printemps Politique ». Le troisième est l’ex-maire d’Athènes, Dimitri Avramopoulos, un intriguant qui a essayé de jouer il y a quelques années le profil « apolitique » pour lancer un « nouveau centre » vite rentré dans le rang. Quant au quatrième, Panayotis Psomiadis, préfet de la région de Thessalonique, c’est un populiste extrêmement dangereux par son nationalisme et ses liens avec l’extrême droite. On peut penser que quel que soit le ou la nouvelle présidente dans quelques semaines, la Nouvelle Démocratie va mettre du temps à retrouver un semblant d’unité.

Dans une telle situation, le danger immédiat pour les travailleurs pourrait venir de l’extrême droite : dans ce pays qui garde vivace le souvenir de la junte militaire des années 1967-1974, les fascistes, même s’ils ont été protégés par l’appareil d’État, étaient jusque-là un phénomène groupusculaire. Depuis quelques années, avec la situation de paupérisation des secteurs populaires et l’arrivée massive dans cette « frontière » orientale de l’Europe de réfugiés laissés dans la misère, l’extrême droite a relevé la tête, autour d’un trouble caudillo, Giorgos Karatzaferis, qui voudrait appliquer les recettes ayant valu le succès du Front National en France : populisme, campagnes racistes contre les immigrés, tentative de jouer la respectabilité. Son succès aux européennes de juin (366 600 voix, 7,15 %, contre 4,12 % en 2004) a montré son influence et a entraîné un immédiat alignement du gouvernement sur ses positions : pendant tout l’été, la police a monté de spectaculaires et honteuses opérations de rafles dans les quartiers habités par des immigrés, souvent sur la base de campagnes locales de haine menées par l’extrême droite. De manière générale, même si Karamanlis a toujours précisé qu’il excluait des alliances avec elle, un durcissement extrémiste s’est réalisé sur le terrain, facilité par la présence d’un noyau de droite extrême dans la Nouvelle Démocratie (illustré par un Psomiadis, mais il est loin d’être isolé). Le plus manifeste, c’est la tolérance du gouvernement envers un groupuscule néo-nazi, Chryssi Avgi (« Aube Dorée »), ramassis de petites frappes qu’on a pu voir à plusieurs reprises non seulement protégées par la police, mais même chargeant avec elle des manifestations ! Le nouveau ministre du PASOK en charge de l’ordre public vient d’ailleurs de se dire publiquement choqué par de telle complicités, dont il a été témoin dans un passé récent, et on peut se demander quelle suite il va leur donner.

La question dans cette phase, c’est donc de savoir si le parti de Karatzaferis, LAOS (« le peuple »), sera en mesure de profiter de la crise de la droite. Sans doute, mais dans une mesure plus limitée que ce que l’on pouvait craindre. En effet, le vide à droite est apparu, comme nous le disions, bien avant les élections, et de plus, comme l’histoire le montre toujours, les mesures anti-immigrés renforcent électoralement l’extrême droite. On pouvait donc craindre le pire, beaucoup de sondages montrant LAOS entre 6 % et 7 % avant même la pleine campagne électorale, pour laquelle ce parti possédait deux atouts : beaucoup d’argent et un caudillo capable de développer sur les écrans télé le thème de « la vraie droite », en profitant en outre des faiblesses de la gauche. Or, même si son score est en hausse par rapport aux législatives de 2007 (il avait alors obtenu 271 000 voix, 3,8 % et 10 députés), même s’il devient le quatrième parti en passant devant SYRIZA, le succès reste contenu, et la déception était visible chez les partisans de LAOS. Cela dit, le champ politique et social reste plein de potentialités pour ce groupe allant des déçus de la droite aux néo-nazis peu recyclés, et la vigilance anti-raciste et anti-fasciste sera l’une des tâches permanentes pour les organisations du mouvement ouvrier, surtout si l’on prend en compte que le groupuscule néo-nazi Chryssi Avgi a de son côté obtenu le score impressionnant, vu son discours et ses pratiques, de 19 600 voix, soit 0,29 %.

A gauche du PASOK

C’était l’un des intérêts sinon de la campagne, en tout cas des résultats : savoir comment se comporteraient les listes à gauche du PASOK, à peine une semaine après le succès des listes radicales au Portugal et en Allemagne et le tassement de la social-démocratie. La victoire éclatante du PASOK est déjà en soi un élément de réponse : la pratique et les propositions de cette gauche ont connu non pas un grand échec, mais un relatif tassement, dans une période pourtant cruciale pour l’avenir politique des mobilisations sociales. Il est donc important de se pencher sur ces résultats, si l’on prend en compte que le « bouillonnement à gauche » est l’une des données importantes des grandes mobilisations des dernières années en Grèce.

1. Échec prometteur pour le KKE ?

Depuis plusieurs années, la direction du KKE s’est lancée dans une politique radicale dans le discours et parfois dans les pratiques, mais marquée dans les faits par deux éléments : un sectarisme inimaginable pour beaucoup de pays européens, Portugal compris, et dans les faits, une action se traduisant par un soutien à l’ordre bourgeois si celui-ci est menacé par une mobilisation qu’il ne contrôle pas. Ce sectarisme prend en effet de multiples formes. Il s’appuie sur un discours aux accents radicaux : rupture avec le capitalisme, mobilisations dynamiques de soutien à certaines luttes, ce qui a fait que ce parti, qui avait perdu tous ses jeunes au début des années 1990 (départ à gauche pour créer le gros groupe NAR, aujourd’hui membre fondateur d’ANTARSYA), a recruté de très nombreux jeunes arborant sans complexe les portraits de Che Guevara… Dans le même temps, ce radicalisme apparent s’est accompagné d’actes sectaires desservant les intérêts des travailleurs : ainsi, alors qu’avec la Confédération GSEE, les travailleurs disposent d’une centrale unique, ce qui favorise a priori les cadres de mobilisation (de plus, ce syndicat discute en permanence sur la base de lignes contradictoires, même si plutôt que de tendances syndicales, on est en présence de strictes fractions politiques, allant de l’extrême gauche à la droite), le KKE a créé un courant, PAME, qui dans les faits joue le rôle d’un deuxième syndicat et dont toute l’action consiste à appeler à des mobilisations séparées de GSEE, en visant à accroître ce qui peut diviser les travailleurs. Ces derniers temps, ce « radicalisme » a débouché sur une remise en avant des bienfaits de Staline, allant jusqu’à nier les crimes de celui-ci, mis sur le compte de la peur de la bourgeoisie ! Dans le même sens, le journal Rizospastis avait d’ailleurs publié il y a quelques mois un long article sur le NPA en France, pour tenter de démontrer que ce parti était au service de la bourgeoisie (sans d’ailleurs pour autant soutenir le PCF, le KKE a des liens avec les secteurs restés ultra-staliniens du PCF ou l’ayant quitté) ! Bref, une ligne politique cultivant en permanence le repli sur soi et la dénonciation de tout ce qui se dit de gauche mais n’est pas au KKE. Autant dire que le PASOK, c’est le grand diable, et que SYRIZA, dont les dirigeants historiques avaient fondé le Synaspismos avec le KKE au début des années 1990 pour faire un gouvernement avec la droite, est un véritable ennemi !

Le problème, c’est que cette ligne traduite dans les faits est un véritable poison empêchant une alternative de gauche et servant concrètement la droite. On l’a vu à plusieurs reprises, et l’exemple récent le plus marquant est celui des mobilisations jeunes de décembre 2008 où, tout en participant aux mobilisations avec des manifs à part, le KKE a tenu le même discours que Karamanlis, qui l’en a félicité, contre SYRIZA accusé d’encourager les « casseurs » (!), et cela alors que la tâche urgente pour toute la gauche était précisément de donner des pistes politiques (auto-organisation, extension au mouvement ouvrier) qui évitent au mouvement violent des premiers jours, après le meurtre du jeune Alexis Grigoriadis par un policier, de s’asphyxier dans une impasse de violences sans perspectives politiques et sans possibilités de solidarités durables. On pourrait multiplier les exemples de situations où le KKE, au lieu de renforcer les mobilisations des jeunes et des travailleurs, a rendu concrètement service à la droite de par son sectarisme.

Or, alors que le KKE depuis plusieurs élections renforçait son poids électoral, les élections européennes avaient été un signal : même en tenant compte de la hausse des abstentions, il n’obtenait que 428 000 voix (8,35 %) contre 580 000 ((9,48 %) en 2004. Aux législatives, même s’il reste le troisième parti, il perd 70 000 voix et passe de 8,15 % à 7,53 % des voix, avec un recul constaté dans les quartiers ouvriers, que même sa secrétaire générale, Aleka Papariga, juge préoccupant. Après de premières explications à la sauce purement stalinienne (la faute aux médias, au PASOK, à un célèbre acteur comique etc., tout cela dans le cadre d’une offensive programmée par la bourgeoisie contre « le parti des travailleurs »), la direction a dû promettre de se pencher sur l’analyse du résultat…

Il semblerait qu’une contestation commence à apparaître. La presse a fait état d’un texte adressé à la direction, signé par « des cadres et des membres de secteurs importants du KKE », qui dit : « Il n’est pas possible que ce soit toujours de la faute des autres. Arrêtons d’insister sur la marche en avant de la classe ouvrière, alors que nous n’avons pas réussi à bien distinguer ce qui en fait aujourd’hui les caractéristiques ou les changements qui se sont produits en elle ! (…) Pourquoi exclure de travailler avec les autres forces, au nom de la pureté idéologique ? Pourquoi prolonger en nous trompant les analyses théoriques remettant en selle Staline ? Pourquoi sommes-nous incapables de constater que la société grecque bouge dans des directions totalement différentes ? Notre résultat ne correspond pas aux attentes, peut-être parce que nous-mêmes ne sommes pas en correspondance avec la société ? » Quelques mois après un congrès coupé de la réalité quotidienne des travailleurs et des jeunes — et malgré la non-réélection au CC de quelques dinosaures — ce texte annonce-t-il, sur la base de résultats préoccupants, une amorce de discussion critique et d’évolution en profondeur ? Pour l’heure, la direction du KKE dément avec véhémence l’existence de ce texte et crie à la provocation ! A suivre...

2. SYRIZA : un peu plus que l’objectif de la survie

Pour SYRIZA, le résultat des élections européennes a été un vrai traumatisme et l’occasion d’un retour aux réalités prosaïques. Même si à la veille des élections européennes la direction de ce regroupement du Synaspismos avec des petits groupes de la gauche radicale et révolutionnaire savait qu’on était désormais loin des sondages à 18 % du printemps 2008, les objectifs étaient annoncés comme sûrs : plus de 10 % et 3 eurodéputés. Le résultat — 240 900 voix (250 400 en 2004), 4,7 % (4,1 % en 2004) et un seul député européen, comme en 2004, a été décevant. Aussitôt, une crise violente a éclaté dans ce regroupement. Pendant l’été elle a connu plusieurs phases : tout d’abord, tous les groupes de gauche de SYRIZA ont expliqué que c’était la faute du courant rénovateur du SYN, puis la critique s’est étendue à l’ensemble du SYN, puis, fin août, on a vu la plupart de ces groupes prendre position entre les deux dirigeants du SYN, appartenant au même courant majoritaire : Alekos Alavanos d’un côté, sollicité dans une démarche quasi bonapartiste, et Alexis Tsipras, qualifié de droitier par toute une série de courants de SYRIZA ! Dans ces débats internes, certains y ont laissé leur unité : ainsi, le groupe Kokkino, sympathisant de la IVème Internationale, a scissionné (2) autour des choix à faire au sein de SYRIZA... Un vrai forcing s’est exercé contre le Synaspismos, loin du principe de réalité : la seule solution, d’après plusieurs groupes de la gauche, c’était que SYRIZA se transforme en parti. La réaction du SYN s’est alors évidemment concrétisée : parti ultra dominant du regroupement, menacé dans son unité par des courants extérieurs et à ses yeux tout à fait minoritaires (certaines tribunes de membres ou de sympathisants du SYN sont à ce titre anthologiques !), le SYN a fait bloc — sauf Alavanos, qui s’est mis en retrait pour toute la période — et a imposé sa solution, pour sauver une situation qui voyait les sympathisants de SYN et SYRIZA écœurés par des pratiques bien éloignées de « la politique autrement », et qui dans les sondages montrait le risque que SYRIZA soit en dessous

des 3 % nécessaires pour entrer au Parlement. Suite à toute une série de réunions de la direction et des courants du SYN la candidature de Tsipras, le jeune dirigeant du SYN, a été « proposée ». Et c’est tout le mérite de celui-ci qu’avoir réussi dans les dernières semaines à donner un semblant d’unité à SYRIZA, avec un ton mobilisateur et une campagne qui a pu remobiliser des sympathisants et des électeurs déboussolés. Résultat : bien mieux que la barre des 3 %, SYRIZA obtient 315 000 voix (contre 361 000 en 2007), soit 4,6 % (5,04 % en 2007) et 13 députés (14 en 2007) mais devient le cinquième parti, derrière LAOS.

Tsipras et quelques cadres autour du Synaspismos ont réussi à sauver l’existence parlementaire de SYRIZA, et il est bien que la gauche radicale puisse se faire entendre. Sa disparition aurait par ailleurs sans doute entraîné à la fois la fin du regroupement SYRIZA et l’éclatement du Synaspismos. Mais au-delà des chiffres et du mérite de Tsipras, il faut prendre en compte cette réalité, plus forte que jamais par rapport à l’existence de ce regroupement : ce résultat électoral est en réalité, avant tout sinon exclusivement, le fait du Synaspismos, aussi bien dans la campagne que dans les résultats.

En effet, l’objectif de la campagne a été clairement fixé par Tsipras : « Notre objectif, c’est de gagner par rapport à la barre d’entrée au Parlement » (Eleftherotypia, 29 septembre). Bien sûr, lors de la conférence de presse où il a dit cela, il a rappelé aussi qu’ils comptaient ensuite intervenir au Parlement à majorité PASOK sur le même ton que face à la droite, et aussi s’adresser à la base de ce parti, mais le ton dominant de la campagne, une fois délimité cet objectif, a été d’insister sur le rôle de « contrôle » qu’auraient les députés de SYRIZA. Rien de nouveau sous le soleil, donc : les mesures d’urgence pour faire payer les patrons, les mobilisations unitaires (y compris en forçant le KKE), les perspectives d’une rupture indispensable avec le système capitaliste, tout cela a été mis au second plan face à l’objectif prioritaire d’une entrée au Parlement et de l’existence institutionnelle de SYRIZA.

De fait, les chiffres obtenus restent supérieurs à ceux obtenus par le seul Synaspismos lors des élections législatives de 2004 (241 500 voix, 3,26 %) et de 2000 (219 900 voix, 3,2 %) mais inférieurs à ceux de 1996 (347 000, 5,12 %). Le service minimum a donc été rempli, mais ce qui indique clairement qu’on reste dans le cadre voulu par le seul Synaspismos, c’est la provenance des députés : sur 13, 10 sont membres du SYN (dont au moins 4 de son courant rénovateur), et les 3 autres ne sont pas membres de groupes de la gauche radicale ou révolutionnaire, mais militants indépendants liés au SYN. En Grèce, le scrutin par liste s’accompagne du vote sur la liste du parti en faveur de tel ou tel candidat (système des croix en face des noms). Le fait qu’aucun candidat à gauche du SYN n’ait été élu confirme qu’on a bien assisté à une mobilisation de l’électorat du SYN pour sauver son parti, SYRIZA n’a absolument pas profité en termes de clarification politique à gauche de cette phase électorale. On en doute ? Voici ce que dit à ce propos Périklis Korovessis, journaliste, membre du groupe de gauche AKOA et député de SYRIZA lors de la session précédente : « SYRIZA a bien marché dans ces élections. Il a perdu seulement un député, et il n’y a aucun doute, ils feront un bon travail parlementaire. En même temps, ceux du SYN continueront leur carrière, attendant leur retraite et jouant entretemps le jeu des dialogues dans les petites fenêtres de débat à la télé, ce qui leur permettra de mettre en avant leur calvitie (…) Mais le monde de la gauche, où est-il ? Il est répandu à travers toute la société, sans être réellement apparu et sans s’être encore rassemblé. C’est cela, le prochain pari. Et donc, SYRIZA qui siège maintenant au parlement, c’est une imitation de SYRIZA ! Je m’explique : en dehors de Moulopoulos, qui n’est pas élu directement mais prend son siège d’un vote central pour la liste, les 12 autres sont du SYN. On parle bien sûr d’indépendants, mais jusqu’à maintenant, cette qualité ne s’est pas manifestée chez ceux-là : ils ont trouvé une bonne place dans le courant majoritaire, et ils n’ont aucune intention de dévier de leur chemin. Voilà pourquoi on peut parler d’un SYN travesti parlant au nom de SYRIZA. » (Eleftherotypia, 16 octobre). Si nous ne partageons pas la violence de Korovessis vis-à-vis du SYN, le constat sur le fond revient à ce que nous disons depuis le début : autant il est nécessaire de discuter sur le fond avec Synaspismos, de faire campagne commune avec lui quand c’est possible, autant il faut être clair politiquement et souligner qu’aujourd’hui, l’urgence n’est pas d’aider le SYN à se maintenir au nom d’un langage gauche, que peut aussi d’ailleurs utiliser parfois le PASOK (dans GSEE !) et qui reste très relatif (« Lorsque des jeunes entrent au parlement, et particulièrement des jeunes de gauche, ils apportent une fraîcheur, une créativité et une disposition au travail » a dit Iro Dioti, nouvelle députée de SYRIZA, à Eleftherotypia, le 7 octobre). L’urgence, surtout dans la nouvelle période, est celle de la construction d’une gauche anticapitaliste indépendante !

Or, ce n’est pas forcément le tour que prennent les discussions dans la gauche de SYRIZA : lors d’une rencontre de différentes composantes à gauche du Synaspismos, les questions portaient avant tout sur l’avenir organisationnel de SYRIZA... et sur la répartition de l’argent qui sera versé aux députés de SYRIZA ! Il sera d’ailleurs très intéressant de voir ce que donnera la discussion préparatoire à sa réunion nationale prévue en novembre pour décider sur sa future forme organisationnelle. En effet, on a d’un côté le KOE, le plus gros des groupes d’extrême gauche dans SYRIZA qui déclarait début octobre : « Décidons de transformer SYRIZA en un organisme politique uni et actif, avec différentes forces composantes, avec des courants, des regroupements partidaires, et qui au total donneront pourtant un visage à SYRIZA ». A cela, Tsipras a répondu (To Vima, 11 octobre) : « Désormais, nous n’avons pas d’autre choix que de donner la parole à tous ces gens qui grâce à leur conviction se sont mobilisés de la manière la plus combative pour notre courant. C’est bien beau, les composantes, les tendances et les cadres au sommet, mais en réalité, la force SYRIZA qui est entrée au Parlement et qui peut retrouver son rôle de premier plan, n’a rien à voir avec tout cela ! Plus tôt nous prendrons tous conscience de cela, et mieux ce sera ! » Dans cette nouvelle phase, on voit qu’il est important de discuter avec les composantes de gauche des possibilités accrues de construire une gauche anticapitaliste.

3. Gauche anticapitaliste : trop lentement mais sûrement

On le sait, la tradition d’éparpillement des forces révolutionnaires en Grèce a quelque chose d’inconcevable, et il y a bien du retard par rapport à d’autres pays à fortes mobilisations sociales dans le projet de construire un instrument unificateur des forces anticapitalistes. On part donc de très loin et — sauf si l’on croit que la seule solution est celle d’un biais, comme l’est SYRIZA — il faut mesurer à la lumière de critères locaux le chemin parcouru. Or, même si les scores restent bien limités, il y a dans les résultats du regroupement d’ANTARSYA les éléments permettant d’affirmer que le « paysage à gauche » se clarifie dans le bon sens.

Il y a deux ans, un premier progrès s’était produit avec la présentation de deux « fronts », regroupant chacun les deux plus grosses organisations de l’extrême gauche grecque, le NAR (groupe né après le départ sur la gauche du KKE de la plus grosse partie de sa jeunesse) et de SEK (organisation sœur du SWP anglais). L’une, MERA (autour de NAR), obtenait 11 800 voix (0,17%), et l’autre, ENANTIA (SEK et autres organisations dont OKDE-SPARTAKOS, section de la IVème Internationale), 10 600 et 0,15%. Dans le même temps, deux organisations maoïstes (KKE-ML et ML-KKE!) obtenaient 0,25 % et 0,11 % des voix.

Deux ans plus tard, les regroupements MERA et ENANTIA ont uni leurs forces, sur la base des mobilisations menées ensemble (décembre 2008) et des regroupements anticapitalistes en cours en Europe. Aux européennes de juin 2009, le regroupement ANTARSYA obtenait 22 000 voix et 0,43 %, arrivant en treizième position, les maos faisant eux 0,26 % des voix. Pour ces élections législatives, ANTARSYA a mené une bonne campagne conforme à son implantation militante, alors que la situation était défavorable sur le plan électoral : forte polarisation pour chasser la droite (et pour la survie de SYRIZA), et aucun accès aux médias, contrairement aux partis institutionnels qui campaient pratiquement dans les studios des télés ! Or, ANTARSYA obtient 24 700 voix et 0,36 % des voix, arrivant en huitième position juste après les écolos fort médiatisés et le groupe d’un ancien ministre PASOK à obsession nationaliste lui aussi médiatisée ! Et surtout, les deux groupes maos passent désormais à 0,16 % et 0, 08 %… Le paysage de la gauche de gauche se clarifie donc, et on peut être sûrs que si l’enjeu pour SYRIZA n’avait pas été aussi dramatique, des électeurs se seraient reportés sur la liste de la gauche anticapitaliste. Dans tous les cas, ce résultat renforce la volonté commune de continuer dans la construction d’une telle gauche, et l’enjeu dans la période sera évidemment de progresser sur des terrains comme la constitution de cadres de front unique, la discussion avec les secteurs de SYRIZA qui poseront la question de l’indépendance par rapport au SYN... Les mobilisations à venir seront bien sûr le meilleur cadre de travail en commun.

Premières mobilisations

Les premières mesures du PASOK ne sont pas en rupture avec la politique de Karamanlis. Au nom des libertés du citoyen, et pour illustrer à sa manière le programme des 100 premiers jours intitulé « soulager le citoyen », le ministre de la « Protection du Citoyen » (néologisme ministériel!) Chryssochoïdis a envoyé une véritable armée de policiers occuper le quartier contestataire d’Exarchia (centre d’Athènes), où ils procèdent en toute impunité à des contrôles d’identité fort musclés. Le but est de montrer qu’avec le PASOK, l’ordre « républicain » régnera partout… Déjà, des mobilisations de protestation ont eu lieu dans ce quartier, où fut assassiné l’an dernier le jeune Alexis. Par ailleurs, Papandhréou vient de prononcer un discours alarmiste sur l’état de l’économie.

Il n’y a donc pas de doutes à avoir sur la poursuite de la politique favorable aux intérêts de la bourgeoisie. Celle-ci fait d’ailleurs pression pour que soit pleinement respecté le contrat passé avec la Chine pour donner à la société étatique chinoise Cosco la gestion d’une partie du port marchand du Pirée. Le chef du patronat grec a même tenté de faire juger comme illégale la grève dure des dockers, qui revendiquent la révision de plusieurs aspects de ce contrat, presque néocolonial, que les armateurs grecs, qui contrôlent la première flotte maritime mondiale et font d’excellentes affaires avec la première puissance exportatrice mondiale, ont d’ailleurs favorisé dès le début !

Dans ce cas comme dans celui des chantiers de sous-marins, que le groupe Krupp-Thyssen veut abandonner à Skaramanga (banlieue d’Athènes), les estimant non rentables, l’attitude du gouvernement face aux travailleurs mobilisés sera un bon test… sur le délai qu’il se laisse pour s’affronter à eux. Les travailleurs, de leur côté, n’accorderont évidemment pas à ce gouvernement le luxe d’une période « d’état de grâce ». ■

Athènes, le 21 octobre 2009

Tassos Anastassiadis et Andreas Sartzekis sont membres de la direction de l’OKDE-SPARTAKOS, section grecque de la IVe Internationale, qui fait partie de la coalition de la gauche anticapitaliste ANTARSYA.

Notes

1. En 2007, il n’y avait pas de liste de la coalition de la gauche anticapitaliste ANTARSYA, mais deux listes de coalition — MERA et ENANTIA — qui ont ensuite formé ce regroupement unitaire.

2. Plusieurs militants de Kokkino, minoritaires, ont formé avant les élections un nouveau Groupe politique anticapitaliste (APO) qui a demandé une représentation distincte au sein du secrétariat de SYRIZA, déclarant que « le cadre et les conditions qui nous ont poussé à agir et à nous exprimer en tant que membres de l’organisation Kokkino n’existent plus ».

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