Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 639-640 mai-juin 2017

GUYANE

Mouvement social de 2017 et éveil d'une nation

Cf. aussi : [Guyane]

Adrien Guilleau*

Au-delà des Accords de Guyane, les cinq semaines de conflits en Guyane ont apporté d'autres victoires bien plus symboliques et essentielles pour l'avenir de ce pays. En effet, la mise en marche de la société guyanaise pour remettre en cause les insuffisances de l’État français depuis plusieurs décennies a permis de réveiller une conscience nationale guyanaise qui était jusque-là minoritaire.

Drapeau guyanais

Drapeau guyanais

Cet éveil national s’est articulé autour de l’adoption unanime du drapeau guyanais et la réaffirmation d'une identité guyanaise intégrante. Cette prise de conscience collective s’est traduite dans les Accords de Guyane par la demande d'évolution statutaire.

Adoption unanime du drapeau guyanais

Le drapeau guyanais a été créé dans les années 1960 et 1970. Il est composé d'une étoile rouge sur fond jaune et vert. Le jaune et le vert symbolisent la richesse du sol et du sous-sol guyanais tandis que l'étoile rouge rappelle le principe d'émancipation sociale. Ce drapeau a été adopté depuis quarante ans par la principale centrale syndicale du pays à vocation indépendantiste, l'Union générale des travailleurs guyanais (UTG). Le Mouvement de décolonisation et d'émancipation sociale (MDES) en a fait son emblème depuis sa création il y a vingt-cinq ans. Le comité drapeau fait depuis le début un travail de terrain acharné pour la promotion et l'adoption du drapeau guyanais.

Synthèse et articles Inprecor

Le mouvement social des mois de mars et avril aura permis une adoption quasi unanime du drapeau guyanais. La marche du 28 mars fut particulièrement nourrie de la bannière guyanaise. Plusieurs centaines de drapeaux flottaient sur l'énorme marche de Cayenne. Par la suite dans le mouvement on le retrouvait partout, sur les piquets de grèves, les barrages, les véhicules etc. Le drapeau guyanais fut hissé sur le fronton de l'hôtel de la Collectivité territoriale de Guyane (CTG) en présence de son Président qui avait jusque-là refusé avec acharnement que ce drapeau puisse cohabiter avec le drapeau français et le drapeau de l'Union européenne. La bannière guyanaise flotta également sur le rectorat de Guyane durant le mouvement. Enfin, lors de la signature des Accords de Guyane dans la préfecture de Cayenne, le drapeau guyanais s'est imposé sur le devant de la table des officiels.

À l'issue de ce mouvement, le drapeau guyanais, qui a pu faire l'objet de contestations par le passé, semble s'être définitivement imposé comme repère identitaire. Le Kolektif Pou Lagwiyann Dékolé (KPLD) a d'ailleurs créé son sigle sur la base de ce drapeau et le président de la CTG s'est engagé à ne pas retirer celui qui flotte sur l'hôtel de la collectivité.

Avancée de l’identité guyanaise intégrante

Comme dans toute société qualifiée de « post-coloniale », l'identité guyanaise est depuis longtemps l'objet de débats multiples. Entre assimilationnisme et identité intégrante, l'identité guyanaise a souvent été l'objet de confusion. Ce mouvement social a permis l'expression de ces diverses revendications identitaires. On a ainsi vu ces deux conceptions identitaires s'affronter.

D'une part, les tenants d'une Guyane française, qui revendiquent que les Guyanais aient le même traitement que les Français de métropole. Ils ne conçoivent pas la Guyane en situation coloniale et considèrent les retards accumulés comme un « oubli » de la France. Cette vision de l'identité guyanaise est souvent compatible avec une démarcation forte entre Français et étrangers mais n'empêche nullement la démarcation identitaire entre Français de métropole et Français de Guyane lorsque leurs propres intérêts économiques sont en jeu. Une large part de la bourgeoisie adopte ce positionnement idéologique.

D'autre part, nous avons les tenants d'une identité guyanaise à part entière qui conçoit la population vivant sur le territoire guyanais comme une communauté de destin pour l'avenir d'une nation guyanaise. Cette vision de l'identité guyanaise s'accompagne de l'analyse coloniale de la situation guyanaise qui veut que le sous-développement économique soit une composante sine qua non du colonialisme. L'identité défendue est largement intégrante et repose sur une vision internationaliste inscrivant la Guyane dans l'ensemble sud-américain. Plusieurs intellectuels guyanais, ainsi que des militants luttes de classe et/ou indépendantistes défendent cette vision identitaire.

Au début du mouvement c'est la vision assimilationniste qui dominait les débats, notamment par l'intermédiaire des leaders des 500 Frères, mais au fur et à mesure que le conflit avançait, la vision identitaire intégrante a gagné du terrain jusqu'à se traduire par « l'esprit du 28 mars » en référence aux énormes manifestations qui ont regroupé toute la Guyane dans la diversité de sa communauté de destin. À la fin du conflit, tout le monde concédait que la Guyane est un territoire avec de nombreuses spécificités économiques, géographiques, démographiques et structurelles et, par conséquent, que les lois françaises ne peuvent s'appliquer systématiquement sur le territoire. Cela a notamment permis que la modification statutaire s'impose dans les revendications du KPLD.

Synthèse et articles Inprecor

Notons toutefois que l'avancée de cette vision identitaire intégrante reste fragile. En effet, à en croire le résultat de l'élection présidentielle française qui s'est tenue le lendemain de la signature des Accords de Guyane, la vision assimilationniste demeure encore forte. Ainsi, bien que seulement 40 % du corps électoral se soit prononcé, la percée du FN à 25 % qui a axé sa campagne sur la xénophobie et le sentiment d'appartenance à la France doit nous interroger. Assiste-t-on à une radicalisation colonialiste ? Doit-on y voir le résultat de l'amalgame habilement orchestré par une partie du mouvement social entre immigration et violence ? Ou s'agit-il d'un rejet de « l'esprit du 28 mars » qui a vu la communauté de destin main dans la main ? Dans tous les cas, la période qui s'ouvre doit voir l'engagement des forces progressistes afin de consolider cette vision émancipatrice qui s'est exprimée dans les rues de Guyane le 28 mars 2017.

Perspectives d'évolution statutaire

Pour qu'une nation s'épanouisse, il lui faut un territoire et des règles de fonctionnement propres. Les frontières guyanaises qui ont fait l'objet de disputes coloniales durant plusieurs siècles sont stables depuis une centaine d'années. Cependant, lors de ce mouvement, une prise de conscience a émergé concernant le fait qu'un nombre important d'habitants transfrontaliers dépendent également des structures guyanaises notamment sur le plan sanitaire et éducatif et que des coopérations internationales sont nécessaires.

Dans un territoire administré par une métropole (ce qui est la définition d'une colonie), les règles de fonctionnement sont souvent inadaptées. Depuis le « non » au référendum de 2010 sur l'évolution statutaire de la Guyane vers l'article 74 de la Constitution française (1), la question de l'évolution statutaire était au point mort. Ce mouvement a donc permis de remettre en lumière l'inadéquation du statut « domien » pour la Guyane. Les Accords de Guyane prévoient la tenue d'un congrès des élus de Guyane qui devra convoquer les États généraux et se prononcer sur une demande d'évolution statutaire. Cette démarche s'annonce donc encore longue et aléatoire. Peut-être connaîtrons-nous de multiples rebondissements, comme lors de la précédente démarche d'évolution statutaire de 2001 qui, suite à une modification de la Constitution, n'a permis la tenue d'un référendum que 10 ans plus tard. Peut-être, mais peut-on aller éternellement contre le cours de l'histoire ? Combien de temps encore la Guyane sera « la ultima colonia de America del sur » (dernière colonie de l'Amérique du Sud), comme le disent nos voisins hispanophones ? ■

Cayenne, le 31 mai 2017

* Adrien Guilleau, maïeuticien (sage-femme) à l'hôpital de Cayenne, syndicaliste de l'Union générale des travailleurs guyanais (UTG), a fait partie de la direction du Kolektif Pou Lagwiyann Dékolé (KPLD) et de son Pôle santé. Il est militant du Mouvement de décolonisation et d'émancipation sociale (MDES), a fait partie du Nouveau parti anticapitaliste (NPA, France) et est membre de la IVe Internationale.

Notes

1. Le référendum du 10 janvier 2010 en Guyane portait sur la question : « Approuvez-vous la transformation de la Guyane en une collectivité d'outre-mer régie par l'article 74 de la Constitution, dotée d'une organisation particulière tenant compte de ses intérêts propres au sein de la République ? » Seulement 48 % des inscrits ont pris part au vote et le non l'a emporté par 70,22 % des suffrages exprimés (soit 33 % des inscrits). Les collectivités d'outre-mer régies par l'article 74 (actuellement la Polynésie française, les îles Wallis-et-Futuna, Saint-Pierre-et-Miquelon, Saint-Barthélemy et Saint-Martin) ont un statut supposé tenir compte des intérêts propres de chacune d'elles, mais toujours au sein de la République française et sous le contrôle de l'État. Ce statut est défini par une loi organique, adoptée après avis de l'assemblée délibérante de la collectivité, qui fixe les conditions dans lesquelles les lois et règlements y sont applicables, les compétences de cette collectivité, les règles d'organisation et de fonctionnement des institutions de la collectivité et le régime électoral de son assemblée délibérante, les conditions dans lesquelles ses institutions sont consultées sur les projets et propositions de loi et les projets d'ordonnance ou de décret comportant des dispositions particulières à la collectivité, ainsi que sur la ratification ou l'approbation d'engagements internationaux conclus dans les matières relevant de sa compétence. Le transfert de compétences de l'État ne peut porter sur les matières dites régaliennes, énumérées au quatrième alinéa de l'article 73 : « la nationalité, les droits civiques, les garanties des libertés publiques, l'état et la capacité des personnes, l'organisation de la justice, le droit pénal, la procédure pénale, la politique étrangère, la défense, la sécurité et l'ordre publics, la monnaie, le crédit et les changes, ainsi que le droit électoral ». La loi organique peut également déterminer, pour les collectivités dotées de l'autonomie, les conditions dans lesquelles : le Conseil d'État exerce un contrôle juridictionnel spécifique sur certaines catégories d'actes de l'assemblée délibérante ; l'assemblée délibérante peut modifier une loi promulguée postérieurement à l'entrée en vigueur du statut de la collectivité, lorsque le Conseil constitutionnel, saisi notamment par les autorités de la collectivité, a constaté que la loi était intervenue dans le domaine de compétence de cette collectivité ; des mesures justifiées par les nécessités locales peuvent être prises par la collectivité en faveur de sa population, en matière d'accès à l'emploi, de droit d'établissement pour l'exercice d'une activité professionnelle ou de protection du patrimoine foncier ; la collectivité peut participer, sous le contrôle de l'État, à l'exercice des compétences qu'il conserve, dans le respect des garanties accordées sur l'ensemble du territoire national pour l'exercice des libertés publiques. Autrement dit, il s'agit plus d'une « décentralisation » que d'une autonomie nationale.

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